Du coté des salariés en formation : aperçu des luttes étudiantes de l’automne

C’est dès la rentrée universitaire d’octobre qu’un mouvement « étudiant » aujourd’hui quelque peu oublié a précédé les grèves de divers secteurs des services publics (transport, communication, enseignement) et les émotions populaires, qui, au-delà de toute clôture catégorielle, ont embelli le mois de décembre 1995. Issu du système de formation, ce mouvement s’était inscrit dans un contexte inédit. La victoire à l’élection présidentielle venait d’être facilité par une campagne électorale placée sous le signe de la résorption de la fracture sociale. Sophistiquée, la manœuvre déployait l’usage du « parler vrai », contre son propre camp, Chirac déclara même que la feuille de paie n’était pas l’ennemie de l’emploi. Atteinte de gestionnite aiguë, la gauche dût passer la main.
Mais, bien loin du changement annoncé, c’est en parfaite continuité avec les orientations des gouvernements précédents que les premières mesures gouvernementales ont été autant de subventions aux entreprises (instauration du Contrat d’Initiative Emploi) au moyen de nouveaux dégrèvements et primes à l’exploitation. Seule nouveauté notable, l’Etat s’essayait à ethniciser conflits et révoltes par la mise en place d’un dispositif militaire de quadrillage des banlieues et des centres villes (plan Vichy pirate). Cette opération a été rendue momentanément caduque par une conjoncture sociale explosive qui a remis en cause l’arbitraire du commandement capitaliste sur la vie elle même.
Par son intervention constante sur la forme salaire (dans l’emploi, le chômage, la retraite, la formation, le crédit), l’État social ordonne le temps de vie de l’ensemble de la population. Lorsque la multitude se saisit ouvertement de ces problèmes, l’implication des générations nouvelles de salariés, des ressortissants d’un système de formation devenu élément clé de l’organisation sociale du travail, peut revêtir une importance capitale.

Schématiquement, le mouvement issu de l’université a vu se succéder trois phases distinctes: d’abord un développement par contamination parmi des facs mal dotées autour de revendications portant sur les conditions d’études, puis, quinze jours de haut niveau général de grève marqués par une politisation progressive, enfin, la grève étudiante a semblé se dissoudre dans le mouvement social d’ensemble centré sur le refus du plan Juppé.
Alors que l’habitude était pour ainsi dire prise de voir débuter les mouvements étudiants en opposition à des mesures gouvernementales (loi Devaquet en 1986, instauration du CIP en 1994) – situation qui semble avoir rendu tabou toute tentative de réforme frontale de l’université – ce mouvement s’est d’abord développé comme un refus des conditions d’études là où elles semblaient les plus insupportables.
Malgré la redoutable hétérogénéité d’une population étudiante qui atteint désormais les deux millions d’âmes, les facs sous équipées des villes moyennes ont donné son homogénéité initiale au mouvement. Les villes, aux centres largement investis par la gent estudiantine qui y loge, s’y distrait ou s’y cultive, abritent ainsi un milieu qui s’est plus d’une fois révélé propice à la contestation. La forte croissance démographique du secteur universitaire a entraîné l’ouverture de nouvelles facs, ainsi que l’explosion des effectifs dans une bonne partie des établissements plus anciens, sans que les moyens budgétaires ne suivent en proportion.
Destiné a renforcer la compétitivité de l’économie française sur le marché mondial, l’objectif des 80% de bacheliers par classe d’age s’est traduit dans de nombreuses facs par une dégradation des condition de travail. La croissance du chômage des cadres -c’est à dire, selon la nomenclature en vigueur, des titulaires d’un BAC+3est venue éroder encore la condition salariale de diplômés qui connaissent déjà majoritairement l’expérience de formes d’emploi précaire pendant leur formation (CDD, stages gratuits, travail-noir, formation et recherche bénévoles ou sous-payées, etc.)
À l’origine du mouvement, des lacs comme celle de Rouen qui, le 9 octobre, commence une grève sur des problèmes très concrets, de sous effectifs d’encadrement et de manque de place. Ce mouvement s’est ensuite diffusé à d’autres facultés. Nombre de présidents d’université n’ont d’ailleurs pas été en reste pour faire valoir le décalage existant entre les dotations théoriques et la réalité des attributions de postes, de locaux et de budget. Ainsi, dans un premier temps, ce que ce mouvement a exigé officiellement, c’est le respect par l’État de ses propres normes. A Rouen, le calcul faisait état de 12 millions de francs manquants par rapport au budget théorique. Cette norme d’Etat permettait d’étalonner les revendications sans avoir à se lancer dans une évaluation des besoins qui aurait alors posé la question des conditions d’études autrement que sous l’angle exclusif de la restauration de l’université. Mais, par delà la tendance au localisme catégoriel d’une lutte qui, si elle en était restée là, n’aurait pu accueillir de plein droit que les fats considérées comme « défavorisées », des motifs généraux de mobilisation, tel le droit à la formation, la défense du service public, le refus de la précarité, sont clairement présents. En écho aux luttes de mal logés, la revendication de réquisition des lacs privées, c’est à dire de leur intégration dans l’enseignement public, fera rapidement office de symbole identificatoire pour une partie du mouvement. À tel point qu’un plan d’intégration, du Pôle Léonard de Vinci, la fac-Pasqua, sera élaboré par ses responsables, soucieux d’éviter d’offrir indéfiniment un tel point de cristallisation aux luttes.
Mais, avec une grève étudiante limitée sur Paris, l’extension surviendra ailleurs. Le gouvernement décide de saupoudrer quelques millions là où l’agitation universitaire et son cortège d’interventions sur la ville (débrayage des lycées, manifs), de blocage des nœuds et axes de communication (gares, autoroutes), est importante. Lors de l’attribution de 12 millions à la fac de Rouen, le mouvement se diffuse de plus belle. Avec plus de la moitié des 90 établissements universitaires en lutte, la grève tend à devenir générale au sein des universités. A la faveur de cette durée et de cette extension, le mouvement dépasse l’étroitesse de ses revendications initiales.
Les facs de banlieue parisienne amènent avec elles de nouveaux contenus politiques de portée générale, à propos de l’immigration – d’abord avec le refus des discriminations vis-à-vis des étudiants étrangers, puis des lois Pasqua- ou sur la condition étudiante -avec la revendication d’un statut social de l’étudiant, voire, plus radicalement, contre la précarisation générale, avec la revendication d’un « revenu garanti décent ». Portée par les représentants de la grève à Paris VIII, cette revendication qui vise la conquête d’un droit social applicable à tous sera soutenue par un tiers des délégués présents lors d’une des coordinations nationales étudiante.
Sans permettre un accord majoritaire ou l’émergence d’un courant constitué, la revendication d’un revenu garanti apparaît ainsi comme un élément d’alternative aux lignes de défense platement catégorielles de la condition étudiante proposées par les syndicats. Le succès relatif de cette orientation révèle l’emprise du rapport au marché du travail, de la précarité du travail parmi les acteurs du mouvement. La question universitaire ne s’entend plus comme isolée du fonctionnement social général. Omniprésent dans les esprits, le chômage n’est plus décrit comme un risque futur. La précarité de l’emploi, vécue dans certaines lacs par une majorité d’étudiants, commence à informer les exigences du mouvement, à entraîner une modification de la représentation de l’étudiant qu’il véhicule. On découvre ici ou là que 10% des allocataires parisiens du RMI dissimulent aux services sociaux leur inscription en fac pour percevoir ce faible revenu resté interdit aux étudiants comme aux moins de 25 ans. Au départ du mouvement, l’étudiant était défini en termes relativement abstraits. Sa concrétude tenait essentiellement à sa qualité d’usager mal traité par des institutions de formation déficitaires en moyens. Et voilà qu’il prend chair et se révèle hybride: immigré, employé précaire, salarié à temps partiel, pauvre ou sans logis, autant qu’acteur d’un cursus de formation.
Avec sa composition sociale complexe, ce mouvement a ainsi davantage compté par ce qu’il a fait et permis que par ce qu’il a dit. (La première manifestation des cheminots cet automne n’a-t-elle pas eu lieu lors d’une manifestation étudiante ?). Car la multiplication des assemblés générales n’a pas permis d’éviter de déléguer les tâches de représentation aux couches militantes les mieux à même de manier le discours. La domination publique de discours préconstruits a semblé bloquer la fonction maïeutique du mouvement. L’élaboration collective d’une analyse fondée sur le savoir réel, l’expérience sociale, politique, subjective des acteurs du mouvement est restée dans les limbes. Tout s’est passé comme si, supposés être les plus aptes, par la connaissance intime qu’ils en ont, à contrer les appareils syndicaux et leur volonté de main mise ou d’étouffement du mouvement, les militants d’extrême-gauche avaient été sciemment utilisés par la lutte. Cette division du travail politique a hypothéqué la capacité critique d’un mouvement qui n’a jamais pu bénéficier de la simplification politique qu’autorise la lutte contre une mesure de portée nationale, une loi. Le fait qu’aucun objectif délimité n’ait d’emblée lié les protagonistes du mouvement entre eux a semblé laisser ouvert un espace dévolu à la controverse. L’expression des différences d’orientations n’est pourtant devenu manifeste qu’à de rares occasions. Les malheureuses menées « militaires » d’une direction de l’Unef id réduite au désespoir en raison de sa marginalisation absolue ont ainsi formé l’exemple le plus spectaculaire d’un dissensus resté quasiment sans phrase. Cet épisode eu d’ailleurs droit au traitement idoine : la version du syndicat fut la seule à connaître la publicité frelatée dont les médiatiques ont le secret.

Le cœur du mouvement résidait donc dans les villes moyennes et non dans les grandes métropoles telles Paris, Lyon, Marseille ou Lille. Si Toulouse a pu sembler un moment prendre la tête de la lutte, seule la coordination nationale étudiante était investie de la direction, sans qu’un pôle plus actif d’initiative ne se dégage. La lutte contre l’appareil de l’Unef id a monopolisé les coordinations au point de stériliser bien souvent leurs débats, Mais une estimation des revendications financières sur le plan national a néanmoins abouti à un chiffrage incompatible avec la politique de rigueur budgétaire de l’État. La coordination souhaitait imposer une loi de programmation de 50 milliards sur 5 ans pour l’enseignement supérieur. Il s’agissait d’empêcher que la succession de reculades limitées de Bayrou, qui avait débuté avec la tactique de désignation de médiateurs chargés de négocier fac par fac, aboutisse à un effilochage. C’est classiquement que des journées nationales d’action avec manifestations centrales à Paris ont d’abord rythmés la mobilisation. Mais avec la généralisation de la grève des transports, ces manifestations se sont décentralisées dans les régions, jusqu’à ce que le mouvement d’ensemble absorbe la grève étudiante. L’opposition aux diktats libéraux se dégageait de l’atomisation sociale pour énoncer le fusionnel « tous ensemble » qui débouchera sur un rétablissement partiel du statu quo ante.
Devenu une gigantesque machine à fabriquer de la force de travail, le système de formation produit une main d’œuvre diversifiée, processus dont témoigne la multiplicité et l’hétérogénéité des filières, depuis les grandes écoles en passant par les formations professionnalisantes, des formations générales (DEUG), jusqu’aux diplômes de technicien type IUT etc. Mais, au delà de cette diversité, c’est aujourd’hui, la majorité d’une génération qui passe par l’enseignement supérieur. Tout comme la majorité d’une génération arrivant sur le marché du travail connaît ou connaîtra l’expérience du chômage, souvent non indemnisé. Ces passages caractérisent l’expérience vécue de salariés dont l’horizon, la vie de travail, est loin d’être bornée au cadre de l’entreprise, institution tant vantée par l’intense propagande libérale des années 80.
Depuis longtemps déjà, la qualification sociale nécessaire sur le marché du travail tourne aux alentours de Bac + 2. La fac vient parachever l’inculcation des comportements qui forment cette aptitude à la polyvalence, à la mobilité que requiert désormais le marché du travail, la gamme des emplois. On y apprend aussi, et ce phénomène n’a guère été souligné par un mouvement resté le plus souvent discret sur la fonction de l’université, à subir une position d’attente. La rescolarisation des cursus est devenue dominante. À tel point qu’avec les tendances à la professionalisation, à une adaptation étroite à une fonction productive particulière, la secondarisation des DEUG fait elle aussi partie des hypothèses de réforme, de restructuration disciplinaire des premiers cycles. La possibilité même de positions critiques semble avoir disparue. L’ennui causé par les cours est souvent tel qu’ils finissent par faire préférer comme plus active une position d’emploi quelconque. La sélection par l’échec est ainsi redoublée par une « évaporation » des étudiants lors des premiers cycles universitaires. C’est quasiment une moitié des inscrits qui n’obtient pas de diplôme. Le phénomène est généralement décrit comme étant du au défaut d’orientation. De fait, l’insécurité sociale que comporte l’actuel statut d’étudiant, l’imposition en DEUG d’une charge de travail accomplie dans de lourdes conditions de massification, a pour seule contrepartie la relative assurance statistique de limiter la durée des futures périodes de chômage. Le diplôme, à défaut de garantir une rigidité salariale, reste un critère d’employabilité.
Le mouvement de 86 avait ouvert un cycle de luttes avec l’éclosion des coordinations parmi des catégories de salariés. Le fait que depuis 68, la fac, le système de formation puisse être le creuset de nouveaux types de lutte s’était ainsi vérifié. Hors des facs, ces coordinations avaient par la suite déterminé un renouvellement du syndicalisme dont on a pu voir les effets lors du récent mouvement. En mars 1994, lors du mouvement de refus du SMIC jeunes qui avait suivi le projet d’instauration du CIP, la question du salaire avait été portée par une lutte qui avait su recomposer autour d’une partie des scolarisés bon nombre de travailleurs précaires. Ce mouvement avait ouvert la voie à une importante vague de grèves sur le salaire direct dans les entreprises.
Cette fois, l’impression d’une occasion manquée semble dominer parmi les acteurs d’un mouvement qui n’a pas débouché sur une victoire. La sympathie dont a bénéficié le mouvement dans la population à pu fonctionner comme un encouragement aux luttes qui ont suivies. A l’inverse de ce que l’on peut constater dans les services publics, et malgré la vague de syndicalisation qui avait suivi 1986, la décomposition syndicale est totale dans ce milieu. La coordination demeure le seul mode possible de structuration. La manière dont l’Unef id s’est manifesté, tentant au début de freiner le mouvement, puis défendant la plate-forme des présidents d’universités comme possibilité de médiation avec Bayrou, pour finalement aller jusqu’à s’essayer au putsch militaire contre une coordinations qui lui échappait totalement, le montre bien. L’attitude de l’Unef id a révélé un P.S. travaillé par son deuil de tout projet politique. Ses militants s’étaient convaincus de défendre le oui socialiste à Maastricht en s’opposant au mouvement ! L’autre Unef, proche du PCF, a fait de son mieux pour coller à un mouvement qu’elle ne déterminait en rien, sans qu’il soit évident qu’elle en tire un surcroît tangible de légitimité. Quant a l’extrême gauche, si présente dans la grève, elle s’est contentée de jouer les utilités techniques et de proposer la répétition générale… de discours surannés.
La disqualification des formes traditionnelles de militance semble avérée sans qu’apparaissent encore de groupes sujets alternatifs. Si la rareté des journaux de luttes, la pauvreté de l’immense majorité des tracts, l’impression d’une inhibition de la parole publique peuvent être vus comme l’expression d’une salutaire défiance vis-à-vis de toute forme de prise de pouvoir, l’invention d’une parole libre reste à venir.
S’il n’a su produire immédiatement son expression propre, le mouvement est en tout cas parvenu à censurer les tentatives de représentation spectaculaires. Il n’y eu pas, comme en 86, d’apparition de leaders destinés à former ensuite une nouvelle couche militante pour le P.S., il n’y eu nul part de représentants nationaux accrédités par les médias. Au delà du formalisme qui a gangréné leurs instances politiques (AG, coordinations), les étudiants en lutte ont effectué un apprentissage marqué par le refus des formes verticales, institutionnelles, de l’action politique, de la communication. A travers contacts horizontaux et rencontres avec d’autres salariés en lutte, des coordinations territoriales informelles se sont ébauchées
Dés l’été 1995, avant même que la réduction des déficits ne soit à nouveau déclarée impérative, l’une des toutes premières mesures d’économie budgétaire du gouvernement avait été de reprendre à l’UNEDIC, organisme gestionnaire des allocations de chômage, une somme de 12 milliards dus par l’État, somme correspondant à 4000 francs par chômeur. Ce chiffre permet de rapporter l’effet de la lutte au sein du système de formation à d’autres quantités financières mises en jeu par la gestion étatique de la richesse et de la population. Le mouvement « étudiant » a pour sa part obtenu environ 1000 fr. en moyenne d’augmentation des crédits universitaires par étudiant et rien pour les étudiants eux-mêmes, à l’exception de quelques chaises, de quelques mètres carrés. Rien, si ce n’est ce moment de bonheur qu’autorise l’illusion d’être ensemble ? Rien, si ce n’est l’expérience de la lutte. Ceux qui déploraient le « matérialisme » de la lutte étudiante en invoquant la nécessité de l’utopie n’avaient sans doute pas ces éléments présents à l’esprit. Mais l’avenir de la fracture sociale dure longtemps…

Guilloteau Laurent

Précaire, participe à AC! ( Agir ensemble contre le Chômage !) et à la Coordination des Intermittents et Précaires d'Ile de France ( CIPidf) . Il est membre du comité de rédaction transnational de Multitudes