29 mars 2019
Une inversion politique exceptionnelle

Le mouvement social en Algérie se renforce. Il donne un sens plus profond aux manifestations qui durent depuis plus de six semaines. Il s’enrichit de l’intégration de nouvelles catégories sociales (pompiers, architectes, etc.). Il a réussi à opérer une inversion politique spectaculaire. L’inversion ici est le retournement de situation au profit du mouvement social, même si le processus reste encore dans une étape de remise en question du système politique actuel. Les jeunes dominés, les gens de peu méprisés, au plus bas de l’échelle sociale, les différentes élites dans leur composante plurielle confortent leur position de force favorable face aux caciques et aux oligarques du régime politique, les obligeant à un retournement de veste rapide. Paradoxe de l’histoire, les personnes liées et dépendantes du régime politique, s’arrachent le statut « d’allié » aux acteurs du mouvement social. Virulent à l’égard du président Bouteflika, le qualifiant par un des plus fidèles, en l’occurrence le porte parole du rassemblement national démocratique (RND), de « véritable cancer », il ajoute : « des forces extraconstitutionnelles ont dirigé le pays ces dernières années ». Tout en s’affaissant dans le déshonneur politique, ils tentent de se reconstruire une autre image sociale, appelant désormais au respect de la souveraineté populaire ! Pourtant, la réponse des manifestants est claire. Ce slogan proposé par des jeunes, nous semble très significatif : « la prolongation est terminée. Il faut nous remettre les clés de la maison ».

Sauver le régime politique

Le « sauve qui peut » concerne principalement la majorité des partis politiques de l’alliance présidentielle, le syndicat UGTA (Union générale des Travailleurs) et l’Organisation des anciens Moudjahidines. Durant deux décennies, ils ont prêté allégeance au président Bouteflika. Il était présenté comme le « sauveur » de la Nation, l’homme providentiel qui aurait fait le « bonheur » des Algériens. Les militaires en l’imposant par la force en 1999 comme le futur président de la République, par la médiation d’une mise en scène électorale (bourrage des urnes) devenue une norme politique dominante depuis l’indépendance politique, l’ont considéré comme « le moins mauvais d’entre nous ». La volte-face des acteurs politiques des partis dominants, est significative de leur allégeance calculée et variable selon le rapport de force au sein du pouvoir. Qui aurait pu imaginer que l’ancien premier ministre Ouyahia, connu pour son arrogance politique, « enfant du système » selon son expression, puisse demander la démission du président Bouteflika et la nomination rapide d’un nouveau gouvernement ?

Le recyclage politique des courtisans de Bouteflika s’est encore accéléré depuis l’annonce de la « proposition » du chef d’état major, le général de corps d’armée Gaid Salah, concernant l’application de l’article 102 de la constitution. Cet article donne la possibilité au conseil constitutionnel de provoquer, après consultation des députés et des sénateurs, l’empêchement et la vacance du pouvoir ou plus rapidement la démission du président Bouteflika, pour permettre l’organisation de nouvelles élections présidentielles après 90 jours. L’intérim est assuré par le président du Sénat, un proche du président Bouteflika. En mettant à jour l’article 102, les responsables militaires qui ont pourtant soutenu corps et âmes le président Bouteflika, tentent de sauver le régime, en le lâchant lui et ses frères. La réponse en ce vendredi 29 mars 2019 des manifestants encore très nombreux dans les espaces publics a été très limpide. Il est tout simplement trop tard. Le mouvement social ne veut plus se limiter au départ de Bouteflika et de ses proches. Il revendique de façon unanime et forte la rupture avec le système politique. Il ne s’agit pas d’une utopie, mais d’une exigence générale qu’il sera important ultérieurement de traduire en objectifs plus précis durant la phase de transition démocratique. La rupture suppose ici l’émergence d’un personnel politique nouveau qui puisse assurer la transition démocratique. Il ne s’agit donc pas de mettre fin à l’État qui doit effectivement continuer à être régulé par l’entremise de tous ses agents. Ce qui est très différent du système politique qui s’est accaparé de l’État en le mettant à son service. Il semble en effet paradoxal que les mêmes acteurs politiques sous tutelle du président Bouteflika, puissent préparer les élections présidentielles. Ce slogan brandi durant la marche du 29 mars 2019, résume parfaitement et de façon humoristique, leur opposition à l’article 102 : « Après l’article sans 2 (Bouteflika et son frère Saïd), on demandera l’application de l’article sans eux ». Revenons de façon plus synthétique sur l’originalité du mouvement social amorcé le 22 février 2019.

Une parole libérée

La première originalité du mouvement social est bien-entendu sa massification dominée de façon éclatante par des jeunes qui apportent leurs énergies créatrices, leurs différentes expériences sociales acquises dans leurs différents mondes sociaux (stades, familles, cafés, réseaux sociaux). La parole se libère dans les différentes institutions. La politique devient hégémonique dans les discussions quotidiennes. «Mes fils qui ne se sont jamais intéressés à la politique, sont impatients pour aller marcher. Ils ne parlent que de ça à la maison ». Des mots récents intègrent désormais le langage ordinaire de la population : « massira » (la marche), « silmya » (pacifique), « système », hirak (mouvement), « moudahara » (manifestation), rendez-vous le vendredi. Il est  sacralisé politiquement, devenant un jour socialement important. Il s’est progressivement construit comme un rituel politique. On retrouve de façon très métaphorique la signification du vendredi dans un mot d’ordre inscrit dans une pancarte portée par une jeune fille, repris dans Face Book : « Le pouvoir est comme une tumeur, il faut une chimiothérapie chaque vendredi ».

La deuxième originalité du mouvement social est liée à l’apprentissage progressif de la démocratie réinventée et bricolée dans l’espace public de façon plurielle et diversifiée par les différentes catégories sociales. Insistons sur la prédominance des jeunes dans le travail invisible de préparation (drapeaux, banderoles, pancartes, etc.). Ces multiples actes créateurs ne se limitent pas uniquement à une inscription matérielle. Ils « nourrissent » aussi la réflexion collective et critique sur le fonctionnement actuel du politique. Ils redonnent du sens au rêve, à l’imaginaire des jeunes pour accéder avec détermination au changement social et politique. Un slogan qui ne manque pas d’humour : «  Mes rêves seront vos pires cauchemars. Nos chants vos pires réveils ». Au cours de la manifestation du vendredi, le lancement des mots d’ordre, le déploiement d’une dynamique sociale et politique par le bas sans précédent dans l’histoire de l’ Algérie, est aussi assuré de façon dominante par des jeunes en majorité de conditions modestes, notamment le vendredi à Oran, sans occulter le fait que les étudiants manifestent plutôt le mardi. Le mouvement social réinvente progressivement selon les réponses du pouvoir, ses mots d’ordre et ses slogans, faisant émerger des jeunes animateurs qui coordonnent la marche du vendredi. Le mouvement social ne se limite pas de façon routinière à la marche ou aux chants. Chaque vendredi, d’autres mots et chants surgissent dans les artères de la ville. On peut évoquer la constitution d’un « patrimoine politique » (slogans, les chants, les débats enrichissants entre manifestants) qui reste, bien-entendu à fructifier pacifiquement et à renforcer dans les différents espaces publics. La réflexion critique et contradictoire entre ses membres n’est pas absente. De ces discussions, émerge des éthos pluriels des manifestants. La démocratie inventive ne semble pas pouvoir se construire sans tensions créatrices, ou remises en question pacifiques donnant de la force à un processus social et politique incertain. On n’est pas né citoyen on le devient, pour reprendre une formule de Simone De Beauvoir à propos des femmes.

Un champ du possible novateur

Troisième originalité : Le mouvement social a réussi à redonner de l’espérance à la majorité de la population en un temps très court. Il ne s’agit pas d’oublier qu’il y a à peine deux mois, la société algérienne était encore écrasée, infantilisée et méprisée. Ses agents sociaux ne savaient pas se parler collectivement. Chacun était porteur de sa propre vérité. Il avait en tête sa norme pratique qui lui semblait la plus juste. « Normal » que ce soit comme cela… ». La défiance à l’égard de l’Autre était plus la règle que l’exception. Elle est de l’ordre d’un construit politique. Il est en partie à l’origine du malaise social et de la fragilité des interactions dans la société. « Diviser pour régner » usité constamment par les pouvoirs, c’est interdire toute émergence de la citoyenneté. Le rêve du pouvoir est d’interagir avec des sujets obéissants. L’autocensure est ici une forme sociale d’intériorisation du silence. Elle a produit de la résignation et de l’attentisme, même si les gens n’en pensaient pas moins concernant les multiples injustices sociales produites par le régime politique. Celui-ci a fonctionné dans un entre soi familial et régional  faisant peu cas du bien public, en donnant libre cours à la culture de l’impunité dans la société. « Pourquoi pas moi ?», permettant l’accès normalisé aux multiples prédations. Enfin, le pouvoir a enfermé la société dans le piège du statu quo, consistant à reproduire à l’identique l’ordre social dominant. Il a produit ce mot terrifiant de « continuité » quel que soit le prix à payer, même en instituant la médiocrité la plus sordide pour se maintenir au pouvoir. Aujourd’hui, les manifestations révèlent la profonde détermination des jeunes Algériens à décrypter, mettre à plat, déconstruire de façon critique, humoristique et novatrice le fonctionnement actuel du régime politique.

Quatrième originalité : le mouvement social a su donner un nouveau souffle relationnel puissant, dominé par la fraternité, la solidarité, la détermination et le respect mutuel à l’égard des uns et des autres durant les marches du vendredi. Les moments festifs (danses, chants, etc.) sont importants. Ils donnent vie au mouvement social. Celui-ci n’est pas monolithique, lisse et linéaire. La massification impressionnante du mouvement social ne peut qu’opérer dans la diversité et la richesse des pratiques sociales et culturelles. Ce foisonnement social libre est historiquement exceptionnel. Les nombreuses luttes sociales et politiques antérieures, depuis 1980 notamment, n’ont pu atteindre l’ampleur, la profondeur et la durée du mouvement social du 22 février 2019. La société était cantonnée par la force du politique dans ses solitudes respectives, en ruminant individuellement ou par petits groupes ses ressentiments et ses critiques sociales à l’égard du régime politique. Les acteurs les plus radicaux à l’égard du pouvoir ont été incontestablement les jeunes fréquentant les stades de football, résidant dans des quartiers populaires. Ils ont apporté par leurs chants libres et virevoltants, en déployant leurs corps en mouvement dans l’espace public, un grain de folie qui s’est propagée de façon fulgurante dans toute la société. Le mouvement social a pris de cours tous les acteurs politiques (opposants comme ceux du régime politique), mais aussi toutes les institutions orphelines de toute réflexivité, fonctionnant à l’injonction politico-administrative.

Le mouvement social a émergé comme un acteur collectif pluriel dans toutes les villes d’Algérie. Ses différents acteurs sociaux ont osé par la magie de l’action concertée et du verbe incisif, tournant à la dérision et à l’humour les pratiques du pouvoir, refuser collectivement la façon dont le politique a jusqu’alors fonctionné. Ce n’est pas tout. Aujourd’hui, il est possible de se réunir librement dans une place publique pour discuter du devenir politique de la société et de la refondation des différentes institutions archaïques dominées par le pouvoir d’ordre. Le débat public et contradictoire s’organise. Nous pouvions noter quelques éléments suivants : un jeune évoque la nécessité d’un autre mode de fonctionnement de la mairie plus démocratique, devant permettre de connaitre l’usage de son budget. Une autre personne s’étonne qu’à Oran, les trottoirs sont constamment refaits sans que l’on sache pourquoi. Des comités de quartier sont proposés. Le religieux n’est pas absent. Pour un jeune, il est important que la mosquée ne soit plus sous l’emprise du politique. Il propose des débats scientifiques et rigoureux sur la religion. (débat public à Oran, le mardi 26 mars 2019). Autant d’éléments novateurs qui montrent bien que mouvement social est loin de se limiter à la marche du vendredi. Il donne sens à l’émergence de la citoyenneté qui représente une démarche novatrice pour contribuer à construire autrement le politique.