Différence et répétition de Gabriel Tarde

Si l’on commence à savoir que Deleuze aura été le premier à reconnaître en Gabriel Tarde (1843-1904) cette manière de « précurseur » dont il a su explorer l’actualité la plus intempestive, il est moins sûr que l’on ait mesuré le caractère constituant de son inspiration pour Deleuze lui-même. Tout se passant pourtant comme si la critique et le dépassement du structuralisme dépendaient en sous-main de la réactualisation de cette pensée. Ce qui n’est pas sans incidence explicative quant au long « oubli » de Tarde. Car c’est bien la sociologie durkheimienne qui a longtemps servi de modèle structural à l’ensemble des sciences sociales et humaines.Coïncidence[[Une première version de ce texte a été lue dans le cadre du Salon du Livre 2001, à l’occasion de la « Remise des prix de traduction de la Fondation DVA pour la promotion des relations franco-allemandes » dont Jadja Wolf était la lauréate pour Les lois de l’imitation de Gabriel Tarde (à paraître chez Suhrkamp Verlag). Cette première version a été éditée en français et en allemand par DVA-Stiftung, Stuttgart, septembre 2001. trop heureuse pour en être tout à fait une, Tarde reparaît en Empêcheur de penser en rond. Ce qui est, on en conviendra volontiers, plus facile à dire qu’à être. L’Empêcheur devra en effet être suffisamment excentrique dans un temps qui lui est impropre (il s’y intègre fort mal) pour devenir activement intempestif dans le nôtre… C’est ici et là une affaire de tendances et de relations. Posons qu’en règle générale il faut que cela finisse historiquement mal pour que ça revienne, pour que ça redevienne bien.

Ainsi, dans le champ sociologique, croit-on savoir que Tarde a été l’adversaire malheureux de Durkheim en tant qu’héritier d’une tradition « individualiste » et « psychologiste » peu compatible avec les réquisits de la science nouvelle. Objecter alors, que décidément non – comme n’a cessé de le faire l’accusé Tarde – parce que la question est tout à l’opposé d’une « Interpsychologie » et d’une « Psychologie intermentale » investissant le Social à partir de la Relation interindividuelle pour mieux assurer, par celle-ci, à celui-là une puissance d’invention qui excède de toute part l’Individu… ne sert de rien[[Lire, dans un inévitable effet d’après-coup, la très optimiste déclaration de Tarde dans Les lois sociales (1898) : « Quant à d’autres objections qui m’ont été faites, comme elles proviennent toutes d’une très incomplète intelligence de mes idées, je ne m’y arrête pas. Elles tombent d’elles-mêmes aux yeux de qui s’est placé nettement à mon point de vue. Je renvoie à mes ouvrages à cet égard », p. 61 (réédité dans les Œuvres de Gabriel Tarde, vol. IV, Paris, Ed. Synthélabo, collection Les Empêcheurs de penser en rond, 1999)..
Au plan philosophique, en principe plus favorable puisque l’on s’accorde à reconnaître en Tarde le plus « métaphysicien » des sociologues[[Voir en priorité l’article de G. Tarde intitulé « Monadologie et sociologie » (1893) ; Œuvres de Gabriel Tarde, vol. I, 1999. Dans son « Discours sur Gabriel Tarde » (12 septembre 1909), Bergson dira que « Tarde déduisait [ses grandes idées sociologiques de certaines vues métaphysiques profondes sur la nature de l’univers, des éléments qui le composent et des actions que ces éléments exercent les uns sur les autres ». – il sera élu en 1900 au Collège de France sur la Chaire de Philosophie Moderne -, sa néo-monadologie a de toute évidence joué un rôle absolument déterminant entre Maine de Biran et Bergson. A sa mort, en 1904, Bergson rendra un vibrant hommage au penseur « qui nous a ouvert tant d’horizons »… Mais quel rapport, demanderont les esprits sérieux, entre celui qui se laisse ainsi présenter comme un chaînon étrangement « manqué » de/dans la métaphysique de la fin du XIXeme siècle et notre actualité philosophique dominée par une pensée morale et politique d’obédience « germano-anglosaxonne » ? Faire valoir ici (le philosophe s’adresse à des collègues) que Tarde est ce Troisième homme qui va nous permettre – au plan de l’histoire de la philosophie ! – de reprendre à nouveaux frais la question du sens des « rapports » entre Nietzsche et Bergson est de peu d’usage. Ajouter que leurs « noces » portent dans leur éclat une contemporaneité philosophique à laquelle Tarde n’est pas étranger… vous fera franchement mal voir.

Reste que le débat « culturel » est périodiquement dominé, nous l’aurons tous noté, par la question rebondissante de la pensée 68 et de ces mauvais maîtres dont la mise à mort symbolique semble décidément bien interminable… Parmi ceux-ci, un philosophe du nom de Gilles Deleuze auquel revient de plein droit la redécouverte et la réhabilitation la plus significative de l’œuvre de Tarde. Nous sommes en 1968, le livre s’appelle Différence et répétition, il doit être conçu comme l’ouvrage-souche de la philosophie deleuzienne, et Deleuze y confère une importance de tout premier plan à la « philosophie de Gabriel Tarde ». Au point de rapporter de facto à cette dernière la formule portée par le titre : la répétition comme différenciant de la différence, impliquant dans celle-ci une double construction empruntée à Tarde : « la répétition est donc le processus par lequel la différence [… va différant et se donne pour but à elle-même ». Tout se passant comme si c’était en tant que tardien que Deleuze pouvait et devait poser les conditions renouvelées d’une philosophie de la différence. Conditions qu’il explorera, avec Félix Guattari, sur leur versant le plus contemporain, sous les traits d’une philosophie des multiplicités et du devenir dans L’anti-Œdipe et Mille plateaux. Or Mille plateaux ne contient pas seulement un « Hommage à Gabriel Tarde » où le sociologue des Lois de l’imitation se voit associé au domaine moléculaire des flux en tant qu’ »inventeur d’une micro-sociologie » attentive aux forces agissantes du désir et des croyances (l’imitation est la propagation d’un flux, l’invention est la connexion de flux imitatifs). Son titre est aussi, est encore absolument tardien dans la mesure même où le terme de plateaux lui est emprunté. Tout se passant maintenant comme si la critique et le dépassement du structuralisme dépendaient en sous-main de la réactualisation de cette pensée. Pensée que l’on ne pourra se risquer, s’amuser à dire, à l’instar de René Scherer, deleuzienne avant la lettre, qu’après avoir mesuré le caractère constituant de son inspiration pour Deleuze lui-même. Ce que l’on ne saurait se proposer à l’occasion de cette trop brève présentation – mais qui devait être rappelé dans la mesure où Deleuze aura été le premier à reconnaître en Tarde cette manière de « précurseur » dont il a su explorer l’actualité la plus intempestive.

Cette actualité n’est certainement pas étrangère au fait que l’édition des Œuvres de Gabriel Tarde publiée aux « Empêcheurs de penser en rond » a rencontré un écho considérable. Au point que l’on ait pu parler – non sans excès, dépits et regrets – de Tardomania au sujet de cette année 1999 qui a vu la réédition des quatre premiers volumes, année qualifiée encore d’ »année Tarde » dans le numéro de la Revue d’Histoire des Sciences Humaines (2000/3) à lui consacré. Le contraste ne saurait être plus saisissant avec l’ouverture de la thèse d’Etat de Jean Millet, publiée en 1970, Gabriel Tarde et la philosophie de l’Histoire, qui est aujourd’hui encore – malgré son titre – le seul ouvrage présentant le développement d’ensemble de la pensée tardienne, depuis cette sorte de Dissertation intitulée « La Différence universelle » publiée en 1870 par le jeune juge suppléant au Parquet de Sarlat. Je cite le premier paragraphe, in extenso :

« L’Histoire commet d’étranges injustices. Elle a été particulièrement sévère pour Gabriel Tarde. Cet homme fut salué par ses contemporains comme un des plus grands penseurs de son époque. On lui a décerné les honneurs les plus enviables : il est professeur au Collège de France, avec Henri Bergson ; il est membre de l’Institut ; il est président des Sociétés Internationales de Sociologie et de Droit. Il laisse une œuvre de plus de quinze volumes, qui à travers de nombreuses éditions et traductions étend sa renommée jusqu’à la Russie et l’Amérique. A sa mort, il est comparé à Auguste Comte, à Taine, à Renan, voire à Darwin et Spencer ; et Bergson, pourtant sobre dans ses hommages, le tient pour un maître éminent. Or, le même homme connaît, quelques années après sa mort un inexplicable oubli. Un lourd silence vient peser sur son œuvre. Pendant ces cinquante dernières années, c’est à peine si quelques études et quelques articles (souvent d’origine étrangère, d’ailleurs) rappelle l’existence de ce grand sociologue et philosophe. »[[J. Millet, Gabriel Tarde et la philosophie de l’Histoire, Paris, Vrin, 1970, p. 9 (je souligne). J. Millet publiera en 1973, avec A.-M. Rocheblave-Spenlé, un premier recueil de textes de G. Tarde intitulé Ecrits de psychologie sociale (Toulouse, Privat Editeur). Un certain nombre de rééditions suivront en ordre dispersé (La Philosophie pénale, Les lois de l’imitation, L’Opinion et la foule, Fragment d’Histoire future…)..

Mais semblable oubli – je ne dis pas inexpliqué mais – inexplicable est-il concevable ? L’inexplicable n’est-il pas le fait de notre auteur, oubliant inexplicablement la signature de Durkheim en ces lignes introductives à la biographie intellectuelle de Tarde ? Ce n’est pas le cas de Laurent Mucchielli dans sa vigoureuse charge contre les figures contemporaines de « l’hagiographie tardienne ». Lisons :

« [… Durkhein a réussi à incarner une certaine forme de rationalité – la rationalité scientifique – qui consiste en méthodes, en exemples, en logiques de raisonnement, en procédures standardisées de validation et d’argumentation, toutes choses que l’on ne trouve pas chez Tarde dont la pensée relève davantage de la philosophie traditionnelle, voire parfois d’une forme d’écriture et de démonstration plus proche du journalisme. Or, dans l’expression “sciences sociales”, il y a le mot “science”. »[[L. Mucchielli, « Tardomania ? Réflexions sur les usages contemporains de Tarde », Revue d’Histoire des Sciences Humaines, 2000/3, p. 181.

La brutalité anti-philosophique de ce morceau choisi est remarquable parce qu’il explique l’ »oubli » de Tarde en déclinant l’ordre de ses raisons à partir d’une idéologie positiviste de la science et de la société qui a été au fondement de l’acte de naissance de la sociologie rédigé par Durkheim et son école. Or, on sait si la sociologie durkheimienne a servi de modèle à l’ensemble des sciences sociales et humaines – jusqu’au structuralisme, avec son modèle linguistique et ses variations marxistes… Ceci pouvant expliquer cela : la redécouverte des intuitions tardiennes est contemporaine de la critique du structuralisme énoncée par Foucault et Deleuze-Guattari : le premier la menant en direction d’une microphysique du pouvoir, les seconds faisant leur le projet d’une révolution moléculaire dans la pensée « où la distinction du social et de l’individu perd tout sens » parce que toute chose ne cesse de se constituer à partir de rapports de forces, que toute force est elle-même rapport entre éléments différentiels, et que le concept même de force est dérivé du désir. Ou pour le dire encore avec Tarde, dont le profond nietzschéisme déjoue par avance le piège psychologiste-individualiste dans lequel Durkheim entend l’enfermer : « Toute chose est une société, tout phénomène est un fait social – jusqu’à l’infinitésimal qui devient la clé de l’univers entier » avec le Socius comme paradigme de la Vie,  » source de ce fleuve de variétés qui nous éblouit « . Ceci posé, au plan sociologique,  » ce sont les changements sociaux qu’il s’agit de surprendre sur le vif et par le menu pour comprendre les états sociaux, et l’inverse n’est pas vrai « . Car le procès historique n’engage le domaine molaire des représentations et des signifiants collectifs que de façon dérivée : il se joue d’abord au niveau infinitésimal des croyances et des désirs, de ces forces associatives, attractives, collectivement inventives qui ne subjuguent pas les individus sans les subjectiver, sans former la possibilité de nouveaux agencements, sans relancer des processus d’individuation inédits. De là que la  » micro-sociologie  » n’est pas un simple domaine des sciences sociales, de l’ordre d’une discipline intitulée « interpsychologie » – elle définit bien plutôt le champ d’action d’une pensée sociale véritablement, autrement matérialiste. Plus proche, pourrait-on ajouter, de la Révolution électronique d’un William Burroughs que de la Médiologie de Régis Debray.

Un matérialisme de part en part vitaliste se revendiquant des principes machiniques d’une ontologie politique de la différence : c’est la leçon indissociablement expressionniste ( expression vitale des forces) et constructiviste (connexion machinique des flux) de Gabriel Tarde. Leçon ô combien en prise sur le procès ouvert d’une socialité dont on commence à savoir – l’actualité aidant ! – qu’elle est intégralement biopolitique.

Alliez Eric

Philosophe. Senior Research Fellow à l'université de Middlesex (Londres). A notamment publié : Les Temps capitaux (préface de G. Deleuze), T.I, Récits de la conquête du temps ; T. II, La Capitale du temps, Vol. 1 : L'État des choses, Cerf, 1991/1999 ; La Signature du monde, ou Qu'est-ce que la philosophie de Deleuze et Guattari ?, Cerf, 1993 ; De l'impossibilité de la phénoménologie. Sur la philosophie française contemporaine, Vrin, 1995 ; (dir.) Gilles Deleuze. Une vie philosophique, Synthélabo, 1998 ; Chroma Drama et Biografie der Organlosen Körpers (dir., en collaboration avec E. Samsonow), Vienne, Turia + Kant, 2002/2003 et (avec Jean-Claude Bonne) de La Pensée-Matisse, Le Passage, 2005. Co-auteur (avec Jean-Clet Martin) de L'Œil-Cerveau. Nouvelles Histoires de la peinture, Vrin, 2007. Membre du comité de rédaction de Multitudes.