À l’ère de la sécurité sociale mondiale

Le mouvement anti-mondialisation comme le développement des économies périphériques remettent en question l’hégémonie symbolique des marques américaines. L’attaque terroriste sur New York et Washington, elle aussi hautement symbolique, survient au moment même où la crise de la nouvelle économie devient patente. On ne peut indéfiniment développer les moyens de communication, faute de pouvoir mobiliser chez les consommateurs de la quantité d’attention suffisante pour les utiliser. Mais le savoir produit par les multitudes reste à leur disposition au cœur de la crise.Peu de jours après Gênes, le Financial Times (FT) publiait un article de Richard Tomkins avec un titre désormais mondialement connu : « No Logo » [[Financial Times, 7 Août 2001.. Depuis des mois, le livre de Naomi Klein est un best-seller international, même si l’auteur n’est pas citée une fois par l’éditorialiste du quotidien le plus lu par le monde financier. La politique symbolique est considérée comme une caractéristique saillante du mouvement de lutte du « peuple de Seattle ». Le but de l’analyse du FT est de démontrer, sur la base de données publiées par Business Week, que la crise de la nouvelle économie est beaucoup plus efficace que tout « black block » aux prises avec un distributeur bancaire automatique d’une banque internationale. Des 74 marques inclues dans le classement de 2000-2001, 41 ont perdu de la valeur et au total la perte est de 5 %. De mars 2000, date du début de la crise, à fin juillet 2001, 49 milliards de dollars de capital symbolique sont partis en fumée. La chute ne concerne pas seulement les icônes du capitalisme digital, comme Amazon.com, Dell, Nokia, mais aussi le logo d’entreprises établies de la vieille économie, comme Coca-Cola (- 5 %), McDonald’s (- 9 %), Gillette (- 12 %) et Nike (- 5 %) [[Business Week, 6 Août 2001..

La crise globale du logo

Une crise de cette ampleur du capital symbolique n’était pas envisageable dans les années 1990. Après la chute du mur de Berlin les marques des multinationales américaines, considérées jusque-là comme des fruits prohibés, avaient été prises d’assaut par des millions de nouveaux consommateurs des ex-pays socialistes. Mais dans la seconde moitié des années 90 le grand amour avec les symboles du capitalisme mondial donne des signes évidents de crise. La marque locale prend le dessus sur la marque globale. Consommateurs et producteurs préfèrent les symboles d’activités productives nationales. Pourquoi brader aux Yankees l’héritage national ? En peu d’années, les effets de l’américanisation des ex-pays socialistes semblent réveiller un certain revanchisme. En 2000, en Chine, Coca-Cola et Procter & Gamble n’ont plus ni enseignes ni produits parmi les dix les plus connus : ce sont tous des marques locales.

Le logo semble destiné à se régionaliser. Les multinationales ne sont certes pas en train de se retirer des marchés émergents, mais, en juillet 2001, McDonald’s a décidé de fermer 250 restaurants dans les pays émergents et Procter & Gamble a décidé de diminuer sa capacité productive à l’étranger pour se concentrer sur l’Amérique du nord et l’Europe occidentale. La crise du logo mondial signale plutôt un changement d’orientation stratégique similaire à celui provoqué par le Vendredi Noir de Marlboro en 1993 : au cours des six années qui ont précédé 1993, Nike était passée d’une valeur de 750 millions de dollars à 4 milliards, et Phil Knight’s Beaverton, Oregon, sortait de la récession avec des profits supérieurs de 900 % par rapport à ses débuts. Naomi Klein dit que, à partir de ce moment, la marque devient une éponge culturelle, capable de se fondre dans l’environnement et de se modeler selon lui, de s’émanciper de la fabrique et des frontières nationales pour marchandiser désirs, imaginaires, styles de vie, pour capitaliser l’immatériel.

Les limites du mouvement anti-mondialisation

La crise du logo en 2001 dévoile l’augmentation de la complexité du commercialisation de masse. Selon Martin Henley, président d’un centre londonien d’études prévisionnelles, « les personnes ne veulent plus êtres considérés comme normales – elles veulent tous êtres considérés comme des individus »[[Financial Times, 7 Août 2001.. A la régionalisation symbolique de l’économie globale correspond l’individualisation du capital symbolique dans les pays développés, la personnalisation de masse des objets de consommation. D’un côté, la croissance annuelle de l’offre de nouveaux produits (dans les seuls Etats-Unis, en 2000, 31432 nouveaux produits ont été mis sur le marché, la plupart en concurrence avec les produits existants) est telle que le capital symbolique est contraint de développer des stratégies locales de distribution. D’autre part, cette microphysique du capital symbolique est le résultat du processus d’individualisation du citoyen-consommateur, de son exode d’imaginaires trop collectifs, de formes de vie trop mondiales. Paradoxalement, la localisation/régionalisation des marques signale la crise de l’imaginaire communautaire. Le peuple des consommateurs, que dans les années 1990 la politique de marque de Nike a exploité mondialement, a fini par devenir une multitude de résistance contre l’abstraction des formes de vie.

Le peuple de Seattle s’est constitué par des pratiques de lutte contre la privatisation de l’espace public, contre la marchandisation symbolique opérée par les multinationales productrices de biens de consommation. La lutte contre le logo et le circuit mondial d’exploitation de la force-travail a fonctionné comme levier de croissance globale pour un mouvement « anti-mondialisation ». Pour cette raison, comme le dit Luisa Muraro, le No Logo du mouvement renvoie à une politique « qui ne se plaque pas sur l’économie et ne se limite pas à corriger l’économie par des droits, mais qui fait levier sur les désirs et sur les relations, pour un sens plus libre et personnel du vivre et de la vie en commun ». Le capital symbolique mondial, abandonnant le niveau macro et agissant sur celui (micro) des désirs et du besoin de relation, ne dévoile pas tant une conscience déjà consommée de la centralité de l’agir comunicativo-relationnel « du consommateur », que la recherche de stratégies pour marchandiser l’imaginaire de la multitude. La crise globale du logo, en d’autres mots, suggère que c’est sur le terrain de la définition politique du corps de la multitude que se joue le futur du mouvement de luttes. Quelle est la politique du symbolique d’un mouvement qui, en critiquant l’usage capitaliste de l’imaginaire social, a réussi à devenir un mouvement mondial ? Quel est le corps du mouvement qui s’est organisé et concrètement a lutté sur le plan linguistico-symbolique ? Dans un éditorial au titre cyniquement provocateur, « Prologo », qui répond à la légèreté politique de l’analyse économique du Financial Times, The Economist démontre qu’il est parfaitement lucide sur la question en jeu[[The Economist, 8 Septembre 2001.. Le logo, c’est le pouvoir des consommateurs sur les producteurs, un pouvoir basé sur la confiance, la fidélité, la loyauté des consommateurs que les entreprises capitalistes doivent conquérir en travaillant ferme sur le plan linguistico-communicationnel. Un pouvoir, celui du logo, qui a littéralement constitué l’espace de l’économie mondiale, apportant dans des territoires ignorés les marchandises fabriquées par des salariés des économies plus développées et donc connues. Pour cette raison, écrit The Economist non sans un peu d’ironie, la lutte contre le logo a permis au mouvement de contestation de la globalisation de se faire connaître dans le monde entier. « Grâce à la mondialisation, ils peuvent faire cela partout dans le monde. Plus les entreprises poussent la valeur de leurs marques, plus elles auront besoin d’avoir l’air éthiquement saines et environnementalement pures ».

Le pouvoir du logo consiste dans l’établissement d’un rapport symétrique ou, pire, dialectique, entre logo et « nologo », entre puissance du capital et « mondialisation par en bas », entre valeur d’usage des marchandises et corps vivant du mouvement (un problème dont Naomi Klein est politiquement consciente, et qui reste toujours en arrière-fond des 500 pages de No Logo). La conclusion de The Economist est claire, et surtout politique : « On ne sait pas si les protestataires gagneront. Il n’en demeure pas moins que les marques leur donnent plus de pouvoir sur les entreprises qu’ils n’en auraient sans. Cela fait râler les entreprises, mais par contre on voit mal de quoi se plaignent les ennemis du “fascisme” des marques. »

Les limites du mouvement anti-mondialisation sont politiques dans le sens que, cherchant à s’étendre sur le terrain de la politique de la symbolique du Pouvoir, il est confronté avec les limites de son analyse du fonctionnement du capitalisme mondial. La dimension mondiale du mouvement anti-mondialisation risque ainsi de se réduire à celle d’un mouvement de contestataires, un mouvement par définition minoritaire, justement lorsqu’il atteint le maximum de visibilité mondiale, avec ses propres leaders entraînés dans une logique de négociations décidément vide. La tendance à l’ouverture (du FMI, de l’OMC, des gouvernements nationaux, du Financial Times et de l’Economist), la recherche du dialogue avec le mouvement se retourne contre elle même. Après Gênes, le paquet de mesures qui a fait l’objet d’un accord entre le FMI et le gouvernement argentin, avec les clauses (démocratiquement proposées au FMI par le ministre de l’économie, Carvallo, lui-même !) du zéro-déficit public et du transfert aux autorités locales des prélèvements fiscaux, est encore plus libéral que toutes les mesures d' »ajustement structurel » imposées par le FMI aux pays asiatiques ou latino-américains avant Gênes. L’analyse de la genèse de la crise de la nouvelle économie permet d’individualiser la différence entre globalisation capitaliste et mouvement de lutte globale.

La nouvelle économie est un mode de production capitaliste à travers la communication, à travers la force productive du langage, aussi bien dans la sphère directement productive de marchandises, que dans les sphères monétaire et financière. C’est à l’intérieur des coordonnées linguistiques su système de production et de distribution de la nouvelle économie que sont recherchées les contradictions et les formes du conflit social.

L’excès des moyens de communication

Thomas Davenport et John Beck, dans The Attention Economy : Understanding the New Currency of Business (2001), ont caractérisé la contradiction entre cyber-espace et cyber-temps comme la cause principale de la crise du paradigme post-fordiste. « Dans la nouvelle économie le capital, l’information, le travail et la connaissance sont tous abondants. C’est facile de démarrer une entreprise, d’avoir accès aux consommateurs et aux marchés, de développer une stratégie, d’ouvrir un site Web, de profiler des produits et des publicités. Ce qui manque c’est l’attention humaine. Des télécommunications à large bande ne font pas problème, l’humain à large bande si »[[The Attention Economy, op. cit. p. 2.. La révolution technologique a augmenté énormément l’accès social aux informations, mais la croissance illimitée de l’offre d’informations rencontre une demande d’autant plus limitée que le temps de travail réduit le temps d’attention que nous sommes capables de dédier à nous mêmes et aux personnes avec lesquelles nous travaillons et nous vivons. Nous sommes dans une situation d’indigestion, d’excès, de surcharge d’informations. Le nombre de livres publiés chaque année (300 000 dans le monde), la croissance exponentielle des informations sur Internet (2 milliards de pages Web dans le monde, avec un doublement du trafic sur le Réseau tous les 100 jours), la multiplication des banques de données (il y a 11 339 banques de données électroniques sur le marché), les 40 000 articles différents qui chaque année remplissent un supermarché américain de moyenne dimension, l’excédent d’offre d’outils de communication (seulement 2 % des fibres optiques produites sont aujourd’hui effectivement utilisées : si toute la population mondiale devait parler en permanence pendant une année entière, tous les mots prononcés pourraient être transmis par le potentiel de capacités des systèmes de télécommunications produits entre 1996 et 2000 en l’espace de quelques
heures) [[Financial Times, 2 Septembre 2001..

Face à l’impossibilité de capter l’attention du consommateur moyen confronté avec l’offre totale de biens, son attention est littéralement achetée : en 1999 les producteurs de biens non durables aux Etats-Unis ont dépensé 25 milliards de dollars en promotion commerciale, soit cinq fois les profits réalisés par les chaînes de supermarchés cette même année. L’économie de l’attention est le résultat du taux de croissance des dispositifs technologiques d’accès aux informations et de la nécessité d’accompagner les biens et les services offerts par des dispositifs de capture de l’attention des consommateurs. Du côté de l’offre, la nouvelle économie est caractérisée par des rendements croissants en vertu de l’immatérialité et de la reproductibilité des outils (de l’infinie possibilité de cloner des programmes de software, par exemple). Du côté de la demande de biens et de services, l’attention (sa distribution) a cependant des rendements décroissants, parce que l’attention est un bien rare et fortement périssable. Comme le dit, Herbert Simon, Prix Nobel d’économie, « ce que l’information consomme est plutôt évident : elle consomme l’attention de ses destinataires. Donc une richesse d’informations crée une pauvreté d’attention »[[The Attention Economy, op.cit., p. 20.

Les entreprises Internet ont été poussées et motivées dans la chasse à l’attention des utilisateurs du Réseau et pour cela elles ont été récompensées d’abord financièrement, dans la phase expansive de la nouvelle économie, avec l’afflux de capital-risque à la recherche de rendements élevés. La bulle spéculative était inévitable à cause, justement, du déséquilibre structurel et transversal entre sphère de l’information et capacité humaine de consommer l’attention socialement nécessaire pour réaliser l’offre complexe d’informations. La révolution post-fordiste a cherché à dépasser la résistance et la lutte contre le travail fordiste-tayloriste en mettant en œuvre dans les entreprises des techniques de « transfert d’autonomie » et de « personnalisation du travail ». Il en est sorti le travail réfléchi, cognitif et communicatif, le travail vivant du général intellect centré sur la coopération linguistique des hommes et des femmes, sur la circulation productive de concepts et de schémas logiques inséparables de l’interaction vivante des hommes. Ce transfert de l’autonomie et de la responsabilité n’a donc pas dé-saturé le travail, il n’y a pas eu aucun allégement dans l’intensité et dans la charge de travail dans l’existence des travailleurs. Il a, au contraire, comporté une aggravation, une intégration toujours plus poussée du système de la fabrique intégrée et pleinement socialisée. Mettant au travail les ressources et les compétences du hors-travail, éliminant les temps improductifs, la transformation post-fordiste du monde du travail a réduit la quantité de temps d’attention nécessaire pour absorber l’offre totale de biens informationnels.

Dans cette crise de disproportion entre offre et demande d’attention, il est inévitable que la compétition mène à des processus de monopolisation de la production et de la distribution d’informations. Mais si le monopole peut réduire le nombre de concurrents du côté de l’offre de biens informationnels, il ne peut par contre combler la différence structurelle entre offre et demande d’attention. Cet écart n’est pas seulement humain mais monétaire : si pour commander l’attention il est nécessaire d’investir toujours plus d’argent (en plus de la possession des droits de propriété intellectuelle), pour vendre/réaliser l’offre après avoir éliminé les concurrents, il faut, sur le terrain de la demande (du côté de la consommation de l’attention) qu’il y ait un revenu suffisant pour acquérir les biens informationnels offerts sur le marché. Dans l’économie de l’attention le revenu, au lieu d’augmenter, diminue en proportion directe de l’augmentation de la quantité de temps dédié au travail. Si, au contraire, le temps d’attention augmente, le temps dédié à l’obtention d’un revenu salarial diminue. La crise de la nouvelle économie est explicable sur la base de la disproportion entre offre d’information et demande d’attention. Il s’agit d’une contradiction capitaliste, une contradiction interne à la forme de la valeur, au fait qu’elle est en même temps marchandise et argent, marchandise toujours plus accompagnée d’informations (nécessaires pour se tailler une part de marché) et argent-revenu toujours plus distribué d’une manière à ne pas augmenter la demande effective. La financiarisation des années 1990 a en fait généré des revenus supplémentaires, mais, elle les a distribués d’une manière inégale, et de plus elle les a créé en détruisant du salaire et la stabilité de l’emploi. La destruction de la stabilité de l’emploi et du salaire réglementé a contribué à aggraver le déficit d’attention des travailleurs-consommateurs, et les a contraints à consacrer plus d’attention à la recherche de travail qu’à la consommation de biens et de services immatériels. La condition posée par les marchés financiers pour la création d’un revenu boursier a été en fait celle de promouvoir des processus d’allègement, de réorganisation, d’externalisation et de fusion qui ont précarisés la force de travail en portant l’attention davantage sur le risque de perdre de la valeur d’échange que sur celui de perdre de la valeur d’usage. Dans la fabrique post-fordiste les capitaux nécessaires à la production de biens informationnels ont été de fait soustrait à la rémunération des qualités mise au travail par la force de travail. On n’a pas pris en compte le fait que la force de travail est non seulement productrice, mais aussi consommatrice d’attention, est non seulement un coût salarial, mais a aussi un revenu.

Une crise économique mondiale

La crise dévoile l’existence d’une surproduction digitale, un excédent d’innovations technologiques et communicatives par rapport à la capacité d’absorption du marché, à sa demande effective. Une « abondance digitale », surplus de biens informationnels, latente déjà dans la phase expansive, mais que la récession se charge de marchandiser (de mettre en vente) dévalorisant tout le capital innovant qui ne se transforme pas immédiatement en profit. Selon Stephen Roach, économiste de la Morgan Stanley, nous sommes entrés dans la « première récession de l’ère de l’information ». Il s’agirait « d’un exemple classique de boom insoutenable des investissements, et ilfaudra du temps pour purger les excès ». Les données relatives à la surproduction de biens et services de l’économie américaine rapportées par Business Week (« Too Much of Everything », 9 avril 2001) et par le Financial Times (avec trois articles sur le « télécomcrash » survenu les 5, 6, 7 septembre 2001) sont impressionnantes : dans le secteurs des télécommunications, seulement 1 à 2 % des réseaux en fibre optique sont effectivement utilisés pour le transport de données ; à Taiwan, par exemple, les producteurs de semi-conducteurs travaillent à 30% des capacités de production et dans les premiers mois de 2001 la dépense globale pour investissements a diminué de 16 % ; l’ensemble du secteur des ordinateurs est aux prises avec la chute de la demande et les annonces de licenciements continuent à augmenter ; dans le secteur de l’automobile. Après des années de constructions dispersées et de nouvelles implantations, le ralentissement de la demande se traduit par des fermetures et des licenciements ; même dans le commerce et dans la publicité l’on assiste à un re-dimensionnement drastique.

Il est frappant que la phase actuelle du cycle de la Nouvelle Économie soit la première crise internationale complètement synchronisée (outre les indicateurs des Etats-Unis, ceux de tous les pays, européens, latino-américains, asiatiques, ont en fait des signes négatifs). Mais, surtout, ce sont la vitesse et le degré de diffusion de la crise qui préoccupent majoritairement, et cela dépend d’une série de facteurs structurels. En premier lieu, le commerce mondial représente aujourd’hui 25 % de la production économique mondiale, à savoir le double par rapport à 1970. Une grande partie de celui-ci converge vers les Etats-Unis : en 2000 les exportations vers les USA représentaient 25 % de l’économie mexicaine, 32 % de celle du Canada et 40 % des exportations asiatiques (hors Japon). La combinaison d’un dollar fort et de la faiblesse de l’économie du reste du monde peut faire chuter de 5 à 10 % les exportations de biens et services américains, rendant vaine toute espérance d’un taux de croissance 3 %, considéré comme nécessaire pour sortir de la crise américaine actuelle.

En second lieu, la mondialisation de la finance et des investissements,á donc le fait que les mêmes investisseurs et les mêmes banques internationales se déplacent indifféremment sur tous les marchés financiers, fait que ce qui survient en un point du globe a immédiatement des conséquences ailleurs. Déjà en 1980, par exemple, la bulle spéculative du marché des actions et du secteur immobilier japonais se fit rapidement sentir aux USA ; la volatilité du Nasdaq au cours des années 90 a généré des ondes symétriques de volatilité en Europe et en Asie. Aujourd’hui, la récession argentine pousse vers le haut les taux d’intérêts au Brésil, au Mexique et en Afrique du Sud, mettant à zéro les espoirs de croissance dans ces pays.

Enfin, la croissance des entreprises multinationales des dernières années a densifié la connectivité de l’économie mondiale. Lorsqu’une entreprise multinationale a de bons résultats, elle a tendance à augmenter les investissements et l’emploi partout – même dans des régions et des lignes de produits moins performants. Cela est valable aussi dans le cas contraire : quand une multinationale commence à se sentir assiégée parce que plusieurs divisions sont en crise, la tendance est de reculer en même temps sur tous les fronts.

Aujourd’hui, en pleine crise, l’on se méfie de l’explosion de la nouvelle économie comme après une nuit de bombance. Quelque chose doit ne pas avoir fonctionné durant la dernière décennie, vu que chaque matin, dans l’un des nombreux parkings industriels près des chantiers navals de la Tamise, arrivent des camions chargés de matériel électronique mis à la ferraille en provenance de Nortel, Ericsson, Lucent, et de la Cisco. En Angleterre, au cours de 2001 seront ferraillées environ 6000 tonnes d’équipements électroniques que le marché ne sait pas comment écouler. Ce sont les restes de 1000 milliards de dollars de pertes, somme qui, grosso modo, correspond aux investissements dans le capital fixe dans le secteur des seules télécommunications. En même temps sont supprimés mensuellement 2000 postes de travail dans des villes comme Liverpool et Coventry. Sans parler de la Silicon Valley, ou des plus lointaines zones industrielles d’exportation philippines ou indonésiennes.

« Au moins deux questions se posent à partir de cette débâcle », commente Dan Roberts. « Comment est-il possible que des personnes intelligentes se soient trompées aussi dramatiquement ? Comment le système financier global a-t-il été capable d’absorber la perte en bourse de 3800 milliards de dollars et la perte en cash de près de 1000 milliards de dollars ?[[Financial Times, 2 Septembre 2001. Mais la nouvelle économie n’est pas une erreur de l’histoire, c’est le résultat de la détermination avec laquelle le capital a détruit la fabrique fordiste, c’est le fruit de la violence avec laquelle le capital a vampirisé le travail cognitif, exactement comme il a colonisé symboliquement l’espace public, en mettant au travail compétences, savoirs, connaissances, passions, affects, capacités de relations et de communication de la force de travail.

Le savoir de la multitude est indifférent à la crise

La crise de la nouvelle économie a ceci de particulier : en mettant à la ferraille les outils électroniques on ne détruit pas les savoirs qui y sont incorporés. Le general intellect actuel est fait de savoirs vivants, de capacités de coopération qui restent dans le corps de la multitude, même après que tout le cycle du capital fixe soit désassemblé et récupéré en morceaux à brader sur le marché de l’occasion.

La violence de la crise est double. Comme au temps où l’on détruisait les tomates pour leur maintenir un prix élevé et pour réduire le pouvoir d’achat de la force-travail, aujourd’hui on met à la ferraille les instruments de la communication sociale pour dévaloriser le corps du général intellect. D’autre part la violence physique de l’Etat (comme à Gênes où un jeune a été tué et 500 personnes blessées) s’explique à la lumière de la volonté de destruction du corps de la multitude, de cet ensemble de savoirs, désirs, relations, affectivité qui, structurant le temps de la notre vie font du général intellect la force productive de la nouvelle économie. Le corps de la multitude est concret parce que virtuel, virtuel parce que linguistique, linguistique parce que de tous. Le problème de la violence est entièrement interne à la dimension linguistique. « Depuis le 11 Septembre, écrit Noami Klein, la tactique basée sur l’attaque, tout à fait pacifique, des symboles du capitalisme se trouve dans un paysage sémiotique complètement différent. Les attentats à New York et Washington ont été des actes horribles, mais aussi des actes de guerre symbolique, et perçus comme tels. Comme l’ont souligné Tom Brokaw et tant d’autres, les Twin Towers ne sont pas des édifices quelconques, mais des édifices symboliques du capitalisme américain[[« Dopo l’11 Settembre », Il manifesto, 7 Octobre 2001.

Dans un contexte à haut risque systémique (linguistique et global, comme l’est le système post-fordiste de production et de circulation des marchandises), la résistance linguistique est puissante, c’est-à-dire rationnelle et autonome par rapport aux faux signaux, elle réussit à s’opposer au langage dominant sans pour cela reproduire un autre langage totalisant, elle fonctionne comme une « machine de guerre » qui ne reproduit pas en négatif ce à quoi elle s’oppose, c’est-à-dire le caractère catastrophique de chaque action particulière. Pour être puissante, la résistance linguistique doit faire imploser le règne des signifiants, des équivalents et de l’identité. La communauté-comme-peuple est catastrophique, mentalement malade, tandis que la communauté-comme-multitude est « en bonne santé, même si elle finira mal » [[cf. Gilles Deleuze, Critique et clinique, Editions de Minuit, 1993, Paris. Comment se protéger quand tout concourt à créer les conditions optimales pour des comportements mimétiques qui risquent de produire de véritables catastrophes ? Un désaccord se crée implicitement avec l’histoire des dommages sociaux, culturels, économiques et écologiques,á produits au cours du temps par des choix politiques irresponsables, des choix concrets qui ont créé et diffusé le sentiment qu’un désastre imminent pouvait arriver dans le monde où lequel nous vivons. [[cf. Mike Davis, Ecology of War, New York, 1998. Dans la situation de guerre qui a suivi l’attaque terroriste du 11 Septembre, il faut démontrer comment il est possible et nécessaire d’éviter l’injustice sociale et le désordre destructeur pour les femmes, les hommes et les enfants, et de mettre en place une autre logique que celle du « qui n’est pas avec nous est contre nous », une autre logique que celle qui transforme l’angoisse en panique, qui transforme l’agir de la multitude en comportements uniformes et par là même en raison catastrophique.

Avant le 11 Septembre, la résistance linguistique s’était transformée en mouvement social concret renversant les symboles du capital global en métaphores du changement. Depuis le 11 Septembre, le langage métaphorique doit savoir se muer en langage métonymique, le langage de l’expérience vécue le langage dans lequel les choses de la vie arrivent à s’exprimer à travers cela même qui les accompagne, dans des séquences naturelles ou liées à l’usage humain [[cf. Luisa Muraro, Maglia o uncinetto. Racconto linguistico-politico sulla inimicizia tra metafora e metonimia, Manifestolibri, Rome, 1998..

Les actions humanitaires de la multitude ne tombent pas du ciel en même temps que les bombes. « Le défi est d’arriver sur le champ de bataille avant la première bataille qui fera des blessés, ce qui implique d’être barricadé dans l’hôpital comme dans un bunker. Un bunker certes, mais un bunker de paix »[[Vaura, « Sul fronte nord « , Il manifesto, 14 octobre 2001.
Ce temps est celui de la construction de l’entreprise sociale, l’entreprise virtuelle qui produit du temps pour rester attentifs à nos besoins, à nos désirs, le temps de la sécurité sociale mondiale. L’entreprise de la multitude n’a pas de logo, seulement le visage de sa tranquille puissance.

Octobre 2001.

Traduit de l’italien par François Rosso et Anne Querrien.

Marazzi Christian

Économiste, est professeur à la Haute école spécialisée de la Suisse italienne. Trois de ses livres ont été traduits en français par Anne Querrien et François Rosso : La place des chaussettes (L’éclat 1997), Et vogue l’argent (L’Aube, 2003) et La brutalité financière (Réalités sociales et L’éclat, 2013)