Études littéraires et multitudes : les conséquences de Diderot

Cet article se propose de nouer deux questions : comment peut-on approcher le processus de constitution des multitudes en communautés ? Et : quel rôle peuvent jouer les études littéraires à l’âge de l’Empire ? Pour déjouer leur excessive généralité, on suit de près la récurrence d’un mot (celui de « conséquence ») dans un texte éminemment singulier de Diderot, Le Rêve de d’Alembert. À travers la richesse littérale des résonances que l’on y trouve, l’approche littéraire s’y définit comme une mise à jour des programmes (à entendre dans les connotations informatiques de ce terme) qui assurent la reproduction de nos formations sociales. Suivant les effets (les « conséquences ») qu’elle produit, la rencontre entre un texte et un cerveau toujours singulier peut jouer (ou non) un rôle régulateur significatif dans le procès permanent de (re)constitution des multitudes en communautés. Le désarroi frappant actuellement critiques littéraires et enseignants de littérature doit mener à une redéfinition de leur pratique qui mette les multitudes en position de producteurs, plutôt que de récepteurs, de la littérarité de demain.

La réflexion qui suit se situe à l’intersection de deux questionnements, apparemment hétérogènes :
(a) Lorsque nous essayons de penser notre présent dans le cadre des réalités émergentes de l’Empire, nous sommes amenés, de manière explicite ou implicite, à projeter une certaine définition de la « communauté » à l’horizon des processus constituants qui animent les multitudes. Les singularités qui composent ces dernières ne peuvent développer leur puissance que dans le cadre d’institutions qui présupposent non seulement une coopération pratique entre corps et cerveaux, mais aussi bien un minimum de convergences sur la définition d’un Bien, ou pour le moins d’un Ennemi, communs. D’où une première question : par quels mécanismes non oppressifs et non aliénants cette constitution d’une communauté à partir des singularités de la multitude peut-elle avoir lieu ?
(b) Lorsque ceux d’entre nous qui se sentent liés, par profession, par vocation ou par amour, au destin des « études littéraires » essayent de leur articuler une raison d’être dans ce même cadre de l’Empire, ils se sentent parfois gagnés par le désarroi. À quoi bon (faire) lire Proust, Flaubert, Potocki ou Isabelle de Charrière à l’âge des jeux vidéos et de l’hybridation culturelle ? En tant qu’enseignants de lycée, professeurs d’université, critiques littéraires ou simples lecteurs, contribuons-nous à l’augmentation ou à la diminution de notre puissance collective lorsque nous dirigeons notre attention (et celle de nos élèves et étudiants) sur des fictions vieilles de plusieurs siècles, au lieu de nous/les informer sur les conditions réelles de notre présent ? Comment faire de la lecture des « classiques » une cause d’émancipation plutôt que l’outil d’oppression et de ségrégation que lui donne souvent encore l’institution scolaire, avec son cortège d’examens, de concours et de présupposés sur la Culture, la Beauté ou la Nation ? La « crise » chronique des programmes d’enseignement (littérature, philosophie), qu’elle soit vécue au niveau des gesticulations ministérielles ou du terrain des lycées de banlieue, n’est qu’un symptôme parmi d’autres de ce désarroi. D’où une seconde question : quelle justification trouver aujourd’hui à la poursuite d’études littéraires ?
Mais d’abord deux mots sur un déplacement significatif dans certaines définitions récentes de la « littérarité ». Au cours de la quête de ce qui ferait l’essence de l’expérience littéraire, dans laquelle s’est lancé tout un pan du mouvement structuraliste, il est apparu de plus en plus clairement que la spécificité de ce phénomène est moins à situer dans l’objet textuel lui-même, que dans l’écoute à laquelle cet objet est soumis. Comme je l’ai esquissé ailleurs([[ Yves Citton, Portrait de l’économiste en physiocrate. Critique littéraire de l’économie politique, Paris, L’Harmattan, 2001, chapitre 6 « Critique littéraire ».), il paraît plus pertinent aujourd’hui de définir «le littéraire» comme une attitude interprétative (qui peut s’appliquer à n’importe quel type de discours) que comme une caractéristique de certains textes particuliers. Pour le dire avec le théoricien américain Stanley Fish : «Ce n’est pas la présence de qualités poétiques qui impose un certain type d’approche, mais c’est un certain type d’approche qui a pour conséquence l’émergence de qualités poétiques»([[ Stanley Fish, «How To Recognize a Poem When You See One?», in Is There a Text in This Class? The Authority of Interpretive Communities, Cambridge, Harvard University Press, 1980, p. 326 (ma traduction). ). Le poétique ou le littéraire ne sont plus définis comme une essence, mais comme un effet.
Le premier temps d’une re-composition des études littéraires consiste donc à en dés-essentialiser et à en décloisonner l’objet : lisons certes (et faisons lire) Christine de Pisan, Scève, Rimbaud ou Blanchot, pour les pouvoirs propres de leur parole versifiée ou romanesque, mais insérons-les dans un cadre plus large où ce que développent les études littéraires, c’est la capacité à interroger la lettre des discours, et à faire entrer en résonance littérale des textes poétiques, philosophiques, économiques, ou juridiques.

Diderot et les conséquences de l’interprétation

Pour mieux saisir les conséquences possibles d’un tel déplacement, inspirons-nous de la manière dont Diderot utilise et fait résonner ce mot de « conséquence » dans le Rêve de d’Alembert.
On connaît le thème central de Jacques le fataliste et de l’argumentaire déterministe, à reformuler ici : toutes les conséquences sont déjà écrites là-haut, « nous n’en tirons point : elles sont toutes tirées par la nature. »([[Denis Diderot, Le Neveu de Rameau et autres dialogues philosophiques, Paris, Gallimard, Folio, 1972, p. 74) Quelques pages plus loin, dans une louange adressée à Mlle de l’Espinasse, le mot réapparaît pour donner la formule de base de mon petit module herméneutique:

Bordeu – [… Il y a plaisir à causer avec vous. Vous ne saisissez pas seulement ce qu’on vous dit, vous en tirez encore des conséquences d’une justesse qui m’étonne. (202)

Notons rapidement quatre points:
(a) L’écoute mise en scène dans le dialogue s’articule en deux temps, dont le premier tient de la saisie, terme essentiel chez Diderot, comme l’exprime le passage du Paradoxe sur le comédien où les «grands poètes» sont ceux qui, se faisant «spectateurs assidus de ce qui se passe autour d’eux» (interprètes), savent ensuite «saisir tout ce qui les frappe»([[ Denis Diderot , Paradoxe sur le comédien, Paris, Gallimard, Folio, 1994, p. 43.); on voit en effet qu’une telle saisie est le lieu crucial d’un retournement du passif (l’environnement me frappe) auquel on réduit souvent la logique spinoziste en une attitude active (je saisis) qui fonde la possibilité d’une éthique (au sein d’une pensée de la complexité qu’il faut qualifier de « surdéterministe »).
(b) Cette saisie, quoique essentielle et nécessaire, n’est toutefois qu’un premier pas, auquel doit succéder une seconde démarche, celle consistant précisément à «tirer des conséquences» de ce que l’on aura saisi.
(c) Il vaut la peine de relever au passage l’espace d’arbitraire ouvert par le choix de l’article indéfini : il ne s’agit pas dans ce second travail de tirer les conséquences qui s’imposeraient toutes seules à nous sur le mode de la frappe entrevu plus haut; il s’agit au contraire, ici aussi, d’un processus actif, dont le principe est dans le sujet plutôt que dans l’objet, dans l’interprète plutôt que dans l’énonciateur. À chacun de tirer des conséquences de ce qu’il aura saisi dans ce qui l’aura frappé, par une opération de sélection qui se caractérisera par sa « justesse ».
(d) Il n’est pas insignifiant que cette justesse de l’interprétation apparaisse comme quelque chose qui «étonne» l’énonciateur de la parole à interpréter: elle est essentiellement ce qui va au-delà de son attente, au-delà de ses anticipations, de son intention, de ses calculs et de ses projets, vers un «impensé». Elle est ce qui tire le « dit » plus loin que le locuteur n’avait originellement visé.
Avançons vers la prochaine occurrence du terme dans le texte du Rêve:

Mlle de l’Espinasse – [… Venons à vos conséquences.
Bordeu – Cela ne finirait point.
Mlle de l’Espinasse – [… Qu’importe? nous ne composons pas. Nous causons. (222)

De même que la chaîne des causes, le déroulement des interprétations au fil de la causerie est potentiellement infini. On ne fait jamais qu’en choisir certaines, en négliger d’autres, en chasser d’autres encore, qu’on rejette activement ou qu’on laisse avorter faute d’énergie. Comme on l’a vu plus haut, les conséquences sont toujours les conséquences de quelqu’un («vos conséquences») et elles sont toujours incomplètes («cela ne finirait point» si l’on entreprenait de les pousser jusqu’au bout). Conformément à ce que suggère leur étymologie, on ne peut que les suivre pour un bout de chemin à faire ensemble, histoire de voir où elles nous mèneront, qui sera toujours – si elles sont justes – le lieu d’un étonnement.
Dernière occurrence que je relèverai, et qui débouchera sur des perspectives plus directement politiques :

Bordeu – [… Je n’ôterais pas mon chapeau dans la rue à l’homme suspecté de pratiquer ma doctrine: il me suffirait qu’on l’appelât un infâme. Mais nous causons sans témoins et sans conséquence [… (243)

Ce dont il s’agit ici, c’est de savoir si (et dans quel cas) les causeries ont des conséquences, c’est-à-dire quels types d’effets peuvent avoir les causes de discours. Et c’est bien là le point où se nouent le littéraire et la politique des multitudes. Au moins deux lignes de fuite s’y esquissent.

Jusqu’où ? Avec qui ?

La première question que pose la conséquence de l’interprétation est : suivre jusqu’où? Le chemin qui mène à l’étonnement n’en reste pas à une pure promenade verbale. Ne peut-on professer une doctrine que si l’on serait fier d’ôter son chapeau dans la rue à l’homme qui la pratiquerait? Doit-on devenir cet homme lui-même? Jusqu’où être conséquent, dans l’interprétation existentielle des principes que l’on proclame?
Chaque parcours singulier dans l’existence est une réponse à cette question proprement essentielle, d’autant plus complexe que nos appartenances se fluidifient et se flexibilisent : jusqu’où puis-je persévérer (c’est-à-dire être conséquent) dans l’être de la vérité à travers laquelle j’essaie de m’identifier ? Dois-je quitter mon poste d’enseignant si mon travail ne fait que nourrir ou cautionner la logique oppressive et discriminatoire d’une reproduction des privilèges et des élites ?
La seconde question que pose la conséquence de l’interprétation, c’est précisément : suivre avec qui? Comme le souligne Bordeu, une interprétation demeure «sans conséquence» tant qu’elle reste «sans témoins». Les enjeux pratiques d’une interprétation tiennent moins à son contenu qu’à l’audience devant et pour laquelle on la tire. Comme l’a amplement souligné Stanley Fish, toute interprétation émane nécessairement d’une communauté interprétative. C’est là, en amont, ce qui la rend possible, mais c’est là aussi, en aval, ce qui seul peut lui donner son actualité : contribuer à reconstituer la communauté qu’elle présuppose. Tous les dangers de l’interprétation tiennent à ses conséquences, c’est-à-dire à ceux qui auront été amenés à la suivre ensemble. La conséquence de l’interprétation, c’est donc ce que l’on fait dans son existence de citoyenne, de voisin, d’époux, de fils – mais c’est aussi, et non moins, la communauté que l’on contribue à (re)construire.

Cause(rie) transitive

Les mauvaises langues feront remarquer que j’ai jusqu’ici prudemment évité de mentionner l’objet auquel l’«infamie» de la dernière citation du Rêve fait référence. Toute une imagerie anti-intellectualiste de la critique littéraire, des fumées nébuleuses de la théorie, de l’inanité du jeu sur les mots (les calembours, fiente de l’esprit), de la tour d’ivoire académique, tout ce refoulé d’attaques qui visent au cœur de notre désir mélancolique d’une action enfin transitive – tout cela fait certes retour puisque Bordeu et Mlle de l’Espinasse discutent ici de masturbation… Telle serait bien l’angoisse de tous les révolutionnaires d’amphi, à jamais impuissants à faire bander les masses vers l’horizon (aujourd’hui moisi) de leur grand soir. Prenons l’attaque au sérieux. En d’autres termes : tirons les conséquences de l’impuissance (au moins apparente) qu’elle dénonce au cœur de nos pratiques de littéraires.
Ici encore, la meilleure façon de faire face à cette question politique est de se retourner pour suivre la ligne de fuite tracée dans le texte de Diderot. Que le problème de la conséquence soit mis trois fois sur quatre dans la perspective du fait que les interlocuteurs sont en train de causer appelle en effet interprétation.
Nous causons, répète le texte. Dans le grand branle du monde que décrit Diderot (après Montaigne et Spinoza), le branleur, avec ou sans lunettes rondes, est celui qui ne cause des effets que sur soi. Dans l’idiome des mauvaises langues, la collectivité constituée par le nous causons des critiques littéraires reproduit la structure de sérialité masturbatoire propre aux salles de pachinko, flipper et autres moniteurs télévisés : chacun pour soi, côte à côte, face à l’écran de ses fantasmes, à causer dans le solipsisme l’écoulement de ses petits fluides privés.
Or ce que met en scène le dialogue de Diderot, c’est justement tout autre chose qu’une telle sérialité de l’idiotie. Les interlocuteurs, mot suggestif auquel le Paradoxe du comédien réduira ses personnages, se causent les uns aux autres, mieux même, ils se causent les uns les autres. Non certes sur le modèle simpliste de la «communication» : le plus souvent, ils ne savent pas ce qu’ils disent, ni même ce qu’ils pensent, et ne manquent pas de se le faire remarquer. Mais précisément, c’est par l’interlocution elle-même qu’ils deviennent ce qu’ils sont : c’est en causant avec autrui qu’ils se font causes d’eux-mêmes. Nous causons est donc ici à entendre comme : nous suivons ensemble un chemin que nous ouvrons à deux dans le devenir solidaire de nos singularités.
Mais quoique les noms de ces interlocuteurs coïncident avec des personnages historiques attestés, il s’agit bien entendu de pures fictions dans le dialogue de Diderot. Tout se résorbe-t-il donc dans les fluides privés de (la plume de) l’écrivain, cause de cette bulle de savon fictive? Bien sûr que non. Car si le fait que nous causions n’est pas «sans conséquence», c’est qu’il n’est pas «sans témoins». Depuis des décennies, la fiction de Diderot réalise quotidiennement la fusion entre causerie et causation : depuis des décennies, les mots de l’interprétation font porter leurs effets réels sur l’ordre social. C’est ici tout le travail de Gabriel Tarde (relayé dans une certaine mesure par celui de Mikhail Bakhtine) sur la nature à la fois séminale, omniprésente et structurante de la conversation dans les mécanismes d’auto-régulation sociale qu’il faudrait solliciter pour déployer les vertus et les pouvoirs de cette causation.
Face aux témoins que sont les lecteurs de l’œuvre, les interlocuteurs (fussent-ils fictifs) causent quelque chose de très précis (quoique forcément sur des modalités très différentes de la causalité physique). En l’occurrence: une nouvelle façon (bientôt) commune de penser. Ce que fait Diderot, c’est (entre autres) de tirer les conséquences d’une interprétation immanente et (sur)déterministe du monde matériel, telle que Spinoza l’avait formalisée un siècle auparavant. On sait que toute l’Ethique du philosophe hollandais se présente elle-même comme une longue chaîne de propositions qui s’efforcent aussi strictement que possible d’être toutes les conséquences les unes des autres. L’écriture more geometrico n’est qu’une sublime fétichisation de la Conséquence poussée à sa plus tendue limite. Lorsque Spinoza interprète les conséquences de sa propre pensée pour se pousser dans le frayage et le traçage d’une compréhension immanente du monde; lorsque Diderot interprète les conséquences de la pensée de Spinoza au vu des développements de la biologie, de la socialité et des expériences esthétiques de son époque; lorsque nous nous attachons nous-mêmes à comprendre la portée actuelle de l’écriture diderotienne – tous ensemble nous causons le développement d’une certaine pensée de l’immanence (sur)déterministe. En classe, dans une publication, lors d’un colloque, à une table de café, nous frappons nos contemporains des conséquences que nous tirons des textes du passé. À chacun d’y saisir ce qu’il y trouve à prendre. Et à chacun d’en tirer des conséquences, avec une justesse dont on espère qu’elle nous étonne, c’est-à-dire qu’elle nous frappe en retour et relance la machine interprétative à travers laquelle, tous ensemble, nous causons le devenir de nos sociétés.

Critiquer des textes, questionner des agendas

Quelle est donc l’image de l’opération littéraire qui s’esquisse dans les remarques précédentes? À quoi ressembleraient une critique ou un enseignement prenant «l’interprétation des conséquences» pour leur tâche et leur méthode centrales?
Disons d’abord qu’elle ne serait pas nécessairement en rupture avec ce qui se pratique, et ce qui s’est pratiqué depuis longtemps déjà, dans de nombreux cercles. Qu’ont fait d’autre les Jean Starobinski, Roland Barthes, Gilles Deleuze, Alain Grosrichard ou Denis Hollier que mettre à jour une consistance (esthétique, symbolique, éthique, politique) dans les auteurs qu’ils étudiaient, que suivre dans leur œuvre les conséquences des principes que cette œuvre permet elle-même de mettre en place? Dire que «chaque œuvre invente son propre langage», langage que le critique doit apprendre à déchiffrer, c’était bien affirmer cela.
Quoi de nouveau alors dans l’approche que j’essaie de cerner ici? Un presque rien qui peut toutefois faire une différence significative. Parler en termes de «langage» et de «code», selon le cliché qui traverse toute la seconde moitié du XXe siècle, c’est faire du critique un linguiste (fût-ce un méta-linguiste, ou un para-linguiste), c’est-à-dire quelqu’un qui observe, enregistre et explicite les causeries d’autrui tout en s’efforçant de minimiser les interférences qu’il y cause.
«Redécrire» les mêmes pratiques au titre d’une interprétation des conséquences engage à reconnaître au critique ou à l’enseignant une fonction beaucoup plus active et beaucoup plus impliquée dans la réalité sociale de son temps. Le modèle implicite n’est plus le linguiste qui enregistre et systématise un corpus d’énoncés, mais le journaliste qui harcèle le président lors d’une conférence de presse jusqu’à ce que celui-ci crache son morceau. Que nous dites-vous au juste? Quel est votre programme? Quelle est la logique de votre action?
Non que les auteurs aient quoi que ce soit à nous dire sur les problèmes qui nous préoccupent. La plupart de ceux que nous lisons sont morts, et ne se sont probablement jamais douté des questions qu’on pourrait aujourd’hui leur adresser. En posant des questions aux textes, nous en attendons certes des réponses, mais au sens où une poutre de bois «répond» à mon marteau qui essaie d’y enfoncer un clou. Ou alors au sens où une caverne me renvoie, sinon mon propre discours (fût-ce sous forme inversée), du moins mon propre écho où j’entends de nouvelles tonalités révélées par la forme particulière de l’espace vide et mort de la grotte. L’important n’est pas ce que me dit le texte – en tant qu’il est un texte littéraire, il ne me parle jamais vraiment, comme l’a bien souligné Blanchot. L’important est que nous, singularités composantes de multitudes, «nous causions», entre nous certes, toujours seulement entre nous, mais avec, autour et au travers du texte. L’important est que nous causions avec lui, et qu’en causant avec lui nous causions, ensemble, des effets dans la réalité sociale.

Reconstitution des multitudes en communautés

Le premier effet de la causerie, on l’a vu, est de susciter, autour du texte, une communauté. Comme le suggérait la dernière citation de Diderot, c’est la présence d’un témoin qui donne conséquence à nos propos. En se prenant à témoins de nos interprétations, en discutant ensemble leurs partis pris et leurs conséquences, nous sommes amenés à mettre en commun nos valeurs, nos concepts, nos attentes, nos peurs et nos jugements.
Interpréter les conséquences d’un discours, c’est précisément essayer de suivre à la trace les liens qui d’une part rattachent entre eux ces phénomènes de surface et d’autre part en font les représentants de valeurs/significations plus fondamentales. Comment une métaphore permet-elle de faire passer un paralogisme? Comment une image exprime-t-elle (et reproduit-elle) une certaine valorisation du réel? Comment un retournement narratif manifeste-t-il (et suscite-t-il) une attente de cohérence dans le monde qui nous entoure? Sur chacune de ces questions, l’interprétation consiste à proposer des chaînes de sequitur, ou au contraire à dénoncer des ruptures, des inconséquences, qui structurent ensemble l’imaginaire de la communauté. En s’efforçant de suivre ainsi les (in)conséquences des discours, on met à jour dans l’imaginaire social autant d’abîmes que de continuités, autant de non sequitur que de consistance. Autrement dit, on explore, parcourt, fraye, renforce, dilate, attaque, mine les voies de communication qui permettent à toute multitude existant en acte de coopérer à la survie et à la reproduction de ses singularités – voies de communication qui font d’elle « une communauté ».
On dira qu’une telle mise à jour (par tradition, sinon par nature, critique) paraît plus propre à menacer qu’à renforcer ladite communauté. C’est qu’en parlant de la communauté, on baigne bien entendu en pleine mystification. Il y a toujours et seulement des communautés (multiples, diverses, en rapports de solidarité, de dépendance, mais aussi de compétition, de conflit, d’allergie les unes avec les autres). Toutefois, si on se parle – fût-ce pour exprimer son désaccord, fût-ce même pour s’insulter – c’est qu’on partage l’essentiel d’une même langue (avec tous les accords implicites sur le découpage du réel que cette langue emporte avec elle). Si la mise au jour des abîmes et des non sequitur menace les communautés préétablies, l’interprétation des (in)conséquences est bien également un facteur de rassemblement. Comme le suggère encore Diderot, les témoins qui donnent de la conséquence à ce que je dis, ce sont avant tout ceux auxquels mes interprétations m’opposent (dans son cas, les censeurs du Roi, les Jésuites et autres dévots, voire mon ennemi intime). Mon interprétation aura d’autant plus de conséquence que je la poursuivrai avec les membres de communautés dans lesquelles je ne me reconnais pas. Et elle sera d’autant plus créatrice de communauté que cette poursuite commune m’aidera à reconnaître plus précisément et ce qui me distingue et ce qui me permet de dialoguer avec ces communautés auxquelles je m’oppose.

Reprogrammation sociale

Le deuxième effet de la causerie interprétative est d’éclairer les communautés sur les programmes qui les guident. Reprenons le modèle que j’opposais plus haut à celui du critique-linguiste promu par le structuralisme: de même qu’un journaliste lors d’une conférence de presse interroge un président sur son agenda (quelles choses lui semblent à faire), de même nos interprétations littéraires interrogent-elles nos communautés sur les programmes esthético-éthico-politiques qui structurent leur General Intellect. La coïncidence entre projet politique et logiciel d’ordinateur qui marque la notion de « programme » mérite d’être exploitée. Comme les informaticiens en quête d’un virus ou d’un bug, nous autres littéraires, historiens et philosophes versés ensemble dans les études de lettres, relisons les millions de lignes de texte qui ont informé notre sensibilité, notre conscience et notre inconscient, pour nous demander quelles conséquences nos machines individuelles et collectives tireront de leur (auto-) programmation pour réagir à tel ou tel stimulus à venir. En ce qu’ils expriment et renforcent des systèmes de valeurs, les discours auxquels on adhère révèlent les programmes auxquels on souscrit. Tirer de ces discours les conséquences encore impensées que recèlent leurs propriétés formelles nous aide donc à voir où l’on risque d’arriver en suivant le chemin sur lequel on avance présentement. Ce qui fait la puissance du travail proprement littéraire d’un auteur comme Diderot, c’est précisément d’inscrire dans la lettre de ses textes une vision conséquente et consistante d’un monde, un monde unique qui nous permette de percevoir les liens entre les besoins biologiques du corps humain, la faim qui anime le Neveu, la flatterie qui nourrit le courtisan, les intérêts commerciaux qui régissent la production des livres ou des blés, et les manipulations d’information qui sont le ressort commun du spéculateur dans l’arène boursière et de l’intellectuel dans la sphère publique.

Une série d’écarts constituants

Résumons notre parcours et notre propos. Nous vivons dans un monde où la capacité d’invention, la circulation des connaissances et l’in-formation des opinions publiques par des discours légitimateurs/manipulateurs jouent un rôle croissant dans la reproduction de nos formes sociales. La représentation du devenir social sous l’analogie de l’auto-programmation d’une machine auto-organisatrice devient d’année en année moins « idéaliste » : si les idées n’ont jamais à elles seules dirigé le monde, la capacité des affections, des réactions et des productions des cerveaux humains à infléchir l’évolution des sociétés semble subir un double mouvement simultané d’augmentation de puissance et d’augmentation d’inertie. Plus il apparaît clairement que les hommes (certes pas tous également) écrivent chaque jour le programme qui gouverne et formate leur reproduction sociale, plus ce programme apparaît difficile à modifier en profondeur. Pour reprendre le vocabulaire d’un Gabriel Tarde, plus les phénomènes de désir et de croyance se dénoncent comme centraux dans les courants imitatifs qui dirigent notre destin collectif, moins nous paraissons capables de modifier les affects et le credo qui les emporte.
En-deçà de toutes les formes d’expertises dont a besoin le devenir-(plus-)rationnel de l’humanité, un travail propre à l’étude et à l’enseignement littéraires consiste dès lors à nous faire (re)lire les textes qui ont contribué et contribuent encore à programmer notre développement collectif, et cela afin de dégager les conséquences de leur lettre, c’est-à-dire les suites qu’entraînent leur impression et leur prégnance sur notre General Intellect. Dans la mesure où, contrairement à la simplicité de l’objet-ordinateur, l’hypercomplexité du cerveau humain rend imprévisible l’issue de ses rencontres avec la lettre d’un texte, ce travail d’interprétation relève éminemment de la singularité propre à la dynamique tardienne de l’invention. Dans la mesure toutefois où ce même cerveau humain ne peut développer sa singularité que dans le contexte d’une coopération (d’institutions et de traditions qui engagent une multitude d’autres singularités), la lecture de ce programme collectif a elle-même nécessairement une dimension collective. Ce qui se joue dans le travail littéraire, c’est donc l’auto-production de la multitude en communauté, à savoir l’un des mécanismes par lesquels une multitude de singularités se fait simultanément l’objet et le sujet d’un procès permanent de re-constitution.
Le désarroi actuel de l’enseignant ou du critique littéraires tient donc à une série d’au moins quatre écarts qui se superposent : écart théorique entre une définition essentialiste de la littérature encore implicitement acceptée et le besoin de redéfinir le littéraire comme interprétation des conséquences de la lettre ; écart culturel entre un canon souvent fossilisé autour d’une crispation identitaire et « républicaine » (les Grands Auteurs de La Littérature Française) et les mouvements d’élargissement, de décloisonnement et d’hybridation (en termes de genre, d’origine géographique, d’origine de classe) qui reconfigurent la circulation des objets culturels à l’âge de l’Empire ; écart anthropologique entre le besoin de construire patiemment une discipline herméneutique capable seule de rendre l’interprétation productive et une idéologie consumériste qui exacerbe l’impatience d’une gratification immédiate ; écart sociologique, enfin, entre une élite fière de ses ravissements esthétiques et une multitude abandonnée aux basses jouissances de la culture de masse.
Le fait que ces écarts soient actuellement exacerbés au point de tétaniser les études littéraires ne doit toutefois pas nous empêcher de voir qu’ils sont voués à demeurer constitutifs de la pratique littéraire comme telle. La littérature contribue à l’auto-constitution des multitudes en communautés précisément à travers les tensions qu’elle manifeste : entre des œuvres irréductibles et les efforts d’appropriation qui les revisitent périodiquement ; entre la pérennisation d’inventions inactuelles fixées en une tradition (un canon, dont la dynamique imitative unifie les communautés) et les assauts constants qui viennent ébranler cette fixation pour y incorporer de nouvelles inventions ; entre une nécessaire discipline intellectuelle, seule capable de produire un Beau qui est par nature « difficile autant que rare », et l’urgence des pressions du présent qui viennent subvertir, c’est-à-dire actualiser, les méthodes héritées d’hier ; entre les nantis de la scholè, qui ont eu les moyens d’affiner leur puissance d’invention pour la pousser à la pointe des percées de leur siècle, et les opprimés de la culture dont la créativité se fait écraser sous le barrage des conformismes dominants.
La littérarité elle-même, comme l’a bien montré Laurent Jenny([[Laurent Jenny, «L’événement figural», in La Parole singulière, Paris, Belin, 1990.), consiste en un écart entre deux représentations de la langue. La singularité que je suis en tant que lecteur, ainsi que celles dont, en tant qu’enseignant, j’écoute les réactions de lecture, constituent la littérature chaque fois qu’elles deviennent sensibles à de tels écarts, et font l’effort de réfléchir ensemble à leurs conséquences potentielles – conséquences pour la définition du sens des mots, pour l’acceptation de la signification d’une idée, pour l’acceptabilité d’une valeur autour de laquelle une communauté pourrait se reconnaître.
Les lamentations sur l’obsolescence du littéraire sont donc aussi vaines et trompeuses que celles qui déplorent la déliquescence de « l’idéal républicain », auxquelles elles ont souvent partie liée. La Littérature (française) comme réceptacle sacré de l’identité nationale n’a pas plus d’avenir que la République (française) comme agent historique de l’émancipation des peuples. Le littéraire de demain appartient à qui fera l’effort de le mettre à l’épreuve des multitudes, c’est-à-dire à l’épreuve de leur résistance même à perpétuer les illusions d’un unanimisme défini pour elles, plutôt que par elles.

Citton Yves

Enseigne la littérature et l’archéologie des media à l’université de Grenoble-Alpes, où il est membre de l’UMR LITT&ARTS. Il a publié récemment Pour une écologie de l’attention (Seuil, 2014), Gestes d’humanités (Armand Colin, 2013), Renverser l’insoutenable (Seuil, 2012), Zazirocratie (Éditions Amsterdam, 2011). Site en ligne : www.yvescitton.net.