Deleuze avec Masoch

Ce Masoch sorti du Texte en faveur d’une Expérimentation-Vie – c’est un programme politique nous assène Deleuze, parce qu’« il n’y a pas d’autre danger que le retour du père ».

Masoch emerging from the Text for a Life-Experiment: what Deleuze delivers to us is a political program, because « there is no other danger but the father’s return. »
1.
« Qu’il s’agisse, en effet, d’être soi, d’être un père, d’être né, d’être aimé ou d’être mort, comment ne pas voir que le sujet, s’il est le sujet qui parle, ne s’y soutient que du discours.Il apparaît dès lors que l’analyse révèle que le phallus a la signification du manque à être que détermine dans le sujet sa relation au signifiant. »
Jacques Lacan, « Sur la théorie du symbolisme d’Ernest Jones »

2.
« En causant avec lui, je m’étais efforcé de et de discerner la vérité de la <‘littérature> dans ses paroles, mais tout s’embrouillait maintenant et je ne m’y retrouvais plus. »
Wanda von Sacher-Masoch, Confession de ma vie

3.
« Évidemment, encore une fois, c’est autre chose qu’une question de mot… »
Gilles Deleuze, « Désir et plaisir »

– 1.
« Soit le cas de S.A.D.E. [… Sur fond de récitation figée de textes de Sade, c’est l’image sadique du Maître qui se trouve amputée, paralysée, réduite à un tic masturbatoire, en même temps que le Serviteur masochiste se cherche, se développe, se métamorphose, s’expérimente, se constitue sur scène en fonction des insuffisances du maître. Le Serviteur n’est pas du tout l’image renversée du maître, ni sa réplique ou son identité contradictoire : il se constitue pièce à pièce, morceau par morceau, à partir de la neutralisation du maître ; il acquiert son autonomie de l’amputation du maître. »
Gilles Deleuze, « Un manifeste de moins »

Question lancée aux enfants du siècle échu : la littérature, à quoi ça sert, comment ça marche, etc. ?([[Une première version de ce texte a été présentée dans le cadre du colloque « Deleuze and Psychoanalysis » organisé par le Centre for Psychoanalysis and Philosophical Anthropology (RU-KUL) et le Centre for Research in Modern European Philosophy (Univ. of Middlesex) à Radboud University (Nijmegen) les 18-19 janvier 2005 ; une seconde version a été prononcée au Département de philosophie de l’Université de Warwick (28 février 2006), puis dans le cadre de l’exposition « Pour Gilles Deleuze » organisée par Ali Akay à Istanbul (Akbank Sanat, 1er avril 2006). Mes remerciements aux auditeurs dont les interventions ont alimenté ce work-in-progress.)
Il est une réponse qui engage Deleuze dans la littérature en l’espèce d’un inévitable d’où ça mène : la littérature, quand ça marche, ça sert à annuler le père et son manque (à-être) — jusqu’à se libérer de sa mort (à partir de laquelle toute négation s’alimente d’une symbolisation) pour inventer une issue là où il n’en a pas trouvé.
De ce trait à tirer sur le père, de cette nécessité pratique indépendante de toute visée esthétique, le corollaire s’énonce : impliquant les signes dans des devenirs aussi singuliers qu’impersonnels, la littérature ne marche qu’en se détraquant, qu’en désorganisant, par les forces ainsi libérées de l’instance de la lettre, le principe névrotique de l’autonomie littéraire et la passion du signifiant qui s’y manifeste par la linguistique.
Absolue déliaison des puissances de la vie eu égard au pouvoir du Père sur le Nom, radicale désidentification au Nom-du-Père, la critique de la psychanalyse sera — en conséquence deleuzienne — indissociable d’une clinique littéraire substituant au supplément de jouis-sens de l’écriture la soustraction, la minoration de la littérature « elle-même » (Lalittérature ?). Et ce sera même son « test », l’évaluation immanente à l’exercice de non-style d’une littérature créatrice à la manière des grands médecins-malades du langage : que les mots, pour faire sensation des modes de vie qu’ils explorent sur le plan des forces et non des formes, se doivent, nous doivent de ne plus faire « Texte », dans cette conduite qui les aura menés du Symbolisme au Symbolique par une autre trinité, supposée plus scientifique([[De « l’inconscient, ça parle » à l’inconscient ça s’écrit, cette trajectoire qui est celle de Lacan trouve son point d’ancrage dans la conférence intitulée « Le Symbolique, l’imaginaire et le réel » et prononcée le 8 juillet 1953 au titre de la première communication dite scientifique de la nouvelle Société française de psychanalyse. Ou de la suprématie « scientifique » du symbolique sur le réel et l’imaginaire.)… Branleurs du Nom-du-père — cette provocante assertion, que je tiens de Guattari et qui pourrait avoir un temps ému Lacan alors en route « Vers un signifiant nouveau », disqualifie les « motérialistes » du travail de la coupure et autres logothètes de l’acte textuel : à faire chaîne du signifiant, ils ne parient que du père au pire.
Sachant la scène française hantée par l’inflation du « texte sadien » dont la pornographique autonomie (« livre textuel, tissé de pure écriture([[R. Barthes, « L’Arbre du crime », Tel Quel, n° 28, hiver 1967, et tome XVI des Œuvres complètes de Sade, 16 volumes, Éd. du Cercle du Livre précieux, 1967 ; repris dans Id., Sade Fourier, Loyola, Paris, Le Seuil, 1971, p. 39 (« Sade I »). C’est dans cette même édition des Œuvres complètes de Sade, en postface au tome III, que devait être publié l’article de Lacan, « Kant avec Sade » (paru dans la revue Critique, n° 191, avril 1963) : « En quoi se démontre [… que le désir soit l’envers de la loi. ».) ») s’élance en sado-modernisme, Deleuze y acquiert autonomie de sa différence aux nouveaux maîtres (nous sommes en 1967([[Cf. Tel Quel, n° 28, hiver 1967, « La Pensée de Sade » (Klossowski / Barthes / Sollers / Damisch / Tort).)) dans « Un manifeste de moins » (avant la lettre, empruntée à Carmelo Bene)[[« Un manifeste de moins » est le titre donné par Deleuze à son texte de Superpositions avec Carmelo Bene (Paris, Minuit, 1979) ; la citation placée en exergue se trouve p. 89-90. dont le titre se lit : Présentation de Sacher-Masoch. Le froid et le cruel[[G. Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch. Le froid et le cruel, publié avec le texte intégral de La Vénus à la fourrure, Paris, Minuit, 1967. Dans un entretien de 1988, Deleuze confie : « Dans mon étude sur Masoch, puis dans Logique du sens, je croyais avoir des résultats sur la fausse unité sado-masochiste, ou bien sur l’événement, qui n’étaient pas conformes à la psychanalyse, mais qui pouvaient se concilier avec elle. » (repris dans Id., Pourparlers, Paris, Minuit, 1990, p. 197).. Grâce et disgrâce mêlées (grâce d’une non-conformité à la psychanalyse, disgrâce d’une conciliation possible avec elle plus tard dénoncée…), le livre venait de loin, depuis ce premier article intitulé « De Sacher-Masoch au masochisme », publié en 1961, par lequel le philosophe inaugurait sa critique clinique en la superposant à la symptomatologie nietzschéenne (en cours de ré-élaboration). Jouant Jung contre Freud, le diagnostic déjà était sans appel : « il semble fort douteux que l’image de Père, dans le masochisme, ait le rôle que Freud lui prête. La psychanalyse freudienne en général souffre d’une inflation du père ». La Présentation de Sacher-Masoch réactualise le propos en prenant en compte le « retour » de Lacan aux textes freudiens, où ça parle au Nom du Père. Par le « point littéraire » d’où ça fut nommé (« masochisme ») en mettant la Littérature hors-de-soi, par son effet en retour engageant dans de nouveaux rapports « la critique (au sens littéraire) et la clinique (au sens médical) », par ce nom pris à rebours de son sens commun victimologique (Le froid et le cruel) pour faire droit à une « symptomatologie plus fine » que l’anthropologie sadienne à laquelle on dénie toute forme de complémentarité, Deleuze s’y étonnait de voir « la psychanalyse, dans ses explorations les plus avancées, lier l’instauration d’un ordre symbolique au ». Parce que la mère est moins Nature que « condition du symbolisme à travers lequel le masochiste s’exprime » sous le signe de l’état culturel d’une sensualité transmuée par l’œuvre d’art (« des statues froides sous la clarté de la lune, ou des tableaux dans l’ombre ») ; parce qu’une déesse femme-ne-manquant-de-rien est au cœur de « l’art du phantasme » caractérisant ces constructions en trompe-l’œil qui ordonnent ce que la loi phallocentrique était censée défendre en s’élevant de la figure, « métamorphosée en œuvre d’art », au « problème qui est la source de toutes les apparitions([[Cf. Sacher-Masoch, « Souvenir d’enfance et réflexion sur le roman », Appendice I dans G. Deleuze, Présentation de Sacher Masoch. Le froid et le cruel, op. cit., p. 251 : L’auteur « trouve, dans cette réalité [de la figure qu’il a métamorphosée en œuvre d’art, le problème qui est la source de toutes les apparitions qui en résultent pour la suite. La voie inverse, du problème à la configuration, n’est pas artistique. ».) »… Pour les malentendants des coups définitifs ainsi portés au père, puisque « ce n’est pas un enfant, c’est un père qui est battu », et c’est un masochiste qui, par ce coup, est rendu « libre pour une nouvelle naissance où le père n’a aucun rôle » et le signifiant non plus([[Rappelons que Lacan interprète le texte freudien sur le fantasme « Un enfant est battu » (« Ein Kind wird geschlagen ») comme présentifiant la saisie du sujet par le signifiant-phallus, cf. J. Lacan, Le Séminaire, Livre V, Les Formations de l’inconscient, Paris, Le Seuil, 1998, p. 345 sq. (23 avril 1958). Car la femme, établie « dans un rapport direct à l’objet [… de son besoin » (le pénis-enfant qui relève de la nature), « dans le monde du symbole elle n’y vit que tout à fait partiellement » (p. 266).), la Présentation sera suivie en 1989, et dans les colonnes de Libération s’il vous plaît, d’une « Re-présentation de Masoch ». Les « apports à l’art du roman » de l’œuvre de Masoch, y reprend Deleuze, sont le fait d’un « diagnostic du monde » qui ne peut amener à « la naissance éventuelle d’un nouvel homme » que par une politique de la langue portée à sa limite dans un « corps-langage » dont la carte n’est pas psychosomatique mais « historico-mondiale ». Histoire de nous dire que le cycle masochiste impliquait la schize de L’Anti-Œdipe (au prix, il est vrai, d’une radicale désymbolisation et d’une singulière machination de l’animation jungienne), non moins que Kafka, avec ces protocoles d’expérience menées par celui qui n’est pas le sujet-parlant-de-sa-langue (Masoch, mêlé dans la lignée et le lieu de la naissance, étranger aussi dans la langue allemande, « empoisonne la littérature allemande » avec ses Histoires galliciennes). Or l’effet-Kafka (Pour une littérature mineure), effet qui ne se conçoit pas sans l’hommage rendu par Kafka lui-même à Masoch, c’est la composante de passage vers les Mille Plateaux de la multiplicité Deleuze et Guattari telle que celle-ci s’est risquée à amputer, du père, le nom, tous les noms par lesquels il n’y aurait plus d’événement que du dire (le Père comme nommant, le Nom comme ex-sistence : Lacan avec Heidegger), pour livrer l’écriture au dehors : « Bref, il nous semble que l’écriture ne se fera jamais assez au nom d’un dehors »

Notice bio-bibliographique.— « Re-présentation de Masoch » (Libération, mai 1989) compose le Chap. VII de Critique et clinique, Paris, Minuit, 1993, p. 71-4 (p. 73, n. 1, pour l’analyse du nom de Gregor Samsa, le héros de la Métamorphose, comme un hommage à Masoch). Présentation de Sacher-Masoch. Le froid et le cruel, publié en 1967 (op. cit., p. 11, p. 16, p. 56, p. 59, p. 61 pour les citations), commence avec cette phrase toute sartrienne : « À quoi sert la littérature ? ». Essentiel pour notre propos : la première présentation du motif masochiste publiée dès 1961 sous le titre « De Sacher-Masoch au masochisme » (Arguments, n° 21, p. 40-6, p. 42 pour notre citation), et coïncidant de ce fait avec la publication de la thèse de Jean Laplanche, Hölderlin et la question du père (Paris, PUF, 1961) qui fera rapidement l’objet d’un compte rendu signé par Michel Foucault (« Le du père », Critique, n° 178, mars 1962). C’était la première monographie d’un élève de Lacan à mettre en application la théorie du Nom-du-Père en confrontant celle-ci à la schizophrénie que le poète ouvre comme question lorsqu’il touche au « paradoxe de pouvoir se réchauffer à la glace », de « trouver son réconfort dans le froid absolu, son appui sur la distance absolue » (p. 58-9) — d’où « une fonction équilibrante de la poésie et du mythe hölderliniens » qui ne désignent plus dans l’absence du père l’origine de tous les maux (p. 132). Lacan apprécie modérément : « Il ne peut être question de la question du père, pour la raison que nous sommes au-delà de ce qui peut se formuler comme question » (séminaire du 20 novembre 1963, cf. J. Lacan, « Introduction aux Noms-du-Père »,in Id., Des Noms-du-Père, Paris, Le Seuil, 2005, p. 85). 1961, dans la chronologie deleuzienne, cela veut dire dans l’optique nietzschéenne du livre en préparation (Nietzsche et la philosophie, Paris, PUF, 1962) et antérieurement à la première édition de Proust et les signes (en 1964), ouvrage tout entier traversé par une critique de la philosophie en tant que celle-ci « ignore les zones obscures où s’élaborent les forces effectives qui agissent sur la pensée, les déterminations qui nous forcent à penser » en impliquant les signes dans des corps et dans des images « au-delà de notre expérience », plus loin que « l’image de Mère – ou celle du Père » (G. Deleuze, Proust et les signes, Paris, PUF, 2003, p. 116, p. 112, p. 84 ; et p. 98-9 sur l’homosexualité comme « vérité de l’amour »). D’où notre thèse : c’est Masoch qui immerge pour de vrai le philosophe Deleuze dans la « littérature » (avec les guillemets qui s’imposent — voir la citation de Wanda placée en exergue — dès lors que cette dernière passe dans « l’impersonnel » diagnostic d’une logique des forces). Cette « littérature » y est placée sous le signe des « minorités » et de la contestation de « l’inflation du père » dans la « psychanalyse freudienne », à laquelle on oppose : 1/ la symptomatologie à l’œuvre dans l’œuvre de Masoch — sachant que « l’amour, selon lui, ne se sépare pas d’un complexe culturel, politique, social et ethnologique » (p. 40-42 de l’article de 1961) ; 2/ la symbolique jungienne telle que celle-ci, à partir de la question de la psychose, combat l’image du père dans le complexe d’Œdipe (voir le récent article de Ch. Kerslake, « Rebirth Through Incest. On Deleuze’s Early Jungianism », Angelaki. Journal of the Theoretical Humanities, vol. 9, number 1, april 2004, p. 135-157). Quant à l’ouvrage de Deleuze et Guattari intitulé Kafka. Pour une littérature mineure et publié en 1975, il se « présente » comme un véritable mi-lieu entre L’Anti-Œdipe (cf. Chap. 2 : « Un Œdipe trop gros ») de 1972, et MillePlateaux (cf. Chap. 9 : « Qu’est-ce qu’un agencement »), édité en 1980. « Au nom d’un dehors » : cette dernière citation est de G. Deleuze, F. Guattari, Mille Plateaux, Paris, Minuit, 1980, p. 34. Signalons enfin que Guattari a très tôt dénoncé la tendance « heideggerienne » — « On aboutit à la philosophie de Heidegger » — d’une psychanalyse pour laquelle l’inconscient est « structuré comme un langage », voir son « Introduction à la psychothérapie institutionnelle » (1962-3), in F. Guattari, Psychanalyse et transversalité, Paris, François Maspero, 1972, p. 47-51..

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Dehors dont le caractère moins expérimentalement français, tel Blanchot déployant le langage comme « transparence réciproque de l’origine et de la mort([[C’est la conclusion de l’article de M. Foucault sur M. Blanchot, « La Pensée du dehors », Critique, n° 229, juin 1966 ; repris dans Id., Dits et écrits, t. I, Paris, Gallimard, 1994, p. 539.) », qu’oriental, mais reporté d’Est en Ouest sur la « carte » américaine, surgit lorsqu’il s’agit de marquer que tout se joue « au milieu », et qu’en somme une écriture-rhizome est faite de « plateaux » au sens proposé par Gregory Bateson, ainsi résumé : « une région continue d’intensité, vibrant sur elle-même, et qui se développe en évitant toute orientation sur un point culminant ou vers une fin extérieure ». L’exemple retenu par Deleuze et Guattari est celui de ces jeux sexuels mère-enfant pratiqués dans la culture balinaise où — citation de Bateson — « une espèce de continu d’intensité est substituée à l’orgasme([[G. Deleuze, F. Guattari, Mille Plateaux, op. cit., p. 32. Cette unique citation de Bateson proposée dans le livre est extraite de G. Bateson, Vers une écologie de l’esprit, t. I, Paris, Le Seuil, 1977, p. 125.) ». Mille Plateaux d’un masochisme supérieur, en l’espèce d’un Tao-masochisme délivré des fantasmes du Moi et rendu à ses continuums d’intensités par un Corps sans Orgasme. Cette expérimentation-limite d’une pure immanence, nous dit-on, est inévitable sous la formule pratique du CsO — pour le Corps sans Organes où l’identité formelle du moi est perdue avec l’intégrité substantielle du corps dans une (anti)logique de la sensation. De sorte que la déclaration de guerre d’Artaud le Schizo, dans Pour en finir avec le jugement de dieu, contre Dieu-le-Père et son pouvoir d’organiser à l’infini les exclusions par la maîtrise du syllogisme disjonctif, procèdera du corps maso qui suspend (l’orgasme, la division) et se fait suspendre pour arrêter l’exercice réglé, désigné des organes dont participe la coercition du Père : « Car liez-moi si vous le voulez, mais il n’y a rien de plus inutile qu’un organe([[Cette déclaration d’Artaud est au cœur du Plateau 6 ainsi daté, « 28 novembre 1947 – Comment se faire un Corps sans Organes ? » (ibid., p. 186), qui ne cesse de faire revenir le masochiste comme constructeur d’immanence. Sur l’identité Corps sans Organes – Corps sans Orgasme, voir ici-même l’article de Régis Michel. ) ». Si vous le voulez ? Cruauté d’Artaud contre la fausse simplicité du langage quand sa fonction première est de donneur d’ordres (obéir et faire obéir au Père qui tend toute langue : la rection). Artaud, Masoch, Hölderlin… Choses vécues au nom du père quand, « prononçant la loi, il noue en une expérience majeure l’espace, la règle et le langage ». Le Nœud du Père, « la parole dont la forme première est celle de la contrainte » (Foucault, dans son compte rendu du livre de Laplanche, Hölderlin et la question du père ([[M. Foucault, « Le du père » (1962), repris dans Id., Dits et écrits, t. I, op. cit., p. 199.)). La mise revient à Lacan : « Cette place du Dieu-le-Père, c’est celle que j’ai désignée comme le Nom-du-Père… », sachant que « c’est en tant que le Nom-du-Père est aussi le Père du Nom que tout se soutient([[J. Lacan, « La Méprise du sujet supposé savoir », Scilicet 1, Paris, Le Seuil, 1968, p. 39 ; Id., Le Séminaire, Livre XXIII, Le Sinthome, Paris, Le Seuil, 2005, p. 22 (18 novembre 1975). Ne pas manquer ici de renvoyer à l’indispensable mise à plat du Nouveau Testament lacanien récemment proposée par Michel Tort, Fin du dogme paternel, Paris, Aubier, 2005, II, 2.)… » Père-version d’un « c’est écrit » dont s’instaurerait le rapport sexuel.

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« Je me dis que ce n’est pas par hasard si Michel [Foucault attache une certaine importance à Sade, et moi au contraire à Masoch([[G. Deleuze, « Désir et plaisir », Magazine littéraire, n° 325, 1994. Cette lettre de Deleuze adressée à Foucault en 1977 (à la suite de la publication de La Volonté de savoir) a été republiée dans Id, Deux Régimes de fou. Textes et entretiens 1975-1995, Paris, Minuit, 2003 (citation p. 119-120). ). » C’est que pour Deleuze tout s’en déduit quant à l’essentiel. Comprendre par là, en amont, la communauté politique qu’il partage avec Foucault : loin d’être une sphère séparée, la politique n’est pas seulement immanente à tout le champ social ; dans sa différence à l’idéologie et dans le cadre d’une analyse des relations de pouvoir, l’anatomie politique est ontologiquement constituante du sujet sur lequel elle s’exerce — de sorte que le politique sera partout à la frontière du « micro » et du « macro », du « moléculaire » et du « molaire ». Frontière au vrai intraçable, exemplifiée par Sade et Masoch dans une double parodie de la philosophie de l’histoire : « une pensée ironique, en fonction de la révolution de 89, [… une pensée humoristique en rapport avec les révolutions de 48 » dans l’Empire autrichien([[G. Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch, op. cit., p. 70.). Et puis saisir en aval la question entre eux disputée du primat du désir ou du pouvoir qui se fonde sur la déconstruction de la pseudo-unité sado-masochiste. Sade ou Masoch, par différence réelle et dissymétrie, irréversibilité des modes de subjectivation produits. Soit une pensée ironique de l’institution objective prenant pour modèle le règne anarchique du père transgresseur dans une projection de type paranoïaque qui renverse la loi en délivrant de sa vérité seconde (les institutions juridiques) de purs rapports de forces comme vérité « pédagogique » du pouvoir ; soit, poussé à l’extrême de sa forme juridique, le contrat privé avec la mère orale qui annule la loi du père dans l’expiation de la sexualité génitale (pas de possession sexuelle chez Masoch) pour faire naître l’homme nouveau du désir « phantasmé » (absolue chasteté de ces romans rose-noir) et de la femme seule (une seconde naissance parthénogénétique). Et donc une pratique, un dé-tournement humoristique du contrat : le contrat qui confère à la femme tous les droits pour retirer au sujet tous les siens (« renonciation tout à fait absolue à votre moi »), y compris le droit de nom, vaut en effet pour subversion du contrat en tant que forme bourgeoise libérale (la subsomption du mariage sous le concept du contrat : le contrat conjugal) d’une société patriarcale légitimée « d’après les lois juridiques de la raison pure » (Kant). S’y affirme la subversion de la mère-patrie hors de la visée de la transgression républicaine (proclamée par Sade dans le célèbre pamphlet « Français, encore un effort si vous voulez être républicains ! »). Célébré par Foucault dans sa « Préface à la transgression », Bataille, qui avait décliné la série sadienne dans L’Érotisme et La Littérature et le mal (1957), n’est pas pour rien contesté par Deleuze en tant que prêtre et français dans ses Dialogues avec Claire Parnet : la Subversion contre la Transgression, le Suspensif au lieu du Négatif. (« Ce qui est en jeu dans l’œuvre de Sade, notait Deleuze dans les premières pages de sa Présentation, c’est la négation dans toute son étendue, dans toute sa profondeur([[Ibid., p. 24.). ») Dans la lettre adressée à Michel Foucault en 1977 et publiée sous l’intitulé « Désir et plaisir », le primat du désir (sur le plaisir et sur le pouvoir) repose sur l’affirmation processuelle d’un champ d’immanence dont la condition de réalité est doublement destructrice de l’image du père : par déliaison du désir au plaisir qui vient décharger, interrompre de l’extérieur sa positivité intensive (le désir n’est pas plus Nature que Transcendance, il est Vie dénaturalisée([[La « Préface à la transgression » de Foucault s’ouvrait très précisément sur cette dénaturalisation caractérisant la « sexualité moderne », « de Sade à Freud » (Critique, n° 195-196, 1963, numéro d’Hommage à G. Bataille ; repris dans M. Foucault, Dits et écrits, t. I, op. cit., p. 233-250). Le renversement du « dispositif » foucaldien accompli par Deleuze se mesure ici à la déliaison du désir et de la littérature eu égard à la mort. Car, du point de vue deleuzien, mal gré qu’en ait Foucault (p. 246), la conséquence est bonne de la « petite mort » à la grande mort et à l’immersion de cette sexualité dans un langage sans dehors (Sade) — autre que la Mort comme cette limite intérieure qui fait défaillir le sujet parlant en sa prétention de tout dire. Sade n’avait-il pas présenté La Philosophie dans le boudoir comme « un ouvrage posthume de l’auteur de Justine » ? Voir ici l’article en tout point fondateur de Maurice Blanchot, « La Littérature et le droit à la mort », in La Part du feu, Paris, Gallimard, 1947. ) dans un supra ou ultrasensualisme : c’est le détournement plastique de l’Übersinnlichkeit goethéenne accompli par Masoch), quand Sade prônait la force du plaisir contre la faiblesse du désir ; par désidentification du désir au Manque qui vient le soumettre du dedans à la Loi (le désir est Hors-la-loi). Si « c’est de la même façon que le désir est rapporté à la loi du manque et à la norme du plaisir([[G. Deleuze, « Désir et plaisir », op. cit., p. 120. Chez Foucault au contraire, la « contre-attaque » contre la psychanalyse consiste à opposer le sexe-désir (dont il faut s’affranchir puisqu’on en maintient l’articulation « analytique ») aux corps-plaisirs « dans leur multiplicité et leur possibilité de résistance », cf. M. Foucault, La Volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976, p. 208.) », sa libération sera ligne de fuite hors des organisations de l’État-Père, à commencer par cet organisme de l’homme-phallus auquel le masochiste oppose une souffrance qui le neutralise (en suspendant l’organisation des organes), le défait dans son organicité hiérarchique (au lieu de réorganiser la hiérarchie des corps à partir du sexe, de l’Organe qui vient témoigner de « l’extrême sensibilité de l’organisation([[Sade, Les Cent Vingt Journées de Sodome (cité d’après le t. I des Œuvres complètes, Paris, J.-J. Pauvert, 1986, p. 292).) » : Sade en « anatomiste méticuleux([[Cette expression apparaît dans un entretien de M. Foucault, « Sade, sergent du sexe », Cinématographe, n° 16, déc. 1975 – jan. 1976 ; repris dans Id., Dits et écrits, t. II, op. cit., p. 820. Dans cet entretien Foucault avance que Sade a formulé « l’érotisme propre à une société disciplinaire » — et « tant pis alors pour la sacralisation littéraire de Sade »… À l’acharnement sadiste sur l’organe est opposé le démantèlement de l’organicité (« le corps se dés-organise », écrit Foucault) associé aux « mouvements lents du plaisir-douleur », « hors de tous les programmes du désir ». Singulier échange entre Foucault et Deleuze : la dés-organisation des corps est mise au compte du plaisir dans cette critique de Sade qui renforce la critique du désir ! Détournant la phrase célèbre de L’Ordre du discours sur Hegel, on voudrait dire ici que Foucault nous donne à mesurer ce qui est encore sadien dans ce recours contre lui. ) »), pour constituer un « corps sans organes ». Et, de ce qu’Artaud nomme « le cadastre anatomique du corps présent », après qu’il a posé — dans un texte de mai 1947 intitulé « Le corps humain » — que « [… le coït de la sexualité n’a été fait que pour faire oublier au corps par l’éréthisme de l’orgasme qu’il est une bombe, une torpille aimantée […([[Cf. A. Artaud, Œuvres, éd. E. Grassman, Paris, Gallimard, « Quarto », p. 1518.) », dégager, engager le plan de consistance purement intensif du désir. (De façon assez hégélienne, le dernier Foucault objectera l’usage du plaisir qui doit alimenter le désir pour trans-former la simplicité du mouvement naturel de la vie en expérience « spirituelle » du sujet([[Cf. M. Foucault, L’Usage des plaisirs, Paris, Gallimard, 1984 ; Id., L’Herméneutique du sujet, Cours au Collège de France (1981-1982), Paris, Le Seuil/Gallimard, 2001.).) Plan immanent des agencements où le désir se définit comme processus de production dont l’écriture se nourrit loin de l’équilibre des constantes langagières, machine de guerre « littéraire » versus plan transcendant d’organisation imposant de l’intérieur une dimension supplémentaire : contre le proto-structuralisme de Goethe, « le plus grand représentant de la langue majeure », les devenirs de la Penthésilée de Kleist ou les personnages-clichés, dénués de toute intériorité, de Masoch l’Anti-Allemand philosémite([[Dans son Autobiographie, Masoch se représente lui-même comme le vilain petit canard de la littérature allemande (« exposé aux mêmes persécutions dans le poulailler de la littérature allemande »), cf. L. von Sacher-Masoch, Écrits autobiographiques et autres textes, Paris, Ed. Léo Scheer, 2004, p. 130, et p. 139-141 pour le florilège « critique » rassemblé par l’auteur : un sacrilège « judéo-français » contre la littérature allemande. Le traducteur, Michel-François Demet, rappelle que Die Ideale der Zeit (1876, traduit l’année suivante en français sous le titre Les Prussiens d’aujourd’hui) a été aussitôt désigné comme l’ouvrage le plus « anti-allemand » qui soit…). On ne s’étonnera plus que l’intervention en direction de Foucault s’achève sur la distinction de ces « deux types de plans très différents » qui tendra toute la surface des Mille Plateaux en commençant par s’attaquer à la Forme-Livre dont il s’agit de « soustraire l’unique » propre à la fonction paternelle et à sa relève par le signifiant : « écrire à n – 1([[G. Deleuze, F. Guattari, Mille Plateaux, op. cit., p. 13 (« Introduction : rhizome »). ) ».
« Écrire à n – 1 » moins pour promouvoir les formes plus « parcellaires », plus « fragmentées » en principe requises par la nouvelle philosophie vitaliste (une biophilosophie) que pour passer au crible de la plus impitoyable critique la langue majeure de cette philosophie occidentale où « l’Esprit paternel [… se réalisait dans le monde comme totalité, et dans un sujet connaissant comme propriétaire([[G. Deleuze, « Bartleby ou la formule » (1989), repris dans Id., Critique et clinique, Paris, Minuit, 1993, p. 110.) ». Opérer du même coup, dans une clinique de la langue où se joue l’invention de nouvelles possibilités de vie pour le peuple qui manque, la transformation de la biophilosophie en biopolitique (« politique et expérimentation », écrivent Deleuze et Guattari). Car c’est dans le monde, dans le réel, qu’il faut apprendre à guérir la Vie du Savoir du Père et de ses repères auxquels s’alimente l’étalon majoritaire — de sorte que la vie et le savoir ne s’opposent plus, en même temps que la domination de la langue sur la parole dans le Texte cesse. Entre critique et clinique, le mot de Pop’philosophie a voulu dire un temps ce programme de déphiliation : faire de la pensée une puissance nomade en n’écrivant plus que pour tracer des lignes de fuite qui construisent le processus ininterrompu du désir dans les corps-langages d’une communauté de machines célibataires, orphelines du père (écrire à n – le père, c’est l’ouverture fameuse de L’Anti-Œdipe). C’est en ce sens que les machines désirantes, que l’agencement machinique du désir (= constructiviste par « nature ») font revenir le communisme de Masoch dans une ascèse (= un suspens parcouru d’ondes) qui « a toujours été la condition du désir([[G. Deleuze, Cl. Parnet, Dialogues, Paris, Flammarion, 1977/1996, p. 120 (sur l’amour courtois comme suspension de l’enchaînement désir-plaisir). On retrouve dans ces pages de Dialogues où est affirmé le constructivisme du désir tous les thèmes des notes adressées à Foucault, y compris la question de « l’agencement masochiste » (p. 121). Sur le communisme agricole de Masoch, cf. G. Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch, op. cit., p. 82 sq. Très influencé par Bakounine et le courant libertaire panslaviste (cf. L’Amazone de Prague), ce thème de « l’homme de la commune » était omniprésent dans l’article de 1961.) ». Car Masoch est, pour Deleuze, signe opératoire de la construction du plan d’immanence du désir quand celui-ci devient la question de l’écriture dans un devenir-femme de l’homme dont la condition de réalité est d’un devenir-animal de l’une (La Vénus à fourrure, qui semble n’avoir d’autre engagement que de « porter des fourrures aussi souvent que possible, et surtout lorsqu’elle sera cruelle([[Selon les termes du Contrat entre Mme Fanny de Pistor et Leopold de Sacher-Masoch, in G. Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch, op. cit., p. 255. La formule de Lola, « femme aux yeux de sphinx » et « au corps de tigresse », vaut pour toutes ces protagonistes : « Elle aimait les fourrures à la fureur. ») ») comme de l’autre (Loup et louve([[« Dans Loup et louve, relève Deleuze, l’héroïne demande à son prétendant de se laisser coudre dans une peau de loup, de vivre et de hurler comme un loup, et d’être chassé » (G. Deleuze, Présentation de Sacher Masoch, op. cit., p. 82). ) — mais partout du côté de la « victime » dans ces romans de dressage où est dressée/affectée celle qui doit dresser/affecter : c’est un « cycle de forces », « la femme transmet des forces animales acquises aux forces innées de l’homme », « la femme et l’animal, l’animal et l’homme sont devenus indiscernables([[G. Deleuze, « Re-présentation de Masoch », Critique et clinique, op. cit., p. 72. Remarquer que la femme-homme sadienne (Juliette) est indemne de tout devenir-animal. A fortiori l’homme en tant que type (du pervers) sadien.) »). Et Deleuze de souligner que ce rapport de l’homme à l’animal, tel qu’il porte le corps masochiste à l’intensité d’une vie non-organique comme pouvoir d’affecter et d’être affecté (immanence masochienne) par les forces qu’il sait capter dans un combat-entre-Soi qui implique et complique tout le Dehors (les romans d’atmosphère de Masoch), « c’est sans doute ce que la psychanalyse a constamment méconnu, parce qu’elle y voit des figures œdipiennes trop humaines([[Ibid. Sur le « combat entre Soi », cf. G. Deleuze, « Pour en finir avec le jugement », Critique et clinique, op. cit., p. 165.) »… Observer, de là, Masoch comme cet effet d’annonce : que l’on ne pourra « sortir de la philosophie » sans, par « la littérature et la vie([[Selon l’intitulé-manifeste du Chap. premier de Critique et clinique.) », sortir de la psychanalyse qui « empêche toute production de désir([[« Comment la psychanalyse empêche toute production de désir » : c’est la première des « Quatre propositions sur le désir » déclinées par Deleuze-Guattari en Psychanalyse et politique (1977) ; repris dans G. Deleuze, Deux Régimes de fou. Textes et entretiens 1975-1995, op. cit., p. 72.) ». De la déconstruction de l’entité sado-masochiste à l’annulation du phallus signifiant noté, comment non, PHI : il faudra donc, de ce biais aussi, une Re-présentation, une répétition de Masoch où l’on ne re-connaîtra plus en aucune façon (ni figures imaginaires, ni fonctions symboliques) le structuralisme([[Cf. G. Deleuze, « À quoi reconnaît-on le structuralisme ? », in F. Châtelet (éd.), Histoire de la philosophie, t. VII, Paris, Hachette, 1972 ; repris dans id., L’Île déserte et autres textes. Textes et entretiens 1953-1974, Paris, Minuit, 2002, p.238-269. Rédigé en 1967, cet article de « reconnaissance » (dans le double sens du mot) du lacanisme s’attache à investir la structure comme « virtualité ». Mais ici, devra re-connaître a posteriori Deleuze avec Guattari, c’est la proposition de J.-Cl. Milner qui vaut : « il n’y a pas de virtuel » ou « il n’y a de virtuel qu’imaginaire » dans une doctrine du signifiant qui se prolonge — ainsi qu’on peut le lire dans l’article (publié en 1972) — « dans la détermination complète des points singuliers » (p. 247). D’où l’accusation de Milner : Deleuze, dans ce texte contemporain de Différence et répétition et Logique du sens, n’aura jamais été que le philosophe de « ce que la doxa nommait le structuralisme », cf. J.-Cl. Milner, Le Périple structural. Figures et paradigme, Paris, Le Seuil, 2002, p. 159, p. 169. Comme on sait, la critique du structuralisme initiée par L’Anti-Œdipe, sous l’impulsion de Guattari (avec sa « transversalité » détachant la « machine » de la structure), est achevée dans Mille Plateaux. ). Car, à la différence de la philosophie qu’il s’agit de « sortir » de sa Forme-État (l’Histoire de la philosophie) en restituant son rapport essentiel à la non-philosophie (percepts et affects qui nous forcent à penser dans une relation immédiate et intensive avec le dehors), de la psychanalyse on se doit de sortir tout à fait, par-delà certaine ambivalence tactique maintenue par L’Anti-Œdipe eu égard à Lacan([[Cf. G. Deleuze, F. Guattari, L’Anti-Œdipe, Paris, Minuit, 1972, p. 62, p. 99… À propos de la pensée de Lacan : « S’agit-il seulement d’œdipianiser même le schizo ? Ou bien ne s’agit-il pas d’autre chose, et même le contraire ? Schizophréniser, schizophréniser le champ de l’inconscient, et aussi le champ social historique, de manière à faire sauter le carcan d’Œdipe… ». « Mais [… Lacan semblait maintenir une sorte de projection des chaînes signifiantes sur un signifiant despotique, et tout suspendre à un terme manquant, manquant à lui-même et réintroduisant le manque dans les séries du désir auxquelles il imposait un usage exclusif. Était-il possible de dénoncer Œdipe comme mythe, et pourtant de maintenir que le complexe de castration, lui, n’était pas un mythe, mais bien au contraire quelque chose de réel ? » L’explication passe par la réponse de Guattari (à l’occasion de la table ronde organisée par La Quinzaine littéraire) opposant le surcodage de la fonction phallique selon Lacan à la déterritorialisation de l’objet partiel dans l’objet « a » qui pourrait contenir « en germe la liquidation du totalitarisme du signifiant » (vive objection de Serge Leclaire dans sa réplique !), cf. « Deleuze et Guattari s’expliquent… », La Quinzaine littéraire, n° 143, 16-30 juin 1972 ; repris dans G. Deleuze, L’Île déserte et autres textes, op. cit., p. 310-2. Voir encore le passage sur Lacan (« on allait l’aider schizophréniquement… » — comprendre : en faisant fond sur la réévaluation de la psychose comme clé du constructivisme lacanien) au début de l’« Entretien sur L’Anti-Œdipe » (L’Arc, n° 49, 1972 ; repris dans Pourparlers, op. cit., p. 24-5), dont on peut maintenant suivre la genèse dans les Écrits pour L’Anti-Œdipe de Guattari (Paris, Éd. Lignes – Manifeste, 2004), ensemble de lettres et notes envoyées à Deleuze. ) (ce sera Mille Plateaux), pour produire pour la pensée, au dehors du Père comme Pouvoir de juger et contre l’écriture-cochonnerie du « Père Étant » auquel manque tout l’« infini dehors » (Artaud), de tout autres devenirs dans une politique des agencements contre nature, libérée de la dette infinie envers son Nom. Car « le réel c’est l’artifice – et non l’impossible comme dit Lacan([[F. Guattari, Écrits pour L’Anti-Œdipe, op. cit., p. 210 (01/10/70). C’est tout le plan de recherche guattarien qui peut se lire de la sorte : « Fusion du modernisme le plus artificiel et de la nature naturante du désir » (p. 147, 28/04/70). Sur le rapport de Guattari à Lacan, voir maintenant les très utiles pages de A. Sauvegnargues, Deleuze et l’art, Paris, PUF, p. 125-9 (« La machine désirante »).). »

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Lacan : le phallus est « le signe où le logos marque la vie de son empreinte » — et c’est à ce titre qu’il « nous a révélé sa fonction symbolique : dans le complexe de castration([[J. Lacan, « La Psychanalyse vraie, et la fausse » (1958), in Id., Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 171 : en guise de réponse à ces gens qui nous font « grief de solliciter Freud, et de manquer à l’essentiel, en réduisant au champ de la parole et du langage [… un mouvement de l’être qui le soutient et le dépasse de toutes parts ».) ». De là que « le phallus est l’élément imaginaire qui symbolise l’opération par laquelle le réel de la vie est sacrifié à l’Autre du langage([[J. Lacan, Séminaire VI, Le Désir et son interprétation, 29 avril 1959, Ornicar ?, n° 26-27, Paris, Navarin, p. 40.) ». Deleuze : « c’est le passage de la vie dans le langage qui constitue les Idées », comme des « écarts de langage([[G. Deleuze, « La Littérature et la vie », Critique et clinique, op. cit., p. 16. ) » l’empêchant de donner des ordres à la vie (un ordre du père à son fils…). S’ensuit que Deleuze ne veut pas dire l’écriture, cette trop « pure écriture » surgie « d’un vide matériel », séparée « des autres langues communes [… dont le pourrait la gêner([[R. Barthes, Sade Fourier, Loyola, op. cit., p. 8 (Préface) ; et voir un peu plus loin pour l’introduction de la référence lacanienne (p. 11). ) » : c’est le « problème d’écrire », du « devenir autre chose qu’écrivain » qui ouvre Critique et clinique([[Ces thèmes sont déjà présents dans Dialogues, op. cit., p. 54-6. La fameuse distinction barthésienne entre « écrivain » et « écrivant » est renversée en fonction même de l’argumentaire présenté pour la fonder. Pour mémoire : « L’écrivain participe du prêtre, l’écrivant du clerc ; la parole de l’un est un acte intransitif […, la parole de l’autre est une activité » (R. Barthes, « Ecrivains et écrivants », Essais critiques, Paris, Le Seuil, 1964, p. 157). S’ensuit que pour Deleuze « Bartleby n’est pas une métaphore de l’écrivain » — selon la première phrase de « Bartleby, ou la formule » (dans Critique et clinique, op. cit., p. 89).). L’écrire n’a d’autre nécessité que de porter le langage tout entier à sa limite, à son dehors « au-delà de toute syntaxe », à son point de suspension dans le « balbutiement » de la langue portant le dehors au dedans, « comme si la langue devenait animale([[G. Deleuze, « Re-présentation de Masoch », Critique et clinique, op. cit., p. 73. Deleuze reprend ici pour son compte l’expression-clé de Pascal Quignard dans L’Être du balbutiement. Essai sur Sacher-Masoch, Paris, Mercure de France, 1969.) », animal-meute an(ti)-œdipien, animalité incestueuse ex-posée à la Chose d’avant les mots dont la Vision déstructure, désidentifie le sujet-parlant pour libérer la vie partout où elle est prisonnière du « logos ». Antilogos([[« Antilogos » est le titre du Chap. premier de la Deuxième partie (« La Machine littéraire ») ajoutée par Deleuze à la première édition de Proust et les signes (1970/1976). La Conclusion (« Présence et fonction de la folie. L’araignée »), reprise remaniée d’un article publié en 1973, découvre le narrateur de la Recherche comme « un énorme Corps sans organes » dont la vérité est l’universelle schizophrénie.) se développant en Anti-structure, L’Anti-Œdipe, avec sa cohorte de « romanciers », est machine de guerre anti-phallogocentrique. Et si l’on a dit ailleurs la commande artaudienne de cette machine, après que le Corps sans Organes a dés-organisé la Logique du sens([[Cf. « The Body without Organs’ Condition or, The Politics of Sensation » in É. Alliez, E. Samsonow (éd.), Biographien der Organlosen Körpers, Vienne, Turia + Kant, 2003; repris dans J. de Bloois, S. Houppermans, F.-W. Korsten, Discern(e)ments. Deleuzian Aesthetics/Esthétiques deleuziennes, Amsterdam – New York, Éditions Rodopi, 2004. Voir encore « Anti-Œdipus — Thirty Years On », Radical Philosophy, n° 204, mars 2004 (une version augmentée de cet article est à paraître dans le Collectif Deleuze and the Social, Edinburgh University Press).) (ce livre, avertissait Deleuze, est « un essai de roman logique et psychanalytique »), et souligné ici la re-présentation masochienne d’Artaud dans Mille Plateaux, on remarquera maintenant partout dans l’œuvre de Deleuze la ligne brisée du corps-langage de Masoch : parce que « l’organisation sexuelle est une préfiguration de l’organisation du langage([[G. Deleuze, Logique du sens, Paris, Minuit, 1969, p. 282.) », c’est le suspens des corps — masochiquement dés-organisés et érogénéisés (« une <érogénéité> proprement masochiste ») dans une formation délirante dont la « perversion » en masculin-féminin n’est pas familiale mais historico-mondiale (la complémentarité contrat-suspens infini est post-kantienne) — qui a fait balbutier la langue du père, que l’on dit « maternelle » pour inscrire plus intimement le signifiant-maître d’Œdipe dans les chaînes de l’ordre langagier([[Cf. J. Lacan, Les Non-dupes errent, 19 mars 1974, inédit : « La mère, par laquelle la parole se transmet, la mère, il faut bien le dire, en est réduite, ce nom [du père à le traduire par un non, justement le non que dit le père… » (à la jouissance de la mère). Selon l’efficace résumé de P.-L. Assoun dans son Lacan (Paris, PUF, 2003), la parodie homophonique du Nom du Père en non-dupes errent signifie que le psychotique serait celui qui ne parvient pas à se faire dupe, la « bonne dupe » du signifiant (p. 53)… Celui qui ne parvient pas à introduire la bonne distance à la Chose (la Mère archaïque visée par l’inceste), distance qui conditionnerait l’existence même du sujet parlant. ). Partout chez Deleuze, risquions-nous, Masoch est pris dans le changement de fonction du langage qui n’exprime plus que des intensités, dans l’usage intensif asignifiant de la langue comme construction « pragmatique » de l’immanence. Car la supériorité de la littérature américaine et de ces écrivains traîtres à l’écriture, à leur sexe, à leur classe, pratiquants de noces contre nature([[Cf. G. Deleuze, Cl. Parnet, Dialogues, op. cit., p. 56. )… ne vaut pas objection quand il s’agit de faire passer un « souffle psychotique » dans la régularité du langage. « L’Américain, c’est celui qui s’est libéré de la fonction paternelle anglaise, c’est le fils d’un père émietté, de toutes les nations » et qui ne croit qu’en une « société sans pères »…C’est là toute « la vocation schizophrénique de la littérature américaine([[G. Deleuze, « Bartleby ou la formule », Critique et clinique, op. cit., p. 108-9, p. 93 : « Introduire un peu de psychose dans la névrose anglaise ».) ».
Legs de Caïn (selon le titre du grand cycle projeté par Masoch), de l’errance libérant la fraternité entre les hommes de la philiation du père, la ressemblance du père dans le fils abolie avec l’origine et la transcendance par la fonction fabulatrice d’un moi qui « n’est dissolu que parce que, d’abord, il est dissous([[G. Deleuze, « Klossowski ou les corps-langages », in Logique du sens, op. cit., p. 329.) », dis-location du sujet et dis-locution de la pensée entraînant la « communauté des célibataires » dans le devenir illimité d’un monde en processus…Or ce Masoch sorti du Texte en faveur d’une Expérimentation-Vie — c’est un programme politique nous assène Deleuze, parce qu’« il n’y a pas d’autre danger que le retour du père([[G. Deleuze, « Bartleby ou la formule », Critique et clinique, op. cit., p. 113.) ». (« Du père, persévérait Lacan : en tant que son nom est le vecteur d’une incarnation de la Loi dans le désir([[J. Lacan, « Note sur l’enfant » (octobre 1969), in Id., Autres écrits, op. cit., p. 373.). ») Reprendre de là, de ce nouage deleuzo-masochien entre clinique littéraire et critique de la psychanalyse, la question si controversée d’une « politique deleuzienne ». Et n’en déplaise à beaucoup, la reprendre, cette question si urgente, avec Guattari, puisque c’est aussi la ligne masochienne qui précipite la rencontre — non sans que celle-ci s’en trouve politiquement précipitée par celle-là.

Alliez Eric

Philosophe. Senior Research Fellow à l'université de Middlesex (Londres). A notamment publié : Les Temps capitaux (préface de G. Deleuze), T.I, Récits de la conquête du temps ; T. II, La Capitale du temps, Vol. 1 : L'État des choses, Cerf, 1991/1999 ; La Signature du monde, ou Qu'est-ce que la philosophie de Deleuze et Guattari ?, Cerf, 1993 ; De l'impossibilité de la phénoménologie. Sur la philosophie française contemporaine, Vrin, 1995 ; (dir.) Gilles Deleuze. Une vie philosophique, Synthélabo, 1998 ; Chroma Drama et Biografie der Organlosen Körpers (dir., en collaboration avec E. Samsonow), Vienne, Turia + Kant, 2002/2003 et (avec Jean-Claude Bonne) de La Pensée-Matisse, Le Passage, 2005. Co-auteur (avec Jean-Clet Martin) de L'Œil-Cerveau. Nouvelles Histoires de la peinture, Vrin, 2007. Membre du comité de rédaction de Multitudes.