« Be happy ! »


Pourquoi et comment écrire un article à propos du capitalisme, fût-il émotionnel, à partir de la pratique de la psychanalyse ? La participation des psychanalystes aux revues extérieures à leur discipline est commune ; depuis très longtemps certains psychanalystes expliquent précisément et à longueur de pages la « fonction parentale ». Plus récemment, ils fixent des limites à ce qu’on doit penser à propos des femmes, des hommes, de leur fameuse « petite différence », qui fonderait toute société ; à propos des pratiques sexuelles aussi qui auraient à se passer dans la position du bien nommé missionnaire si on ne veut pas faire vaciller les pénibles évolutions vers une sacro-sainte génitalisation des pulsions durement acquise tout au long de la cure… On aura compris que je réprouve cette généralisation moralisante établie à l’aune d’une pratique qui, de mon point de vue, n’autorise en rien une position d’expertise à propos des fondements de la société, et encore moins, bien entendu, de l’humanité. Je ne comprends pas comment on peut s’autoriser à publier des généralités sur les fondements de l’humain en asseyant ou allongeant quelques personnes des classes moyennes et favorisées occidentales une ou deux fois par semaine, fût-ce pendant de nombreuses années.Mais il reste possible, j’espère même utile, que cette nouvelle pratique inventée dans le temps du capitalisme ait à témoigner de ce qu’elle en entend et à publier ce qui lui arrive du discours courant sans pour autant en tirer des leçons ni des généralités sur l’humanité. À l’abri des jugements moraux et délivrée de la nécessité de convaincre, la pratique de la psychanalyse produit un discours singulier dont elle peut témoigner, ainsi que des recours aux idéologies dominantes colorant les défenses singulières. Il y a deux sujets en particulier, me semble-t-il, que les psychanalystes pourraient instruire actuellement : la place de l’argent dans la circulation pulsionnelle et celle du travail. Il est clair que le travail, qu’on évoque celui des parents ou celui du patient lui-même, n’entre actuellement dans le cabinet que sous la forme victimaire de la « souffrance au travail » – et les donneurs de leçons et autres coaches sont devenus légion. Pour ma part, j’essaierai plus loin, à l’aide du résumé de trois entretiens, de présenter l’expérience du travail sous le jour le plus cru : celui du cadre confidentiel, qui permet de « tout dire » sans fard et que seul l’artifice de notre exercice permet, loin des conseils et des préconisations. Mais tout d’abord, je voudrais amorcer quelques réflexions à propos de l’argent.

Les psychanalystes et l’argent

La psychanalyse est une pratique de la société bourgeoise capitaliste occidentale, c’est un constat préalable crucial. Le fondateur de cette pratique donnait une place très importante à l’argent dans ses travaux ; ce n’est plus le cas maintenant. Il n’existe pas à ma connaissance de travaux récents à ce sujet, écrit par des psychanalystes. Pour ma part, je remarque depuis plus de vingt ans que je pratique cette technique et que j’ajuste mes tarifs suivant les revenus des patients afin d’accueillir les personnes issues des classes moyennes parfois désargentées, que seuls les gens très riches parlent d’argent sur le divan. Au-dessous d’un certain seuil de revenus, les problèmes d’argent sont évoqués quand ils se font menaçants ; les personnes des classes moyennes supérieures n’évoquent parfois pas du tout leurs finances au cours de la cure. Mais les personnes, qu’il s’agisse d’une fortune héritée ou gagnée par le travail, vivent et parlent « dans la langue » de l’argent. Être capitaliste, ou enrichi du capitalisme de près ou de loin, est un travail à temps plein et un souci constant. Les liens entre parents et enfants, entre conjoints, suivent les traces des capitaux dans leurs chariots de mesquineries, de menaces de perte et d’appétit pour la plus-value sous le signe de la contrainte écrasante de l’envie. Soit que les enfants pensent qu’on aurait dû ou qu’on devrait leur donner plus, soit que les parents craignent que les enfants ne demandent encore, ou attendent impatiemment leur mort, qu’on pense que son frère ou sa sœur soient favorisés, qu’on éprouve de la honte à se trouver favorisé, ce qui peut être encore pire, qu’on se demande si les « amis » sont intéressés… Tous les circuits habituels de l’envie se parlent en devises. Sans compter la présence constante du fisc, figure du Commandeur ou de l’ennemi esquivé par des ruses ou des mensonges. Paradoxalement, trop d’argent, c’est-à-dire plus que ce qui apporte une vie confortable pour soi-même et ses proches, nuit à la possibilité d’une élaboration psychique. En effet, dès qu’un patient issu des classes moyennes travaille assidûment ses liens avec son entourage intime, il remarque leur changement d’attitude à son égard. Les liens évoluent au fur et à mesure que les évidences défensives sont questionnées. Les représentations bougent, circulent, et transforment les circuits pulsionnels. Tout au contraire, l’argent capitalisé fixe, par sa présence extrêmement encombrante, la réalité du monde sous le signe du tourment. « On va me le prendre » est une figure qu’on peut atténuer mais pas métaboliser quand il s’agit de sommes qui n’ont plus de lien avec la vie ordinaire. L’économie de la jouissance s’en trouve alourdie, comme attirée dans un tourbillon bancaire énigmatique à tous et source d’anxiété. Les sommes perdues sont aussi irréelles que les sommes gagnées. Les conséquences matérielles gravissimes des mouvements de l’argent boursier sont impossibles à réaliser pour le capitaliste qui scrute, parfois même en temps réel, les soubresauts de ses comptes en banque.

Cette fixation maintient hors des liens précaires de l’amour et de l’amitié, qui nécessitent de supporter la précarité, l’éphémère, les « petits riens » et les sourires « inestimables ». Privé de tout espoir de légèreté, celui qui possède plus d’argent qu’il ne pourra jamais en dépenser lui-même en compagnie des gens qu’il aime, ou qu’il souhaite aider, aura bien du mal à bénéficier de la cure analytique – qu’il n’aura, paradoxalement, aucune difficulté à payer… Si de surcroît l’analyste se trouve dans la même situation de trop-plein d’argent, la cure risque de rester définitivement au point mort. Hors certains contextes, la pratique de la psychanalyse est un rapport marchand dont l’argent est au centre des échanges. Continuer à faire semblant de l’ignorer est sans doute une erreur non seulement politique, mais aussi technique.

Les psychanalystes et le travail

Les psychanalystes font partie de ceux qui sont convoqués à propos des ratés des transformations familiales et sociétales, adoptions qui tournent mal, divorces, adolescences difficiles, enfants rois tyranniques, etc. Ils ont pu se trouver convoqués par le passé pour inventer, comme Freud a pu le faire, des méthodes de tri pour reconnaître les simulateurs de névroses de guerre des véritables traumatisés, afin de renvoyer les supposés lâches au front. W. R. Bion a même fondé sa célèbre théorie des groupes sur le soin aux névroses de guerre pour rétablir les militaires au plus vite.
Plus banalement, les demandes de conseils « à l’expert » pour être heureux en famille ou au travail arrivent souvent dans les premiers entretiens d’un psychothérapeute. Je préviens alors rapidement que je ne sais rien de plus qu’eux sur ce qu’ils doivent faire, bien au contraire. Je peux simplement mettre en chantier ce qui les empêche de mettre en œuvre ce qu’ils pensent être bon et profitable pour eux ou de cesser ce qu’ils savent être destructeur. Et il y a de quoi faire. Sigmund Freud nous a appris à offrir une oreille à la fois attentive et impassible qui accepte des sujets singuliers dans l’expression d’un destin qui, de leur point de vue, tourne mal.

Plus récemment, les psychanalystes peuvent se trouver convoqués pour lisser les ratés du capitalisme au cœur de son mécanisme de production. Entre l’invention des tickets psy et celle des coachings de cadres supérieurs, les psys de toutes obédiences sont requis. Parallèlement à ma pratique de psychanalyste en ville, je fais partie de groupes de recherche en psychodynamique du travail depuis de nombreuses années. Je n’ai pas manqué de me trouver convoquée dans cette pratique. Il arrive régulièrement que des médecins du travail, des syndicalistes, des médecins généralistes m’adressent des travailleurs en grande difficulté en vue d’une meilleure compréhension de la crise dont ils souffrent. Je les reçois pendant un premier entretien de deux heures et un second de trois quarts d’heure pour faire le point un mois ou deux plus tard. Il s’agit d’un dispositif « inventé au quotidien », par tâtonnements, tout au long de plus de dix ans de pratique à raison d’une dizaine d’entretiens de demandes de ce type par an. À la différence des victimologues, des assistantes sociales, des juristes ou même des médecins du travail, auxquels s’adressent habituellement ces travailleurs, je ne peux offrir d’autre service que celui d’un espace d’élaboration psychique, un lieu dont le modèle serait emprunté à celui de la cure, qui ne serait ni pour convaincre ni pour démontrer, qui obéirait moins à la logique de la raison qu’à la logique associative, un lieu privé où le vrai ne serait pas l’exactitude, où l’on pratiquerait plutôt la mise en apposition, que l’interprétation.

J’ai choisi de présenter trois débuts d’entretiens avec trois personnes différentes mais appartenant à la même grande entreprise. Je les ai rencontrées chacune à des périodes éloignées. Elles occupent des postes différents, et j’espère que la lecture de ces points de vue décalés les uns des autres pourra donner à sentir au plus près l’ambiance délétère qui règne actuellement dans les directions des grands groupes internationaux. Ces notes d’entretiens sont paradigmatiques de ce que j’entends habituellement.

Marie-Thérèse, élue du personnel :
« Ça n’allait pas depuis le début du plan «social» il y a six mois. Ce n’est pas pour faire ça qu’on se fait élire au Comité d’Entreprise, au départ ! J’ai la boule au ventre en arrivant le matin, et le soir je fais des colères après mes enfants ou mon mari. Ce sont eux qui prennent. Ça va durer jusqu’à la fin de l’année. Ce qui me fait drôle c’est d’être encore là, il y en a beaucoup qui ont déjà été licenciés, je les rencontre en ville ; on entend parler de nous à la télé. Je crois que j’aurais moins souffert de partir en premier… Il faut qu’on trouve des solutions, ils disent que c’est inéluctable. On a négocié le plus de confort possible, les meilleures primes de départ. Avec mon mari, on n’a pas été dans la charrette. On avait un projet de reconversion et puis on a su qu’on n’était pas sur la liste. Ça fait drôle. Je suis fatiguée, irritable, j’oublie que lui aussi, il est dans la même situation. On nous a inculqué qu’on faisait tous partie d’une grande famille soudée, internationale et puis d’un seul coup… On a un bon salaire, un cadre de travail idéal, à côté des tennis, des horaires flexibles… Je suis arrivée il y a dix-huit ans comme opératrice de production, enfin ouvrière, quoi… J’ai saisi toutes les opportunités, je suis fière de mon parcours, je suis cadre commerciale maintenant… Mais le travail je n’en peux plus, il faudrait que je fasse une nouvelle formation pour évoluer. Mon mari a changé de métier, évidemment, sa ligne de prod a été fermée. Il est en formation, lui. Mais on se dit que dans trois ans, c’est fini. Ils fermeront tout. Et en plus, ils ont intégré le plan de licenciement dans les pertes, alors pas de prime cette année pour ceux qui restent ! Et ils veulent nous imposer une annualisation du temps de travail pour l’année prochaine en disant que ça augmentera notre salaire alors que sur l’année, finalement, si on compte bien, ça nous fait travailler trois heures de plus par semaine. Et le délai de prévenance est de trois jours. On se fait entuber. On fait courir des rumeurs de séquestration par moments, ça fait avancer les négociations plus vite ! J’ai même réussi à faire pleurer le PDG une fois, je lui ai rappelé qu’il disait tout le temps qu’il était notre père, et que là, on voyait ce qu’il faisait de ses “enfants”… »

Quelques mois plus tard, Sandrine, directrice des ressources humaines :
« Je suis ingénieure informatique, mais j’avais fait un troisième cycle Ressources Humaines, alors… Quand mon mari a dû partir précipitamment de son ancien boulot et arriver dans la région, j’ai pris ce que j’ai pu. Ça fait 12 ans que je travaille à la DRH de cette grosse boite internationale. C’était la mise en place des 35 heures, ça les arrangeait d’avoir quelqu’un qui sait se servir des logiciels, forcément… Une charge énorme, je me levais plus tôt le matin pour finir le boulot de la veille avant d’emmener les enfants à l’école. Je me suis fait avoir sur toute la ligne et tout le monde trouvait ça normal. Vous vous dites, quand même… Et puis le plus petit a eu une bronchiolite et le plus grand a eu besoin d’une psychothérapie, j’ai demandé un temps partiel. Ils ont accepté mais sans baisser ma charge de travail, juste du salaire en moins, ça a été encore plus dense. Je travaillais au forfait, alors, vous pensez, les heures en plus… J’ai accepté, c’était juste avant le premier plan social. Enfin, un plan social, comme ils disent, c’est plutôt un plan de licenciements. Et après en une semaine il a fallu faire onze soldes de tout compte ! Mais dès le début du plan je me suis cassé la figure en arrivant le matin, fracture et ensuite une phlébite par-dessus. J’ai tout fait quand même, de chez moi. Ça a été dur, très dur, depuis. Surtout que ça a recommencé, il y a deux ans, nouveau “plan social” ! Nouvelles simulations, etc. Je ne suis jamais arrivée pour les présenter au CE, j’ai eu un accident de voiture sur la route. Failli foncer dans un mur avec mon fils à l’arrière. J’ai tout fait, encore une fois, de chez moi. Cette fois trente licenciements. Après ça ne s’est pas arrangé, ça tourne au harcèlement moral entre nous, à la DRH. Je n’en peux plus, pourtant mon mari me comprend, depuis sa tentative de suicide quand il s’est fait virer après avoir vendu sa boîte à un grand groupe, il prend du recul… Mais un conflit direct avec mon employeur, je ne me vois pas. Et le pire c’est que je mène un groupe sur la qualité de vie au travail ! Le mot d’ordre du Président cette année, c’est “Be happy”. »

Un an passe… Émilie, contrôleuse de gestion :
« Je suis, enfin… j’étais, contrôleuse de gestion. On appartient à une multinationale, bonnes conditions de travail, horaires en or, quand on arrive, on a envie de rester… Je suis rentrée en intérim il y a quelques années, ensuite on m’a proposé de me créer un poste en attendant la retraite de ma responsable. Classique. Mais elle n’en finit pas de partir, alors on la contourne, ça fait six mois qu’on s’adresse directement à moi. Surtout depuis le contrôle fiscal. Je ne sais même pas si elle est au courant. Elle refuse de faire la passation, elle aboie, elle me harcèle. Elle prend tout très mal, elle est au placard, en fait. Elle essayait de reprendre mes mails, elle voulait tout savoir. Tout ça parce qu’elle n’a pas 65 ans et qu’elle n’a pas ses annuités, elle s’incruste ! Moi j’en avais marre, j’étais à un poste sous-dimensionné par rapport à mes diplômes. J’avais même aidé celle qui s’occupait des immobilisations il y a quelques années. Elle n’arrivait plus à gérer les stocks en même temps, ça devenait dangereux ! Elle ajuste tellement comme ils lui demandent les chiffres par rapport au réel, qu’elle perd le nord ! Elle aligne les colonnes, ça ne correspond plus à rien du tout ! Alors je mettais un peu d’ordre pour que ça ressemble à quelque chose quand même… Moi, je vois tout, je ne dis rien. Le chef de service est en arrêt maladie : il a fait un accident vasculaire cérébral ; peut-être il avait trop de pression. Moi j’étais tampon, mais là j’en ai marre, ma responsable me harcelait, du fond de son placard. Ils m’ont proposé une bonne somme pour partir en rupture conventionnelle. Il est sympa le nouveau grand directeur, en fait. Au début quand il est arrivé on ne l’aimait pas trop, il a viré la responsable ressources humaines, il voulait virer aussi mon chef de service, mais ce n’est plus la peine depuis son AVC… C’est bizarre qu’ils aient voulu le virer parce c’est le seul qui savait mentir au fisc. Je ne sais pas ce qui se trame. En tout cas, moi, je m’en vais. »

À la lecture de leurs descriptions, ces trois femmes peuvent paraître effrayantes. Je les ai pourtant, comme presque toujours au moment de l’entretien, trouvées passionnantes et pathétiques. L’élue du personnel se sent obligée de « trouver des solutions » pour chacun des licenciés avant qu’ils ne soient « sur la liste », car « ils disent que c’est inéluctable ». Elle s’adapte au cynisme de ses supérieurs et aménage les plans de licenciement qu’on appelle maintenant « de sauvegarde de l’emploi », la novlangue capitaliste ne reculant devant aucun trucage. Plans que la DRH que je rencontre quelques mois plus tard a eu bien du mal à mettre en œuvre. Elle explique en effet qu’elle a, pour sa part, à chaque « plan social », donné de son temps et de son énergie plus que de raison, pour réussir à simuler différentes propositions chiffrées de licenciements afin de les présenter à la direction. Malheureusement, à chaque fois, à deux ans d’intervalle, elle n’a pas pu se rendre à la réunion de direction qui attendait le fruit de son travail : la première fois, elle tombe et se casse une jambe ; la deuxième, elle percute un mur en voiture avec son petit garçon à l’arrière du véhicule. Dans les deux cas, elle travaillera quand même, de chez elle. C’est une femme à bout de forces que j’ai rencontrée ce matin-là. Compétente et zélée mais qui constate : « je me suis fait avoir sur toute la ligne », mais précisera en fin d’entretien qu’« un conflit direct avec mon employeur, je ne me vois pas »… Au moins, elle a été capable de l’envisager plutôt que de fracturer son corps pour ralentir la machine.

La contrôleuse de gestion est plus cynique. Elle participe à toutes les malhonnêtetés, rattrape les maladresses de la comptable qui « perd le nord » quand elle doit truquer les immobilisations, accepte de prendre le travail de sa responsable mise définitivement au placard lors d’un contrôle fiscal. S’étonnant à peine des velléités de licenciement envers son chef de service, remarquant que ce n’était plus la peine « depuis son accident vasculaire cérébral »… Elle a bien compris dans la deuxième partie de l’entretien qu’elle venait de décrire un monumental trucage des comptes pour justifier un plan de licenciement illégal. Mais rien ne l’a découragée. Après avoir obtenu « une bonne somme », elle part vers de nouvelles aventures. Il n’est pas certain qu’elle ne participe pas de nouveau, ailleurs, à « mettre un peu d’ordre pour que ça ressemble à quelque chose quand même »…

J’aime beaucoup analyser avec ceux qui viennent me voir ce qui leur arrive au-delà de la tornade des interactions interpersonnelles souvent cruelles que je laisse de côté après les avoir nécessairement mais aussi brièvement que possible écoutées et entendues. L’analyse économico-politique de leur trajet leur montre immanquablement comment leur plainte désespérée ou enragée masque mal des malhonnêtetés, des mensonges, des arnaques en tous genres dont ils ne réussissaient plus à être dupes. Et comment tout cela s’est retourné contre eux, petits ou grands acteurs. Ceux qui arrivent dans mon bureau ont souvent tout perdu, au moins ce qui les menait jusque-là : l’ambition, le désir de « grimper », comme ils disent. Leur trajet trouve sa fin, au moins dans sa forme initiale. J’aime beaucoup les entendre prendre conscience ce qu’ils disent et en tirer les conclusions qui s’imposent alors à eux.

J’ai rencontré dans ces entretiens, au cours de toutes ses années, différentes figures de la volonté de puissance quand elle rate ou qu’elle se retourne contre les soutiers zélés du capital. Ils arrivent à bout de forces, quand tout le dispositif qui les tenait a lâché, la période est propice pour une analyse approfondie de leur trajet pour qu’ils puissent s’interroger calmement sur eux-mêmes et sur les systèmes qu’ils ont servis. Accompagner cette réflexion est une action minuscule, individuelle, mais de mon point de vue, c’est la seule action que la technique psychanalytique permet.

Gaignard Lise

psychanalyste. Elle a travaillé douze ans en psychiatrie, dans les cliniques de psychothérapie institutionnelle de la Chesnaie puis de La Borde, ensuite en maison d’arrêt et auprès de déficients profonds. Installée comme psychanalyste en ville depuis vingt ans, elle a soutenu une thèse sur la place du travail dans la cure psychanalytique.