De Sacher-Masoch au masochisme

Le masochisme ne peut pas se séparer du contrat, mais en même temps qu’il le projette sur la femme dominante, il le pousse à l’extrême, en démonte les rouages et, peut-être, le tourne en dérision.

Masochism is inseparable from the contract; but even while projecting it on the dominatrix, it pushes the contract to the extreme, takes its mechanisms apart, maybe even renders it ridiculous. Sacher-Masoch (1835-1895), naquit en Galicie, à Lemberg[[Première parution dans la revue Arguments n°21, 1961.. Ascendances espagnole et bohémienne. Famille de fonctionnaires sous l’empire austro-hongrois. Son père fut directeur de la police de Lemberg. Le thème de la police hantera l’œuvre de Masoch. Mais surtout le problème des minorités (juive, petite-russienne, etc.) sera une de ses sources principales d’inspiration. Masoch participe de la grande tradition du romantisme allemand. Il conçut son œuvre, non pas comme perverse, mais comme générique et encyclopédique. Vaste cycle qui devait constituer une histoire naturelle de l’humanité, sous le titre général : Le Legs de Caïn. Des six parties prévues (l’amour, la propriété, l’argent, l’État, la guerre, la mort), il acheva les deux premières. Mais déjà l’amour, selon lui, ne se sépare pas d’un complexe culturel, politique, social et ethnologique. Les goûts amoureux de Masoch sont célèbres. Le muscle lui semble une matière essentiellement féminine. Il voulait que la femme aimée eût des fourrures et un fouet. La femme aimée n’est nullement sadique par nature, mais elle est lentement persuadée, dressée pour sa fonction. Il se voulait lié à elle par un contrat aux clauses précises ; une de ces clauses l’amenait souvent à se déguiser en domestique et à changer de nom. Entre lui et la femme aimée il souhaitait de toutes ses forces l’intervention d’un tiers, et la suscitait. La Vénus à la fourrure, son roman le plus célèbre, expose un contrat détaillé. Son biographe Schlichtegroll, puis Krafft-Ebing reproduisent d’autres exemples de contrats de Masoch (cf. Psychopatia Sexualis, p. 238-240). C’est Krafft-Ebing qui, en 1869, donna le nom de masochisme à une perversion : au plus grand déplaisir de Masoch lui-même. Sacher-Masoch ne fut pas un auteur maudit. Il fut honoré, fêté et décoré. Il fut célèbre en France (réception triomphale, légion d’honneur, Revue des Deux Mondes). Mais quand il mourut, il souffrait de l’oubli dans lequel était déjà tombée son œuvre.

Quand on donne, bon gré mal gré, son nom à un trouble ou à une maladie, on n’est pas censé les avoir inventés. Mais on est censé par exemple avoir « isolé » la maladie, l’avoir distinguée des cas avec lesquels elle était confondue jusqu’alors, en avoir déterminé et groupé les symptômes d’une façon nouvelle et décisive. L’étiologie dépend d’abord d’une bonne symptomatologie. La spécificité symptomatologique est première ; la spécificité de l’agent causal, toujours seconde et relative. On regrettera donc, dans le cas de Masoch, que les spécialistes du masochisme se soient si peu intéressés au contenu de son œuvre. En général ils se sont contentés d’une symptomatologie beaucoup moins précise, beaucoup plus confuse que celle qu’on trouve chez Masoch lui-même. La prétendue unité du sadisme et du masochisme a multiplié la confusion. Là comme ailleurs, une mauvaise détermination des symptômes a entraîné l’étiologie dans des directions inutiles ou même inexactes[[M. Perruchot, dans une étude à paraître, étudie le problème des symptômes du masochisme et met en question son unité avec le sadisme..
À comparer l’œuvre de Masoch à celle de Sade, on est frappé par l’impossibilité d’une rencontre entre un sadique et un masochiste. Leurs milieux, leurs cérémonies diffèrent entièrement ; leurs exigences n’ont rien de complémentaire. L’inspiration de Sade est d’abord mécaniste et instrumentaliste. Celle de Masoch est profondément culturaliste et esthétique. C’est quand les sens ont pour objet des œuvres d’art qu’ils se sentent pour la première fois masochistes. Ce sont les tableaux de la Renaissance qui révèlent à Masoch la puissance de la musculature d’une femme entourée de fourrures. C’est dans sa ressemblance avec une statue que la femme est aimée. Et le masochiste rend à l’art tout ce que l’art lui donne : c’est en se faisant peindre ou photographier, c’est en surprenant son image dans un miroir, qu’il s’éprouve et se connaît. Nous avons appris que les sens deviennent des « théoriciens », que l’œil devient un œil humain quand son objet lui-même est devenu un objet humain, venant de l’homme et destiné à l’homme. Un organe devient humain quand il prend pour objet l’œuvre d’art. Le masochisme est présenté comme la souffrance d’une telle transmutation. Tout l’animal souffre quand ses organes cessent d’être animaux. Reprenant un mot de Goethe, Masoch ne cesse de dire : Je suis l’ultra-sensualiste, et même l’ultra-sentimental[[Tous les thèmes, précédents et suivants, trouvent leur illustration dans La Vénus à la fourrure (tr. fr., éditions Arcanes 1952)..
Le second caractère du masochisme, encore plus opposé au sadisme, est le goût du contrat, l’extraordinaire appétit contractuel. Le masochisme doit être défini par ses caractères formels, non pas par un contenu soi-disant dolorigène. Or, de tous les caractères formels il n’y en a pas de plus important que le contrat. Pas de masochisme dans contrat avec la femme. Mais l’essentiel, justement, c’est que le contrat se trouve projeté dans la relation de l’homme avec une femme dominante. D’ordinaire le contrat a une fonction qui dépend étroitement des sociétés patriarcales : il est fait pour exprimer et même justifier ce qu’il y a de non matériel, de spirituel ou d’institué dans les relations d’autorité et d’association telles qu’elles s’établissent entre hommes, y compris entre père et fils. Mais le lien matériel et chtonien qui nous unit à la femme, qui unit l’enfant à la mère, semble par nature rebelle à l’expression contractuelle. Quand une femme entre dans un contrat, c’est en « venant » chez les hommes, en reconnaissant sa dépendance au sein de la société patriarcale. Or, dans le contrat de Masoch, tout est renversé : le contrat exprime ici la prédominance matérielle de la femme et la supériorité du principe maternel. On s’interrogera sur l’intention masochiste qui préside à ce renversement, à cette projection. D’autant plus que le masochiste transpose aussi le mouvement par lequel le contrat, quand il est supposé fonder une société virile, évolue dans le temps. Car tout contrat, au sens précis du mot, exige la limitation temporelle, la non-intervention des tiers, l’exclusion de certaines propriétés inaliénables (par exemple la vie). Mais il n’y a pas de société qui puisse se conserver sans postuler sa propre éternité, sans faire valoir son emprise sur des tiers qui n’ont pas passé contrat, et sans se donner un droit de mort sur ses sujets. Ce mouvement se retrouve et s’accentue dans le contrat masochiste avec la femme. Le contrat de Masoch, au besoin, prévoit une limite de temps dans l’absolu ; mais libre à la femme de faire durer ce temps en le divisant par tranches. Une clause accessoire et secrète lui donne le droit de mort. Et la place du tiers sera réservée par une habile précaution juridique. La femme est comme le Prince absolu qui garde et multiplie ses droits, le masochiste, comme son sujet qui perd effectivement tous les siens. Tout se passe comme si le culturalisme de Masoch était encore plus juridique qu’esthétique. Le masochisme ne peut pas se séparer du contrat, mais en même temps qu’il le projette sur la femme dominante, il le pousse à l’extrême, en démonte les rouages et, peut-être, le tourne en dérision.
Le contrat de Masoch, en troisième lieu, ne se comprend que dans des perspectives historiques étranges. Masoch fait souvent allusion à une époque de la belle Nature, à un monde archaïque présidé par Vénus-Aphrodite, où la relation fugitive de la femme et de l’homme a pour seule loi le plaisir entre partenaires égaux. Les héroïnes de Masoch n’ont pas une nature sadique, mais, disent-elles, une nature païenne, antique et héroïque. Mais la belle nature fut déséquilibrée par une catastrophe climatique ou une débâcle glaciaire. Alors la loi naturelle se recueille dans le sein maternel comme dans le principe féminin qui garde un peu de chaleur. Les hommes sont devenus « les enfants de la réflexion ». Dans leur effort vers une spiritualité autonome, les hommes ont perdu la nature ou l’Âme : « Dès que vous êtes naturels, vous devenez grossiers. » Les fourrures dont s’entourent les femmes de Masoch ont des sens multiples, mais le premier de ces sens est qu’elles ont froid dans un milieu glaciaire. Les héroïnes de Masoch, enfoncées dans leur fourrure, éternuent constamment. L’interprétation de la fourrure comme image paternelle est singulièrement dénuée de fondement : la fourrure est d’abord symbole directement maternel, indiquant le repliement de la loi dans le principe féminin, la mater Natura menacée par l’ambition de ses fils. L’ours est l’animal d’Artémis, l’ourse à la fourrure est la Mère, la fourrure est le trophée maternel. Aussi bien, dans ce recueillement, la loi de la Nature devient-elle terrible : la fourrure est la fourrure de la mère despote et dévorante instaurant l’ordre gynécocratique. Masoch rêve que la femme aimée se transforme en ours, l’étouffe et le déchire. Les divinités féminines, chtoniennes et lunaires, les grandes chasseresses, les puissantes Amazones, les courtisanes régnantes témoignent de la rigueur de cette loi de nature identique au principe maternel. Dans le Legs de Caïn, il faut comprendre le fils aîné, l’agriculteur, le préféré de la mère, comme une image matérielle de la Mère elle-même qui va jusqu’au crime pour briser l’alliance spirituelle du Père avec l’autre fils, avec le pasteur. Mais le triomphe final du principe paternel, viril ou glaciaire, signifie le refoulement de l’Anima, l’avènement d’une nouvelle loi, l’institution d’un monde où les alliances spirituelles l’emportent sur le lien maternel du sang, monde romain, puis chrétien, où Vénus n’a plus sa place : « Vénus, qui dans notre Nord abstrait, dans ce monde chrétien glacé, doit s’envelopper d’une grande et lourde fourrure afin de ne pas se refroidir. » « Restez dans vos brouillards hyperboréens, au milieu de votre encens chrétien ; laissez-nous, païens nous-autres, sous nos ruines ; laissez-nous reposer sous la lave, ne nous déterrez pas… Vous n’avez pas besoin de dieux, nous gelons dans votre monde. »
Passionnées, simplifiées et romancées, on reconnaît les thèses célèbres de Bachofen concernant trois états de l’humanité, l’hétaïrisme primitif, la gynécocratie et le patriarcat[[Cf. Bachofen, Das Mutterrecht. (Des pages choisies de Bachofen furent traduites par Turel, éd. Alcan, 1938). Sur des thèmes analogues, M. Pierre Gordon écrivit récemment un très beau livre, L’Initiation sexuelle et l’évolution religieuse, PUF, 1946.. L’influence de Bachofen est indéniable, et explique l’ambition de Masoch écrivant une histoire naturelle de l’humanité. Mais ce qui est proprement masochiste, c’est la fantaisie régressive par laquelle Masoch rêve de se servir du patriarcat lui-même pour restaurer la gynécocratie, et de la gynécocratie pour restaurer le communisme primitif. Celui qui déterre l’Anima saura tourner à son profit les structures patriarcales et retrouver la puissance de la Mère dévorante. Dans La Tzarine noire, Masoch conte l’histoire d’une prisonnière aimée du tzar en l’an 900 : elle chasse l’ours à fourrure et s’empare du trophée, elle organise un régiment d’amazones, elle tue les boyards et fait décapiter le tzar par une négresse. Un homme de la commune, un « communiste », semble être le but lointain de son action[[Sur le « communisme » vu par Masoch, cf. Le Paradis du Dniestr.. Dans Sabathai Zweg, un messie fait un troisième mariage avec une femme qui se refuse à lui. Le sultan veut que le mariage soit consommé ; la femme flagelle son mari, le couronne d’épines, consomme le mariage et lui dit : « j’ai fait de toi un homme, tu n’es pas le messie »[[Sabathai Zweg (Sabathai Cevi) fut un des plus importants Messies qui émurent l’Europe au XVIIe siècle. De nombreux Messies apparurent en Galicie aux XVIIe et XVIIIe siècles : cf. Graetz, Histoire des Juifs, tome V. : toujours chez Masoch, le vrai homme sortira des rigueurs d’une gynécocratie restaurée, comme la femme puissante et sa restauration, des structures d’un patriarcat détourné. Dans la fantaisie régressive la relation domestique, la relation conjugale, la relation contractuelle elle-même passent au bénéfice de la Femme terrible ou de la Mère dévorante.
Dès lors, il semble fort douteux que l’image de Père, dans le masochisme, ait le rôle que Freud lui prête. La psychanalyse freudienne en général souffre d’une inflation du père. Dans le cas particulier du masochisme, on nous convie à une étonnante gymnastique pour expliquer comment l’image de Père est d’abord intériorisée dans le surmoi, puis re-extériorisée dans une image de femme[[La psychanalyse tente aussi bien d’élucider ce problème qu’elle a suscité : l’objet féminin ne le serait pas tout à fait, puisque paré de « qualités viriles ». Le masochiste s’en tiendrait donc à une sorte de compromis, par lequel il fuirait un choix homosexuel trop manifeste. Cf. Freud, « Un enfant est battu », Revue fr. Psych., VI ; Nacht, Le Masochisme, éd. Payot, p. 186. Toute la difficulté vient de ce que la psychanalyse, contre toute vraisemblance, a d’abord postulé que la Mère dévorante, la fourrure, le fouet etc. étaient des images de père. Reik : « Chaque fois que nous avons eu la possibilité d’étudier un cas particulier, nous avons trouvé le père ou son délégué caché sous l’image de la femme infligeant le châtiment. » (p. 27). Pourtant, dans le même livre, Reik éprouve des doutes à plusieurs reprises, notamment p. 187-189. Mais il n’en tire aucune conséquence.. Tout se passe comme si les interprétations freudiennes, souvent, n’atteignaient que les couches les plus superficielles et les plus individualisées de l’inconscient. Elles n’entrent pas dans ces dimensions profondes où l’image de Mère règne pour son compte, sans rien devoir à l’influence du père. Il en est de même pour l’unité du sadisme et du masochisme : s’appuyant sur le rôle du père, elles se dissipent au-delà des premières épaisseurs de l’inconscient. Qu’il y ait des couches de l’inconscient très différentes, d’origine et de valeur inégales, suscitant des régressions qui diffèrent en nature, ayant entre elles des rapports d’opposition, de compensation et de réorganisation : ce principe cher à Jung ne fut pas reconnu par Freud, parce que celui-ci réduisait l’inconscient au simple fait de désirer. Il arrive qu’on assiste à des alliances de la conscience avec les couches superficielles de l’inconscient, et cela pour tenir en échec l’inconscient plus profond qui nous entoure par un lien de sang. Dans l’inconscient aussi, il y a des choses qui ne sont qu’apparences. Freud pourtant le pressentit, quand il découvrit par-delà l’inconscient proprement objectal l’existence d’un inconscient d’identification. Or telle image qui domine dans l’inconscient du point de vue des relations objectales peut perdre toute valeur ou signifier autre chose dans les régions plus profondes. Beaucoup de névrosés semblent fixés au père, mais sont travaillés et écrasés par une image de mère d’autant plus puissante qu’elle n’est pas investie dans l’inconscient superficiel. En règle générale, les personnages dominants changent d’après le niveau d’analyse où l’on arrive : méfions-nous de ceux chez qui l’analyse révèle en première approximation une image de mère inactive, effacée ou même dépréciée. Dans le masochisme il est probable que la figure du père n’est qu’apparemment envahissante, simple moyen pour une fin plus profonde, simple étape dans une régression plus lointaine où l’on peut voir toutes les déterminations paternelles tourner au profit de la Mère.
Nous demandions : pourquoi le masochisme projette-t-il le contrat dans sa relation avec une femme dominante ? C’est que, plus profondément, l’application de la loi paternelle est ainsi remise entre les mains de la Femme ou de la Mère. De ce transfert, le masochiste attend ceci : que la loi lui donne précisément le plaisir qu’elle était censée lui interdire. Car ce plaisir que la loi paternelle défend, il le goûtera par la loi, dès que la loi dans toute sa rigueur lui sera appliquée par la femme. Derrière les premières apparences on découvre un caractère réel du masochiste : en fait, son extrême soumission signifie qu’il tourne en dérision le père et la loi paternelle. Reik écrivit un des meilleurs livres sur le masochisme ; c’est que, pour en déterminer l’essence, il partait des caractères formels. Il en distinguait quatre : l’importance primordiale de la fantaisie comme préliminaire indispensable à l’exercice masochiste ; le facteur suspensif où le plaisir final est au maximum repoussé, remplacé par une attente qui contrôle et dissout l’anxiété ; le trait démonstratif, exhibition renversée proprement masochiste ; le facteur de provocation où le masochiste « force une autre personne à le forcer ». Il est étrange que Reik n’ait pas tenu compte du contrat. Mais l’étude des facteurs précédents l’amenait déjà à conclure que le masochiste n’avait nullement une personnalité faible et soumise, rêvant l’anéantissement de soi-même : le défi, la vengeance, le sarcasme, le sabotage et la dérision lui semblaient autant de traits constitutionnels du masochisme[[Reik, p. 132-152.. Le masochiste se sert de la loi du père pour obtenir précisément le plaisir que celle-ci défend. Nous avons de nombreux exemples de détournement de la loi par soumission feinte ou même exagérée. Par exemple la loi qui défend à l’enfant de fumer peut être tournée dans des lieux cachés et maudits, où elle s’applique difficilement ; mais l’enfant peut faire comme si la loi s’appliquait elle-même, en lui ordonnant de fumer dans ces lieux et nulle part ailleurs. Plus généralement, il y a deux manières d’interpréter l’opération par laquelle la loi nous sépare d’un plaisir : ou bien nous pensons qu’elle le repousse et l’écarte uniformément, si bien que nous n’obtiendrons le plaisir que par une destruction de la loi (sadisme). Ou bien nous pensons que la loi a pris sur soi le plaisir, l’a gardé pour soi ; c’est donc en épousant la loi, en nous soumettant scrupuleusement à la loi et à ses conséquences, que nous goûterons le plaisir qu’elle nous interdit. Le masochiste va encore plus loin : c’est l’exécution de la punition qui devient première et nous introduit au plaisir défendu. « L’inversion dans le temps indique une inversion du contenu… Le Tu ne dois pas faire ceci… Une démonstration de l’absurdité de la punition est obtenue en montrant que cette punition pour un plaisir défendu produit précisément ce même plaisir. »[[Reik, p. 137. « Il exhibe et le châtiment et sa faillite. » (p. 134). La même loi qui m’interdit de réaliser un désir sous peine d’une punition conséquente est maintenant une loi qui met la punition d’abord et m’ordonne en conséquence de satisfaire le désir : il y a la une forme d’humour proprement masochiste.
La thèse de Reik a l’avantage de renoncer à expliquer le masochisme par désir d’être puni. Certes, le désir d’être puni intervient ; mais il est impossible de confondre la satisfaction de ce désir avec le plaisir sexuel éprouvé par le masochiste. Le masochiste, selon Reik, est celui qui ne peut éprouver de plaisir qu’après la punition : ce n’est pas dire qu’il trouve son plaisir (sinon un plaisir secondaire) dans la punition elle-même. C’est dire seulement que la punition sert de condition indispensable au plaisir sexuel primaire. Loin d’expliquer le masochisme, le désir d’être puni le suppose, et ne renvoie lui-même qu’à un bénéfice dérivé[[Reik : « la punition ou l’humiliation précèdent la satisfaction… Parce que pour le masochiste le plaisir suit la souffrance, on trouvait évident que la souffrance fût la cause du plaisir. » (p. 238-242) ; « Le masochiste tire son plaisir des mêmes choses que nous tous, mais il ne peut l’acquérir avant d’avoir souffert. » (p. 356).. Toutefois, Reik est moins convaincant lorsqu’il essaie d’expliquer pourquoi et comment la punition en est venue à servir ainsi de condition. Il pense qu’elle a pour rôle dynamique de résoudre l’angoisse ou de la dominer[[Reik, p. 122-123. Sur le rôle de l’angoisse dans le masochisme, cf. aussi Nacht, Le Masochisme.. Cette référence indirecte au sentiment de culpabilité ne nous avance guère : quelle que soit sa différence réelle avec la théorie du désir d’être puni, cette conception nous propose une explication fonctionnelle qui ne tient pas compte des caractères « topiques » du masochisme. Nous restons sur la question : comment (dans quelles circonstances topiques) la punition remplit-elle cette fonction de résoudre l’angoisse ?
Si la punition masochiste devient une condition du plaisir sexuel, ce n’est pas parce qu’elle résout l’angoisse, mais parce qu’elle rapporte à la mère le soin de « châtier » une faute commise à l’égard du père. Ou bien, si l’on préfère, c’est par ce déplacement que la punition résout effectivement l’angoisse. Le tort de Reik nous semble être encore de s’en tenir à l’image apparente de père, et de ne pas évaluer l’importance de la projection sur la femme ou de la régression à la mère. Par là il méconnaît la vraie nature de la dérision masochiste. Si le père est tourné en dérision, si la loi paternelle est elle-même tournée, c’est grâce à la projection du contrat, dans la mesure où une régression se fait vers la mère et où l’application de la loi paternelle apparaît symboliquement mise entre les mains de la femme. Pourtant, à première vue, on ne voit pas ce qu’il y a de soulageant dans un tel déplacement : il n’y a aucune raison de compter en général sur une plus grande indulgence de la Mère dévorante. Mais nous devons considérer que la loi paternelle en tant que telle interdit l’inceste avec la mère. Comme l’a montré Jung, l’inceste signifie la deuxième naissance, c’est-à-dire une naissance héroïque, une parthénogenèse (entrer une seconde fois dans le sein maternel pour naître à nouveau ou se réenfanter)[[Jung, Métamorphoses de l’âme et ses symboles, II, ch. 4 et 5.. Si le père interdit l’inceste, ce n’est pas parce qu’une femme lui serait ravie, mais parce que la seconde naissance se fait sans lui. Or il est clair que la Mère n’a pas les mêmes raisons d’interdire l’inceste ou d’en châtier le désir : la loi maternelle exige que le fils abandonne tous les attributs du père, mais elle l’exige comme condition de l’inceste et de son succès. C’est pourquoi la Mère n’est pas seulement dévorante en tant que son image est refoulée, mais en elle-même et par elle-même. Elle impose au fils de terribles épreuves, afin qu’il renaisse homme par elle seule : ainsi la castration d’Attis sur Osiris, l’engloutissement par un dragon-baleine ou un poisson glouton, la morsure par un serpent, la suspension à l’arbre maternel, tous ces symboles de retour à la Mère signifient la nécessité de sacrifier la sexualité génitale héritée du père, pour obtenir la renaissance qui nous dotera d’une virilité nouvelle et indépendante. Ainsi Hercule est efféminé par Omphale ; Osiris s’accouple à Isis, mais comme une ombre : toujours l’inceste est conçu comme un retour à la sexualité prégénitale. Nous voyons que sur un point (la castration), la loi maternelle et la loi paternelle présentent une étrange coïncidence. Mais ce qui du point de vue du père est une menace empêchant l’inceste ou une punition le sanctionnant, est au contraire, du point de vue de la mère, une condition qui le rend possible et en assure le succès[[En fait l’assurance de succès n’est pas aussi grande que nous le disons. Souvent le héros ne sera pas reconstitué complètement, ou même restera englouti par la mère : la Mère terrible l’emporte alors sur la Mère de vie. Faut-il y voir un stade de dégradation du mythe ? Il semble plutôt que le mythe, et aussi la névrose comme nous le verrons, présentent deux aspects suivant que l’accent est mis sur la régression dangereuse ou sur la progression qui peut en sortir. Le tiers, dans l’expérience du contrat masochiste, semble être une projection de l’issue heureuse ou du succès final, c’est-à-dire du nouvel homme qui sort des souffrances et des mutilations. Mais justement, dans la mesure où cette issue n’est pas certaine et où l’accent est mis sur la régression, le tiers déforme le but final : il représente alors une vengeance du père ridiculisé, une réapparition du père sous forme sadique, qui réagit aussi bien contre le mère que contre le fils.. C’est donc la régression à la Mère qui explique comment la loi paternelle est invertie dans le temps comme dans son contenu.
Quand le masochiste, en vertu de cette coïncidence, projette sur l’image de Mère l’application de la loi paternelle et l’exécution de la punition, deux conséquences s’ensuivent : la loi maternelle en est renforcée et comme ravivée, parce qu’elle tourne à son profit toutes les armes du père ; la loi paternelle est ridiculisée, parce qu’elle aboutit précisément à nous donner le plaisir qu’elle était censée nous interdire. Freud distinguait trois sortes de masochismes de plus en plus profonds[[Freud, « Problème économique du masochisme », Revue fr. Psych., II, 1928. : le masochisme moral, correspondant au désir d’être puni ; le masochisme féminin, correspondant à l’attitude passive et même aux satisfactions prégénitales ; le masochisme érogène correspondant à l’association de souffrance et de plaisir sexuel. Mais le désir d’être puni, dans le masochisme, n’est pas séparable d’une tentative de détourner l’autorité paternelle ; cette tentative, pas séparable du transfert à la mère qui nous donne un plaisir incestueux prégénital ; ce plaisir lui-même, pas séparable d’une épreuve ou d’un sacrifice douloureux comme condition du succès de l’inceste, c’est-à-dire de la renaissance. La fantaisie masochiste remonte de l’image du père à celle de la mère, et de celle-ci à « l’homme de la commune » ; elle comporte aussi le thème des deux Mères, qui symbolise la double naissance[[Souvent la seconde mère est une bête, un animal à fourrure. Dans le cas de Masoch lui-même, c’est une de ses tantes qui joua le rôle de seconde mère : Masoch enfant se cache, pour l’épier, dans une armoire à fourrures (« Choses vécues », Revue Bleue, Paris, 1888). L’épisode est transposé dans La Vénus. De même, les rites de suspension jouent un grand rôle chez Masoch et dans le masochisme, rôle analogue à celui qu’ils ont dans les mythes incestueux de la seconde naissance. Cf. ce que Reik appelle le « facteur suspensif ».. C’est l’image de Mère, c’est la régression à cette image qui est constitutive du masochisme et en forme l’unité. À condition d’interpréter cette image originelle à la manière de Jung, comme un archétype des couches profondes de l’inconscient. Le problème du masochisme fut singulièrement compliqué parce que l’on commença par retirer à la femme certains caractères qui appartenaient à l’image maternelle, pour mieux s’étonner qu’elle les reçût du dehors : là comme ailleurs, en faisant de l’image quelque chose de composite, on en supprimait le pouvoir directeur et compréhensif.
Lorsque Freud découvrit un masochisme primaire, il fit faire à l’analyse un grand progrès puisqu’il renonçait à dériver le masochisme du sadisme. Il est vrai que la dérivation inverse n’est pas plus convaincante : la masochiste et le sadique n’ont pas plus de chances de se réunir dans le même individu qu’ils n’en ont de se rencontrer l’un l’autre à l’extérieur, contrairement à ce que voudrait une histoire drôle. D’autre part, l’explication que Freud donnait du masochisme primaire, à partir de l’instinct de mort, montrait encore qu’il ne croyait pas aux symboles ou aux Images en tant que telles. C’est une tendance générale du freudisme de dissoudre les Images, d’en faire quelque chose de composite renvoyant d’une part à des événements réels, d’autre part à des désirs ou instincts irréductibles qui ne sont jamais « symbolisants » pour leur compte. Ainsi, selon Freud, « le sexuel n’est jamais symbole » ; et dans l’instinct de mort, il s’agit d’une mort réelle et d’un instinct irréductible qui est retour à la matière. Pourtant Freud reconnaissait que la seule nature de l’instinct consiste dans la régression, et la seule différence entre les instincts (par exemple de vie et de mort), dans le terme de la régression[[Cf. Freud, Au-delà du principe de plaisir.. Il lui manqua de saisir le rôle des images originelles : elles ne s’expliquent pas par autre chose qu’elles, au contraire elles sont à la fois le terme des régressions, le principe d’interprétation des événements eux-mêmes. Les symboles ne se laissent pas réduire ni composer ; au contraire ils sont la règle ultime pour la composition des désirs et de leur objet, ils forment les seules données irréductibles de l’inconscient. La donnée irréductible de l’inconscient, c’est le symbole lui-même, et non pas un ultime symbolisé. En vérité, tout est symbole dans l’inconscient : la sexualité, la mort, non moins que le reste. La mort doit être comprise comme une mort symbolique, et le retour à la matière, comme un retour à la mort symbolique. Les instincts sont seulement les perceptions internes des Images originelles, appréhendées là où elles sont, dans les diverses épaisseurs de l’inconscient. Le masochisme est perception de l’image maternelle ou de la mère dévorante ; il fait les détours et le chemin nécessaires pour la percevoir là où elle est. Il importe que ce chemin ne soit pas perdu. Il existe toujours une vérité des névroses ou des troubles en tant que tels. Le problème de la cure n’est pas de dissoudre les symboles pour y substituer une juste appréciation du réel, mais, au contraire de profiter de ce qu’il y a de surréel en eux pour donner aux éléments négligés de notre personnalité le développement qu’ils réclament. Toute névrose a deux faces. Dans le masochisme, la régression à la Mère est comme la protestation pathologique d’une partie de nous-mêmes écrasée par la loi ; mais aussi les possibilités d’une progression compensatrice ou normative de cette même partie, comme on le devine dans la fantaisie masochiste de renaissance. Il appartient à la cure, là comme ailleurs, de « donner raison au malade », conformément à la vérité de son trouble, c’est-à-dire d’actualiser les possibilités de la névrose en les réintégrant dans l’ensemble de la personnalité[[Sur Freud et Jung. Tous ces points renvoient en général aux différences entre Freud et Jung. Pour bien comprendre ces différences essentielles, il faudrait considérer que les deux auteurs n’ont pas retenu le même matériel clinique. Les premiers concepts freudiens (par exemple le refoulement) sont marqués au coin de l’hystérie. Ils le seront toujours, bien que Freud avec génie sente la nécessité de les remanier en fonction des autres cas qu’il approfondit de plus en plus (obsession, angoisse, etc.). Reste que sont surtout justiciables des méthodes freudiennes les névrosés jeunes dont les troubles se rapportent à des réminiscences personnelles et dont, quel que soit le rôle des conflits intérieurs, le problème est de se réconcilier avec le réel (aimer, se faire aimer, s’adapter, etc.). Mais il y a des névroses d’un tout autre type, proches de la psychose. Névrosés adultes, écrasés par des « Images » qui dépassent toute expérience ; leur problème est de se réconcilier avec soi, c’est-à-dire de réintégrer dans leur personnalité les parties d’eux-mêmes qu’ils ont négligé de développer, qui sont comme aliénées dans les Images où elles puisent une vie dangereuse autonome. Par rapport à ces Images primordiales, la méthode analytique de Freud ne convient plus. Irréductibles, elles sont justiciables d’une méthode synthétique qui cherche au-delà de l’expérience du sujet la vérité de la névrose, et, dans cette vérité, les possibilités d’une assimilation personnelle de leur contenu par le sujet lui-même. Jung peut donc reprocher à Freud de n’avoir découvert ni les vrais dangers qu’il y avait dans une névrose, ni les trésors qu’elle contenait. Freud, dit-il, a sur les névroses un point de vue dépréciatif : ce n’est rien que… Selon Jung au contraire, « dans la névrose réside notre ennemi le plus acharné ou notre meilleur ami » (cf. correspondance avec Loy, 1930, dans La Guérison psychologique). Il n’est pas exclu qu’une névrose soit jusqu’à un certain point justiciable d’une interprétation freudienne, celle-ci perdant ses droits à mesure qu’on pénètre dans les couches plus profondes de l’inconscient, ou même à mesure qu’elle se développe, se transforme ou se ranime avec l’âge..

Deleuze Gilles

Philosophe (1925-1995). Son œuvre est aussi dense que variée : livres sur Hume, Bergson, Nietzsche, Spinoza, mais aussi sur Proust et Sacher-Masoch ; contributions plus "systématiques" à une philosophie de la différence en 1968-1969 ({Différence et répétition}, {Logique du sens}), suivies d'une série d'ouvrages formellement très novateurs écrits avec Félix Guattari ({L'Anti-Œdipe}, 1972 ; {Kafka}, 1975 ; {Mille Plateaux}, 1980, {Qu'est-ce que la philosophie ?}, 1992), ou seul ; études sur Francis Bacon ({Logique de la sensation}, 1981), le cinéma ({L'Image-Mouvement}, {L'Image-Temps}, 1983/1985), Leibniz et le Baroque ({Le Pli}, 1988), essais sur la littérature (réunis dans {Critique et clinique}, 1993), plaquette écrites en hommage à un ami disparu ({Périclès et Verdi. La philosophie de François Châtelet}, 1988) et bien sûr le beau livre sobrement intitulé {Foucault} (1986), entretiens ({Dialogues} avec Claire Parnet, 1977, {Pourparlers}, 1990, puis {L'Abécédaire} (vidéo), 1995-1996). Deux recueils de textes et entretiens ont paru depuis la mort du philosophe : {L'Ile déserte} et {Deux régimes de fous} (2002/2003, éd. D. Lapoujade). Deux CD donnent à entendre la voix inoubliable de Gilles Deleuze (un cours portant sur Spinoza, un autre sur Leibniz, 2001/2003) - et de nombreux cours donnés de 1972 à 1987 sont consultables sur [->www.webdeleuze.com] (sous la dir. de R. Pinhas).