« Expérimentez, n’interprétez jamais »

Nous([[Ce dossier a été principalement coordonné par Thomas Berns, Didier Debaise et Nathalie Trussart. Le titre de cette Présentation est emprunté à G. Deleuze et C. Parnet, Dialogues, Paris, Flammarion, 1977, p. 60.) avons tenté dans cette Mineure de parcourir les effets d’une proposition : la politique serait essentiellement une affaire d’expérimentation. Les textes que nous avons rassemblés à cette occasion partagent, sur des modes différents, une ambition commune, celle de se dégager de toute pensée politique qui s’organiserait à partir de concepts massifs dont la fonction serait d’autoriser une position d’interprétation en surplomb par rapport aux situations politiques. Nous ne disons pas qu’une telle pensée est fausse, mais qu’elle a pour unique fonction d’interpréter. C’est au contraire à l’intérieur de la fabrication de ces situations, dans la manière par laquelle des rapports se construisent, se maintiennent et se prolongent, selon des consistances propres, que s’ouvre le champ de ce que nous appelons les « expérimentations politiques ». Nous reprenons littéralement la proposition de Deleuze et Guattari selon laquelle « la politique n’est pas une science apodictique. Elle procède par expérimentation, tâtonnement, injection, retrait, avancées, reculades »([[G. Deleuze et F. Guattari, Mille Plateaux, Minuit, Paris, 1980, p. 575.). Il ne s’agit pas d’opposer le situé au général, le local au global, mais de s’installer à l’intérieur des processus d’individuation, dont les fabrications dépendent toujours d’agencements collectifs dans lesquels ils sont pris.
C’est toute une pragmatique des situations qui reste à inventer. Et par « pragmatique » nous entendons tout d’abord une attention, toujours située à l’intérieur d’agencements spécifiques, aux effets, à ce qui bloque, empêche ou limite une construction collective des situations dans lesquelles sont engagées différentes pratiques. C’est à partir de ce repérage que peut se mettre en place une véritable écologie des pratiques qui fonctionnerait par alliances et connexions([[Cf. G. Deleuze et F. Guattari, op. cit., p. 291. ). Ensuite, nous entendons par là l’exigence d’une pensée entièrement organisée autour de l’invention et de la production de « techniques »([[Nous renvoyons à ce sujet au très intéressant numéro 31 de la revue Vacarmes (2005) qui était consacré à la question des « techniques de lutte ». ). Trop souvent celles-ci n’apparaissent que comme des médiations au service de « projets » qui leur donneraient sens. Si nous avons quelque chose à apprendre des collectifs d’usagers([[Nous renvoyons ici à l’excellent séminaire organisé par le GReFA (Groupe de Recherche et de Formation Autonome) sur la question des usagers. Les retranscriptions sont accessibles à l’adresse Internet : http://enclosures.collectifs.net/ ».), des modes par lesquels des publics se sont constitués à l’occasion de décisions qu’ils voulaient reformuler, c’est bien que l’essentiel se situe dans la mise en place et la redéfinition des techniques et des dispositifs qui s’imposent sous la forme d’évidences.
Dès lors, on chercherait en vain des critères définitifs et généraux qui permettraient de préciser par où passent les expérimentations. Les États ne cessent d’ « expérimenter » des nouvelles formes de contrôle et d’assujettissement, « affectés de toutes sortes de coefficients d’incertitude et d’imprévision »([[G. Deleuze et F. Guattari, op. cit., p. 576.) qui sont autant de « lignes de fuite » possibles. Réciproquement, les expérimentations collectives sont traversées de dangers, de fonctions de pouvoir qui sont autant de fermetures sur des filiations, appartenances et ressemblances. Nous n’échapperons pas aux processus d’assujettissement si nous ne sommes pas d’abord sensibles – ce qui implique de s’en donner les moyens techniques – aux zones plus instables de leur fabrication, et nous ne pourrons maintenir et prolonger ce qui s’expérimente collectivement sans un ensemble de techniques d’être-ensemble, de modes singuliers d’existences collectives. Ainsi, on pourrait dire que « dans une société, tout fuit, et qu’une société se définit par ses lignes de fuite qui affectent des masses de toute nature (encore une fois < masses > est une notion moléculaire) (…). Fuir, mais en fuyant, chercher une arme »([[G. Deleuze et Cl. Parnet, op. cit., p.164.
).

Maurizio Lazzarato met en place, à partir d’une remise en question des concepts classiques de classes sociales, de totalité, d’unité, les principaux éléments d’une politique des multiplicités qui s’organiserait à partir des « relations externes » et de l’ontologie pluraliste telle qu’on la trouve dans le pragmatisme de James. Isabelle Stengers et Philippe Pignarre, dans deux textes distincts, reprennent et amplifient quelques éléments de leur dernier ouvrage La sorcellerie capitaliste. Il s’agit de définir le capitalisme comme un système sorcier, non pas au sens d’une métaphore générale, mais au sens littéral du terme : système d’envoûtement, de capture, d’emprise. Isabelle Stengers s’attache à la question posée par un système sorcier : « quand sommes-nous agis ? », trouvant dans cette question l’élément central d’une pragmatique des forces sociales. Philippe Pignarre explore plus particulièrement les possibilités d’un élargissement du champ de la politique en y intégrant de nouveaux acteurs capables de déployer sous la forme de problèmes ce qui tendrait à s’imposer comme solution évidente. Sandra Laugier, partant d’une constellation de concepts issus notamment de la pensée d’Emerson, construit une série de propositions pour la mise en place d’une démocratie radicale : fluctuations des confiances, culture des expériences (« avoir une expérience », faire voir ce qui importe). Loin de renvoyer à des formes de psychologisme, ces questions sont au centre d’un rapport collectif à l’expérience. Stany Grelet et Aude Lalande, à partir des drogues, voient dans l’ambiguïté du terme expérimenter un élément essentiel à une posture politique possible, permettant d’éviter une opposition trop statique entre « pouvoir » et « luttes », expérimentations par l’État (délimitation de groupes, contrôles, etc.) et « politique à la première personne » (usagers, malades, travailleurs). C’est dans cet espace tenu des alliances, luttes, redéfinitions, que se joue l’essentiel de l’expérimentation politique. Nathalie Trussart interroge l’opposition aux OGM pour analyser la constitution de problèmes publics. Partant de Dewey, elle place le concept d’expérimentation au centre des modes de constitution et d’organisation des publics, tels ceux qui animent les controverses. C’est à l’occasion de ces expérimentations que peut se constituer une « intelligence collective » déployant sous le mode du « problème » ce qui se présente comme une solution évidente. Enfin Brian Massumi met en évidence des formes d’expérimentation « molaires », celles notamment mises en place à l’occasion du 11 septembre aux États-Unis en vue d’une transformation des modes de gouvernementalité. Partant du dispositif technique des indicateurs de danger, il analyse une transformation radicale du pouvoir vers un système d’inductions directes sur les corps. C’est le corps dans ses affects qui est au centre de cette nouvelle scène politique : à la fois lieu de pouvoir et de résistance.

Debaise Didier

Philosophe. Chercheur au GECo (Groupe d’études constructivistes) à l’Université Libre de Bruxelles. A publié des articles sur Deleuze, Simondon et Whitehead. Prépare un ouvrage sur {La puissance} aux Empêcheurs de penser en rond et, aux éditions Vrin, {Évenements et individuation chez Whitehead}. Membre du comité de rédaction de {Multitudes }et co-secrétaire de rédaction de la revue.