Des hackers aux cyborgs : le bug simondonien

À rebrousse-poil de la technophobie qui hante les traditions de pensée inspirées de Heidegger et de Habermas, Simondon nous invite dans sa réflexion sur le Mode d’existence des objets techniques à sortir par le haut de la critique de la modernité. Il offre ainsi un cadre particulièrement approprié pour comprendre les enjeux de la « techno-nature » consentie et revendiquée par l’éthique hacker, et pour s’interroger sur les formes de subjectivité politique qui lui correspondent. L’unité entre le producteur, l’objet technique et l’utilisateur, qui participe pour Simondon de la transindividualité de la machine, permet de revisiter la question de l’expressivité du code, de l’open-source et de la constitution de collectivités connexionnistes.

La pensée occidentale([[Un grand merci à Laurence Allard sans qui cet article n’aurait pas pu être écrit), de Heidegger à Habermas en passant par Ellul, est traversée par la terreur de l’autonomisation croissante de la technique, dont les implications politiques seraient à proprement parler ravageuses pour la démocratie. De la critique de la technocratie à celle de la technique, il n’y a qu’un pas, que de nombreux observateurs n’hésitent pas à franchir. Cette posture de réification de la technique et de « l’agir instrumental », pour reprendre la terminologie d’Habermas, s’incarne dans un courant technophobe oscillant entre protestation romantique contre la technique et essentialisme, privilégiant les notions d’instrumentalité et de performativité. Elle conduit à délaisser le champ de la technique en ne voyant pas que la technique est, en elle-même, toujours-déjà politique, parce que traversée par des rapports de forces, des lignes de fuite, des plis et des replis qui peuvent pourtant être autant de leviers pour promouvoir une « nouvelle politique de la technologie » et peut-être même, in fine, de la démocratie.
Au fondement de l’idéologie distopienne se retrouve cette hypothèse de Weber, et reprise tant par Heidegger que par Habermas, selon laquelle les sociétés modernes se distinguent des sociétés pré-modernes en ce que des domaines unis auparavant, comme l’art, la culture, la politique d’une part et la technique d’autre part, se sont progressivement différenciés, au point de s’autonomiser l’un par rapport à l’autre. Lâcher Habermas pour retrouver Simondon, n’est-ce pas une manière de sortir par le haut de la critique de la modernité ?

Le hacker, figure historique d’une “ techno-nature ” ?

Gilbert Simondon, dès les premières pages de son essai Du mode d’existence des objets techniques ([[Simondon, Gilbert, Du mode d’existence des objets techniques, Aubier, Paris, 1989), affirme que l’opposition dressée entre culture et technique est fausse et sans fondement, et qu’elle ne recouvre qu’ignorance et ressentiment. Simondon peut non seulement nous aider à appréhender la nature véritable du malaise de la culture occidentale face à la technique, mais aussi à dépasser ce clivage artificiel et contradictoire qui consiste à considérer l’objet technique soit comme un pur assemblage de matière, soit comme un objet, d’inspiration technocratique, animé d’intentions hostiles vis-à-vis de l’humanité.
Il s’élève contre l’idolâtrie de la machine qui consiste à croire que le degré de perfection d’une machine se mesure au degré de perfectionnement de l’automatisme. Il faut, dit-il, “ sacrifier bien des possibilités de fonctionnement, bien des usages possibles, pour rendre une machine automatique ”. Toute la cyberculture le montre, dans ce qu’elle charrie de terreur vis-à-vis de l’androïde parfait([[Voir le travail d’André-Claude Potvin, L’Apport des récits cyberpunk à la construction sociale des technologies du virtuel, Université de Montréal, Juin 2002, p. 104-105, http://www3.sympatico.ca/acpotvin/acpotvin_cyberpunk.pdf ). Le perfectionnement d’une machine, loin de se mesurer à son degré d’automatisme, est au contraire proportionnel à la marge d’indétermination, d’imprévisibilité – et donc d’humanité – qu’elle recèle. « Une machine purement automatique, complètement fermée sur elle-même dans un fonctionnement prédéterminé, ne pourrait donner que des résultats sommaires. La machine qui est douée d’une haute technicité est une machine ouverte, et l’ensemble des machines ouvertes suppose l’homme comme organisateur permanent, comme l’interprète vivant des machines les unes par rapport aux autres ».([[Simondon, Gilbert, Op. cit., p. 11).
Cette conception de la technicité, dont le critère fondamental est l’ouverture et l’interopérabilité des machines entre elles via l’homme, est aujourd’hui particulièrement prégnante dans le monde de l’Internet, des hackers et du logiciel libre. Le rejet de l’automation, comme concept performatif de nature économique et sociale, lié à l’ère industrielle annonce, chez Simondon, le passage de l’ère de l’énergétisme thermodynamique du XIXe siècle, marqué par la démesure techniciste et technocratique (viol de la nature, conquête du monde, captation de l’énergie…) à l’ère de l’information (et surtout, d’après nous, de la communication) dont le contenu normatif, affirme-t-il est profondément régulateur et stabilisateur.
Pour Simondon, le malaise de la culture occidentale face à la technique prend sa source dans le dédoublement de la pensée magique en pensée religieuse d’une part, et en pensée technique d’autre part. Elle se structure autour d’une dichotomie particulièrement prégnante entre le sens, le fond et la forme, la figure ou l’utilité. Cette désarticulation entre technique et culture, due à une sursaturation, à un moment donné, des potentialités de chacune et à un dédoublement en modes séparés d’être-au-monde, fait que “ figure et fond sont devenus étrangers et abstraits l’un par rapport à l’autre ”([[Simondon, Gilbert, Op. cit., p. 171). Derrière un humanisme facile, c’est la possibilité même d’introduction de l’être technique dans la culture qui est réfutée et qui cache une « réalité riche en efforts humains et en forces naturelles ». Cette réfutation conduirait, selon Muriel Combes, à expliquer : « La crise récente qui voit dans la technique et plus précisément dans la mécanisation du procès de travail la source d’un drame. Cette crise serait donc due à une méconnaissance du déplacement de la fonction de porteur d’outil de l’homme vers la machine, et, corollairement, du potentiel libérateur que contient un tel déplacement. »([[Combes, Muriel, Simondon. Individu et collectivité, Presses Universitaires de France, Paris, 1999, p. 97.)
C’est la raison pour laquelle Simondon, développant l’idée que les objets techniques ont été inventés par des êtres vivants, affirme qu’ils sont dépositaires de sens et qu’il est nécessaire, pour y accéder, de comprendre leur genèse, leur intention fabricatrice (qui ne doit pas être confondue avec l’intention utilisatrice). Loin d’être un acteur subordonné, l’homme serait ainsi “ parmi les machines ”, à la fois coordinateur et inventeur permanent des machines. Prenant les exemples de la modération des listes de diffusion et de la signature électronique, Pascal Jollivet montre que le choix de tel ou tel dispositif technique, loin d’être neutre, porte des montages plus politiques que techniques et tend à nous constituer, tant individuellement que collectivement, comme “ êtres politiques ”. La communauté des hackers et des activistes du logiciel libre est incarnée par cette idée de constitutivité politique de la technique à travers des pratiques de coopératives en réseau et la promotion d’une nouvelle figure politique de l’utilisateur-producteur de technique, “ acteur et producteur de la société techno-politique dans laquelle ils vivent ”([[Jollivet, Pascal, “ Les multitudes seront techniques ou ne seront pas ”; in Multitudes, n°11, Hiver 2003, Paris, p. 205, http://multitudes.samizdat.net/article.php3?id_article=259 ).
Considérer le hacker comme une figure politique d’une techno-nature consentie et même parfois revendiquée conduit à s’interroger sur sa subjectivité politique : le hacker s’oppose en effet à la figure traditionnelle de l’homme politique en ce qu’il n’est porte-parole que du code, que par lui, “ c’est le code qui est parlé ”. Dans cette opération que les informaticiens appellent la compilation, le code est destiné à disparaître. Le code (ou, pour être plus précis, le “ code-source ”) est en effet une suite d’opérations écrites dans un langage de programmation compréhensible par un humain et qui lui permet de donner des instructions à l’ordinateur. Pour que l’ordinateur puisse interpréter ce langage, il est nécessaire de procéder à la “ compilation ” de ce code, c’est-à-dire de le transformer en un langage compréhensible par une machine (mais incompréhensible par un être humain). Le code, qui possède son propre langage, son propre système de contraintes normatives, mais aussi esthétiques et éthiques, est “ écrasé ” pour n’être plus qu’une représentation opératoire, “ performative ”, un “ exécutable ”, un signifié : un logiciel, par exemple. Les promoteurs du logiciel libre expliquent qu’il est nécessaire de fournir, avec la version exécutable d’un logiciel, sa version non-compilée. Ils expliquent cette nécessité par la définition de quatre libertés fondamentales (celle d’exécuter un programme, de le copier, de l’améliorer et de l’étudier). Mais on peut probablement aller plus loin en se demandant si cette liberté revendiquée d’accès pour tous au code-source n’est pas une manière de donner accès à la constitutivité esthétique, éthique et finalement politique du code.

L’éthique hacker et l’expressivité du code

Pour beaucoup en effet, la notion de hacker ne renvoie pas uniquement à la programmation informatique mais à une manière de travailler, de se livrer à une activité de création et de s’y impliquer. Cité par Steven Levy dans son livre Hackers : Heroes of the Computer Revolution, Burrell Smith, un des fondateurs d’Apple disait du hacker : “ qu’il pouvait faire n’importe quoi et être hacker. Vous pouvez être charpentier hacker. Il n’est pas indispensable d’être à la pointe des technologies. Je crois que cela a à voir avec l’art et le soin qu’on y apporte. ”([[Levy, Steven, Hackers : Heroes of the Computer Revolution, Paperback, 1984.). Il ressort que, tant dans le domaine de la création artistique[[Voir Menger, Pierre-Emmanuel, Portrait de l’artiste en travailleur. Métamorphose du capitalisme, Éditions du Seuil, La République des Idées, Paris, 2002, p. 8. que scientifique ou informatique, c’est l’aliénation du travail qui est de plus en plus rejetée. Dans son essai sur L’éthique hacker et l’esprit de l’ère informationnelle([[Himanen, Pekka, L’Ethique hacker et l’esprit de l’ère de l’information, Exils, 2001, p. 147.), le philosophe Pekka Himanen tente, de la même manière, de démontrer que les hackers sont aujourd’hui les moteurs, en même temps que les modèles, d’une profonde transformation du rapport au travail. L’activité à laquelle se livre le hacker – et qui se fonde sur la créativité, l’intérêt et le plaisir – n’est ni de l’ordre du travail, entendu comme devoir, valeur en soi, souffrance et morale, ni de l’ordre du loisir conçu comme repos, oisiveté et absence d’activité. Il est possible d’aller un peu plus loin en tentant de montrer que les activités techniques, scientifiques ou artistiques, qu’elles soient ou non contraintes, ne peuvent pas s’inscrire dans la seule perspective du travail aliéné, mais doivent prendre en compte la question de l’expressivité du travail par laquelle l’homme réalise son humanité.
C’est de notre point de vue Simondon qui permet d’approcher avec le plus de finesse la question de la continuité, en se livrant à une critique radicale de la notion de travail, par essence aliénante, pour la substituer à celle d’activité. Pour lui, en effet, le travail renvoie à une définition très restrictive de l’objet – et en particulier de l’objet technique – qui pousse à le définir uniquement selon son principe d’utilité. L’objet technique, conçu non seulement comme un ustensile mais aussi comme une forme, résultat d’une invention et porteuse d’information (une forme-intention), est le support d’une relation qu’il qualifie de transindividuelle et qui permet de penser la continuité entre l’objet technique et le sujet humain et le collectif. “ On peut entendre par relation transindividuelle, une relation qui ne met pas les individus en rapport au moyen de leur individualité constituée les séparant les uns des autres, ni au moyen de ce qu’il y a d’identique en tout sujet humain (…), mais au moyen de cette charge de réalité pré-individuelle, de cette charge de nature qui est conservée avec l’être individuel et qui contient potentiels et virtualité. L’objet qui sort de l’invention technique emporte avec lui quelque chose de l’être qui l’a produit et exprime de cet être ce qui est le moins attaché à un hic et nunc … ” ([[Simondon, Gilbert, Op. cit., p. 248.).
Pour Simondon, toute forme d’activité qui ne prolongerait pas l’activité d’invention, toute forme de rupture entre savoir technique et exercice des conditions d’utilisation d’un objet technique, toute conception considérant la machine comme une zone obscure([[voir aussi les travaux de Latour, Bruno, Science in Action, Havard University Press, 1987.), serait du ressort de l’obscurantisme et de l’aliénation. Dans ces conditions, il tente de promouvoir une véritable révolution de l’agir permettant à l’homme :
de se rattacher à la nature selon un lien beaucoup plus riche et mieux défini que celui de la relation spécifique de travail collectif,
de penser la relation collective dans un cadre organisant un couplage entre les capacités inventives et organisatrices de plusieurs sujets.
Les hackers n’auraient finalement rien à redire à cette affirmation de Simondon qui veut que : “ Les objets techniques qui produisent le plus d’aliénation sont ceux qui sont destinés à des utilisateurs ignorants. De tels objets se dégradent progressivement : neufs pendant peu de temps, ils se dévaluent en perdant ce caractère, parce qu’ils ne peuvent que s’éloigner de leurs conditions de perfection initiale. Le plombage des organes délicats indique cette coupure entre le constructeur qui s’identifie à l’inventeur et l’utilisateur qui acquiert l’usage de l’objet technique uniquement par un procédé économique ”([[Simondon, Gilbert, Op. cit., pp. 250-251.).
Cette conception de l’agir qui permet de penser, à travers le modèle de la transindividualité, la continuité, le couplage entre l’objet et le sujet humain, nous permet de mieux comprendre le sens et la portée de l’attachement des hackers à la notion d’intentionnalité et d’expressivité intrinsèque du code, contre l’intentionnalité abstraite et formelle de l’individu. Le code est par excellence le porteur du schème technique originel d’invention qui autorise à prolonger cette activité d’invention et de construction([[Ainsi Eben Moglen : “ Les non-programmeurs (…) seraient surpris d’apprendre que la majorité de l’information contenue dans la plupart des programmes est, du point de vue du compilateur ou des autres processeurs de langage, du ‘commentaire’, une substance non fonctionnelle (…) Dans la plupart des langages informatiques, bien plus d’espace est consacré à expliquer aux autres ce que le programme fait, qu’à dire à l’ordinateur comment l’exécuter ”, in “ L’anarchisme triomphant : Le logiciel libre et la mort du copyright ”, in Multitudes, n°5, mai 2001 http://multitudes.samizdat.net/article.php3?id_article=170 ). Ne sommes-nous pas aujourd’hui avec les hackers et le logiciel libre dans cette utopie simondonienne réconciliant technique et culture dans une perspective d’émancipation, en cherchant à : “ découvrir un monde social et économique dans lequel l’utilisateur de l’objet technique soit non seulement le propriétaire de cette machine mais aussi l’homme qui l’a choisie et l’entretient ”( [[Simondon, Gilbert, Op. cit., p. 252.).
Cette “ utopie ” possède aujourd’hui une singulière actualité dans le monde du logiciel libre qui pose la question de la technicité, facteur de communication interindividuelle, au-delà de la propriété et du travail ; catégories jugées inessentielles. Dans le monde des hackers, le droit n’est pas ce qui garantit la possession d’un bien mais au contraire ce qui vient garantir à l’utilisateur la possibilité d’avoir accès au savoir technique, au “ schème technique originel d’invention ” lui permettant d’utiliser, d’étudier et de modifier l’objet technique. Posséder l’outil est, certes, une condition nécessaire à l’émancipation car la non-possession, pour Simondon, augmente la distance entre le travailleur et la machine sur laquelle le travail s’accomplit, mais n’est, en tout état de cause, pas une condition suffisante, car posséder une machine n’est pas la connaître. Pour la connaître, il est nécessaire d’avoir un coefficient relativement élevé d’attention à son fonctionnement technique, à son entretien et à son réglage. La conception que les informaticiens du libre ont de l’utilisateur est finalement assez proche de celle du régleur dans l’industrie chez Simondon.
“ L’activité de réglage est celle qui prolonge le plus naturellement la fonction d’invention et de construction : le réglage est une invention perpétuée, quoique limitée. La machine, en effet, n’est pas jetée une fois pour toutes dans l’existence à partir de sa construction, sans nécessité de retouches, de réparations, de réglages ”([[Simondon, Gilbert, Op. cit., p. 250.). En effet, même s’il ne possède pas les connaissances requises pour modifier lui-même un programme (même s’il peut virtuellement les acquérir sans difficulté), l’utilisateur, considéré dans le jargon informatique comme un débogueur, est celui qui est capable d’avertir le programmeur d’une erreur dans la programmation ou de lui suggérer une amélioration possible. Dans ces conditions, l’utilisateur ne s’inscrit pas seulement dans une logique utilitariste, mais s’inscrit, comme acteur à part entière, dans l’ontogenèse de l’objet technique et de son utilisation. Il y a quelque chose de profondément révolutionnaire dans la philosophie de Simondon lorsqu’il pense cette continuité, cette unité entre le producteur, l’objet technique et l’utilisateur. Dépassant les catégories sociales, juridiques et économiques inhérentes au capitalisme industriel, il propose une nouvelle forme de médiation sociale dont s’inspire implicitement le mouvement du Libre, à tel point que l’on se demande parfois quelle est, au bout du compte, la finalité de l’activité de programmation. Est-ce de réaliser un produit, un logiciel ? Ou s’agit-il d’expérimenter, à travers l’activité technique, une forme de médiation collective originale et profondément émancipée ?
“ La communication interhumaine, dit Simondon, doit s’instituer au niveau des techniques, à travers l’activité technique, non à travers des valeurs du travail ou des critères économiques (…). Ce niveau de l’organisation technique où l’homme rencontre l’homme non comme membre d’une classe mais comme être qui s’exprime dans l’objet technique, homogène par rapport à son activité, est le niveau du collectif, dépassant l’interindividuel et le social donné ”([[Simondon, Gilbert, Op. cit., p. 253.). On le voit bien : il n’y a pas seulement dans la posture des hackers un dépassement éthique d’une conception du travail mais aussi, peut-être implicitement, un questionnement politique qui met en cause l’essence même du capitalisme. Penser, à travers l’objet technique (lui-même porteur de transindividualité), la continuité entre l’homme et la machine, entre le concepteur et l’utilisateur, reformuler la notion de collectif, au-delà de l’interindividuel et du social, c’est avant toute chose développer non seulement une critique forte des fondements économiques et juridiques du système, mais aussi développer une pratique alternative et parallèle.
En suivant toujours Simnodon, nous pouvons nous demander si le logiciel libre ne porte pas une alternative au cœur même du système capitaliste, en développant des pratiques dont il ne peut se passer, mais qui, en même temps, le déstabilisent de manière radicale. Cette philosophie dépasse désormais le monde du logiciel et tend, par bien des aspects, à devenir un paradigme de la production de l’ensemble des biens immatériels. Pour paraphraser Boltanski et Chiapello, on pourrait avancer l’hypothèse que le logiciel libre est une forme historique ordonnatrice de pratiques et garante du droit qui ne trouve pas sa justification uniquement dans la morale mais aussi et peut-être surtout dans ses finalités propres : l’accumulation et la circulation du savoir dans un monde connexionniste et qui ne se réfère pas uniquement au bien commun mais aussi aux intérêts immédiats d’un être collectif([[Boltanski, Luc et Chiapello, Eve, Op. cit., pp. 57-58.) ; être collectif qui peut être lui-même une entreprise.

Conclusion

L’apport de Simondon n’est pas de penser la spécificité de la technique mais bien plutôt d’élaborer une théorie de la continuité entre technique et culture. L’activité technique, telle qu’il la conçoit, sur un modèle certes utopique et non réalisé, mais qui de notre point rejoint la “ philosophie du logiciel libre ” constitue, comme le souligne Muriel Combes, une véritable révolution de l’agir, qui pourrait résoudre le dilemme habermassien, établissant une dualité entre agir communicationnel d’une part et agir instrumental d’autre part. L’activité technique, telle que la conçoit Simondon, est en elle-même un agir communicationnel qui, s’inscrivant dans le monde vécu, peut être perçu comme un vecteur de communication favorisant une discussion réflexive prenant appui sur la référence à des normes communes partagées. C’est au niveau de l’objet technique, à travers l’appréhension par le sujet de sa forme-intention notamment, que se développent les situations d’intercompréhension.
Et peut-être même qu’au-delà de la figure du hacker, c’est celle du cyborg, tel que le conçoit Donna Haraway dans son Cyborg Manifesto([[Haraway, Donna, “ Manifeste Cyborg : Science, technologie et féminisme socialiste à la fin du XXe siècle ”, in Bureau, Annick et Magnan, Nathalie (eds.), Connexions (art, réseaux, media), ENSBA, 2002, http://www.stanford.edu/dept/HPS/Haraway/CyborgManifesto.html), qui définit le mieux ce plaisir blasphématoire à prendre dans la confusion des frontières pour recoder l’accouplement de l’organisme et de la machine. Ne retrouve-t-on pas dans ce mythe politique ironique, cette allégorie au savoir excommunié, cette “ unité magique primitive ” dont Simondon disait qu’elle est “ la relation de liaison vitale entre l’homme et le monde, définissant un univers à la fois subjectif et objectif antérieur à toute distinction de l’objet et du sujet, et par conséquent aussi à toute apparition de l’objet séparé ”([[Simondon, Gilbert, Op. cit., p. 165.
).

Blondeau Olivier

Politiste, enseignant-chercheur à l'Université Lille 3, auteur d'une thèse de Sciences Politiques intitulée "Les Orphelins de la Politique et leurs curieuses machines. Expérimentations esthétiques, techniques et politiques à l'ère des réseaux" (Science-Po Paris/CEVIPOF) et co-auteur avec Florent Latrive de "Libres enfants du savoir numérique, une anthologie du Libres" aux Éditions de l'Éclat (mars 2000).