Allemagne : État social « catalyseur » et revenu d’existence

L’article rend compte du débat de la gauche allemande sur le revenu d’existence, notamment des élaborations du groupe Fels qui y voit une opportunité pour une transformation radicale de l’État providence. Au moment où la social-démocratie opère un remodelage de l’État social en État catalyseur de la société civile ; la revendication d’un droit à vivre correctement, par de là le travail est susceptible de mettre en cause la politique sociale- démocrate de l’autorégulation de la société par elle même, avec la figure d’un « l’entrepreneur de sa force de travail» qui effectue « un travail sur soi ». Les critiques de gauche du revenu d’existence ne prennent pas en compte les nouvelles formes de régulation et les développements les plus actuels de la société du travail.

Il y a trois ans, le groupe FelS (Für eine linke Strömung), a organisé à Berlin une conférence : « Pour un revenu d’existence et une diminution radicale du temps de travail. Pour une critique du travail salarié ». Exiger un revenu d’existence et une diminution radicale du temps de travail était vu par FelS comme une opportunité pour infléchir dans un sens radical le processus de transformation du fordisme et de l’État social keynésien. L’opinion du groupe était que le temps était propice à une critique radicale susceptible de mobiliser une demande sociale : les anciennes structures se fissuraient, de nouvelles étaient seulement en train d’émerger, aucune forme nouvelle de régulation ou de projet hégémonique ne se créait ou n’était en cours de création – en dehors d’un néolibéralisme aux contours assez vagues.
Les critères de convergence pour l’Union Économique définis à Maastricht fonctionnaient déjà lors de la conférence de FelS. Une discussion de gauche sur le revenu d’existence en Allemagne comme symbole et instrument pour en terminer avec le compromis de classe fordiste débutait avec la question des interventions publiques dans l’économie. Mais on aurait tort de croire que la politique étatique devrait se mettre en retrait pour devenir seulement le garant du cadre sécuritaire d’un État réduit à ses fonctions de répression et de police.
Il y avait aussi lors de cette réunion une forte opposition, venant de la gauche, à la revendication d’un revenu d’existence.
Les critiques qui mettaient surtout l’accent sur la confiance accordée à l’État social, n’avaient cependant à offrir qu’une conception instrumentale de l’État où, comme pour Lénine, l’État est considéré comme l’instrument central de l’oppression d’une classe sociale par une autre. Dans cette critique, l’État n’est pas vu comme une condensation complexe des relations sociales ; les différentiations entre formes variées de régulation étatique des acteurs et de leurs intérêts disparaissent.

L’orientation stratégique de la revendication d’un revenu d’existence devait être formulée comme l’exigence d’un droit à vivre correctement au-delà du travail. Mais cette orientation a été bousculée par des acrobaties portant sur la question des montants (« 1500 marks pour tous », et plus tard « avec le loyer et le chauffage »). Lors de la préparation de la conférence, la discussion s’était centrée sur la méthode de calcul d’un minimum d’existence socio-culturel et humain, et sur le seuil à partir duquel cette sécurité de base ne serait plus qu’une politique d’apaisement pour les pauvres enfermés dans le secteur des minima salariaux et sociaux. L’aspect central d’une lutte contre un système de travail toujours plus figé, était devenu marginal.

L’État catalyseur, la société active

Le point de départ pour une politique d’État qui redécouvrirait aujourd’hui la « question sociale » de façon sociale-démocrate, n’est pas un adieu à l’État social interventionniste, mais sa transformation. Il ne faut pas plus y voir le signe d’une faiblesse de l’interventionnisme, que celui d’une perte de capacité de l’État à établir des processus économico-politiques. Le « Travail » est plus que jamais la mesure de l’inclusion et de l’exclusion sociale. Les membres utiles de la société sont ceux qui apportent de manière optimale leurs ressources humaines. Des personnes de nationalité étrangère deviennent – au moins temporairement – membres de la société si elles peuvent fournir les ressources humaines nécessaires, considérées comme rares. Avec l’instauration d’une « Green Card » (carte de séjour) pour les spécialistes informatiques, le gouvernement fédéral allemand a fait un premier pas en direction d’un approvisionnement globalisé en ressources humaines et en compétences. Des critères d’utilité ayant été mis au premier plan, il ne semble pas que la conséquence en terme de démantèlement des droits sociaux ait été correctement appréhendée.

La réponse néo-sociale-démocrate au vieil État social keynésien moribond, et aussi à la politique néo-conservatrice ou néo-libérale de réduction de l’État social, est l’« État catalyseur ».
En 1999 le gouvernement fédéral allemand se démarque du concept précédent d’ « État minimal ». Concept « trop restreint dans la réduction des charges publiques », qui n’aurait eu ainsi que « des buts négatifs ». Contrairement à l’État bienveillant, centralisé, interventionniste, l’État « catalyseur » ne devrait pas diriger directement la société mais l’aider dans son « auto-développement ». Les nouvelles tâches de l’État sont décrites avec des mots clés comme « superviseur », « modérateur », « fluidificateur », « arbitre ».
Divers développements théoriques entrent dans le modèle de l’État catalyseur. Des emprunts ont été faits à la variante sociale-démocrate de la théorie des systèmes, telle qu’elle a été formulée par le politologue Helmut Willke. On appréhende déjà une partie de ses thèmes à travers les titres de ses livres : Entzauberung des Staates(Désenchantement de l’État, 1983), Ironie des Staates (Ironie de l’État, 1992), Supervision des Staates (Supervision de l’État, 1997). Là, le thème central est la « démystification » de l’État en tant que système partiel parmi d’autres systèmes partiels.
Vue par la science politique, la théorie de l’État fonctionnel n’a jamais été à la hauteur de ce qui lui avait été attribué en tant qu’instance centrale de direction et de planification. Les libéraux ont argumenté contre la thèse de l’État matériel comme instrument de la domination de classe et dissous l’État dans le bien commun . Pourtant des systèmes partiels développant leur propre logique menaçaient de dégénérer en différentiations multiples. Le « Diktum » de Luhmann, « Pour survivre l’évolution suffit », provoquait des contradictions politiques du fait des catastrophes environnementales et de la pauvreté, ainsi que des contradictions théoriques. Dans la théorie de l’État des sociétés polycentrées de Willke, il faut une instance qui règle les fonctions défaillantes ou, mieux, dit les points aveugles des systèmes partiels en vue d’atteindre le bien commun et le fonctionnement de la société toute entière. Après l’escamotage théorique de l’État, on le fait renaître comme un thérapeute de la société globale avec des capacités de supervision. Direction décentralisée orientée par le contexte et pilotage de l’auto-régulation sont élevés au rang de missions d’État en lieu et place des interventions directes dans des sous-systèmes comme l’économie, la famille ou la science qui ne sont plus considérés comme des tâches incombant à l’État. Appliqué à la pratique sociale concrète, cela amène au case work de l’aide sociale où l’institution qui aide et la personne qui reçoit trouvent ensemble la façon de développer l’auto-guérison du client – avec la pression douce à l’auto-responsabilisation morale et la contrainte directe des travaux d’intérêt général ou de la réduction des moyens.
La direction décentralisée par un État visant le bien commun et l’auto-régulation de la société, est la source théorique de l’« État catalyseur », et permet de réduire les questions de légitimité de l’action politique au seul fait du fonctionnement. Le pouvoir est requis comme contre-pouvoir d’État pour éliminer les dysfonctionnements. La souveraineté comme catégorie de la théorie de l’État n’existe plus.

À travers cet État partenaire négociant avec les citoyens la juste et la bonne politique, les droits fondamentaux, dans leur importance centrale de défense contre l’État, sont idéologiquement marginalisés. Que dans les négociations traditionnelles, corporatistes ou modernes, qui ont lieu dans une société civile à laquelle participent des ONG, les questions de souveraineté et de pouvoir puissent jouer un rôle, tout cela est sacrifié à la rhétorique.

Contrairement au concept d’État minimal, l’« État catalyseur » réclame plus que ce que l’on entend habituellement sous les termes de « dérégulation » ou de « démolition sociale ». Contrairement aux idées néo-libérales, le point de départ n’est pas l’individu responsable de lui-même qui doit défendre sa place sur le marché de façon rusée et opportuniste, mais un individu socialement actif sous de multiples aspects. Le néolibéralisme social-démocrate « amélioré » unit plus fortement l’idéal-type du citoyen économique et politique que celui propagé par les conservateurs avec l’homo economicus. L’intégration fonctionnelle et sociale de la citoyenneté économique se fait en tant qu’entrepreneur. Pour l’entrepreneur ou l’entrepreneur de sa force du travail, l’intégration politique du citoyen s’effectue de façon sociale par ses devoirs. « Trop souvent les droits sont estimés plus importants que les devoirs », écrivaient Schröder et Blair (1999) dans leur contribution Der Weg nach vorne für Europas Sozialdemokraten.

L’entrepreprise de sa force de travail

La reformulation de ce que signifie la marchandisation de la force de travail fait aussi partie des nouveautés théoriques Au début de la politique de sécurité sociale étatique, et aussi à l’apogée de l’État social fordiste, l’ouvrier industriel était vu comme la figure centrale dans les élaborations théoriques et aussi par rapport aux réalités pratiques du marché du travail. La politique sociale et le marché du travail ont crée ce que l’on entend habituellement par le terme de « relation de travail normalisée ». La relation de travail normalisée englobe dans son contenu normatif l’association étroite d’une biographie industrielle masculine et d’une biographie féminine au foyer. Pour comprendre le mariage des femmes au foyer, la «male bread-winner family» nécessitait comme miroir la «female home-maker family». Née historiquement d’une alliance des représentations familiales bourgeoises et prolétaires, le soi-disant salaire familial complète la relation de travail normalisée. Au-delà de la critique de l’État social qui se concentrerait sur le travail salarié, ce régime de relation entre les genres est en contradiction avec une simple conservation, défense ou réintroduction de l’État social fordiste.

Si on peut constater aujourd’hui une érosion des systèmes du travail normatif, les raisons en sont normatives et empiriques. Au niveau normatif, le régime étatique de relations entre les genres a été mis en question, ainsi que l’inflexibilité du curriculum professionnel (formation-travail-retraite). Les luttes sociales se sont dirigées contre le modèle fordiste de production et de consommation dans sa totalité. Au niveau empirique, les relations de travail qui se mettaient en place ne correspondaient plus aux relations de travail normatif. Elles se définissent par les termes de « précarisation », « travail informel » mais aussi d’entrepreunariat ou de travail indépendant. Derrière les tendances d’une relation de travail qui est déjà là ou qui se dessine à l’horizon, un sociologue industriel a décelé un nouveau type de marchandisation de la force de travail : « l’entreprise de sa force de travail » (cf. Voss/Pongratz 1998). Le lieu de l’entreprise de sa force de travail demande un haut degré d’auto-organisation, qui signifie dans les conditions de entreprise plutôt une auto-organisation venant de l’extérieur. Contrairement à ce qui se passait autrefois, on voit maintenant se développer une mainmise totale sur la force de travail. C’est la personne dans sa totalité qui est exploitée au lieu des qualités partielles de la force de travail. Ceci est surtout valable pour les personnes en profession libérale. Cette nouvelle forme n’annule pas du tout le vieux conflit d’intérêts ni les relations de pouvoir traditionnelles. En plus du conflit entre employeurs et ouvriers, ces nouveaux conflits peuvent produire des contradictions au niveau du psychisme des personnes : la lutte des classes dans l’entreprise se double d’une lutte de classe dans la sensibilité et la tête de ceux qui travaillent. En plus des techniques du pouvoir directement liées à l’entreprise, les techniques de « travail sur soi » jouent un rôle grandissant.
La régulation fordiste avait comme but la continuité du curriculum professionnel et la sécurisation des statuts des ouvriers ; en revanche, le modèle de l’État catalyseur se dirige vers une régulation discontinue et fracturée. Dans la possibilité de mener sa propre vie au-delà d’un curriculum prédéfini, l’obligation de le faire y est aussi incluse. Le sujet du marché individualisé est central, il parvient à une capacité d’adaptation de ses ressources humaines aux besoins de la société marchande par un apprentissage qui dure toute la vie. L’adaptabilité et la formation permanente devraient aider à résoudre le problème individuel du chômage pour assurer l’employabilité de chacun . L’application de ce modèle suppose que des restrictions objectives du marché du travail capitaliste soient redéfinies comme des restrictions subjectives de quelques-uns. L’« empowerment » – autre slogan du discours sur la société civile et le secteur tertiaire – signifie surtout, dans ce contexte, une auto-responsabilité envers sa propre vie et une co-responsabilité dans le succès de la vie commune.

Dans tout cela l’« État social catalyseur » n’a pas de devoirs de solidarité sociale. Il n’est ni l’instance auprès de laquelle les droits sociaux sont exigés, ni l’État de la société de contrôle. La politique sociale étatique devrait assurer la flexibilité comme élément intégrateur du système ainsi que la sécurité comme élément d’intégration sociale . « Flexicurité » est le slogan et le but de la régulation de l’État social.

Travail, travail, travail

La discussion de la gauche sur le revenu d’existence en Allemagne est encore marquée par le malaise dû au travail fordiste et à la régulation sociale étatique qui lui est associée. On critique ainsi la société du travail sans avoir pris en compte les développements les plus actuels de cette société. La précarisation des relations de travail, l’affaiblissement des relations de travail normées, du régime des relations entre les genres et du curriculum professionnel sont des développements qui, entre-temps, ont été pris comme des réalités dans la discussion du modèle prédominant du nouvel État social.
Mon opinion est qu’exiger des droits pour le citoyen social sous une forme générale, au lieu d’un revenu d’existence, comme le font de nombreux groupes de gauche aujourd’hui, ne permet pas d’arriver au centre de la question. Selon Martin Dieckmann, le droit des citoyens devrait être universellement reconnu à tous les humains vivant sur un territoire. Pour ceux qui y vivent, c’est bien entendu une exigence adéquate, mais cette exigence est insuffisante si certains êtres humains ne sont pas considérés comme des citoyens, mais comme des personnes « inutiles » parce que non utilisables comme ressource humaine, et se trouvent ainsi rejetés aux frontières, de l’État national ou de la Communauté Européenne

Traduit de l’allemand par Jérôme Gleizes.

Gagarine Youri

Pseudonyme d'un chercheur en sciences sociales qui vit en Allemagne. Ses travaux portent sur les mouvements sociaux, la gouvernementalité et sur l'économicisation de la société sous le post-fordisme . Il a récemment participé à la rédaction d'un livre sur le revenu garanti.