12 avril 2019
REPRIMER POUR TENTER DE FRAGILISER LE MOUVEMENT SOCIAL

Le pacifisme (« Silmya ») des manifestations est reproduit avec force et conviction par les personnes dans leur diversité (jeunes, enfants, femmes, etc.). Intégré comme un élément de structuration du mouvement social algérien, il a été violemment remis en cause le 12 avril 2019 par la police à Alger (place Maurice Audin et le tunnel des étudiants). Celle-ci n’a pas hésité à user des bombes lacrymogènes et des canons d’eau en direction des marcheurs pacifiques pris brutalement dans le piège de la répression brutale des policiers. On assiste à un changement de posture du pouvoir qui avait jusque-là permis la réappropriation libre des espaces publics par les marcheurs dans toute les villes d’Algérie.

« La main de l’étranger »

Mon propos est d’indiquer trois éléments intimement liés qui opèrent aujourd’hui comme des logiques d’action pour tenter de fragiliser le mouvement social: la répression, le recours au complot extérieur et l’instrumentalisation du droit. Face à la durée et à la profondeur du mouvement social qui s’appuie depuis sept semaines sur une revendication constante et claire: la rupture avec les acteurs dominants et inamovibles du système politique, le pouvoir tente de jouer sur la peur pour dissuader les manifestants. Le premier élément s’inscrit dans une grammaire centrée sur « l’ennemi extérieur », jamais nommé, qui impulserait le mouvement social. Elle date de la décennie 1970 centrée sur la théorie du complot venant se greffer brutalement dans la société. « La main de l’étranger » est de l’ordre de l’inflation verbale ces jours-ci dans le discours des responsables politiques et militaires. L’objectif est d’une part, de faire douter les manifestants, en jouant sur le registre de l’intimidation. Il s’agit pour le pouvoir d’insister sur les risques d’infiltration du mouvement social par des personnes étrangères pouvant manipuler et influencer le cours des évènements qui ne seraient pas le fait des algériens. D’autre part, les responsables de la police justifient la répression par l’intrusion d’un « groupe de terroristes » détenteurs d’armes, ayant investi certains carrés des manifestants. Quelles significations faut-il attribuer à ces propos qui opèrent un revirement important par rapport à une reconnaissance politique formelle et théâtrale du caractère pacifique du mouvement populaire ?

La déconnexion du pouvoir par rapport au mouvement social, dont il n’a jamais pu imaginer l’ampleur et la profondeur, est perceptible. La variation du discours politique à son égard, résulte d’une tentative de reprise en main maladroite et brutale du mouvement social, attestée par la répression et l’exclusion par la force des manifestants des espaces publics, notamment celui de la Grande Poste d’Alger, ces derniers jours, sans résultats tangibles. La massification, la puissance et la détermination des manifestants pacifiques ont nettement fait reculer le sentiment de peur. Il importe d’écouter et d’observer avec attention ces jeunes âgés entre 20 et 25 ans, pour se rendre compte de la volonté inébranlable qui les anime. Ils n’hésitent pas à le dire avec leurs propres mots : «  bladna ou diro rayna » (« c’est notre pays et nous imposerons notre point de vue ») ; ou encore : «  Nous marcherons tous les jours s’il le faut. Nous sommes déterminés à les faire dégager ».

« L’autre », l’étranger qui s’immisce dans les affaires internes de l’Algérie, apparaît comme une justification archaïque et fragile face à l’ampleur du mouvement social. La population ne fait plus confiance au régime politique actuel, profondément convaincue qu’un champ du possible est désormais ouvert par la médiation du mouvement social, pour lui permettre d’arracher de façon pacifique la dignité et la liberté. Celles-ci lui ont été refusées par ce même pouvoir. Le silence, le retrait et la peur ont incontestablement joué en faveur de la reproduction du système politique pendant plus de 57 ans. Comprendre le mouvement social du 22 février 2019, c’est rappeler rapidement le fonctionnement du politique pendant toute cette période. « La dimension politique rigide, encastrée dans un patriarcat mortifère socialement méprisant, sans écoute de l’Autre, sans aucune possibilité de nouer des liens sociaux et politiques de façon égalitaire et juste avec les jeunes algériens de conditions sociales diversifiées, « nourrit » la « harga » (fuite à l’étranger) » et la « hogra (humiliation et injustice). (Mebtoul, 6 février 2019). Aujourd’hui, le même pouvoir sans Bouteflika mais avec ses protégés, s’entête à user de la manipulation, de la ruse politique et de la répression pour tenter de revitaliser le système politique actuel au détriment d’une transition démocratique souhaitée par la majorité de la population.

Les « baltaguias » : des casseurs au service des pouvoirs

Il est tout de même étonnant d’observer que pendant prés de six semaines, chaque vendredi mais aussi le mardi, jour de la marche des étudiants, les manifestants ont marché pacifiquement dans toutes les villes d’Algérie dans un esprit de corps remarquable sans que l’on puisse noter des incidents majeurs. La répression de la police et le jet de pierres sur certains magasins par certains casseurs, ce vendredi 12 avril 2019 apparaissent intimement liés, pour ne pas évoquer explicitement l’émergence des baltaguias, ces casseurs qui jaillissent dans l’espace public avec la complicité du régime politique. Il semble important de rappeler que « silmya » consistant à marcher de façon pacifique n’est pas seulement un slogan mais une posture collectivement acceptée par le plus grand nombre des manifestants. Ils n’ont pas hésité à déployer de façon rigoureuse leur service d’ordre composé de jeunes qui bloquent toute velléité d’opérer à des casses dans l’espace public, objet d’un nettoyage par les jeunes après les manifestions.

Les « baltaguias » ont été mobilisés aussi par le pouvoir militaire égyptien durant le mouvement social de 2011, mené essentiellement par les jeunes qui avaient investi activement la place de la Liberté du Caire, de jour comme de nuit. Autrement dit, les pouvoirs sont conduits, quand le mouvement social pacifique s’inscrit dans la durée de fabriquer le statut de casseur professionnel rémunéré par leurs soins. L’objectif des baltaguias est de se mêler aux manifestants pour créer de l’affolement et du désordre, n’hésitant à casser tout sur leur passage, munis de pierres préparées dans des recoins précis de certaines artères de la ville, la veille de la manifestation. Casser les vitres des magasins, brûler les voitures, endommager l’espace public, sont autant d’éléments au cœur de la violence politique déployée par les différents pouvoirs, mettant en scène une autre face du mouvement social, celle de « l’anarchie », du « discrédit » pour tenter vainement de diviser les manifestants entre eux.

La production sociopolitique du droit

La troisième réponse du régime politique pour justifier son maintien au pouvoir, est de s’inscrire faussement dans le « légalisme » constitutionnel qui lui permet aujourd’hui d’insister de façon conjoncturelle et opportuniste sur l’article 102 de la constitution. Ce qui ne change rien à la composante politique puisque l’on retrouve les mêmes acteurs politiques sous-tutelle de l’ancien président Bouteflika. Ce sont donc les responsables politiques connus par les acteurs du mouvement social, pour leur passé politique peu prestigieux, opérant comme des courtisans auprès de Bouteflika (gouvernement, président intérimaire, parlement et sénat) qui auront la charge de préparer les élections présidentielles prévues le 4 juillet 2019. Le droit violé en 2008 par le président Bouteflika pour se présenter à un troisième mandat, est de nouveau « sacralisé » par les mêmes acteurs politiques. Ils n’ont cessé de triturer et de modifier les différentes constitutions selon leur bon vouloir, en détournant en permanence le droit dans un souci de privatiser l’Etat (Hibou, 1999), en organisant de façon fictive des élections sur mesure au profit de ceux qui pourront dans une logique de réciprocité, rendre la monnaie de la pièce pour service rendu. « Le système politique a produit des « militants » carriéristes préoccupés par les luttes d’appareils soucieux avant tout de défendre leurs intérêts personnels. Porteurs de dogmes et de certitudes répétées dans une langue de bois, ils naviguent allégrement et sans honte dans l’inculture politique et l’opportunisme… » (Mebtoul, 2018).

L’usage fluctuant du droit indique sa dépendance à l’égard du pouvoir qui l’a toujours instrumentalisé à sa guise. Le texte juridique est un acteur important qui régit l’organisation et la coordination des activités sociales et politiques dans une société donnée (Smith, 2018) Il est mobilisé, retravaillé de façon sélective et discriminatoire par les acteurs politiques. La constitution de 2016, celle de Bouteflika, et notamment l’article 102, est une aubaine inespérée pour ses protégés. Ils ont toute la latitude d’organiser comme par le passé, les futures élections présidentielles de 2019. C’est pour cette raison que la population rejette catégoriquement et avec raison ceux qui ont participé activement au renforcement du système politique. Ils se retrouvent, aujourd’hui en train de gérer politiquement une transition imposée selon la même logique que celle déployée par Bouteflika.

Références bibliographiques

Hibou Béatrice, 1999 (sous la direction), La privatisation des Etats, Paris, Karthala.

Mebtoul Mohamed, 6 février 2019, Le sens de la « harga », journal quotidien d’Oran.

Mebtoul Mohamed, 2018, ALGERIE. La citoyenneté impossible ? Alger, Koukou.

Des actes barbares
14 avril 2019

Inimaginable ! Quatre militantes de partis et d’associations ont été interceptées par la police. Conduites au commissariat, elles ont subi l’humiliation la plus atroce non seulement symbolique mais aussi physique, obligées de se déshabiller toutes nues face à des policiers agissant comme des brigands de dernière espèce. Ces actes atroces bafouent de façon extrême la dignité de la personne. Ils rappellent de tristes souvenirs de la colonisation française. Celle-ci n’a pas hésité à user de la torture sur des algériennes qui revendiquaient leur indépendance politique. Il est difficile de rester silencieux face à de tels actes barbares inexcusables dans une Algérie en mouvement qui lutte depuis sept semaines pour retrouver sa dignité et sa liberté. La répression, l’humiliation et l’intimidation sont désormais les armes du régime politique à la quête des stratagèmes les plus abominables pour tenter d’étouffer ce qui a été convenu de nommer de belle manière « la révolution du sourire » qui a émergé grâce par des jeunes en permanence stigmatisés.

Mohamed Mebtoul

Professeur de sociologie à l’université d’Oran 2, fondateur de l’anthropologie de la santé en Algérie, il est à l’origine du Groupe de recherche en anthropologie de la santé (GRAS), devenu Unité de recherche en sciences sociales et santé. Dernier ouvrage paru : Algérie, la citoyenneté impossible ?, Koukou éditions, Alger, 2018.