Ecologie, an II : Appel à contribution pour un dossier Majeure dans la Revue Multitudes

L’écologie politique a marqué profondément les transformations de la réflexion économique . Fortement aidée, il est vrai par la crise de l’énergie pétrolière bon marché entre 1974 et 1985, elle a parrainé la naissance de l’économie durable (Rapport du Club de Rome, Rapport Bruntland). Les contributions d’André Gorz, René Passet, de Jean-Paul Deléage, Félix Guattari, Jacques Robin sont devenues des classiques.
Les mises en garde écologistes contre les difficultés du nucléaire (coût croissant du stockage, risques durable) ont eu un impact certain en Europe occidentale, puisqu’à l’exception de la France et du Royaume-Uni, presque tous les pays membres de l’Union se sont désengagés de la filière nucléaire. Aujourd’hui le renchérissement du pétrole conduit à se poser des questions sur la proximité d’une stagnation, puis d’une régression rapide des capacités d’extraction des énergies carbo-fossiles, tandis que le Protocole de Kyôto contre le réchauffement climatique, les enjeux sur la protection du continent Antarctique et du Grand nord américain et sibérien inscrivent dans le droit international les impératifs d’une gouvernance planétaire ( voir M. Delmas-Marty) .
On n’en finirait pas d’énumérer avec les questions de gestion de l’agriculture recourrant aux bio-technologie, de santé publique des populations exposées depuis deux siècles à la production de substances chimiques, l’importance croissante des thématiques écologiques. La pensée d’inspiration écologique s’est mise à nourrir récemment une contestatation très efficace des stratégies de « nouvelles clôtures » de la bisophère, d’appropriation la noosphère (savoirs traditionnel) par les brevets et les marques (Vandana Shiva).

Pourtant le bilan politique de l’écologie demeure mitigé. Les partis écologistes après avoir suscité un espoir de politique autrement, ont été largement pris par les maladies de jeunesse des formations politiques en gestation, mais aussi par les maladies de vieillesse de vieux partis de la démocratie représentative. Leur rapport avec les « mouvements sociaux » ont tendance à reproduire les schémas classiques de cohabitation, de juxtaposition ou de chambre d’écho.
Les thèmes écologiques qui avaient un temps, opéré une rupture salutaire, ont été absorbés progressivement par les partis politiques les plus productivistes qui ont désormais un « secteur » écologiste, comme par les entreprises les plus polluantes qui « communiquent » sur le thème de l’environnement, de la « verdure » et du développement « durable » , développement durable étant entendu le plus souvent comme « celui de l’entreprise » et, très accessoirement et le moins possible, celui de l’environnement.

Les groupes de pression et lobbies du nucléaire, de l’agro bisness, de la pêche, de la spéculation foncière et immobilière, du transport routier et maritime, du tabac, des alcools, ont réussi en France en particulier, mais le cas est général, à tenir en échec les projets de lois novateurs qui traduisaient dans la réglementation le principe pollueur/payeur, ou les politiques de santé publique (voir les épisodes instructifs de la loi Voynet sur l’eau, celui des boissons sucrées dans les établissements scolaires).

Pourtant jamais les questions écologiques n’ont été aussi profondément imbriquées avec les questions de développement humain, de révision drastique des modèles de croissance.
Ce numéro voudrait dégager quelques unes des pistes d’un renouvellement théorique et d’un second souffle pour l’écologie politique.
En particulier, sur le plan théorique, on assiste à une mutation cruciale en forme de chiasme. Tandis qu’il y a trente ans, on parlait comme Gregory Bateson d’écologie de l’esprit et d’économie des ressources matérielles, les choses se sont inversées aujourd’hui avec la transformation de plus en plus visible du capitalisme en capitalisme reposant sur la captation de valeur créée par la connaissance, la production de l’innovation, la gestion du complexe et la production du vivant au moyen du vivant. Le monde de la production matérielle semble de plus en plus dominé par la pénurie de ressources non renouvelables (donc à la fois par une logique d’économie des ressources rares familières à la tradition de l’économie politique c classique et néo-classique, et par une logique plus nouvelle, d’internalisation dans le calcul économique des externalités négatives tel par exemple le mécanisme de marché du CO2 en Europe ou des pluies acides aux Etats-Unis). Donc par une écologie de la biosphère qui devient la véritable économie et la frontière, au sens d’un infranchissable, d’une limite irréversible.
Mais à l’opposé, la révolution des NTIC et son appropriation croissante par une fraction croissante de la population mondiale fait émerger une nouvelle frontière, elle mobile comme celle de Turner, sans cesse repoussée comme l’horizon : celle de la noosphère. L’essentiel de la valeur économique gît désormais dans les externalités positives engendrées par les nouveaux espaces communs de l’innovation, de la création, de la densification, avec un modèle productif de coopération des cerveaux en réseau. Cette coopération menace la vieille hégémonie de l’économie politique née en même temps que le capitalisme industrielle ( celle du marché en concurrence et la hiérarchie Entreprise et Etat). Si bien qu’on peut parler désormais d’une véritable économie de l’esprit (pour le meilleur et pour le pire). Pour le pire car elle devient l’objet de toutes les attentions et de toutes les pressions capitalistes, comme la pression au renforcement des droits de la propriét intellectuelle. Poiur le meilleur, car pour la première fois dans l’histoire émerge, une véritable alternative à l’accumulation capitaliste . Là, la logique n’est pas celle d’internaliser les externalités , mais au contraire d’en favoriser la naissance, la reproduction, et de défendre des espaces communs contre un mouvement de clôture de la propriété intellectuelle.

Le second souffle de l’écologie politique dépendra pensons-nous, de la capacité d’articuler ces deux sphères biosphère et noosphère et de formuler des solutions novatrices à la fois conceptuelles et pratiques.

On proposera donc aux participants pressentis pour ce numéro de réfléchir à partir de cette suggestion initiale propre à la revue Multitudes :
a) à un bilan des acquis et des erreurs de la première écologie.
b) Aux terrains et aux moyens de relance de l’écologie comme proposition thoérique et politique .

Les contributions pourront prendre la forme la plus variée, papier théorique, réflexion libre, expérience, résultats empiriques, et aborder toute espèce de sujet se rapportant au débat écologique.
Les papiers ne doivent pas excéder 30 000 signes.
Il serait bon qu’ils parviennent au 20 octobre à la rédaction de la revue

Un comité d’organisation de ce dossier comprend Emmanuel Videcoq, Gérard Doublet, Frédéric Neyrat, Frédéric Brun, Jérôme Gleizes, Yann Moulier Boutang.
C’est lui qui assurera l’interface entre les contributeurs et le Comité de Rédaction de Multitudes.

Moulier Boutang Yann

Professeur de sciences économiques à l’Université technologique de Compiègne, il enseigne l’économie et la culture européenne à l’Université de Shanghaï. Il a publié, entre autres, Liberté, égalité, blabla (Autrement, 2012), L’abeille et l’économiste (Carnets Nord, 2011) et Le capitalisme cognitif (Éditions Amsterdam, 2007).