Du disciplinaire au sécuritaire : de la prison au centre fermé

Succédant aux « sociétés disciplinaires », les sociétés sécuritaires qui se profilent à l’aube du XXI e siècle – suite aux mutations du capitalisme et aux modes de néomanagement qui les accompagnent – combinent, d’abord, des mécanismes de pouvoir disciplinaires et biopolitiques perfectionnés, ensuite des mécanismes de contrôle (Deleuze), mais encore une résurgence du vieux pouvoir souverain et de l’état d’exception permanent (Agamben) face aux menaces de l’insécurité. Les procédés sécuritaires fonctionnent de manière ambiguë à la protection et à la répression. Les dispositifs de contrôle des flux migratoires en offrent une parfaite illustration, notamment à travers le centre fermé (ou centre de rétention) qui est, selon nous, à la société sécuritaire ce que la prison était à la société disciplinaire, selon Foucault.

Si la société disciplinaire, caractéristique de l’époque moderne, a connu son apogée vers la fin du XIXe siècle, il ne semble pas que les mécanismes disciplinaires aient aujourd’hui complètement disparus comme le présageait Foucault[[« Ces dernières années, la société a changé et les individus aussi ; ils sont de plus en plus divers, différents et indépendants. Il y a de plus en plus de catégories de gens qui ne sont pas astreints à la discipline, si bien que nous sommes obligés de penser le développement d’une société sans discipline. » (Foucault Michel, « La société disciplinaire en crise » (1978) in Dits et écrits, tome II, 1976-1988, Paris, Gallimard (« quarto »), 2001 (nouvelle édition), pp.532-533)., ni que la société de contrôle (esquissée par Deleuze en 1990) définisse complètement le temps présent. Un nouveau schéma de pouvoir, ou diagramme, que j’ébauche sous l’idée de « société sécuritaire », me paraît plus apte à rendre compte de la réalité et des virtualités qui se profilent à l’aube du XXIe siècle.

Métamorphoses capitalistes

Pour des raisons d’ordre principalement épistémologique et stratégique, Foucault s’est montré très réservé à l’égard du marxisme et intègre peu d’analyses économiques dans ses descriptions. Pourtant, l’émergence des disciplines se révèle concomitante à la révolution industrielle. Évasivement, il les présente comme la condition technologique du décollage capitaliste en tant que méthode de gestion de l’accumulation, non des capitaux, mais des forces productives : « les mutations technologiques de l’appareil de production, la division du travail, et l’élaboration des procédés disciplinaires ont entretenu un ensemble de rapports très serrés. Chacune des deux a rendu l’autre possible, et nécessaire…»[[Id., Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975, p. 257 On sait que la dynamique d’expansion infinie intrinsèque au capitalisme l’amène à se métamorphoser en permanence au fil des crises qu’il traverse et des résistances qu’il rencontre. Nous pourrions reprendre mot à mot la citation précédente pour lier les mutations actuelles du capitalisme à notre modèle : les procédés sécuritaires sont à la mondialisation (ou à l’Empire) et la production post-fordiste, ce que les disciplines étaient à l’intégration nationale et la production fordiste. Les techniques disciplinaires propres à la manufacture ne s’avérant plus adéquates pour assujettir les nouvelles forces productives requises, ces mutations s’accompagnent de toute une stratégie de « néo management » et de conditionnement qui relève du « contrôle » deleuzien et se déploie aussi bien au sein de l’entreprise qu’en dehors d’elle, notamment au moyen des mécanismes de pouvoir propres aux médias de masse (le Spectacle de Debord et le Synoptique de Mathiesen[[Mathiesen Thomas, « The viewer society : Michel Foucault’s Panopticon revisited », Theoretical Criminology, mai 1997, vol. 1, n°2, pp. 215-234. Le Synoptique désigne un système où tous regardent la même chose ensemble (médias de masse). Sans devoir recourir à la moindre coercition pour influencer les conduites, les dispositifs synoptiques fonctionnent par séduction, acculturation, distraction (le divertissement de Pascal) et communication de la peur. ), aux cartes de crédits et aux banques de données (le Superpanoptique de Poster et Bauman[[Poster Mark, « Database as Discourse, or Electronic Interpellations », in David Lyon and Elia Zureik (Eds), Computers, Surveillance, and Privacy, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1996, pp. 175-192. À l’instar du Panoptique, le Superpanoptique (les bases de données), par la somme illimitée d’informations qu’il collecte sur les individus, exerce des fonctions de surveillance et de normalisation : les gens s’inquiètent de ce que les banques de données connaissent d’eux et modifient leurs conduites en conséquence. Poster insiste sur les effets de discours propres à cette technique de pouvoir, sur leurs aspects performatifs et constitutifs de nouvelles subjectivités (post-modernes : multiples, dispersées, inconscientes, variables,…). Dans Le coût humain de la mondialisation, Zygmunt Bauman reprend à son compte le Superpanoptique de Poster en y voyant une machine, non pas de discipline, de répartition, d’uniformisation et d’immobilisation mais de sélection, de séparation, d’exclusion et de mobilité grâce aux barrières électroniques et financières qui dispensent de murs et autres clôtures physiques.). Au cœur de l’entreprise, l’industrie automobile servant d’étalon, le « toyotisme » succède au modèle « fordiste » : production « à flux tendus », « culture d’entreprise » et « cercles de qualité », épanouissement personnel par « projets »… Avec pour conséquences, la segmentation, la flexibilité (fonctionnelle ou numérique) et la précarité du travail ; la déterritorialisation des travailleurs désormais polyvalents et infiniment modulables en fonction des besoins du marché ; la déstabilisation des stables et l’installation dans la précarité (retour au « louage de service ») ; la réduction des places et l’incertitude de l’avenir qui génèrent de nouvelles angoisses, de nouvelles violences et de fausses concurrences entre « prolétaires » ; enfin, l’extension de la population des inutiles et indésirables, les « surnuméraires » selon Castell.
De plus, avec la mondialisation et les phénomènes de délocalisation ou de « délocalisation sur place », tous les niveaux de production peuvent coexister au même endroit. Cette proximité étroite entre populations ou groupes extrêmement inégaux provoque des heurts, une insécurité, un risque de danger social permanent, qui requièrent de nouveaux mécanismes de pouvoir pour assurer la séparation, surveiller les accès et garantir la nouvelle gestion de l’espace social mondial via des mécanismes de contrôle permanent des flux et des positions en milieu ouvert, de balisage des espaces lisses sans frontières tangibles et de modulation des identités.

La mondialisation et l’idéologie néolibérale entraînent également une redéfinition de la place et des missions de l’État. Le pouvoir croissant des instances internationales autant que la recrudescence des régionalismes ébranlant la souveraineté politique de l’État-nation, et le néolibéralisme exigeant toujours moins d’intervention étatique dans la sphère économique ainsi qu’une réduction continue ou privatisation des dépenses sociales, le pouvoir étatique se voit contraint de se replier sur sa fonction policière de gestion du territoire et des populations. Son rôle devrait se limiter à assurer la sécurité des nantis et contenir la population des surnuméraires soit en l’occupant malgré son inutilité (passage du « Welfare » ou « Workfare State ») soit, pour les irrécupérables, en la casant pour la faire disparaître de la vue et de la vie des élites.

Ambiguïtés et recouvrements

C’est au sein de cette nouvelle donne mondiale que s’aménage le diagramme sécuritaire. Nouveaux dispositifs de contrôle et d’intériorisation des normes d’une part, soumission et exclusion brutale des surnuméraires de l’autre. Prévention, mesures dissuasives, pouvoir invisible, insidieux, incitateur, à travers tout le champ social, d’un côté ; répression, mesures négatives, pouvoir fort, imposant, restrictif, situé dans les zones d’exception, de l’autre. Entre ces deux aspects, il y a moins contradiction qu’ambiguïté, celle-ci étant une composante essentielle du sécuritaire, mélange de prophylaxie et de police. Avec Althusser et Balibar, nous pouvons dire que les structures principalement répressives fonctionnent également « à la protection » » tout comme les structures principalement protectrices fonctionnent simultanément « à la répression ». Un axe essentiel de ce schéma se base sur la confusion cacophonique, quoique orchestrée, entre les notions de sécurité, de sûreté et de certitude. La dérégulation néolibérale crée inévitablement et sciemment une situation d’insûreté (plus aucun choix n’est sûr, tout est précaire) et d’incertitude (instabilité et obscurité des règles du jeu) que les individus sont incités, par les pratiques et discours ambiants, à traduire en termes de sentiment d’insécurité. Les désordres sociaux engendrés par cette même situation et les mesures sécuritaires fortes prises par les pouvoirs en place confirment et renforcent cette traduction ou ce sentiment tout comme ils confirment le Spectacle qu’est devenu la société[[« Toute action menée contre l’insécurité est infiniment plus spectaculaire, visible, « télégénique », que tout ce que l’on peut faire pour atteindre les couches profondes du malaise social, qui sont de ce fait moins perceptibles et apparemment plus abstraite. » (Bauman Zygmunt, op. cit., p. 178).
Le diagramme sécuritaire tourne à plein régime dans les cercles vicieux de la normalisation, mis à jour par Foucault, produisant eux-mêmes les problèmes qu’ils doivent traiter en vue de garantir leur perpétuation. De la même manière que la prison fabrique les délinquants qu’elle incarcérera ensuite, le capitalisme mondial intégré produit les surnuméraires qu’il doit ensuite contrôler et contenir, ou les angoisses des « braves gens » auxquelles il doit répondre par une politique sécuritaire. Pour fournir des raisons d’être à leurs contrôles et violences, les dispositifs sécuritaires se chargent non seulement de prévenir le désordre mais de le définir et le cas échéant de le susciter. Une histoire de la notion de sécurité montrerait qu’à chaque époque correspond une définition légitime de ce qui fait peur, avec comme constante une double stratégie : « la ligne de la sécurisation visant à rassurer les populations, la ligne de l’insécurisation visant à angoisser ces dernières pour justifier la protection. »[[Didier Bigo, Polices en réseaux – L’expérience européenne, Paris, Presses de Sciences Po, 1996, p.55
Comme on le voit, ce modèle mobilise et combine aussi bien des mécanismes de pouvoir disciplinaires perfectionnés par les nouvelles technologies (vidéosurveillance, écoutes téléphoniques…), des mécanismes biopolitiques (marchandisation et manipulation des affects…), des mécanismes de pouvoir « post-disciplinaires » tels que le contrôle, le Synoptique ou le Superpanoptique, mais encore un retour en force du pouvoir souverain lorsqu’il s’agit de soumettre les surnuméraires et de réaffirmer la puissance morale du prince face à l’insécurité ou au terrorisme, de décréter en permanence l’état d’exception. Alors que la plupart des auteurs post-foucaldiens présentent ou postulent une succession scandée de schémas de pouvoir, nous soutenons qu’il y a plutôt continuité, recouvrement et va-et-vient de l’un à l’autre[[Les derniers travaux de Foucault autour de la gouvernementalité nous confortent : « De sorte qu’il faut bien comprendre les choses non pas du tout comme le remplacement d’une société de souveraineté par une société de discipline, puis d’une société de discipline par une société, disons, de gouvernement. On a, en fait, un triangle : souveraineté – discipline – gestion gouvernementale dont la cible principale est la population et dont les mécanismes essentiels sont les dispositifs de sécurité » (« La gouvernementalité » (1978) in Dits et Ecrits II, 1976-1988, op. cit., p. 654). J’ai, en outre, décelé quelques rudiments de ce diagramme sécuritaire chez Foucault qui effleurait la question en pointant un nouveau pacte entre l’État et sa population sous la forme d’un pacte de sécurité : « L’État qui garantit la sécurité est un État qui est obligé d’intervenir dans tous les cas où la trame de la vie quotidienne est trouée par un événement singulier, exceptionnel. Du coup, la loi n’est plus adaptée ; du coup, il faut bien ces espèces d’interventions, dont le caractère exceptionnel, extra-légal, ne devra pas paraître du tout comme signe de l’arbitraire ni d’un excès de pouvoir, mais au contraire d’une sollicitude. » (Id., « Michel Foucault : la sécurité et l’État » (1977) in ibidem, p.385).
Au lieu de nous étendre sur cette discussion théorique, nous détaillerons à présent un dispositif ou « machine concrète » illustrant parfaitement cette « machine abstraite » qu’est le diagramme sécuritaire. En tant qu’ensemble de législations, de règlements, de discours, d’institutions et de pratiques, la politique de contrôle des flux migratoires (belge) nous semble réunir toutes les dimensions d’un dispositif au sens foucaldien.

Dispositif de contrôle des flux migratoires

La mise en place des procédés sécuritaires nouant des rapports très serrés avec la « mondialisation », les questions de mobilité et de migrations y tiennent une place cruciale. L’expansion totale du marché, la propagation des normes capitalistes, la mondialisation des moyens de communication (virtuels et réels) et l’abolition des frontières (pour les flux de capitaux, l’information, les biens, les services et la main d’œuvre utile), ne vont pas sans créer des tensions qui entraînent de nouvelles mobilités ou de nouveaux « désirs nomadiques ». Notons ici le rôle décisif des dispositifs synoptiques (médias de masse) permettant aux « locaux » de rejoindre virtuellement les « mondiaux » au cours d’émissions quotidiennes retransmises depuis le paradis et poussant parfois les premiers à transformer leurs voyages par procuration en décision migratoire effective. Tout en favorisant la généralisation des échanges et la circulation infinie, la mondialisation capitaliste doit se protéger contre les liaisons et les désirs de mobilité qu’elle suscite. Les auteurs d’Empire considèrent, avec beaucoup d’optimisme, les migrations comme l’acte le plus manifeste de résistance à l’Empire sur son propre terrain, comme la meilleure manière de mettre le système face à ses propres contradictions. C’est en grande partie à dessein de défendre l’Empire contre les « nouveaux barbares » que se déploient les dispositifs sécuritaires desquels participent les limitations des flux migratoires pratiquées dans la plupart des pays européens depuis 1974 et l’élaboration d’une politique migratoire commune au sein de l’Union Européenne irréductible aussi bien à une forteresse qu’à une passoire[[Cf. Didier Bigo, « Europe passoire et Europe forteresse : la sécurisation-humanitarisation de l’immigration » in Rea Andrea (éd.), Immigration et racisme en Europe, Bruxelles, Editions Complexes, 1999.
Pour soutenir les dispositifs sécuritaires, nous avons relevé le rôle de l’idéologie néo-libérale. Celle-ci repose, entre autres, sur un discours de crise justifiant des politiques dites d’austérité (incapables d’accueillir « toute la misère du monde »), qui requièrent la désignation de boucs émissaires. La stigmatisation d’un ennemi ou concurrent commun, en l’occurrence l’étranger, renforce la cohésion nationale mise à mal par la même idéologie, tout comme le spectacle des mesures sécuritaires prises à leur égard contribue à la pacification sociale. Les étrangers sont évidemment les premiers visés par la concurrence et violence accrues entre précaires. Plus surnuméraires encore que d’autres, les stratégies de segmentation et de catégorisation (réguliers/irréguliers, vrais/faux réfugiés), propres au pouvoir sécuritaire qui divise pour régner et sélectionne les utiles, les concernent au premier chef. Dans un contexte de rareté (aujourd’hui des places et non des biens), Sartre parlait du « choix stratifié et inerte qu’une société fait de ses morts »[[Jean-Paul .Sartre Critique de la Raison dialectique, Paris, Gallimard, 1985 (1960), tome I, p. 141, Agamben, quant à lui, montre comment chaque société, en politisant la vie, fixe la limite au-delà de laquelle une vie n’est plus politiquement pertinente et peut, de ce fait, être bafouée voire supprimée impunément[[Giorgio Agamben, Homo sacer – Le pouvoir souverain et la vie nue, trad. de l’italien par M. Raiola, Paris, Seuil, 1997 (1995), p. 150.
À l’instar de tout pouvoir ou biopouvoir, le pouvoir sécuritaire fonctionne par la production continue d’anomalies qu’il est chargé de corriger ou normaliser. D’où l’entretien de la suspicion à l’égard de l’autre, la labellisation négative de l’étranger (profiteur, fraudeur, suspect, malsain, porteur de maladie…), les discours et pratiques de non assimilation des immigrés (mêmes naturalisés). C’est dans cette logique que doivent être analysées la criminalisation des étrangers et leur surreprésentation dans les institutions carcérales. Il faut ici encore évoquer l’idéologie de la menace qui se propage au niveau européen et le construit du « déficit de sécurité » que causerait l’ouverture des frontières au sein de l’espace Schengen. En guise d’accompagnement de la libre circulation, s’est tramé tout un réseau de collaboration policière, de connexions informatiques, de mesures, de discours qui édifient ce que Didier Bigo qualifie de continuum sécuritaire, allant, par transfert d’illégitimité, « de la lutte contre la drogue et le terrorisme jusqu’à l’immigration et au droit d’asile »[[Didier Bigo (éd.), L’Europe des polices et de la sécurité intérieure, Bruxelles, éd. Complexes, 1992, p.27. Depuis la fin de la guerre froide, le champ de la sécurité intérieure a dû se reconfigurer et c’est aujourd’hui l’immigration (et en particulier l’islamisme) qui constitue la menace principale à laquelle doivent fermement faire face les dispositifs sécuritaires. Établir des connexions ou amalgames qui informent ou influencent plus qu’ils ne représentent le réel, ou des continuums qui modifient les perceptions, telle est bien la définition d’un diagramme selon Deleuze : « Il ne fonctionne jamais pour représenter un monde préexistant, il produit un nouveau type de réalité, un nouveau modèle de vérité. Il n’est pas sujet de l’histoire ni qui surplombe l’histoire. Il fait l’histoire en défaisant les réalités et les significations précédentes, constituant autant de points d’émergence ou de créativité, de conjonctions inattendues, de continuums improbables. »[[Gilles Deleuze, Foucault, Paris, éd. de Minuit, 1986, p.43
D’une part, ces pratiques et discours performatifs légitiment les politiques migratoires restrictives ou dites « d’immigration zéro » (non sans connotations avec la politique sécuritaire de « tolérance zéro ») : majoration des conditions d’accès au territoire, renforcement des contrôles, traitement expéditif des demandes d’asile, rafles, enfermements, expulsions, surveillances panoptiques et fichages superpanoptiques… D’autre part, ces dispositifs propagent la peur – depuis Hobbes, le meilleur instrument de contrôle et de domination -, spécifient les sentiments diffus d’insécurité et confortent ou suscitent les angoisses de la population qui réclame toujours plus de mesures sécuritaires.
Enfin, les centres fermés[[L’équivalent belge des centres de rétention français. matérialisent une institution caractéristique du dispositif, une zone de non droit où nous voyons une exacerbation révélatrice des enjeux de pouvoir liés à la question. À première vue, les centres fermés s’inscriraient dans la continuité des institutions disciplinaires décrites dans Surveiller et punir. En effet, l’Arrêté Royal qui les régit se réfère explicitement au système pénitentiaire et nombre de leurs caractéristiques rappellent l’univers carcéral : grillages et concertinas, verrouillage électronique des portes, caméras de surveillance et tours de contrôle, régime de sanctions normalisatrices, cellules d’isolement, dossiers individuels, répartition des détenus dans un espace quadrillé, réglage minutieux de leur emploi du temps… Pourtant, d’énormes divergences les opposent. Contrairement aux détenus de droit commun, les étrangers illégaux ne sont pas censés demeurer longtemps en centre fermé, juste le temps nécessaire à l’organisation de leur retour. Le but de l’institution ne consiste nullement à discipliner les détenus pour fabriquer des individus utiles et dociles ; elle se contente de les discipliner pour les conditionner à leur rapatriement forcé. Alors que les institutions disciplinaires visaient à intégrer et dresser les masses, les centres fermés ne touchent qu’une minorité des étrangers qu’il ne s’agit en aucun cas d’intégrer.
Dans l’analyse des dispositifs de pouvoir, Foucault nous incite à ne pas nous centrer sur les seuls effets répressifs des mécanismes punitifs mais à les replacer dans la série de leurs effets positifs ou de leurs fonctions sociales : l’inefficacité pratique d’un dispositif eu égard à ses objectifs proclamés ne le remet nullement en cause mais, au contraire, assure sa perpétuation comme si son échec faisait partie intégrante de son fonctionnement (cf. prisons, sciences humaines…). Si l’effet visé officiellement par les mesures d’enfermement et d’éloignement des étrangers consiste à limiter les flux migratoires, à lutter contre la clandestinité ou les abus du droit d’asile et à pacifier l’espace public, force est de constater que ces dispositions se révèlent assez inefficaces : des étrangers continuent de pénétrer légalement ou illégalement sur le territoire et sont toujours en rapport de concurrence avec les travailleurs ou allocataires d’aide sociale belges. Le résultat semble même aux antipodes des objectifs puisque l’intensification des contrôles, la menace virtuelle du centre fermé et de l’expulsion poussent les illégaux dans des situations toujours plus précaires – insécurisent les prétendus facteurs d’insécurité – et font donc le jeu des trafiquants de faux documents, des filières et des réseaux de travail clandestin ou de prostitution. Toujours selon Foucault, cette inefficacité non remise en cause s’explique, d’une part, parce que l’institution remplit d’autres fonctions moins officielles (ex. les prisons produisent de la délinquance utilisable), d’autre part, parce que le dispositif s’inscrit dans un schéma de société plus vaste, accepté et intériorisé par tous (ex. la prison dans la société disciplinaire).
Indépendamment de leurs échecs, les politiques de contrôle des flux migratoires – et en particulier les centres fermés – remplissent des fonctions d’ordre symbolique, idéologique et spectaculaire : d’une part, dissuader les futurs candidats à l’asile ou à l’immigration de venir en Belgique ; d’autre part, adresser des signes forts à l’opinion publique, lui montrer que des mesures drastiques sont prises afin de calmer son sentiment d’insécurité et de détourner son vote des partis d’extrême droite, tout en renforçant les dispositions xénophobes et les amalgames entre criminalité et immigration (ambiguïté de la sécurisation/insécurisation). Nous pouvons encore envisager d’autres fonctions plus concrètes telles que la récolte d’informations sur les étrangers, la gestion des illégalismes, l’épée de Damoclès qui pèse sur les illégaux utilisés par les réseaux de travail clandestin, voire la fabrication officielle de clandestins précieusement utiles si pas nécessaires à plusieurs secteurs de l’économie actuelle. Utiles économiquement – incarnation du type d’emploi atypique le plus précaire dans la dérégulation du rapport salarial fordiste, leur présence fait pression sur le salariat -, ces illégaux créés par la légalité elle-même[[Derrière les discours sécuritaires forts, il faut bien se rendre compte que l’État n’a pas les moyens matériels d’expulser tous les irréguliers et qu’une telle politique entrerait en profond conflit avec les besoins du marché. Il s’agit donc de tolérer pratiquement une majorité de clandestins sans les tolérer discursivement, de les précariser sans leur accorder de droits et d’en expulser une minorité à dessein de faire pression sur les autres, de soutenir le discours sécuritaire et de gérer anticipativement des risques de fortes migrations. , le sont aussi politiquement en ce qu’ils justifient et consolident les appareils policiers et autres dispositifs sécuritaires.
Quant au schéma de société intériorisé et accepté par tous dans lequel s’insère ce dispositif de contrôle des flux migratoires, nous renvoyons évidemment à la société sécuritaire. De fait, les dispositifs de contrôle des flux migratoires sont eux-mêmes des composés ambigus, des lieux de mélange entre les différents mécanismes de pouvoir qu’associe notre modèle. Pour rappel, la surveillance panoptique des étrangers et leur détention en centre fermé avant l’expulsion mobilise des techniques de pouvoir disciplinaire. Pourtant, ces dispositifs constituent des formes originales d’enfermement où les individus ne font que passer et se trouvent à la disposition du pouvoir moins pour les discipliner, les immobiliser et les corriger que pour maîtriser et éventuellement accélérer les flux de leurs mouvements. Il s’agit davantage d’un dispositif de contrôle, de sélection et répartition que de dressage des masses pour en faire des individus utiles et dociles. Nous avons affaire à des stratégies de refoulement ou assujettissement des surnuméraires plutôt que d’intégration du plus grand nombre,… En outre, le rôle dissuasif de ces mesures ravive de vieux mécanismes des sociétés de souveraineté tels que le spectacle du pouvoir et le Synoptique propageant le sentiment d’insécurité.

La politique restrictive de contrôle des flux migratoires se révèle non seulement exemplaire de ce schéma sécuritaire mais encore prémonitoire de ce qui nous attend. Le traitement des étrangers, à la suite de celui des criminels ou des terroristes, a souvent servi de zone d’expérimentation pour des mesures et techniques de pouvoir qui ont pu, ensuite, être généralisées ou exportées, à d’autres degrés, dans toute la société. Tout ce qui se passe dans l’obscurité des confrontations entre migrants et pouvoir ou force publique – cette institution du non droit – menace notre avenir. Au cœur de ces zones d’exception, nous assistons à un retour en force de la souveraineté absolue. Alarmante anticipation qui illustre manifestement la thèse de Giorgio Agamben selon laquelle l’emprise illimitée du politique sur la vie nue de l’homo sacer constitue le noyau originaire de la souveraineté et s’est généralisée avec le XXe siècle au point que le camp de concentration forme la matrice cachée, le nomos, du biopouvoir, autrement dit de l’espace politique au sein duquel nous vivons. Dès lors que le camp désigne le lieu où se confondent biologie et politique, où la vie nue est en prise avec la décision souveraine, nous pouvons voir ce schéma à l’œuvre au cœur de différentes expériences contemporaines, dont le contrôle des flux migratoires : « si l’essence du camp consiste en la matérialisation de l’état d’exception et dans la création qui en résulte d’un espace où la vie nue et la norme entrent dans un seuil d’indistinction, il faudra alors admettre qu’on se trouve virtuellement en présence d’un camp chaque fois qu’est créée une telle structure, indépendamment de la nature des crimes qui y sont commis et quelle qu’en soit la dénomination et la topographie spécifiques. On appellera donc camp aussi bien le stade de Bari où, en 1991, la police italienne entassa provisoirement les immigrés albanais clandestin avant de les renvoyer dans leur pays [… que les zones d’attente dans les aéroport internationaux français où sont retenus les étrangers désireux de se voir reconnaître le statut de réfugiés. Dans chacun de ces cas, un lieu apparemment anodin (par exemple, l’Hôtel Arcades à Roissy) délimite en réalité un espace où l’ordre juridique normal est en fait suspendu et où commettre ou non des atrocités ne dépend pas du droit, mais seulement du degré de civilité et de sens moral de la police qui agit provisoirement comme souveraine… »[[Giorgio Agamben , op. cit., pp. 187-188

C’est pourquoi, je voudrais envisager le centre fermé comme l’emblème ou la cristallisation de la société sécuritaire au même titre que la prison pouvait condenser, selon Foucault, l’image de la société disciplinaire.

Bietlot Mathieu

Né le 20 octobre 1973 , philosophe chercheur au GERME (Groupe d'études sur l'Ethnicité, le Racisme, les Migrations et l'Exclusion, Institut de Sociologie - ULB), il travaille sur une thèse de doctorat portant les centres fermés pour étrangers illégaux. Milite actif sur de nombreux fronts (MRAX, Collectif contre les expulsions, groupe de refondation communiste,…) À participé à plusieurs ouvrages collectifs portants sur la diversité culturelle et la société civile