Biotechnologies et « posthumanisme » : les chemins tortueux d’un débat de fond

Article paru dans Le Monde daté du mercredi 29 septembre 1999L’« AFFAIRE SLOTERDIJK » prouve combien la plupart des débats de fond, en Allemagne, mettent immédiatement en cause le passé nazi, l’identité nationale et les fondements de l’existence collective. Comment passe-t-on d’un questionnement sur l’enjeu des biotechnologies à une interrogation angoissée sur la « normalité » de la République de Berlin et la solidité du consensus démocrati-que dans ce pays ? Pourquoi l’idée de mettre en place un « code » de bonnes pra-tiques en matière de manipulations génétiques, telle que défendue par Peter Slo-terdijk, est-elle assimilée à un retour aux idées honnies de l’eugénisme de la pé-riode nazie ? « Le projet Zarathoustra », a écrit Thomas Assheuer dans l’heb-domadaire Die Zeit, prenant à la lettre les propos de Peter Sloterdijk sur « l’homme nouveau » et y voyant l’expression d’une pensée « à la limite du totali-taire ». Der Spiegel, lui, voit à l’œuvre dans son discours « une rhétorique fas-ciste »…
Cette polémique sur la morale et la technique n’aurait peut-être pas pris cette forme violente si le principal intéressé, Peter Sloterdijk, ne s’était pas dès le départ exprimé avec une grande ambiguïté, propice à tous les malentendus. Dans son désormais fameux discours d’Elmau, le philosophe ne parle pas seulement des questions soulevées par le clonage et les manipulations génétiques. Il parle de « l’élevage de l’homme », de sa « domestication », comme s’il s’agissait du cours naturel de l’histoire : « Les prochaines longues périodes de l’histoire seront des périodes de choix en matière d’espèce. C’est là qu’on verra si l’humanité ou du moins ses élites culturelles réussiront à mettre en place des procédés efficaces d’autodomestication. »

MOTS TABOUS

Amateur de formules provocatrices, Sloterdijk savait bien que le simple fait de prononcer les mots « élite », « sélection de l’espèce » ou « anthropotechniques » ne pouvait qu’éveiller le soupçon des médias. En Allemagne, il y a beaucoup de mots tabous qui éveillent immédiatement des associations funestes avec le voca-bulaire nazi. L’opinion publique, par médias interposés, est excessivement sensi-ble à tout ce qui peut rappeler, de prés ou de loin, la période 1933-1945. Il a donc suffi que quelques mots tabous de ce genre soient prononcés pour que Peter Sloterdijk sorte de l’ombre, lui qui n’avait pas jusqu’ici d’influence particulière au-delà des cénacles d’amateurs de philosophie et d’intellectuels de sa généra-tion, celle des quinquagénaires plutôt proches de la gauche écologiste. Dans la Critique de la raison cynique, son livre le plus important, Sloterdijk s’en prenait à tous les pouvoirs établis et à la « fausse conscience éclairée », présente à tous les niveaux de la société et des pouvoirs. Il se présentait comme un nouveau Diogène, fustigeant les codes et les normes universelles. On peut voir en lui l’exemple d’un « philosophe postmoderne », imprévisible et dérangeant.
L’un des principaux enjeux de cette polémique porte naturellement sur le magis-tère intellectuel : qui aura le droit d’influencer les esprits dans l’Allemagne de demain ? Peter Sloterdijk, manifestement, prend date et entend détrôner JGrgen Habermas, l’héritier de l’École de Francfort, qui incarne à ses yeux le type même de l’intellectuel établi, devenu le défenseur du consensus politique d’après-guerre, résolument pro-européen, profondément démocratique et d’ins-piration largement sociale-démocrate. Sloterdijk n’a pas de mots assez durs, dans chacune des interviews qu’il donne, pour ceux qu’on appelle en Allemagne les « libéraux de gauche ».
Peter Sloterdijk s’inscrit dans une certaine tradition philosophique (Nietzsche, Heidegger), dont l’essence est de subvertir les codes et les catégories de ce genre, assimilée à l’expression intellectuelle de la médiocrité. Dans son dernier ouvrage (Sphères, non traduit en français), il se moque de l’État providence et des « sociétés sans risque » qui privent l’homme de toute confrontation réelle avec son destin. Opposé à « l’impérialisme du consensus », l’auteur de la Critique de la raison cynique consacre une bonne partie de son temps à dénoncer les va-leurs éthiques de l’humanisme au profit d’un questionnement fondamental sur l’Être.
A la différence de quelqu’un comme Habermas, qui défend les valeurs du rationa-lisme classique hérité de Kant, Sloterdijk se place au niveau d’un « fondamenta-lisme transcendental » qui semble évacuer, finalement, la notion de responsabili-té humaine. Comme Heidegger, il considère que le premier et le dernier mot est l’Être, ce qui fait – aux yeux de ses détracteurs – qu’il n’y a plus de place chez lui pour la valeur infinie et la dignité de l’homme. Les vieux clivages de la philoso-phie allemande sont toujours là.

Le Monde daté du mercredi 29 septembre 1999