Au rez de chaussée de la ville

ECObox est une initiative de l’atelier d’architecture autogérée, qui propose l’investissement par les habitants du quartier La Chapelle d’un espace en friche et sa transformation en jardin participatif et lieu de rencontre et de débat. La pratique de aaa teste et provoque « la disponibilité » de la ville à travers des « tactiques urbaines » qui visent la condition interstitielle et la temporalité variée de certains espaces urbains. Il s’agit d’une production spatiale de bas en haut, d’une re-dynamisation des espaces et des usages collectifs par des micro-dispositifs urbains issus des dynamiques spontanées et des pratiques quotidiennes. Le projet ECObox est une plate-forme de production urbaine à travers une hétérogenèse de pratiques qui croisent les savoirs et les savoir-faire des habitants, des architectes, des chercheurs et des artistes. C’est un chantier « hétérotopique » où la fabrication de la ville se fait en temps réel, par une interpénétration expérimentale entre un savoir spécialisé et un savoir commun, issu du vécu ; un chantier au « rez-de-chaussée de la ville » dans lequel un habitant quelconque peut rentrer de plein-pied et proposer aux autres un projet culturel, social ou politique.

Le quartier La Chapelle a probablement la plus forte densité de télé-boutiques de Paris. Les clients sont toujours des « étrangers ». Les vendeurs sont des tamouls et, quelquefois, des africains. Quelques artisans gardent encore leurs ateliers, mais la plupart ont été repris par des ateliers de couture gérés par des asiatiques. De nouveaux magasins d’informatique sont apparus récemment, tous tenus par des asiatiques et des tamouls. Le fast-food gagne en ampleur et les plats proposés sont turcs, kurdes et asiatiques. Il y a de nombreux bazars maghrébins et tamouls. Les deux photographes du quartier sont chinois. Le marché couvert, dans le centre du quartier, garde un caractère traditionnel français, mais les produits de terroirs sont vendus, de plus en plus souvent, par des commerçants asiatiques et maghrébins. Par son mélange de populations, de commerces et de restaurants exotiques, le quartier présente de plus en plus un caractère déterritorialisé. Et parfois, par la concentration de commerces, de restaurants et de populations d’une même culture, le quartier se reterritorialise sous la forme de fragments exogènes : un village asiatique, un village tamoul, quelques rues avec des alignements de commerces arabes et juifs et, en germe, un village africain. Aujourd’hui, plus de 35% des 30 000 habitants du quartier sont d’origine étrangère, le commerce est prospère et l’ambiance très cosmopolite.
Paradoxalement, aux réunions organisées par la Mairie d’arrondissement autour de problématiques liées au quartier, il n’y a quasiment jamais d’habitants d’origine étrangère. Parmi les dirigeants politiques, les chargés de mission, les habitants présents à ces réunions, personne ne s’est posé encore la question de la représentativité de ces débats et des décisions prises. Les projets urbains lancés dernièrement dans le quartier sont conçus comme s’ils s’adressaient à une population absolument homogène ; ils ne prennent pas en compte les repères culturels, les modes de vie, les structures familiales, etc.
Aaa([[L’ atelier d’architecture autogérée (aaa) est une plate-forme interdisciplinaire qui développe des « stratégies » et des « tactiques » de recherche et d’intervention en matière d’aménagement de la ville au croisement de multiples points de vue : architectes, urbanistes, artistes, chercheurs, étudiants, activistes, politiques, habitants et usagers des futurs espaces aménagés (www.urbantactics.org).) a commencé à agir dans le quartier La Chapelle en s’ouvrant surtout aux populations moins visibles et quasiment sans représentation dans les concertations urbaines malgré leur représentativité sociale et économique, aux populations « sans voix » dans les structures de décision en matière d’aménagement local.

se ré-approprier la « ville contemporaine »

Dès les années 1990, les débats critiques dans l’architecture et l’urbanisme ont commencé à prendre en compte les dynamiques, les mutations et plus généralement les conflits de toute sorte avec lesquels se confronte la ville contemporaine. Le syntagme même de « ville contemporaine » a commencé à être utilisé à cette époque pour désigner une ville autre que la « ville moderne », troublée et fragmentée par ses propres processus autonomes([[Comme le suggère Michael Bell (« Nouvelles Cités de Réfugiés » in Archilab, Orléans 2004, p. 14), c’était la ville de Los Angeles qui, au début des années 90, était au centre de beaucoup de travaux théoriques importants, parce qu’elle présentait les nouveaux paradigmes de la « ville contemporaine » ; voir notamment Mike Davis, City of Quartz, Verso 1990 et Edward W.Soja, Thirdspace, Blackwell 1996. À la fin des années 90, parallèlement à une re-focalisation générale sur les enjeux de la ville européenne (voir notamment les cas de Lille , Berlin , ou Rotterdam ), Rem Koolhaas introduit une perspective «globale » orientant la discussion vers les villes de l’Asie de Sud Est, la Chine et l’Afrique (voir l’exposition et la publication Mutations, Actar, 2000). Dans une perspective plus critique et « située », une autre discussion porte aujourd’hui sur les définitions de la « ville contemporaine » à partir de ses déterminations géopolitiques, sociales et économiques. Voir Documenta XI, 11_Platform 4 : Under Siege : Four African Cities, Hatje Cantz Verlag 2002.).
Ces débats ont rejoint récemment les discussions portées dans les milieux de l’art contemporain sur les processus de démantèlement social et spatial de la ville « globale » : la transformation des espaces urbains à travers des occupations illégales, la privatisation de l’espace public et les gated communities, l’artificialisation du milieu urbain et les problèmes environnementaux, les fractures sociales et économiques influant sur les mobilités des populations, les mouvements de protestation et les actions urbaines. Ces discussions interrogent aussi le rôle des artistes dans la création d’une « ville de substitution » qui invente, intensifie et restitue d’une manière critique ces nouvelles formes de ré-appropriation de la ville contemporaine([[Cf. ErsatzStadt in Berlin (www.etuipop.de/ErsatzStadt), l’ironique EasyCity in Amsterdam. (http://www.vrijeruimte.nl/easycity/ ) ou CityMin(ed) in Bruxelles (www.citymined.org)). Parallèlement, les architectes parlent de la nécessité de rétablir le sens d’un territoire commun à partager dans la ville, du fait qu’il faudrait désormais, comme dit Lars Lerup, considérer le domaine public comme « une écologie socio-politique »([[Cf. Lars Lerup, in Archilab Orléans 2004, p.19).
Ainsi, une des tâches de l’architecture serait de fournir les outils pour cette « écologie socio-politique » de la ville contemporaine. Il est pourtant de plus en plus clair que cela ne pourrait pas se faire sans l’initiative et la participation directe des populations qui y habitent. Si les débats théoriques ont beaucoup avancé dans ce sens, la pratique n’en est qu’à ses débuts. De ce fait, plutôt que dans une filiation à l’intérieur de la profession d’architecte, la pratique de aaa se situe en continuité critique avec les démarches spontanées des années 80 portées par différents groupes et populations revendiquant d’autres manières de vivre et d’autres politiques sociales et environnementales de la ville, telles que les différentes formes de squats en Allemagne, aux Pays Bas et partout en Europe, les revendications interventionnistes et les actions urbaines aux États Unis et en Angleterre – Reclaim the Street, Green Guerrilla ou This Land Is Ours (TLIO) -, les centri sociali en Italie mais aussi les expérimentations communautaires comme KraftWerk1 à Zurich et les initiatives citoyennes telles que les ateliers populaires d’urbanisme en France et, plus récemment, les usages par les groupes d’activistes des tactical media comme outils d’auto-organisation urbaine([[Cf. Kraftwerk1, Zurich(http://www.kraftwerk1.ch ), This Land is Ours (TILO) (http://www.tlio.org.uk), Centro Sociale Leoncavallo (www.leoncavallo.org ), DASH-http://eu.d-a-s-h.org/).

territoires interstitiels, disponibilités

D’une façon générale nous nous plaçons « au milieu », comme dirait Deleuze. C’est à dire dans une position dynamique, transversale, à l’intérieur d’un processus d’élaboration basé sur la participation multiple : des habitants et des utilisateurs, des spécialistes et des artistes, des politiques, des institutions. Nous avons établi comme terrain d’action les interstices au sens large : les interstices des pratiques, des usages, des mentalités, mais aussi les interstices spatiaux de la ville : les terrains vagues, les délaissés, les friches et les zones d’abandon urbain.
Les interstices urbains représentent en quelque sorte ce qui résiste encore, du moins temporairement, aux politiques foncières de l’aménagement : ils sont la métonymie de tout ce qui est encore non investi dans une métropole. C’est la réserve de « disponibilité » d’une ville([[Dans son étude sur ECObox, le sociologue Pascal Nicolas-Le Strat parle de « la disponibilité » comme une des qualités essentielles du projet. Voir P. Nicolas-Le Strat Un projet d’Éco-urbanité, L’expérience d’ECObox dans le quartier La Chapelle à Paris : Constitution et agencement du projet, Institut Social et Coopératif de recherche Appliquée (ISCRA), 2004, p. 47-52 (http://www.iscra.org/page_252.php)). Leur qualité principale consiste notamment en leur résistance à l’homogénéisation et à l’appropriation définitive. Situés à l’opposé des espaces figés par les fonctions et les formes de propriété de la ville moderne, les délaissés urbains, les friches et les terrains vagues conservent justement « le vague », l’indéfini, l’indéterminé, l’ouverture dans la ville([[Depuis les années 90, le « terrain vague » est devenu un paradigme territorial important de la ville contemporaine (voir notamment l’article « Terrain vague » d’Ignasi Sola Morales qui a inspiré la thématique du XIXème Congres de l’Union Internationale des Architectes à Barcelone en 1996, et plus récemment K.Cupers and M.Miessen, Spaces of Uncertainty, Wuppertal, Verlag Müller, 2002, catalogue d’une exposition à l’Architectural Association, Londres en 2003. voir aussi, Stephane Tonnelat « Interstices urbains, les mobilités des terrains délaissés de l’< aménagement > in Chimères, 52/2003 ; Luc Levesque, « Montréal, l’informe urbanité des terrains vagues » in Les Annales de la recherche urbaine, 85/1999).
La Chapelle est un quartier qui à cause de son histoire et de sa position géographique – une « île urbaine » isolée entre les grandes emprises ferroviaires de la Gare de Nord et de la Gare de l’Est – conserve un nombre important de friches industrielles et de terrains délaissés, en attente de futures opérations immobilières. À cause de leur statut provisoire et incertain, ces terrains ne sont pas « valorisés » par les procédures administratives et urbanistiques habituelles. D’où l’hypothèse de leur donner un certain « statut » de facto en tant qu’espaces collectifs provisoires, flexibles, et permettant une intervention avec un minimum d’aménagement : nous les avons nommés terrains vagues urbains, pour marquer que le vague, l’indéterminé, l’incertain qui sont leur attribut sont aussi leur qualité urbaine. Ils pourraient fonctionner ainsi selon des principes d’autogestion et de « programmation » temporaire, flexible et réversible.

infrastructures et agencements

La pratique de aaa teste et provoque « la disponibilité » dune ville à travers des « tactiques urbaines » qui visent justement la condition interstitielle proposant des nouveaux types de dispositifs urbains issus des dynamiques spontanées et des pratiques quotidiennes, permettant ainsi une réinvention permanente de l’espace social et politique de la ville.([[Nous avons emprunté le terme de « tactiques » à la sociologie de Michel De Certeau qui l’utilise pour décrire les pratiques du quotidien, les arts de faire, les ruses et les manières d’agir à travers lesquelles l’ «homme ordinaire » résiste à la « société de consommation », cf. Michel de Certeau, L’invention du quotidien 1. Arts de faire, Unions générale d’éditions, 1980. Les tactiques urbaines sont ainsi des outils de questionnement et d’action, utilisant différents types d’intervention : des réseaux trans-locaux, des aménagements temporaires et flexibles, des architectures nomades, des dynamiques de transition, des espaces collectifs autogérés, des productions culturelles trans-locales. Elles mettent en place des espaces urbains transitoires, des lieux qui permettent l’expérimentation de nouvelles formes culturelles et de sociabilité.)
L’économie des « interstices temporaires » crée un nouveau paradigme de projet qui se manifeste à travers des agencements temporaires, des dispositifs nomades et des micro-dynamiques urbaines. Le « temporaire » devient ainsi un principe fondamental ; la condition temporaire peut alléger la structure d’un projet, franchir plus facilement les interdictions, faire en sorte qu’un projet puisse devenir plus ouvert, plus créatif, plus utopique.
Après de multiples démarches administratives([[Cf. les contacts entretenus pendant 14 mois, à partir de mai 2001, avec des services et des élus de la Mairie du 18ème, de l’Hôtel de Ville, des Parcs et Jardins, de la DAUC, de l’APUR, de la SNCF et de la RFF, de la Région Île de France, de la Préfecture, etc.), en juillet 2002, aaa a obtenu, en usage temporaire, deux terrains appartenant au Réseau Ferré de France. En octobre 2002, en partenariat avec l’Université de Sheffield, et avec la participation d’un nombre d’habitants et d’une école du quartier, nous avons aménagé un jardin prototype dans la cour de la Halle Pajol. Le jardin ECObox a été construit à coût zéro, en utilisant des palettes, du gravillon, des bouteilles en plastique, des matériaux collectés à partir d’une carte des déchets urbains locaux recyclables. Pour s’adapter à un terrain complètement minéral, nous avons mis en place un système flexible et modulaire qui permette la création d’une surface de parcelles de tailles différentes, délimitées par des rangées de palettes superposées. La surface du jardin a été construite sur un principe additif : chaque personne ou famille qui désirait une parcelle devait la réaliser elle-même, en construisant en palettes le bord de son propre lopin ainsi qu’un petit morceau du cheminement collectif.
Le dispositif démontable et transportable du jardin a été complété par un nombre de modules mobiles qui ajoutent des activités complémentaires et facilitent le fonctionnement en réseaux des différentes friches. Ces micro-équipements visent à mettre en place certains programmes absents dans le quartier : cinéma, salle d’exposition, ateliers son et vidéo, bibliothèque. Ils ont été réalisés par des membres d’aaa, éco-designers, habitants et étudiants. La série des modules comprend une cuisine, un établi d’outils, un collecteur d’eau de pluie, une biblio-mobile, un mini média-lab. Ces dispositifs mobiles génèrent de l’infrastructure et des réseaux sociaux, stimulent le désir et le plaisir à une échelle de proximité. Certains d’entre eux sont utilisés par les habitants comme outils d’appropriation de l’espace urbain. Utiliser le module cuisine, faire la cuisine dans l’espace public, présuppose par exemple un certain détournement des pratiques urbaines, une légère résistance aux formes prescritives d’habiter la ville. Plutôt que d’objets, on parle ici d’agencements([[P. Nicolas-Le Strat, op. cit., p.66 (http://www.iscra.org/page_252.php)).

auto-organisations et hétérogenèses

En prenant en compte la fragmentation sociale et culturelle du quartier, nous avons choisi une mise en place lente et progressive du projet, ce qui a laissé le temps à la création et à la multiplication des liens sociaux « faibles » (liens de voisinage, de proximité, de collégialité, etc.)([[Sur les « liens faibles » et leur rôle dans la création des réseaux sociaux cf. M.Granovetter, Le marché autrement, Desclée de Brouwer, 2000.), jusqu’à la constitution d’un réseau complexe à l’échelle du quartier, qui traverse les milieux sociaux et culturels les plus divers.
Le projet ECObox se veut ainsi une plate-forme d’apprentissage et de fabrication à travers une hétérogenèse de pratiques([[Guattari définit l’hétérogenèse comme « un processus continu de resingularisation… L’hétérogenèse est une expression du désir, du devenir qui est toujours dans le processus de s’adapter, de se transformer et de se modifier soi même en relation avec son environnement. Si l’État se représente par homogénéisation (par des consensus macro-politiques), il est toujours en défaite face aux formations hétérogènes dont la singularité ne peut pas être représentée (des dissensions micro politiques) », cf. Félix Guattari, Les trois écologies, Galilée 1989.). Il s’agit aussi de la création d’un environnement où des formes de savoir individuel peuvent co-évoluer avec des formes plus organisées de savoirs collectifs, et où différents savoirs spécialisés peuvent croiser des savoir-faire communs. Ce type d’approche participative permet aux habitants de jouer le rôle central dans un processus de projet mené au sein d’une équipe auto-organisée. Ils peuvent ainsi exprimer directement leurs désirs, identifier leurs priorités, élaborer leurs propres propositions en étant accompagnés avec des informations, des connaissances techniques et des outils de représentation([[La participation des habitants est une question qui se pose de plus en plus. Les procédures administratives de concertation locale à l’élaboration des projets urbains, ne sont pas forcément des procédures démocratiques réelles. L’approche participative n’exclut pas le contrôle par le haut. En France, la Loi Solidarité et Renouvellement Urbain (SRU) impose à partir de l’année 2000 des concertations publiques obligatoires pour un grand nombre de types de projets urbains (SCOT, PLU, Cartes de Commune). Le public est sollicité de donner son avis sur des projets déjà rédigés sans pouvoir vraiment participer d’une manière active et créative à l’élaboration effective de ces projets, qui restent encore de la compétence exclusive des experts. Les projets d’urbanisme pilotés par des collectifs d’habitants (« community planning ») ne sont pas encore habituels en France, comme ils le sont en Angleterre, aux États Unis, en Allemagne ou dans les pays scandinaves. ).
En contraste avec certaines pratiques culturelles alternatives, nous avons utilisé des procédures « légales » d’occupation, d’aménagement et de gestion des espaces, pour pouvoir enclencher des processus plus durables, basés non seulement sur des prises de position unilatérales, des contestations ou des confrontations, mais sur des coopérations, et des processus lents qui ont besoin de patience pour s’installer. Les coopérations sont plus difficiles à mettre en place et demeurent toujours plus fragiles dans les milieux sociaux précarisés et dans une société qui favorise la performance individuelle… La première question qui se pose dans un projet collectif est toujours : comment fabriquer du commun avec toutes les tentatives d’appropriation individuelle, tout en respectant la singularité de chaque participant ?
La force du désir des participants est une dynamique essentielle dans un projet où il s’agit de produire activement de l’espace plutôt que de contenir de l’espace. C’est une architecture dont l’usage est plus important que la forme, une architecture qui ne réside pas en des bâtiments, des clôtures et des murs, mais plutôt en des agencements, des dispositifs à créer de la disponibilité, des machines à faire circuler le désir([[Pour une argumentation plus détaillée sur le rôle du « désir » dans les pratiques participatives, voir Doïna Petrescu « Losing Control, Keeping Desire » in PB Jones, D. Petrescu , J. Till (eds) Architecture and Participation, Routledge 2005.)… Une architecture de « machines désirantes », comme dirait Guattari. Cette architecture fabrique des expériences, fait travailler la sociabilité de la mémoire et de l’imagination. Ses dispositifs s’appuient sur des gestes simples, inclusifs, transculturels, trans-générationnels, tout en constituant des pratiques nouvelles, qui réinventent la socialité et proposent des usages et des manières d’habiter et de transformer la ville par des auto-organisations nomades.

micro-politiques

Les habitants trouvent à ECObox un espace de liberté où ils peuvent développer leurs initiatives sans a priori, en expérimentant d’eux-mêmes ces nouveaux usages : inter-culturalité, autogestion collective, critique politique, opérations de construction et d’aménagement, participation avec des biens personnels, ateliers de recyclage, etc. En participant à la construction et à la gestion du projet et puis en prenant des initiatives, les usagers du jardin changent progressivement de position : ils deviennent des sujets actifs dans le projet, des sujets en transformation. Il s’agit ainsi d’une participation qui informe non seulement des processus de projet mais aussi ce que Deleuze et Guattari appellent des « processus de subjectivation » : « On peut en effet parler de processus de subjectivation quand on considère les diverses manières dont des individus ou des collectivités se constituent comme sujets : de tels processus ne valent que dans la mesure où, quand ils se font, ils échappent à la fois aux savoirs constitués et aux pouvoirs dominants. Même si par la suite ils engendrent de nouveaux pouvoirs ou repassent dans des nouveaux savoirs. Mais, sur le moment, ils ont bien une spontanéité rebelle. »([[G. Deleuze « Contrôle et Devenir » in Pourparlers, Minuit 1990/2003 p. 238.)
Une de nos questions est de savoir comment intégrer ces moments de spontanéité rebelle dans un projet collectif… Nicolas-Le Strat parle d’une « micrologie » de l’ECObox, d’une double logique d’« intensification » et d’« ouverture » du projet qui Cette « libération des énergies de désir » passe, d’après Guattari, par « une fonction d’agencement collectif du socius qui ne cherche plus à faire entrer les gens dans des cadres pré-établis (…). C’est à cette condition que les singularités du désir pourront être respectées. »([[Ibid. p.172 ) Guattari donne comme exemple la pédagogie atypique de Deligny avec des enfants autistes dans les Cévennes, où il avait agencé « une économie collective de désir articulant des personnes, des gestes, des circuits économiques, relationnels, etc. » pour « donner au désir le moyen de s’exprimer dans le champ social »([[Ibid. p.172 ). ECObox cherche à agencer une économie collective du « désir de faire la ville » qui puisse singulariser en même temps le désir des habitants et leur permettre de relativiser le modèle de désir imposé par les institutions, les marques et les médias. Cela a été possible par le travail en profondeur d’une molécularité micro-politique, détaillée, patiente, qui prend le temps de créer des relations, de dépasser les peurs et les méfiances, d’aborder les conflits et les contradictions avec les possibilités de tout un chacun…

l’architecture de quiconque

C’est à tout un chacun, à l’habitant quelconque, à l’« homme ordinaire » que s’adresse ECObox. Les usagers ne sont ni choisis ni filtrés par des appartenances géographiques ou idéologiques. Ce sont « celles et ceux qui sont là », rassemblés par le désir de partager du temps, de l’espace, du savoir et le désir de faire quelque chose ensemble là où ils habitent, ceux qui désirent exprimer leur « savoir-faire » d’une « coexistence indécidable et inévitable tout a la fois », comme dirait Michel de Certeau. De ce point de vue, ECObox est une expérience collective de ce que serait cette architecture de quiconque…([[« Quelconque » est entendu ici dans le sens de Giorgio Agamben, comme la marque de « l’être qui vient », de la singularité désirante, indéterminable, qui manifeste son être commun sans revendiquer une identité, sans des conditions d’appartenance. Cf. G. Agamben, La communauté qui vient. Théorie de la singularité quelconque, Seuil,1990 ) : une architecture construite par des « singularités désirantes », presque invisibles, qui ne se donnent pas à voir avec ostentation, dont l’inventivité et l’audace réside justement dans une hétérogenèse des pratiques, dans une modestie des moyens utilisés et des solutions choisies, mais aussi dans une exigence démocratique « radicale » de la ville.
Dans ses recherches sur les phénomènes culturels de la mondialisation, Arjun Appadurai parle de la production de l’imaginaire comme d’une production sociale et du « droit » de tout citoyen du monde de participer à la production de l’imaginaire.([[Cf. A. Appadurai « The Right to Participate in the Work of the Imagination », in Transurbanism, Rotterdam, V2_Publishing/NAI Publishers, 2002, p. 34 ; voir aussi son livre Modernity at Large : Cultural Dimensions of Globalisation, University of Minnesota Press, 1996) Il remarque en ce sens les difficultés rencontrées par certains groupes minoritaires qui vivent sous une double domination symbolique néo-capitaliste et néo-colonialiste à différentes échelles, du local au global, et souligne la nécessité d’une politique qui reconnaîtrait que « même les plus pauvres devraient avoir la capacité, le privilège et l’habileté de participer à la production de l’imaginaire »( [[Ibid, p. 46). Appadurai remarque aussi que la tâche de produire de la localité, en tant que « structure de sentiment, propriété de la vie sociale et idéologie d’une communauté identifiée », est de plus en plus un combat dans la ville contemporaine, où la production des contextes n’est quasiment jamais générée de bas en haut. Il nous semble qu’ECObox a réussi à mettre en place une telle production de « localité », par l’investissement progressif des différents sujets et par la dynamique de leur imaginaire.
Mais l’expérience d’ECObox n’est pour l’instant qu’une exception parmi les autres initiatives d’aménagement du quartier. Ses usagers le perçoivent plutôt comme un lieu différent des espaces urbains normés, comme une « hétérotopie ». Dans son étude sur les espaces hétérotopiques, Foucault souligne le rapport contradictoire entre ces espaces et l’ensemble des autres espaces, rapport qui s’établit à travers le type d’accessibilité et de visibilité, le découpage du temps, etc. Il donne quelques exemples, dont celui du jardin, qui est d’après lui « depuis le fond de l’Antiquité, une sorte d’hétérotopie heureuse et universalisante »([[Cf. M. Foucault, Dits et Écrits, vol 2, p.1577-1578).
ECObox aimerait être à la fois un « jardin » réel et la métaphore d’une certaine condition spatiale « heureuse et universalisante » liée à une manière directe et accessible de pratiquer la ville ; un « lieu de vie possible », comme dirait de Certeau, un lieu ou « le possible » justement, pourrait prendre son élan. C’est un chantier hétérotopique, où le savoir sur la ville se produit en temps réel, par une interpénétration expérimentale entre un savoir spécialisé et un savoir commun. Un chantier au « rez-de-chaussée de la ville » dans lequel un habitant quelconque, sans qu’il soit forcément un artiste, un architecte ou un activiste, peut entrer de plain-pied et proposer aux autres un projet culturel, social ou politique.

Petrescu Doina

Architecte. Elle a reçu une formation de philosophie à l'EHESS et obtenu un doctorat en Études féminines à l'Université Paris 8. Actuellement elle enseigne à l'Université de Sheffield et à Architectural Association, Londres. Elle a édité Altering Practices : Feminist Politics and Poetics of Space (Routledge, à paraître 2006) et co-édité Architecture and Participation (Routledge, 2005). Constantin Petcou et Doina Petrescu ont initié l'atelier d'architecture autogérée (aaa), réseau interdisciplinaire qui développe des « stratégies » et des « tactiques » de recherche et d'intervention dans la ville au croisement de multiples points de vue : architectes, urbanistes, artistes, chercheurs, étudiants, activistes, habitants (www.urbantactics.org).