Du centrisme mou au risque de penser

Article paru dans Le Monde, 8 octobre 1999Quel est le point de départ psychopolitique du débat qui fait tant de bruit dans toutes les pages culturelles des journaux allemands ? (Le Monde du 29 septembre.) Ce débat porte sur la technologie génétique, sur les pleins pouvoirs créateurs de la technique moderne ou de l’« anthropotechnique » – pour évoquer mon concept si controversé – et sur le statut historique de cette théorie philosophique qui se donna à elle-même le qualificatif exquis de « critique » et dont j’avais, il y a quelques semaines, l’occasion de constater la mort. Quel est le sens du conflit dans lequel mon nom est utilisé comme le symbole de l’explosion de tensions trop longtemps contenues ? Je ne voudrais pas taire au public français mon interprétation personnelle de cette affaire, dans la mesure où il ne s’agit pas des contenus anthropologiques ou liés à la politique scientifique, qui sont certainement d’une extrême importance, mais des formes de l’excitation collective qui traverse pour l’heure la société allemande.
Il ne s’agit d’abord de rien d’autre, dis-je, que du contrôle du pouvoir idéologique par lequel s’accomplit le gouvernement moral de la société. Et il s’agit du fait, depuis longtemps évident et que l’on peut à présent toucher du doigt, que la société allemande, cinquante-cinq ans après la fin de la seconde guerre mondiale, ou deux générations et demie après sa refondation, campe fermement à l’intérieur du blocus mental qu’elle a elle-même instauré – on pourrait dire aussi dans une paralysie auto-engendrée – dont il faut rendre responsable, dans une très grande mesure, des facteurs psychologiques ou psychopolitiques.
Je ne suis pas compétent pour dresser un tableau complet des différents paysages idéologiques actuels, et c’est pour cela que je ne dis rien de tous les stades de la crise allemande qui ont été déclenchés par l’heureux état d’exception de la réunification des deux Etats allemands et leur transformation en un quotidien de l’Allemagne unie qui n’est pas tout à fait aussi heureux.
Je ne dis rien non plus des modalités de la voie allemande ou du Sonderweg [voie particulière vers l’Europe, puisque ce thème – en dépit de tous les signes d’originalité et d’entêtement allemands – traduit un désarroi qui concerne tous les pays d’Europe. Car tous ont du mal, chacun à sa façon, à formater une politique et une culture toujours marquées par l’État national aux normes de ce complexe géant et difficilement gouvernable qu’est l’Union européenne, qui, en tant qu’expérimentation à grande échelle, est en sursis. Je dis des banalités en voyant dans la réalisation de l’Union monétaire et la participation européenne aux attaques de l’OTAN contre la Serbie des nouveaux critères européens d’appréciation de ce qui importe vraiment.
Pour ces remarques, je me limite aux seuls aspects du Sonderweg psychologique des Allemands qui peuvent être compris comme des caractéristiques de cette société dans ce qu’elle a de plus inimitable. Première remarque : s’est accomplie dans ce pays, depuis les années 80 jusqu’à présent, une évolution extrêmement problématique du point de vue de l’histoire des mentalités, une évolution que l’on pourrait résumer comme une implosion de l’espace politique. Cet état de choses a été discuté de différents points de vue ces dix dernières années : syndrome de la political correctness ; déclin de la gauche classique d’orientation uniquement marxiste ou marxiste-léniniste ; emprise de la culture des loisirs dans les médias de divertissement de la télévision privée ; extinction souvent commentée des potentiels visionnaires ou utopiques dans les mouvements sociaux ; sclérose des universités et appel désespéré à une « société de savoir » ; désarroi de la population à la veille du jour des élections sur leur décision dans les urnes ; fuite dans la vie privée pour d’innombrables individus.
Au-dessus de tous ces processus plane l’icône colossale de l’ancien chancelier Helmut Kohl qui s’employa, avec son poids personnel et sa chance politique, à faire de la grande implosion de l’espace politique un risque supportable pour la plupart des citoyens de ces années-là. Beaucoup de contemporains les regardent déjà comme une « belle époque » : années d’apaisement où les défis étaient différés, où tous les grands problèmes qui se rappellent cruellement à nous aujourd’hui pouvaient être comme pris en photo avec un objectif flou et projetés sur un horizon encore à moitié clair.
C’est en ces années que le principe d’opposition, aussi bien parlementaire que sociale, a cessé de prétendre au rang de facteur structurel des sociétés modernes et où la conformation à un centre imaginaire est devenue à tous les niveaux la nouvelle raison d’agir. C’est un des résultats énormes et dangereux de l’ère Kohl que d’avoir laissé une société du centre omniprésent et en même temps totalement publique, en d’autres termes une société surmédiatisée et dépolitisée. Car le centre n’est pas un lieu politique, mais un point zéro entre des ailes politiques, à partir duquel devrait commencer le travail de la politique compris comme cybernétique de l’équilibre entre des positions antithétiques.
Mais maintenant, une société amputée d’ailes se rabougrit dans un centre comme il faut, bien trop comme il faut, incapable de manœuvrer et aussi pauvre en expressions qu’en solutions alternatives. La société allemande a replié ses ailes depuis bien trop longtemps : plus personne ne veut être un faucon ou une colombe, tous veulent faire la poule ou représenter toute autre espèce de sympathiques volailles raisonnables. Tout le monde est devenu social-démocrate, le Parlement de Berlin abrite, comme tout examen sans parti pris du programme et de la pratique de la classe politique le montre, cinq sortes de social-démocratie qui se distinguent uniquement par leurs différentes stratégies de public relations et des additifs idéologiques sans importance.
Dans l’actuel scandale qui envahit les pages littéraires, je vois quelque chose comme un éclair qui pourrait anticiper la réouverture fortement nécessaire de l’espace politique et langagier de notre société : une repolitisation de la discussion publique – et de la société – soudaine et, finalement, très bienvenue.
J’ai parlé des particularités de la voie allemande à l’avenir, et je voudrais – c’est ma deuxième remarque – en tirer un théorème sur la dialectique des générations qui se manifeste si clairement dans les discussions présentes.
Dans ma lettre ouverte La théorie critique est morte (Die Zeit du 9 septembre) au mandant et à l’initiateur occulte du « scandale Sloterdijk », Jürgen Habermas, j’ai interrogé sans détour le motif de l’agresseur vous reconnaissez vous-même que, du fait du changement d’époque et de la succession naturelle des générations, les conditions selon lesquelles vous avez exercé jusqu’à présent – en bien comme en mal – votre pouvoir d’imprégnation des mentalités deviennent caduques. Bien sûr, vous ne voulez pas renoncer sans combat à vos privilèges : votre attitude élitiste qui vous incite à vous sentir moralement meilleur et à accéder aux hauteurs de commandement depuis lesquelles il est si confortable de juger ceux qui sont dans l’inconfort. Plus ou moins aveuglément, vous contribuez aujourd’hui à maintenir en ce pays presque à tout prix la paralysie des mentalités.
Vous consolidez cette attitude générale, remontant aux plus beaux jours du mouvement soixante-huitard, faite de passivité et de déclarations larmoyantes, de renoncement à entreprendre et de la fureur de tout trouver suspect. Cette attitude, ajoutée à la ruée générale vers le centre indifférencié, doit produire un cocktail fâcheux.
La génération aînée des intellectuels, ces fils trop bien purifiés de pères contaminés par le national-socialisme, veut pérenniser la situation d’après-guerre dans leurs têtes et dans la psyché des plus jeunes. Ils jettent constamment des regards défavorables et méfiants sur les représentants de la nouvelle génération qui peut sortir des sombres atrocités de jadis pour gagner des zones un peu plus claires, sans insouciance, mais sans non plus cette constante excitation hypermoralisante ; et prête, avant tout, à affronter les problèmes réels du présent et les défis et les menaces du futur, et non pas, jusqu’à la fin des temps, à remâcher à loisir le passé de façon nombriliste.
Je pense que nous devons laisser aujourd’hui à ces vieilles forces une dernière chance pour s’apaiser et abdiquer. Si je voulais dire positivement quelque chose au sujet de l’hystérie actuelle à propos de la technique génétique et sur tout ce qui renvoie à des motifs et des fantasmes, je dirais que ce délire médiatique, cette psychose massive de non-lecture, cette Nuit de Walpurgis hypermorale donne l’occasion de renormaliser notre communauté – pour autant qu’un pays qui a un passé comme le passé allemand peut être renormalisé.
Si l’expression « République de Berlin » a un sens positif et ne se contente pas de renvoyer de nouveau à un signal d’alarme a priori empoisonné, elle souligne bien le problème ou le non-problème de la troisième génération d’après 1945 en Allemagne, qui va au travail avec une certaine différence psychologique et sociale, mais sûrement avec la même responsabilité.
Je voudrais ajouter un dernier mot pour caractériser, de mon point de vue, le préalable épistémologique de ce débat et son ancrage dans la philosophie de la culture. Freud avait déjà exprimé en 1918 le désarroi de l’homme moderne par son fameux bon mot sur les trois vexations qui auraient été infligées par la science moderne au narcissisme de l’espèce : la vexation cosmologique de Copernic, qui a laissé rouler la Terre hors du centre de l’univers ; la vexation de l’évolutionnisme biologique de Darwin, qui fit des hommes des cousins et des cousines des primates ; et la vexation psychanalytique de Freud lui-même, qui ôta aux sujets bourgeois l’illusion que leur Moi serait maître chez lui.
C’est patent : cette série des vexations n’est pas dose, et le présent est traversé par un violent complexe de vexation, que l’on pourrait appeler le cybernético-biotechnique. Bruce Mazlish, un historien et psychologue américain, a décrit cette histoire comme celle du remplacement successif de discontinuités métaphysiques par des continus postmétaphysiques. La barrière métaphysique entre le monde terrestre et l’espace céleste a été abolie par Galilée, montrant que, de part et d’autre de la Lune, les mêmes lois naturelles continuaient d’être en vigueur. Avec Darwin, c’est la différence métaphysique entre l’homme et l’animal qui a été relativisée et remplacée par un continu d’histoire naturelle les englobant tous deux. De son côté, Freud a transpercé les barrières métaphysiques séparant les processus conscients et rationnels des processus inconscients et irrationnels et fait apparaître, là aussi, un continu. Il n’y a plus que cette dernière différence métaphysiquement codée séparant l’organisme de la machine ou ce qui est né et ce qui est fabriqué qui résiste encore à l’irruption de la pensée du continu postmétaphysique. Ces deux paraboles parallèles ont, en dépit de toute leur simplicité, une certaine capacité à diagnostiquer l’époque. Si on leur associe les thèses du dernier Foucault sur les biopouvoirs modernes, on arrive à constituer un lieu depuis lequel les problèmes de la condition humaine dans l’espace anthropotechnique peuvent être discutés sans hystérie.
J’ajoute que c’est un des pires effets de la dernière « théorie critique » que d’avoir monté sur le Rhin, comme le dit une chanson antifrançaise du XIXe siècle, une garde excessivement vigilante contre les contributions des auteurs français au débat biophilosophique contemporain. Le temps est venu pour un nouveau dialogue transrhénan.
Un post-scriptum de psychologie sociale : comme beaucoup d’autres sociétés européennes après 1945 et après 1989, la société allemande a reçu de l’époque de la seconde guerre mondiale et de la guerre froide un lourd héritage de peur et de paranoïa devenues habituelles. Dans les centres importants, ce pays est toujours un biotope de la méfiance, le paradis des alarmistes. Ce que l’on désignait en France, à l’époque de l’existentialisme, par la formule de « l’ère du soupçon » est, d’un point de vue psychologique, une constatation encore actuelle. La mimesis psychotique continue de jouer un rôle exagéré dans cette société du spectacle. Ce qui nous manquerait, d’après moi, ne serait donc pas un discours de plus sur le postmodemisme, mais un nouveau discours et une nouvelle pratique de la postparanoïa.
Sartre avait exprimé la condition humaine à travers une formule aussi profonde que paradoxale : l’homme est un être condamné à la liberté. Cela correspondait à une époque dont les mots forts étaient la solitude et l’engagement. Les mots forts de notre époque, en revanche, sont la coopération et la communication. Nous sommes ainsi enfermés dans un autre paradoxe : celui d’être condamnés à la confiance. Ce qui ne veut pas dire que nous courions aveuglément au-devant d’un futur monstrueusement technologique, mais que nous discutons avec une liberté d’expression illimitée et à la lumière de notre savoir actuel sur les risques des évolutions qui ont déjà commencé.

(Traduit de l’allemand par Denis Thouard.)

©Peter Sloterdijk/Le Monde.

Sloterdijk Peter

Professeur à l'Université de Karlsruhe, figure de la philosophie allemande contemporaine, a publié Règles pour le parc humain (Mille et Une Nuits, 1999), Essai d'intoxication volontaire (Calmann-Lévy, 1999), Sphères I - Bulles (Pauvert, 2002), Ni le soleil ni la mort (Pauvert, 2003), Sphères III - Écumes (Maren Sell, 2005), Le Palais de cristal (2006), Colère et Temps (2007) et plus récemment Sphères II - Globes (2010).