De la vie en milieu précaire (ou : comment en finir avec la vie nue)

Entre la fin octobre et le début novembre 2005, nous avons été nombreux à hésiter sur la lecture politique à donner de ce qui se passait dans les banlieues. Non pas que la révolte ait été en soi une surprise – de ce point de vue, la question portait davantage sur ce qui avait fait en sorte qu’elle ne se déchaîne pas bien avant –, ni même que la dramatique surenchère de provocations à l’origine des faits ait eu un quelconque caractère de nouveauté : en banlieue, tout cela est hélas tristement de règle, et il n’a pas fallu attendre 2005 pour qu’à l’arbitraire, à la violence en uniforme et aux humiliations quotidiennes répondent les caillassages, les accrochages parois violents et les voitures en flammes. Non, la véritable surprise, c’était plutôt celle d’une subjectivité collective et agissante, tenant étonnamment la durée (trois semaines) et l’espace (celui des quartiers, dans la banlieue de Paris mais également en province), et donnant à voir sinon une organisation tout au moins un déploiement stratégique d’une efficacité évidente.
Il y avait alors trois écueils à éviter, et il n’est pas sûr que nous ayons toujours su nous tenir à distance des séductions interprétatives qu’ils prétendaient offrir.
Le premier consistait à ne voir dans ces trois semaines de révolte qu’un condensé de sauvagerie relevant – selon les discours – d’un déficit d’éducation mettant en cause des géniteurs à leur tour coupables d’une démission honteuse, d’une série de pathologies où le social le disputait au clinique (dans une sorte d’étonnant revival des théorisations lombrosiennes), ou d’un très général et très commode « manque d’ordre » visant à renforcer les processus de disciplinarisation dans tous les lieux où ils sont censés opérer (c’est-à-dire essentiellement l’école) et à faire intervenir l’institution disciplinaire par excellence (l’armée) là où l’école se révélait trop faiblement disciplinaire. Nous ne citerons pas les auteurs – au demeurant nombreux – de ces propositions en forme de bonnet d’âne : limitons-nous à dire qu’à droite comme à gauche, lesdites propositions reposaient sur un mélange habile – et hélas efficace – de vieille rhétorique répressive, d’affirmations pseudo-sociologiques à l’emporte-pièce, et d’un subtil mélange entre des considérations d’ordre moral (notamment sur le thème de l’absence de valeurs des « sauvageons ») et un diagnostic politique veiné de « psychologisme culturel » de bas étage (la République mise en échec par le bilinguisme des enfants d’immigrés, l’intégration rendue impossible par la polygamie, etc.)
Le second écueil, moins caricatural, consistait à importer des modèles interprétatifs étrangers afin de rendre compte des événements français ; et dans certains cas, c’est précisément cet emprunt qui permettait de cerner paradoxalement la « spécificité » française([[À cet égard, voir par exemple Hugues Lagrange et Marco Oberti (dir.), Émeutes urbaines et protestations. Une singularité française, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, coll. « Nouveaux débats », 2006. Le travail collectif d’enquête présenté dans le volume, souvent extrêmement fin dans l’analyse sociologique et politique de la « nouveauté » des événements de 2005, intègre cependant des larges pans d’une lecture « identitaire », en particulier dans le chapitre 3 : « Communauté d’expérience et diversité des trajectoires ». Cette lecture de la « diversité » – essentiellement construite autour de l’opposition entre Français d’origine maghrébine et Français/migrants d’origine subsaharienne, ne se limite pas à repérer la différence réelle des conditions d’arrivée en France, de régularisation, d’accès au travail et au logement, de scolarisation – différence elle-même analysable en fonction de la période à laquelle l’arrivée en France a en général eu lieu., c’est-à-dire dans un contexte économique, social et politique qui a effectivement radicalement changé en quarante ans. Les trajectoires différentes sont également renvoyées à la diversité des modèles familiaux, des schémas politiques et du rapport à la religion « importés » en France depuis le pays d’origine : une distinction ethnico-culturelle avant d’être une différenciation historique et sociale. Si cela n’est pas toujours faux, on peut cependant être sceptiques sur la manière dont ce type de raisonnement donne immédiatement lieu à l’hypothèse de tensions communautaires internes aux populations issues de l’immigration, sur le modèle américain – c’est-à-dire de lignes de fracture marquant les différentes qualités d’intégration des communautés et dressant ces dernières les unes contre les autres, les contraignant de ce fait à radicaliser leur propre appartenance. Nous préférons pour notre part suivre les analyses de S. Beaud et M. Pialoux (« La et les . Critique d’une vision binaire de la société », texte consultable sur le site www.liens-socio.org), et postuler que la seule communauté d’appartenance réellement significative est en réalité celle qui est déterminée par le territoire (la banlieue) et par les conditions matérielles d’existence : avant d’être Noir ou Blanc, on est « de tel ou tel quartier ». Ou alors il faut accepter de courir le risque de reproduire la lecture binaire « racaille »/« vrais jeunes » – qui est bien entendu sociologiquement fausse – au sein même des banlieues, à travers une communautarisation qui vaut comme double dispositif de segmentation et de hiérarchisation (maghrébins/Noirs, Noirs/Blancs, très jeunes/jeunes, etc.). De fait, ce type de segmentation a été l’axe portant des stratégies d’analyse du Ministère de l’Intérieur. « Diviser pour régner » : fortune actuelle d’un très vieil adage ?). Ces modèles fonctionnaient selon trois variantes : une lecture communautariste (qui a été très majoritairement celle de la presse écrite en France, et presque exclusivement celle des médias étrangers) ; une analyse en termes d’appartenance ethnique (c’est-à-dire une variante de la première où le « fait communautaire », qu’il soit culturel, politique ou religieux, venait, renvoyé à l’idée d’une « origine » commune, avec toutes les différences interprétatives que cette « origine » peut à son tour recevoir : géographique, biologique, psychologique…) ; et enfin une lecture en fonction des différents « modèles d’intégration » nationaux existants, en vertu desquels la France se voyait attribuer l’une des extrémités sur l’échelle des possibles pratiqués par les politiques publiques, tandis que la Grande-Bretagne en représentait l’extrême inverse.
Le troisième écueil, quant à lui, prenait à rebours toutes ces gloses interprétatives et choisissait au contraire d’afficher un optimisme sans faille tenant tout à la fois de l’apologie du spontanéiste, d’une lecture étonnamment peu historicisante de l’histoire, et d’une esthétisation de la révolte – de toute révolte, quelle qu’elle soit – suffisamment littéraire pour être sympathique, mais pas assez politique pour être réellement convaincante. On parlait alors en vrac d’une nouvelle « Commune de Paris », d’émeutes de Los Angeles à la manière française, d’une intifada des banlieues (les caillassages étant lus comme une véritable « guerre des pierres ») – bref d’une multitude agissante et pensante, tout entière tendue dans le geste constituant de sa révolte. Or en octobre/novembre 2005, rien de tout cela n’était autre chose qu’une hypothèse : il y avait certes à parier – et l’enjeu du pari était, nous en étions tous conscients, d’une importance énorme –, mais nous ne savions pas ce qui en sortirait. Dans un des premiers livres sortis immédiatement après les événements([[Guido Caldiron, Banlieue. Vita e rivolta nelle periferie delle metropoli, Rome, Manifestolibri, 2005.) – ouvrage dont il faut saluer rétrospectivement l’intelligence et la prudence –, le journaliste italien Guido Caldiron se limitait ainsi à formuler des hypothèses sur 2005 à partir de l’analyse des explosions sporadiques de la banlieue dans les quinze dernières années et de ce à quoi que ce « tour de France en quatre-vingts affrontements » a donné lieu – aussi bien du point de vue du durcissement des dispositifs de contrôle et de répression que de celui de l’émergence de « subjectivités résistantes » et plus ou moins auto-organisées. Le fait est qu’il a fallu attendre quelques semaines avant de comprendre non seulement en quoi aucune des interprétations mentionnées ci-dessus – celle des sauvageons analphabètes, violents et amoraux, celle du communautarisme religieux ou de l’identitarisme ethnico-culturel, celle des modèles politiques d’intégration des migrants dans le corps sans faille de la République – ne fonctionnait, mais dans quelle mesure ce qui se passait était réellement nouveau et portait en soi une puissance subjective et politique, résistante et constituante qui nous contraignait, nous aussi, à revoir et à reformuler toute une série d’éléments de notre propre grammaire politique. Ces quelques semaines ont été cruciales parce qu’elles ont permis une sorte de « double vérification » politique : à travers la prise de parole directe des sujets concernés (selon des modalités totalement nouvelles sur lesquelles nous reviendrons) et par une série de déplacements politiques qui ont aussi été des déplacements de stratégie conflictuelle. C’est sur ces deux aspects que nous aimerions à présent nous arrêter.

La mystification de l’improductivité
Pendant les jours de la révolte, le refus d’accorder une quelconque valeur politique à ce qui se passait dans les banlieues a fonctionné dans le discours des pouvoirs publics – et plus généralement dans celui d’une très grande majorité des médias – à partir d’un double postulat à la fois omniprésent et jamais explicité : l’absence de langage et l’entropisation progressive des comportements sociaux. Ce double postulat était à son tour construit à partir d’une conviction évidente : d’une part, celui qui ne parle pas le langage de la représentation politique est nécessairement aphasique (ou, variante plus radicale : celui qui ne parle pas le langage de la représentation politique est nécessairement in-fans, enfantin, avec tout le relent d’animalité pré-éduquée que cela implique – d’où l’insistance sur l’âge des émeutiers –, dans un effet de reprise du vieux discours colonial sur les « sauvageons grands enfants » assez flagrant) ; de l’autre, celui qui détruit (qui plus est par le feu) est en réalité celui qui est incapable de produire : c’est l’improductivité des banlieues (au mieux : une improductivité structurelle presque « naturalisée » tant on évite soigneusement de l’interroger ; au pire : une improductivité enracinée dans cette « paresse naturelle » et cet « amour de la facilité » que l’on suppose aux bons (et aux mauvais) sauvages, qui est la fautrice du désordre et qui, non contente d’être responsable de la fracture sociale, du taux de chômage et de la dégradation des conditions d’existence dans les quartiers, s’est ultérieurement pathologisée sous la forme d’une violence aveugle et destructrice).
Cet usage de la catégorie de l’improductivité comme instrument de disciplinarisation sociale est suffisamment nouveau pour que l’on s’y arrête un instant – c’est même, croyons-nous, ce en quoi consiste essentiellement la nouveauté des stratégies de contrôle mises en œuvre depuis quelques années par les pouvoirs publics. Pour mesurer cette nouveauté, revenons en arrière de dix ans – et relisons par exemple les analyses extrêmement fortes proposées par Giorgio Agamben dans Homo Sacer([[Giorgio Agamben, Homo Sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue, Paris, Seuil, 1996. Nous nous référons en particulier au chapitre 6 : « Le Ban et le loup », p. 115-122.) à propos du geste souverain de la mise au ban – en ayant soin de garder à l’esprit que la ban-lieue, c’est au sens strict le lieu du ban par excellence. Agamben écrit ainsi à propos de la mise au ban dans laquelle il lit la spécificité de l’exercice de la souveraineté : « La relation d’abandon est en effet si ambiguë que rien n’est plus difficile que de s’en déprendre. Le ban est essentiellement le pouvoir de remettre quelque chose à soi-même, c’est-à-dire le pouvoir de rester en relation avec un présupposé hors-relation. Ce qui a été mis au ban est restitué à sa propre séparation et, en même temps, livré à la merci de qui l’abandonne : il est à la fois exclu et inclus, relâché et en même temps capturé. »([[Id., ibid., p. 120.)
Ce qui est ici décrit comme l’ambiguïté fondatrice du ban souverain rappelle bien entendu certaines des pages les plus fortes de l’Histoire de la folie de Miche Foucault, et la manière dont, à partir de l’âge classique, la déraison a été à la fois exclue par la raison et incluse dans une marge que cette dernière, au nom du pouvoir qu’elle s’arrogeait, aménageait précisément pour donner un nom, un espace et une qualification à son autre. Mais, doctes références bibliographiques et effets de manche mis à part, nous pourrions tout aussi bien dire que l’analyse agambénienne s’applique exactement à la manière dont l’espace des banlieues nouvelles s’est constitué en France il y a une quarantaine d’années : tout à la fois à l’extérieur de la ville – comme une autre ville, autosuffisante et souvent autonome du point de vue de la gestion ; comme une « cité » satellite de la véritable ville dont elle était séparée –, et, malgré tout, comme sa banlieue. Ce possessif doit être pris au sérieux, car la relation qui vient alors redoubler celle de la mise à distance spatiale, c’est bien celle de l’appropriation, de la captation et de l’exploitation : parce que les nouveaux quartiers construits pendant les Trente Glorieuses ont effectivement fonctionné comme des réservoirs de main-d’œuvre fordiste peu (ou pas) qualifiée afin d’alimenter la production des usines avoisinantes – et que c’est dans ce contexte, rendu sans doute plus complexe encore par la décolonisation, qu’il faut replacer, en France, l’afflux massif de main-d’œuvre immigrée, en particulier depuis le Maghreb, qui a caractérisé ces années. Bien sûr, ce que l’on dit là des ensembles urbains construits dans les années 1960 et 1970 ne vaut pas pour toute banlieue stricto sensu ; et si l’on se limite à définir la banlieue comme un espace périurbain, dans une sorte de simplification de l’opposition centre/périphérie, l’objection a sans nul doute du sens : Saint-Denis, Aubervilliers ou Ivry sont des banlieues, Neuilly, Saint-Cloud ou Sceaux n’en sont pas. Mais on se méprendrait en n’interprétant la chose qu’en fonction du revenu des habitants ; ou plus exactement : c’est bien parce que la différence de richesse des « quartiers » est fondée en amont sur une structure d’exploitation que la banlieue a représenté dès son apparition l’espace de gestion, de répartition et de disciplinarisation de la force de travail par excellence – ce que ne sont bien entendu pas les « quartiers résidentiels », les « communes verdoyantes » ou les différentes versions bucoliques de « la campagne aux portes de Paris ».
Cette gestion de l’espace des banlieues nouvelles s’est donc donnée dès le départ comme biopolitique : c’est parce que la production devait être organisée à flux tendu et qu’il fallait que rien ne puisse remettre en cause la continuité du cycle productif qu’il était important que la main-d’œuvre trouve des conditions de vie satisfaisantes. Cités sans doute bien moins radieuses que ne les eût voulues Le Corbusier mais, à l’origine, dotées de services et de commerces, de transports et d’infrastructures communales, organisées à la fois par les mairies (souvent communistes) et par les comités d’entreprise – en somme, de simples dortoirs ouvriers devenus littéralement de « petites villes » afin d’assurer la capture économique de la puissance de la vie et l’exploitation maximale de la force de travail. Ceux qui se souviennent des derniers bidonvilles parisiens, à la fin des années 1960 – à Nanterre par exemple – comprendront qu’il y ait eu de la joie à s’installer dans les nouveaux « quartiers », dans des appartements pourvus de murs et de portes, de services sanitaires et de chauffage centralisé, de magasins de proximité et d’écoles, de piscines et de cantines ; mais ils comprendront aussi quel a été le prix exigé par cette soudaine « philanthropie urbaniste » : la mise en place d’un dispositif de mise au travail radical de la vie tout entière, l’intégration de l’espace de vie dans l’espace de production, la rentabilité appliquée à l’existence quotidienne.

Mais si la banlieue ne peut être comprise qu’à partir de ce qu’elle a été – c’est aussi parce qu’elle doit aujourd’hui être interprétée à partir de ce qu’elle a cessé d’être. La crise de la production fordiste a entraîné une diminution drastique du besoin de main-d’œuvre non qualifiée : le type de production a changé, le travail aussi. Le passage au postfordisme aurait pu être pour la banlieue une occasion d’accompagner la transformation en cours tout en redéfinissant ce qu’elle était : la fermeture des usines ne signifiait pas qu’il n’y avait plus de travail, mais que le travail était ailleurs, différent, et qu’il correspondait à d’autres exigences. Cela aurait impliqué un investissement dans la formation, dans l’enseignement, dans la qualification. C’est précisément cet effort que les pouvoirs publics n’ont pas voulu faire. Tout s’est passé comme si l’on avait enfermé les habitants des banlieues non seulement dans un espace clos mais dans un temps révolu. Dans les « quartiers » où le chômage des jeunes atteint (et parfois dépasse) 40%, les grands-pères ont été ouvriers, les pères aussi bien que plus difficilement ; les grands frères n’ont que rarement eu accès à l’emploi, et il arrive que les plus jeunes, les 12-15 ans, n’aient jamais connu la réalité d’un emploi véritable en famille. Les « grands » en ont encore l’idée ou le souvenir : on les en a même rendu prisonniers, puisqu’on explique en général leur impossibilité à trouver du travail par la crise de la production fordiste, dans une sorte de fatalisme hypocrite qui renvoie la réalité de l’exclusion économique à des « causes structurelles » dont personne ne doit bien entendu se sentir responsable([[On mesurera par exemple la rapidité avec laquelle la situation s’est ultérieurement détériorée dans les quinze dernières années en confrontant l’enquête collective dirigée par Pierre Bourdieu au début des années 1990, La Misère du monde, Paris, Seuil, 1993, avec celle qui vient d’être réalisée sous la direction de Stéphane Beaud, Joseph Confavreux et Jade Lindgaard, La France invisible, Paris, La Découverte, 2006. La jeunesse des acteurs de la révolte des banlieues, en 2005, doit être lue dans le contexte de cette évolution : avoir entre 12 et 18 ans en 2005, c’est être né entre 1987 et 1993, c’est-à-dire au moment de la publication de La Misère du monde, et avoir grandi au rythme de cette accélération vertigineuse des lignes de fracture sociale et de précarisation systématique de la vie.). Pas un mot sur ce qui est aujourd’hui le nouveau paradigme du travail ; et quand bien même certaines politiques de gestion locale (notamment éducatives), l’auto-formation, la solidarité, la coopération sociale, la circulation et le partage des savoirs – qui sont aussi développés en banlieue qu’ailleurs – prétendraient entrer dans cette autre réalité qu’est la production de biens immatériels, toute la gestion de l’espace périurbain est organisée pour en empêcher l’émergence. Il serait ici trop long de détailler les différents filtres mis en place par le pouvoir afin de bloquer cette entrée possible dans le postfordisme : qu’il s’agisse de la cartographie des transports et des lignes de flux (qui redessinent en permanence l’espace de la métropole à partir d’un système d’« écluses » sociales, de barrages, de culs-de-sac et de déviations), des écueils administratifs, de l’absence totale de lieux de mise en commun, de coopération et de production subjective (à moins que, délit de réunion oblige, on ne considère les bancs, les couloirs, les caves et les escaliers comme appropriés), la déconstruction systématique des lieux d’enseignement et de formation (qui mériterait à elle seule un article : on procède alors par implosion, un peu comme ces immeubles dont on détruit la totalité des installations internes tout en laissant intacte la façade et qui finit par ressembler à une dent creuse du plus bel effet…), et plus généralement de l’hypothèque permanente que l’on fait peser sur l’existence même des hommes et des femmes qui habitent en banlieue, tout est mis en œuvre pour qu’une réalité productive et riche soit perçue comme un lieu d’im-production et d’entropie.
Deux remarques, alors, sur ce point.
Dans une conférence récente, Giorgio Agamben formulait l’hypothèse que la métropole est devenue l’espace où s’appliquent désormais en même temps les deux grands paradigmes historiques de gestion des hommes décrits par Foucault, celui de la lèpre, et celui de la peste([[G. Agamben, communication faite lors de la rencontre « Métropole/Multitudes : séminaire en trois actes et (peut-être) une conclusion », Uninomade, 11 novembre 2006 (acte deux), Faculté d’architecture de l’université de Venise (IUAV).). Pour gérer les lépreux, dit Foucault, on les enfermait en effet dans des lieux clos à l’extérieur des murs de la ville, on circonscrivait donc leur existence à l’intérieur d’un espace séparé sans communication possible avec un « dedans » de la ville qui les repoussait. Dans le cas de la peste, cela n’était pas possible puisque le développement épidémique était tel qu’il essaimait, dans la ville même et qu’il rendait totalement vaine toute tentative d’enfermement ou de circonscription. L’intervention prenait par conséquent une autre forme, interne à la ville même : celle du quadrillage et du comptage (maison par maison, quartier par quartier : combien de morts, combien de guérisons, quel taux de contagion, etc.), c’est-à-dire en réalité celle de l’intériorisation du contrôle au sein même de l’espace urbain – et dans l’esprit même des individus qui y vivaient.
Fort de ces deux analyses historiques, Agamben suggère que les stratégies du pouvoir à l’égard de la banlieue peuvent aujourd’hui être décrites à la fois comme des dispositifs d’enfermement/extériorisation et de contrôle/intériorisation, c’est-à-dire en même temps comme une mise au ban et comme un quadrillage. L’idée est séduisante, mais elle nous semble poser au moins deux problèmes. Le premier est que les paradigmes décrits par Foucault sont explicitement construits à l’intérieur d’une analyse de la modernité – et il n’est pas sûr que des modélisations modernes puissent encore efficacement s’appliquer aujourd’hui. Le second est que, dans le cas du grand enfermement comme dans celui du « quadrillage » interne, la description foucaldienne emprunte ses exemples à la gestion des maladies (la lèpre, la peste) ; mais, précisément parce que l’on est dans un contexte d’émergence des biopouvoirs et que la médicalisation du contrôle social en est l’une des caractéristiques essentielles, cette description est presque immédiatement redoublée par une analyse en termes démographiques et économiques, c’est-à-dire à partir de l’idée que la gestion de l’espace – et des hommes qui y vivent – doit nécessairement répondre à des impératifs qui sont ceux de l’organisation de la production sérielle. On ne s’y attardera pas ici : qu’il nous soit cependant permis de rappeler par exemple de quelle manière le quadrillage est décrit dans Surveiller et Punir à la fois comme mesure de contrôle de l’espace à partir d’une argumentation qui est effectivement de type sanitaire (on se souvient sans doute des pages consacrées à la structure de l’hôpital maritime([[M. Foucault, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975, p. 145-146.)) et comme la mise en place d’une « règle des emplacements fonctionnels » qui est en réalité l’application à la totalité de l’espace urbain des principes de la chaîne de travail (séparation atomistique des individus dans chaque emplacement et pourtant annulation de leur valeur hors de la totalité de la chaîne ; individualisation extrême des emplacements et pourtant totale liberté de remplacer ou de commuter chaque individu quel que soit l’emplacement qui lui a été attribué ; égalité absolue de chaque emplacement par rapport à un autre (pour permettre la commutabilité ou le remplacement) et pourtant segmentation et hiérarchisation de l’espace collectif en sous-espaces, etc.). « Ainsi épinglée de façon parfaitement lisible à toute la série des corps singuliers, la force de travail peut s’analyser en unités individuelles. Sous la division du processus de production, en même temps qu’elle, on trouve, à la naissance de la grande industrie, la décomposition individualisante de la force de travail ; les répartitions de l’espace disciplinaire ont souvent assuré l’un et l’autre. (…) Les disciplines, en organisant les , les et les fabriquent des espaces complexes : à la fois architecturaux, fonctionnels et hiérarchiques. Ce sont des espaces qui assurent la fixation et permettent la circulation ; ils découpent des segments individuels et établissent des liaisons opératoires ; ils marquent des places et indiquent des valeurs ; ils garantissent l’obéissance des individus, mais aussi une meilleure économie du temps et des gestes », écrit alors Foucault([[Id., ibid., p. 147-149.). Le double processus d’individualisation (segmentation, distribution, hiérarchisation) et de massification (désingularisation des hommes, production d’ « individus » à la fois désubjectivés et atomisés, commutabilité absolue des éléments dits « individuels », intégration de ceux-ci dans le tout recomposé de la force de travail…) qui est imposé par le quadrillage doit alors permettre une maximalisation absolue de la production – à l’usine, mais plus généralement dans la société tout entière (au-delà de la chaîne de travail : dans les classes des écoles, les cellules des couvents et les prisons, les chambres d’hôpital, les bureaux des services administratifs, l’organisation de l’armée)([[Il serait par ailleurs possible (nous avons essayé de le faire à plusieurs reprises dans les dernières années) de redoubler cette lecture du double dispositif d’individualisation/massification des hommes – essentiellement lié à l’essor de la production industrielle et au besoin d’une force de travail docile – par une analyse de la manière dont sont construits de manière parallèle les concepts de « citoyen » et de « volonté générale » dans la théorie politique moderne. Un citoyen, c’est à la fois celui qui accepte de laisser de côté sa singularité puisqu’il doit être absolument égal à un autre (comme le dit Rousseau, il faut renoncer aux prérogatives de la « personne » pour rentrer dans le Contrat), celui qui représente l’unité élémentaire et absolument commutable – l’atome – de la vie sociale, et celui qui pourtant n’est rien en dehors de ce qui ne se réduit précisément pas à la simple addition des différents « atomes-citoyens » : la volonté générale. La désingularisation et la recombinaison massifiée sont donc du même ordre que ceux que Foucault décrit à propos des disciplines (et, bientôt, à travers le redoublement de l’individualisation par la massification, de la gestion biopolitique des « populations »). Voir sur ce point J. Revel, Fare moltitudine, Cosenza, Rubbettino/Università della Calabria, 1984 ; et, sur la lecture foucaldienne de Rousseau et la manière dont celle-ci s’articule à l’analyse des disciplines, J. Revel, Michel Foucault. Expériences de la pensée, Paris, Bordas, 2005, p. 148-167.).
Or, précisément, ce modèle de disciplinarisation du vivant comme condition de possibilité de la production – qui correspond chez Foucault à la première étape de la mise en place d’un paradigme de type biopolitique – ne fonctionne que dans le cadre de la production sérielle de biens matériels, c’est-à-dire dans une réalité économique qui est tout entière construite à partir de l’exploitation d’une force de travail non qualifiée, et dans une structure qui est essentiellement celle de la chaîne de travail. Mais à quoi bon quadriller s’il ne s’agit plus de produire à la chaîne ? À quoi bon contrôler la vie pour pouvoir assurer les conditions maximales de rendement de la force de travail manuelle, si cette dernière n’est plus celle qui permet la valorisation capitaliste ? L’hypothèse d’Agamben est fascinante, mais elle demeure à la fois moderne et fordiste : son application à la situation actuelle est donc problématique.
Dans les banlieues, aujourd’hui, on ne va plus travailler à l’usine – parce qu’on a toujours moins besoin de ce type de main-d’œuvre. Du point de vue du pouvoir, le quadrillage ne sert plus à rien : pourquoi contrôler là où il n’y a rien à gagner ? Les processus de valorisation on changé, la production est devenue autre chose. La banlieue est donc officiellement déclarée improductive. Ce jugement d’improductivité est à la fois formulé à partir du constat que la production de type fordiste est en crise – comme s’il s’agissait de la responsabilité des habitants de la banlieue ; comme s’il n’y avait pas là un changement de paradigme bien plus large ; comme si un autre type de production, tendanciellement hégémonique, n’avait pas vu le jour – et construit à partir d’une stratégie qui consiste à enfermer la banlieue dans cette crise sans lui donner accès au travail postfordiste. On condamne donc la banlieue au nom de quelque chose qui n’existe plus ; et on lui refuse cette autre productivité – sociale, coopérative, linguistique, subjective – dont elle est pourtant riche. On affirme que la banlieue est le non-lieu de la production, ou bien encore le lieu de l’improductivité radicale. Et rien n’est alors plus facile que de transformer cette prétendue stérilité en une métaphore de l’entropie sociale aux connotations très souvent morales (« la multitude et le mal », la « sauvagerie » des jeunes, la violence aveugle etc.) : quand on ne sait plus produire, non seulement on n’existe plus socialement mais on finit par se dévorer soi-même. L’animalisation est alors inévitable : le dressage (dans des camps de rééducation à encadrement « militaro-humanitaire »), le domptage (de la racaille), le nettoyage (au Kärcher) sont autant de variations sur un même thème – parce que le (faux) décret d’improductivité établi à partir de critères révolus permet immédiatement de nier toute valeur sociale aux sujets qui en sont frappés (d’où la superposition du discours sur les banlieues et de celui sur l’intégration et la citoyenneté : quand on n’est pas productif, on ne peut pas être totalement citoyen), et que la vie de la banlieue, sa formidable richesse, est alors écrasée, concassée, réduite à de la simple survie. Le pouvoir, par la mystification qu’il opère à travers ce jugement d’improductivité, cherche en réalité à transformer le bios en zoè, l’existence sociale et politique en vie nue.

Deuxième remarque, alors, toujours à partir du travail de Giorgio Agamben.
Dans des pages désormais fort connues, Agamben a utilisé à plusieurs reprises le camp d’extermination nazi comme paradigme biopolitique de la modernité[[G. Agamben, Homo Sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue, op. cit., (en particulier la troisième partie) ; et Ce qui reste d’Auschwitz. L’archive et le témoin, Paris, Rivages, 1999.). Sans vouloir revenir à une discussion sur la validité et la légitimité de ce paradigme qui fut – et qui est encore souvent – assez vivace, bornons-nous à un constat. L’industrie du donner-la-mort fut, pendant le nazisme, une parodie terrifiante de l’efficacité productive et de la rentabilité du temps. On pense bien entendu à l’application des schémas d’organisation du travail à la programmation et à la réalisation de la solution finale ; il faut se souvenir aussi que tout le travail de propagande et de manipulation de l’information des services de communication nazis a utilisé fréquemment la mise en scène d’ateliers de travail et de chaînes de montage (dont les images étaient par la suite diffusées à l’extérieur des camps et dans la presse). Tout cela est cohérent dans l’horreur : « le travail rend libre ». Sinon qu’une productivité du donner-la-mort est en elle-même la négation de sa propre cohérence (puisqu’on obtient non de la valeur ajoutée mais de la valeur défalquée), et que produire littéralement la suppression d’un bien (produire industriellement la mort) est en réalité la dissolution de l’idée de production elle-même. Revenons maintenant aux banlieues. Les banlieues sont vivantes, et pourtant on leur dénie la capacité à produire. Là où les nazis affirmaient la possibilité de produire la mort, on déclare aujourd’hui que la vie des banlieues est improductive. Production de la mort, stérilité de la vie : la symétrie des mystifications est effrayante – il serait peut-être bon d’y réfléchir un peu.

Rémunérer la productivité de la vie : revenu garanti et nouvelle citoyenneté
Nous commencions cet article en rappelant combien il avait été difficile pour certains d’entre nous de qualifier immédiatement de politique – de multitudinaire – la révolte des banlieues d’octobre-novembre 2005. Trois moments successifs ont eu légitimement raison de ces doutes initiaux. Le premier, très rapidement après les faits, a été le constat de l’apparition de micro-enquêtes auto-organisées dans les « quartiers » : l’exigence d’auto-représentation – totalement différente des canons de la représentation politique –, la nécessité de se réapproprier à la fois un espace (la « banlieue ») devenu la tarte à la crème du discours de l’expertise sociologico-politique et une subjectivité enfouie sous les tentatives permanentes de réduction objective, la volonté de faire valoir sa propre existence comme bios et non comme zoè (y compris quand le bios est cerné par des problèmes qui relèvent de la survie pure et simple : le droit à la santé, le droit à un toit, le droit à se nourrir) – tout cela a contribué à faire apparaître de multiples processus de subjectivation collective. Ces micro-processus existaient sans doute déjà dans certains cas, mais ils demeuraient en général aux marges et ne touchaient bien souvent que ceux qui avaient des contacts avec des réalités associatives locales (au demeurant de moins en moins nombreuses, restrictions budgétaires obligent) ; par ailleurs il arrivait aussi que ces structures associatives, de manière volontaire ou pas, ne soient rien d’autre qu’un dispositif de contrôle à visage humain, une soupape de sécurité vissée avec attention sur le couvercle d’une cocotte-minute dont on aurait préalablement scellé hermétiquement les bords – et leur fonction de subjectivation pouvait alors laisser assez perplexes. Après la révolte, l’exigence d’être le sujet de sa propre parole et de ses propres actes a circulé comme un mot d’ordre : cette redécouverte de la puissance de la subjectivation à partir d’une dimension du commun qui, n’en déplaise aux lectures communautaristes, était essentiellement liée au territoire concerné (la banlieue) et aux conditions matérielles (politiques, sociales, économiques) que ce dernier impliquait, a permis pour la première fois de comprendre qu’il s’agissait bien d’une multitude : un agencement de singularités aux innombrables différences, l’invention d’un « nous » provisoire – « ceux de la banlieue » –, stratégiquement articulé, localement et temporellement situé en fonction d’objectifs spécifiques, produit par un contexte de lutte, et susceptible d’être redéfini en fonction d’autres contextes de lutte, d’autres stratégies, d’autres situations etc. Il n’y a pas de mauvaises multitudes, il n’y a que des mauvaises foules – si tant est que le terme « mauvais » soit ici approprié, ce dont nous doutons fort. Mais si le critère qui permet de distinguer la multitude de la foule ou de la masse, c’est la puissance ontologique qu’elle implique au moment où elle construit du commun, alors il est évident que la révolte des banlieues a permis l’émergence d’une multitude.
Nous insistions sur la dimension « provisoire » de l’identité commune de la multitude (une identité fort peu identitaire, puisque construite à partir de l’articulation des différences en tant que différences : le seul commun, c’était celui de la subjectivation, c’était celui du conflit). Le deuxième et le troisième passages ont précisément montré le réagencement stratégique de celle-ci : une première fois lors des manifestations anti-CPE, de la fin février à la fin avril ; une seconde fois à l’occasion de la mise en lumière médiatique du problème des sans-papiers (depuis les cas d’enfants sans papiers largement traités par la presse nationale à partir de Pâques à l’épisode de Cachan, entre la mi-août et la fin septembre). Les adolescents et les jeunes adultes des banlieues sont en très grande majorité des citoyens français dotés de papiers ; et ils n’auront qu’assez difficilement accès à des cursus universitaires véritablement qualifiants (c’est-à-dire non seulement longs mais formateurs et valorisants). Pourtant, la présence des jeunes de banlieue (et très souvent des acteurs directs de la révolte) dans les cortèges étudiants parisiens a été massive : et si les médias ont tenté de réduire celle-ci aux cinq mille « violents » qui ont – effectivement – durement semé la zizanie dans les marges et à l’arrière des manifestations, c’est bien qu’il s’agissait de faire oublier les dizaines de milliers d’autres, auto-organisés en tronçons de cortège, et qui avaient pendant des semaines bloqué leurs établissements, discuté, organisé des assemblées, réfléchi, lu, échangé, agi, lutté, décidé.
En banlieue, ce processus de politisation n’a que très peu été structuré par les organisations syndicales : s’agissant essentiellement de lycées, le rôle de la FIDL s’est en général limité à un soutien de type « logistique ». Comment expliquer alors cette confluence, là où les pouvoirs politiques ont désespérément tenté de recréer de la dissension (les banlieusards contre les parisiens, les pauvres contre les riches, les Noirs contre les Blancs, les sauvages contre les étudiants, les indigènes contre la République, la violence aveugle contre le savoir universitaire, etc.) ? Le commun de cette multitude-là, c’était explicitement – dans la bouche des acteurs eux-mêmes – la précarité. Une précarité non choisie mais subie, et qui touchait aussi bien les conditions matérielles d’existence (la précarisation de la vie est de fait ce qui transforme le bios en zoè, la puissance d’agir en réflexe de survie) que celles de la reproduction ; mieux, il y avait dans cet étrange mouvement du printemps la conviction extrêmement claire qu’il s’agissait bien en réalité de la même chose – parce que c’est toujours la vie qui produit, et que c’est la mise au travail de la vie tout entière qui permet aujourd’hui la production de la valeur. Or si la vie produit, c’était précisément cette productivité-là – subjective, sociale, politique – qu’il s’agissait avant tout de défendre, de garantir, de renforcer et de rémunérer. La précarité de la vie et la précarité du travail sont une seule et même chose – à ceci près que si le travail (salarié) est une forme de production, la production (sociale) ne s’y réduit pas, et que c’est désormais cette dernière qui est au centre du conflit.
Les luttes récentes autour des sans-papiers ont à leur tour renforcé cette nouvelle dimension. Le problème des sans-papiers ne date pas d’hier : l’histoire des luttes qu’ils ont menées, des collectifs qu’ils ont constitués, de la force avec laquelle ils ont su mettre en place des dispositifs de résistance – et de la violence toujours plus grande avec laquelle le pouvoir a répondu à ces derniers – est impressionnante. Ce qui est relativement nouveau, en revanche, c’est, d’une part, la diffusion importante de comportements de désobéissance sociale dans toutes les couches de la société autour du phénomène des mineurs sans papiers (enfants cachés par des professeurs, des proviseurs, des assistantes sociales, des parents d’élèves, des voisins de quartier, etc.), c’est-à-dire une dissémination capillaire et une « banalisation » (au sens positif du terme) des formes de lutte ; et, de l’autre, de la part des jeunes de la banlieue – eux-mêmes dotés ou non de papiers, peu importe –, le réinvestissement politique du « savoir » coopératif et conflictuel accumulé durant la révolte et les manifestations anti-CPE sur le problème des expulsions et des reconduites arbitraires à la frontière. Là encore, le « commun » multitudinaire a été directement fourni par l’enjeu du conflit : la reconnaissance de ce que la citoyenneté ne peut plus être indexée sur des formes qui, si elles ont été celles de la modernité (les frontières, l’État-nation), ne sont plus les nôtres ; la nécessité d’assurer à la vie, où qu’elle soit et d’où qu’elle vienne, la reconnaissance de sa puissance et les conditions matérielles et immatérielles de l’expression de cette dernière. De la même manière qu’il s’agit de penser un revenu universel et inconditionné décroché du cadre du travail salarié, il s’agit donc de penser aussi une nouvelle citoyenneté décrochée de la territorialisation de la souveraineté et de la seule forme du droit (c’est-à-dire de la règle juridique comme expression de la souveraineté moderne). Revenu inconditionné et citoyenneté déterritorialisée : deux lignes de forces à partir desquelles imaginer une biopolitique possible – à moins que ce possible ne soit déjà là, devant nous, dans l’intelligence puissante d’une vie enfin rendue à ce qu’elle doit être : politique, productive, singulière et commune. La vie n’est jamais nue – mais le pouvoir peut le devenir.

Revel Judith

Philosophe, italianiste et traductrice, maître de conférences à l'université de Paris-I Panthéon Sorbonne. Spécialiste de la pensée contemporaine, elle a en particulier dirigé l'édition italienne des Dits et Écrits (Feltrinelli, 1996-1998) et a consacré de nombreux ouvrages et articles à Michel Foucault. Elle s'intéresse actuellement aux théorisations du politique avant et après 1968, et travaille à une généalogie du concept de différence dans la philosophie française depuis 1945. Elle est membre de la rédaction des revues Posse en Italie, et Multitudes en France.