Causes et hasards (Dilemmes du nouvel antagonisme social)

La longue année et demie passée entre les journées insurrectionnelles de décembre 2001 et les élections présidentielles d’avril-mai 2003 en Argentine imposent une lecture «à chaud» de l’actualité du «nouvel antagonisme social». Rupture, destitution et visibilité en ont été les traits fondamentaux. Malgré les interprétations qui voient dans les résultats des élections une confirmation de la «neutralisation» et du «reflux» de la puissance du «qu’ils partent tous, qu’il n’en reste plus un seul», la phénoménologie du contre-pouvoir en Argentine montre, au contraire, que la multiplicité des situations peut résister sans être organisée depuis l’extérieur.
—-
Pour la version originale de cet article :
art1394
—-
La longue année et demie séparant les journées insurrectionnelles de décembre 2001 des élections présidentielles d’avril 2003 mérite d’être pensée. De nombreuses questions se posent: comment comprendre, à la lumière de la phase actuelle d’apparente stabilisation institutionnelle, les évènements de décembre 2001 ? Qu’est-il advenu de cette promesse de transformation radicale du pays entrevue dans le slogan « qu’ils partent tous, qu’il n’en reste plus un seul », alors que la participation aux élections a été forte et que les cinq candidats principaux – tous issus des grands partis majoritaires de ces dernières décennies – se sont partagés presque 95% des voix ?

Ce qui suit est une lecture « à chaud » : ce texte a été conçu entre le premier tour des élections et l’annonce du retrait officiel de Menem : entre le 27 avril et le 14 mai. Notre intention est d’examiner les évènements qui ont eu lieu entre décembre 2001 et mai 2003, laps de temps séparant l’éclatement d’une crise économique et politique sans précédent, avec l’émergence d’un nouveau protagonisme social (mouvement des piqueteros, assemblées, clubs de troc, usines occupées par les travailleurs, etc.), d’une prétendue normalisation dont les élections présidentielles seraient la réalisation.

La surprise
(rupture, destitution, visibilité)

L’insurrection de décembre 2001 nous a tous surpris. La notion même d’« insurrection » était parfaitement appropriée au caractère inédit des évènements. Que signifiait cet imprévu ? Chacun y a été de son interprétation. Selon certains, les causes doivent être cherchées dans une conspiration du péronisme de Buenos Aires contre un gouvernement affaibli. D’autres ont cru y voir, tirant les ficelles, l’implacable organisation de révolutionnaires expérimentés. D’autres encore ont été jusqu’à dévaloriser tout ce qui s’était passé en l’attribuant à une classe moyenne dépossédée de son épargne en dollars.
Quand il fut possible de parler, on insista à nouveau sur le « qu’ils partent tous, qu’il n’en reste plus un seul». En même temps, l’insurrection a généré une rupture à effets multiples. D’une part – et d’entrée de jeu – l’irruption de la multitude dans les rues de la ville a altéré de manière évidente le fonctionnement des pouvoirs. D’autre part, l’intervention inattendue d’un segment important de la population n’affecta pas seulement les pouvoirs d’État, les forces répressives et les gouvernants. Les effets de cette altération ont été visibles dans les fluctuations du secteur économique, dans les manières d’habiter la ville, dans les décisions prises par le patronat, dans les relations avec les banques, dans la politique de communication des médias, dans le domaine des sciences sociales, dans les comportements des politiciens et des militants, dans une grande partie du monde artistique et culturel, etc.
L’apparition sur la place publique d’un ensemble hétérogène de formes de protagonisme social est une autre conséquence de la rupture de décembre 2001. Alors qu’il apparaît aujourd’hui comme une évidence, l’énergique mouvement des piqueteros était pratiquement inconnu avant décembre 2001. Bien que ce mouvement de lutte existe depuis de nombreuses années dans l’ensemble du pays, on n’a vraiment commencé à parler d’eux qu’avec les barrages routiers du milieu des années 90. Les partis de gauche – qui les avaient méprisés pendant des années – ne parvinrent à construire leurs propres piqueteros qu’à la suite d’efforts désespérés quelques mois à peine avant l’insurrection. Les initiatives des différentes organisations des piqueteros sur leurs territoires respectifs – liées à l’alimentation, la santé, l’éducation, le loisir, etc. – continuèrent à être totalement méconnues d’une partie significative de la population. Les différents nœuds, réseaux et circuits de troc étaient encore presque aussi méconnus que les piqueteros, bien qu’ils aient déjà réussi à rassembler plusieurs millions de personnes au moment le plus dur de la crise. Leur extension, après quelques années de développement, fut si ample que la monnaie d’un de ces réseaux fut acceptée comme moyen de paiement des impôts municipaux. Jusqu’alors, la figure du prosumidor[[Prosumidor : néologisme pour productor-consumidor [producteur-consommateur (NdlR). n’avait pas été appréciée en tant qu’expérience subjective prétendant réunir dans un même espace les capacités productives et la satisfaction des consommateurs en déplaçant les médiations financières, bureaucratiques et commerciales. La même remarque est valable pour les expériences d’occupation d’usine par les travailleurs (des dizaines d’usines, d’ateliers, d’imprimeries, de bars, etc) dans différentes régions du pays, lorsque leurs propriétaires firent le vide. Ces occupations n’avaient retenu l’attention que de la gauche institutionnelle, qui croyaient voir ressurgir le sujet ouvrier absent.
Une troisième particularité de la rupture tient à l’émergence de centaines d’assemblées populaires dans les centres urbains du pays. Des milliers de voisins se réunirent pour façonner – ensemble- ce qui s’était passé en décembre, tout en découvrant un espace de politisation à la lumière de l’expansion d’un nouveau protagonisme social.
Dès le départ, les assemblées – apparues après le 20 décembre – furent traversées par des tensions telles que, par exemple : privilégier l’espace du quartier en y expérimentant des initiatives liées au territoire ou, au contraire, tenter de consolider la capacité de destitution politique des cacerolas[[Les cacerolas et les cacerolazos [concert de casseroles font réference à la principale modalité d’action des assemblées populaires (NdlR)., tout en mettant en question leurs rapports avec les partis de gauche qui prétendaient coopter les réunions de quartiers pour les orienter vers leurs propres appareils.

Phénoménologie d’une apparente reconstruction

L’arrivée au gouvernement d’Eduardo Duhalde en janvier 2002 mit en marche un processus délicat de ré-étatisation après la rupture de décembre. Jusqu’alors, on avait assisté à une succession pathétique de présidents élus par l’assemblée législative pour achever le mandat du président destitué de l’Alliance, De La Rúa : l’arrivée de Duhalde impliqua, en premier lieu, un point d’arrêt à cette dynamique folle. Elle a fondamentalement été possible pour trois raisons : à cause de l’éclatement du pacte du pouvoir instauré par Carlos Menem, où les entreprises privées et le secteur financier transnational étaient hégémoniques ; à cause de la solidité du péronisme de Buenos Aires, dont l’organisation et le niveau de pénétration dans les classes les plus pauvres de la population permirent d’éviter la généralisation du conflit grâce à la distribution de quelques deux millions de plans sociaux d’une cinquantaine de dollars mensuels ; parce que, face à l’éclatement des pouvoirs politiques, ce capital partisan permit au péronisme de Buenos Aires de s’imposer facilement comme le dernier garant des restes du système politique.
La seconde phase de recomposition du système politique commença au début du second semestre, autour des points suivants : 1. l’arrivée du ministre de l’économie Lavagna, qui mit en place une politique tranquille fondée sur la compatibilisation des divers intérêts, et les premières récoltes engrangées par Duhalde, dues au simple fait que son gouvernement « durait », qui permirent de réguler la montée du dollar et de générer une croissance modérée des secteurs économiques qui en ont bénéficié ; 2. la distribution de plans sociaux, qui roda les appareils politiques et leur permit de consolider une certaine tranquillité sociale au travers de réseaux clientélistes ; 3. l’aggravation de la répression dans les quartiers, qui connut son apogée avec le massacre du Puente Pueyrredón le 26 juin 2002[[Le 26 juin 2002, deux militants piqueteros de la Coordinadora Anibal Verón, Dario Santillán et Maximiliano Kosteki, ont été assassinés par la police lors d’un piquet sur l’une des autoroutes de la banlieue de Buenos Aires (NdlR).. L’anticipation de la date des élections a eu une influence sur les trois tendances vertueuses mises en œuvre par le gouvernement pour réaliser son programme de reconstruction minimale de l’institutionnalité : 1. la consolidation du prix du dollar, mais aussi la baisse, et la reprise inévitable – presque par inertie – d’une économie qui ne cessait de chuter pendant les quatre dernières années. Ceci a eu une énorme importance. Avec beaucoup d’habileté, le gouvernement a réussi à obtenir – comme consécration – un accord avec le FMI, ce qui provoqua une sensation de sortie progressive de la crise, alors qu’il s’engageait dans le même temps – entre autres choses – à obtenir un extraordinaire excédent fiscal pour le paiement de la dette extérieure ; 2. l’ouverture d’une dynamique électorale, encore habitée par les reliquats des partis politiques, et dans des conditions franchement défavorables pour les candidats, dont le niveau de popularité était extrêmement bas ; 3. une répression de plus en plus forte des expériences de contre-pouvoir : persécution de jeunes dirigeants piqueteros dans les quartiers, souvent menée par des groupes armés sans uniforme, et réactivation de l’appareil judiciaire qui ordonna en quelques mois – peu avant le premier tour des élections – l’évacuation des usines occupées par les travailleuses et les travailleurs, la liquidation d’une dizaine d’occupation, et l’incarcération d’importants dirigeants piqueteros de la région de Salta.
Les derniers mois avant les élections, une certaine préoccupation commença à se faire sentir, la fragmentation du système politique pouvant donner lieu à un événement imprévu : le retour de Menem. Le slogan « qu’ils partent tous, qu’il n’en reste plus un seul » semblait s’être embourbée dans sa nature paradoxale : puisqu’il va en rester un, ce sera peut-être bien le plus manifestement insensible de tous aux processus de rébellion sociale. Il faudrait ajouter que se succédèrent alors au moins deux évènements dont la structure anticipait la dynamique visible lors des élections. En premier lieu, l’invasion de l’Irak et le déchaînement d’un mouvement gigantesque contre cette invasion. En second lieu, moins d’une semaine avant les élections, une manifestation de soutien aux travailleuses et travailleurs de l’usine Brukman récemment évacuée fut sauvagement réprimée en plein centre de Buenos Aires, avec une brutalité radicalement incompatible avec la supposée reconstitution de l’État de droit. C’est dans ce climat qu’eut lieu le premier tour. Pendant les derniers jours de la campagne électorale, les médias s’imposèrent comme l’espace de discussion publique et diffusèrent des sondages donnant la victoire à Carlos Menem et la deuxième place au candidat néo-libéral dur – ex dirigeant de la Unión Cívica Radical – Ricardo López Murphy.
Le résultat du premier tour fut une relative surprise : près de 80% des inscrits votèrent, et le nombre des votes blancs ou nuls fut insignifiant. La liste menée par Menem sortit victorieuse avec 24% des votes, suivie par celle du parti au pouvoir (celle de Kirchner) qui en récolta 22%. López Murphy arrivait en troisième position, suivi du péroniste Rodríguez Saa, puis d’Elisa Carrió, également ex-dirigeante de la UCR mais de tendance centre-gauche. Les partis de la gauche traditionnelle, dans leur ensemble, n’obtinrent même pas 3% des votes.
Après le premier tour, deux constats se dégageaient : d’un côté, les politiques obtenaient une place dans la sphère publique presque exclusivement au travers des medias; d’autre part, les sondages pronostiquèrent rapidement la victoire écrasante de Nestor Kirchner face à Carlos Menem, avec 70% des votes contre 20%. Au cours des trois semaines précédant le deuxième tour, prévu pour le 18 mai, les deux premières se caractérisèrent par un soutien massif apporté à Kirchner par les dirigeants de quasiment tous les partis. Même les appuis reçus par Menem pour le premier tour commencèrent à émigrer vers les pavillons du plus que probable prochain président. Dans ce contexte, celui-ci renonça à participer au second tour, accusant Duhalde de fraude électorale, et Kirchner n’être qu’un montonero. Si le premier tour avait marqué un succès dans le processus de recomposition d’une institutionalité représentative, celui ci fut donc interrompu par la frustration du second tour : pas de proclamation possible, pas de gouvernement élu avec une majorité indiscutable. Le nouveau gouvernement apparaît donc piégé par la persistance de la logique de l’État-mafieux, sans pouvoir rendre immédiatement effectif son capital politique – ou sa popularité.

Les urnes et la rue

Comme il fallait s’y attendre, les premières tentatives de réflexion sur la relation entre les effets des journées de décembre 2001 et les élections d’avril-mai 2003 commencèrent à circuler.

Le premier ensemble de conclusions soutient qu’il n’y a pas d’héritage politique des évènements des journées du 19 et du 20. La possibilité d’organiser une révolution politique à partir de ce mécontentement – en imaginant que cette possibilité soit réelle – s’est définitivement épuisée. Les gauches politiques ont été complètement neutralisées. Sans pour autant affirmer qu’il n’y a pas eu de crise profonde, ni que celle-ci ait été résolue, ces arguments soutiennent que, logiquement, les crises engendrent des mécontentements, et qu’il s’agit maintenant de s’en occuper dans le but de normaliser la cohabitation sociale par des moyens politiques.
Dans ce cadre-ci, l’erreur fondamentale commise par ceux qui participèrent à la révolte – et surtout par ceux qui participèrent aux expériences autonomes – serait de se faire empêtrer dans la structure paradoxale du mot d’ordre « qu’ils partent tous, qu’il n’en reste plus un seul », perdant ainsi de vue la complexité de la lutte politique pour terminer chacun dans son coin, avec un discours idéaliste et des pratiques abstraitement horizontales.
Ces deux lectures s’opposent dans leur perspective mais reflètent une même image des évènements : les élections ont occupé le centre des conflits politiques, et l’un des adversaires n’a, apparemment, pas pris sa place dans ce décor, abandonnant le champ de bataille et précipitant ainsi sa défaite. Si les forces déchaînées pendant le mois décembre n’ont pas été présentes dans l’acte électoral, cela signifie alors que les évènements de décembre n’existent plus. Ces deux perspectives concordent dans une même lecture des faits du 19 et 20 décembre en tant que moment fondateur et opportunité de développement d’une révolution politique : simplement, alors que la première redoutait cette possibilité, la seconde la désirait. Toutes deux partagent également, par une curieuse coïncidence, une même image de la politique : comme un jeu se jouant à deux sur un même plan avec des règles du jeu homogènes, comme s’il s’agissait d’une partie d’échecs. L’évaluation apparaît alors indiscutable : les expériences de contre-pouvoir devraient mûrir, apprendre à « faire de la politique », s’engager dans un long parcours (comme celui de Lula et du PT) qui les mènera, peut-être, à devenir une véritable option de pouvoir.
Mais les ruptures ne sont rien d’autre que des ruptures. Un pouvoir destituant ne travaille pas nécessairement suivant les exigences de l’institué. Décembre 2001 n’a pas signifié l’apparition d’un sujet politique : il est donc logique que celui-ci ne se soit pas manifesté. Décembre 2001 a constitué une rupture, et a rendu visible un nouveau protagonisme social. Mais ce protagonisme est ce qu’il est, précisément parce qu’il ne comprend pas la politique comme elle se faisait il y a une décennie : il n’est donc pas raisonnable de regretter que ces forces n’aient pas agi en tant que sujet. Bien plus : les effets des journées du 19 et 20 ont été tellement radicaux – d’une radicalité qui ne s’est pas encore épuisée- qu’ils ne pouvaient manquer de frapper les élections. Mais cela ne justifie en aucune manière l’établissement d’un lien direct a priori entre les luttes de rue, la construction des expériences de contre-pouvoir et le résultat des élections en tant que tel. Non qu’il n’y ait pas de relation entre les deux : nous ne pouvons nier que ces deux domaines s’affectent mutuellement. Mais nous affirmons, en revanche, qu’il n’y a pas de relation a priori entre eux.
Nous ne sommes plus dans un jeu d’échecs à une seule dimension, avec un ensemble de règles données. Comme l’a dit un jour un ami, «il ne s’agit pas des blancs contre les noirs mais bien des noirs contre l’échiquier. Alors que les blancs se déplacent d’une certaine manière, en respectant certaines règles et en conservant certains objectifs, les noirs pourraient dénaturer ce que l’on attend d’eux. Ce qui pourrait donner naissance à un autre type d’intervention, à la création de nouvelles stratégies, à l’annulation d’objectifs pré-établis, à l’expérimentation de nouveaux devenirs. Piétiner l’échiquier ne signifie pas pour autant le méconnaître, ni mésestimer les conséquences du jeu. Au contraire, ce n’est qu’en essayant de jouer d’une autre manière que l’on commence à comprendre la complexité des relations de pouvoir. Penser une « non relation a priori » n’indique pas une absence mutuelle d’affectation, mais nous montre plutôt que de telles affectations prennent la forme d’un choc entre des forces de nature différente.

Phénoménologie du contre-pouvoir

La formule « résister c’est créer » rend compte du paradoxe du contre-pouvoir : d’un côté, la résistance apparaît comme un moment second, réactif et défensif. Mais pourtant, « résister c’est créer » : la résistance est ce qui crée, ce qui produit. La résistance est donc première, auto-affirmative et surtout ne dépend pas de ce à quoi elle résiste. Qu’est-il donc arrivé au mouvement de résistance ? Existe-t-il en bien « un » mouvement ? En tant que relation sociale, il n’est pas possible de combattre l’hégémonie du capital comme s’il s’agissait de quelque chose de purement extérieur, qui prend racine dans les jardins du gouvernement. À proprement parler, il n’est pas possible d’attaquer le capital sans se rendre compte en même temps que son pouvoir est celui de la tristesse, de l’impuissance, de l’individualisme, de la séparation, de la marchandisation. Cependant, un problème apparaît lorsque, d’un côté nous nous rendons compte qu’il n’y a pas de création hors situation, et qu’en même temps la confrontation nous pousse à sortir de celle-ci, à confluer avec d’autres expériences avec lesquelles nous devons nous unir pour développer la lutte. Le contre-pouvoir est présenté comme un mouvement organisé dont l’unité et la cohérence sont mises en avant. Ces deux traits s’imposent aux situations « de l’extérieur ». La capacité d’affrontement est magnifiée : tout le reste « peut attendre ». Le « travail de base » est présenté comme devant se subordonner à – ou s’organiser à partir de – « la conjoncture ».
Entre le centralisme et la dispersion, la puissance offre pourtant un trajet de composition entre les situations : la multiplicité peut réagir sans être organisée depuis l’extérieur. L’exemple des mouvements piqueteros autonomes est, en ce sens, significative : alors que d’autres modes de production sont expérimentés dans les quartiers, que des groupes de musique, des ateliers pour enfants, des pharmacies, des boulangeries, et des formes d’auto-gouvernement se créent, une barrière physique est érigée dans le but de protéger toute cette production. À la lumière de cette constatation, la confrontation tragique du 26 juin peut être pensée comme un point d’inflexion pour le mouvement du contre-pouvoir. Ce massacre fait résonner les échos d’un autre massacre, celui de Ezeiza de juin 1973[[Le 20 juin 1973, lors d’un énorme rassemblement populaire de soutien au retour du général Perón en Argentine, des dizaines de personnes – notamment de membres d’ organisations péronistes d’extrême gauche – ont été tuées à la suite des provocations armées des bandes paramilitaires de la droite péroniste (NdlR)., tout aussi décisif dans la compréhension de ce qui est appelé habituellement un reflux politique : les moments où apparaît une dévalorisation de ce qui se passe sous l’effet des échecs endurés par la coordination (du mouvement). C’est ce que cherche le pouvoir : mesurer les forces du contre-pouvoir à partir de sa capacité de coordination dans un moment déterminé ; et diffuser cette image des rapports de force comme un avertissement dirigé à l’ensemble des expériences.
Le 26 juin, deux logiques se sont affrontées : d’une part, la logique de bande des anciens groupes de la dictature agissant aujourd’hui pour les entreprises privées de sécurité, la logique de la boucherie et de la tuerie, et d’autre part, la dynamique de protection des manifestations pour préparer le repli. Si le pouvoir cherchait la confrontation, le contre-pouvoir ne prétendait pas mesurer ses forces, ni prendre le pouvoir par la force, mais il voulait s’affirmer, protéger les manifestants, faire pression et obtenir des plans sociaux – pour pouvoir maintenir les ateliers, etc. -, pour exiger la liberté des camarades détenus.
Derrière la notion de reflux, il y a une attente frustrée de révolution politique imminente. En effet, le 19 et 20 décembre ont été lus comme le signal d’une crise du néo-libéralisme ouvrant l’espace à d’une révolution politique. Chaque mobilisation des assemblées sur la place de Mai était le prélude de l’assemblée constituante suivante. Pendant la marche des piqueteros aux visages cachés, on entrevoyait une armée populaire en formation. Dans les usines occupées, les bases rouges d’un prolétariat insurgé, et dans les clubs de troc – lorsqu’ils étaient pris en considération – on voyait une alternative au fonctionnement de l’économie capitaliste. Ces expériences, qui constituent à proprement parler des lignes d’exploration, de production situationnelle de formes alternatives de reproduction sociale, ont été envahies par l’attente que celles-ci se présentent comme des institutions alternatives (symétriques) à celles du marché et de l’État.

Le reflux est donc une catégorie mystificatrice. L’essoufflement qui l’annonce provient d’une croyance frustrée : d’après cette conception, le nouveau protagonisme constituerait ainsi une nouvelle politique sur la scène du pouvoir. Cependant, en tant que politique, le nouveau protagonisme – ou le contre-pouvoir – ne donnerait pas lieu à une politique de plus, mais bien à une politique fondée sur des traits plus positifs de certaines expériences de résistance, comme l’horizontalité, l’autonomie et la multiplicité. C’est à partir de ces authentiques clefs du contre-pouvoir que se construirait un ensemble de réponses universelles et abstraites – une idéologie – apte à résoudre a priori tous les dilemmes.

Peut-être le 19 et le 20 décembre n’annonçaient-ils pas tant une révolution à venir qu’une rupture. Ce n’est pas que l’idée même de révolution ne soit pas en jeu – il n’y a pas de raison d’y renoncer – mais elle est apparue à partir de l’exigence d’un nouveau concept : la rébellion, la révolte et la subversion des modes subjectifs de l’agir.

Buenos Aires, 18/05/03
Hasta siempre
Collectif Situaciones

(Traduit de l’espagnol par Anouk Devillé)

Collectif Situaciones

Groupe de recherche et d'intervention politique argentin. Il essaye de faire une lecture interne des luttes sociales, une phénoménologie (une généalogie), pas une description objective. Situaciones publie les Cuadernos de Situaciones et vient aussi de publier le premier livre du collectif, « Contrapoder : una introduccion » qui contient aussi des articles originaux de Toni Negri, Miguel Benasayag et John Holloway.