Badiou/Deleuze

Le texte d’A. Badiou que l’on va lire – «Un, Multiple, Multiplicité(s) » – répond à deux articles signés par Arnaud Villani[[Arnaud Villani a depuis publié un Essai sur Gilles Deleuze intitulé La guêpe et l’orchidée (Belin, 1999). et José Gil. Ceux-ci composaient le premier volet d’un dossier Badiou/Deleuze publié dans ce qui sera le dernier numéro de la revue Futur antérieur [[Voir ici-même rub118,
rub133 (n° 43, 1998, Ed. Syllepse). Ce dossier, je l’avais introduit par une courte présentation des problèmes philosophiques et méthodologiques – c’est-à-dire ontologiques et déontologiques – soulevés par cet ouvrage intitulé Deleuze. La clameur de l’être (Hachette Littératures, 1997) où Badiou dressait le paradoxal portrait d’un Deleuze platonicien malgré lui se brûlant les ailes au Soleil de l’Un.

La question centrale était celle de l’identité complexe de la philosophie deleuzienne telle qu’elle se trame entre la proposition ontologique de la thèse de l’univocité de l’être et l’affirmation pragmatique des multiplicités dont la théorie vaut pour affirmation radicale des singularités. Ce que Badiou énonce ici sous l’appellation générique de l’invention d’une diagonale conceptuelle au-delà de l’opposition catégorielle de l’Un et du Multiple; et qu’il explore au point de vue d’une reconstruction de la notion mathématique d’ensemble intuitionnée, depuis Cantor, dans son opposition à la multiplicité vitaliste d’inspiration bergsonienne qui n’a cessé d’orienter la pensée de Deleuze. Une « mystique naturelle », conclut Badiou.

Si la courtoisie la plus élémentaire m’empêche de commenter ce texte dont on ne pourra que louer la clarté d’intention, la force d’argumentation et le tranchant polémique, il importe de souligner l’importance des enjeux de cette controverse qui ne se résume pas à une querelle d’interprétation sur les « espaces de Riemann ».

Car cet échange engage l’identité contemporaine de la philosophie dans un excès constituant à sa division institutionnelle en deux blocs, phénoménologique et analytique, selon une logique dont on commence à savoir qu’elle autorise toutes les alliances de forme et de contenu. Plus hors herméneutique du sujet et langue formulaire de l’objet, à l’écart de toute théorie de la communication posée comme « fin » de la philosophie et langage de secours de la science politique, les ontologies respectives de Deleuze et de Badiou marquent aujourd’hui de toute évidence les pôles extrêmes, hostiles absolument, du champ contemporain[[Cf. E. Alliez, De l’impossibilité de la phénoménologie. Sur la philosophie française contemporaine, Vrin, 1995 (en particulier p. 71-87 sur la mise en opposition des philosophies de Deleuze et de Badiou).. Tel que ce dernier se laisse définir, en sa réalité encore mal nommée, dans l’urgence conflictuelle de la question d’un matérialisme supérieur. Pour libérer l’immanence – une Vie : Deleuze/la Décision : Badiou – des mille visages de la transcendance qui ont trop longtemps dévalué le mouvement de l’intelligence réelle.

PS – Dans un livre récent intitulé L’exercice différé de la philosophie. A l’occasion de Deleuze (Verdier, 1999), auquel Badiou fait allusivement référence dans son article, Guy Lardreau énonce la proposition: « le matérialisme n’existe que comme décision ». Qu’il le fasse en prenant le parti lacanien du Réel contre l’immanentisme intégral de Deleuze est dans la logique du geste si le platonisme en sa dialectique toute idéelle est « seul matérialisme conséquent » par l’efficace supposée d’une négation.

Qu’il entache le « pseudo-concept » de vie de maréchalisme évoque en revanche furieusement ceux qui évoquaient hier l’origine fascistoïde de la bio-philosophie foucaldienne – et lancent aujourd’hui une « Affaire Sloterdijk »[[Voir ici-même Peter Sloterdijk,art209 , achevant de tout confondre à force d’ignorance de ce qui devrait les nourrir. Qu’il attache Deleuze à un mitterandisme de principe est d’un égal régime de langue – même à écarter (pour cause de « gauchisme » de pure opportunité) son hybridation active avec Guattari.
Tout se passant, enfin, comme si la tache de Deleuze, grimé en fatal devin de la « rebellion molle », avait été de s’être refusé à la foudre toute symbolique d’un pol-potisme par lequel une génération de normaliens a accédé à la métrique du signifiant. A quoi j’ajoute, paraphrasant le professeur, que jamais assez l’on ne saura redouter « les ruses, les tours de l’école ».

Alliez Eric

Philosophe. Senior Research Fellow à l'université de Middlesex (Londres). A notamment publié : Les Temps capitaux (préface de G. Deleuze), T.I, Récits de la conquête du temps ; T. II, La Capitale du temps, Vol. 1 : L'État des choses, Cerf, 1991/1999 ; La Signature du monde, ou Qu'est-ce que la philosophie de Deleuze et Guattari ?, Cerf, 1993 ; De l'impossibilité de la phénoménologie. Sur la philosophie française contemporaine, Vrin, 1995 ; (dir.) Gilles Deleuze. Une vie philosophique, Synthélabo, 1998 ; Chroma Drama et Biografie der Organlosen Körpers (dir., en collaboration avec E. Samsonow), Vienne, Turia + Kant, 2002/2003 et (avec Jean-Claude Bonne) de La Pensée-Matisse, Le Passage, 2005. Co-auteur (avec Jean-Clet Martin) de L'Œil-Cerveau. Nouvelles Histoires de la peinture, Vrin, 2007. Membre du comité de rédaction de Multitudes.