Faire métropole par la démocratie

L’émergence des métropoles est caractéristique de l’économie de circulation propre à la mondialisation en même temps qu’elle représente pour les citoyens de formidables opportunités politiques d’intervention au sein de leur cité. Cette intrication de l’économie et du politique à l’échelle de la cité repose sur l’avènement d’une société cognitive qui permet aux citadins des centres de production que deviennent les villes d’affirmer un nouveau commun. Au sein de certaines cités, les citoyens mettent ainsi d’ores et déjà en place des processus de débats permanents sur leurs divers devenirs possibles. Les rapports conflictuels dans la société post industrielle ne se limitent donc plus nécessairement aux formes antagoniques traditionnelles de de la grève ou de l’insurrection. Cohabitant avec les mondes de l’usine, de l’artisanat et du rural, la forme sociale de la ville innove des traitements démocratiques des conflits qui génèrent projets et devenirs.

Toutes les villes sont aujourd’hui décrites comme les territoires de grands projets urbains visant à dépasser définitivement l’ère industrielle pour devenir métropole dans la mondialisation. Au-delà des formes architecturales de nouveaux bâtis, s’innovent donc surtout des formes sociales nouvelles où le citadin, agissant dans et sur le territoire de sa ville, crée d’autres productions et conflictualités.

D’une part, urbanisme et finance parlent de concert d’une uniforme « métropolisation » en cours dans le monde, avec mise en spectacle des villes, rentes immobilières frénétiques des centres (et « favelisation » des périphéries), dont les sciences politiques diffusent de soi-disantes best practices. Mais d’un autre point de vue, les analyses concrètes montrent que les métropoles sont au contraire plurielles et multiples selon leurs histoires, leurs richesses et les pratiques démocratiques de leurs citadins. Car le fait nouveau d’une société cognitive est que sa puissance se situe prioritairement aujourd’hui dans sa vie démocratique, c’est à dire ses propres capacités de mobilisation des potentialités de créativité de ses habitants. La puissance est désormais dans la vie sociale des villes de sorte que la démocratie devient directement productive, constituante d’un renouvellement de notre vivre ensemble[[Cf les analyses en Europe, en Amérique latine et en Chine du dossier « Devenirs métropole » du n° 43 de la revue Multitudes, 2010..

De l’usine à la ville territoire productif

Cette mutation territoriale post fordienne de l’usine à la ville productive porte donc aussi sur l’apparition d’autres lieux des conflits. Si les métropoles deviennent en effet les territoires essentiels des productions de richesses et de valeurs, c’est pour se trouver au cœur d’une économie de la connaissance et du vivant qui privilégie les immatériels, la coopération, la mobilisation des affects, le travail de réseau, la confiance. Le nouveau rapport capital/travail déborde totalement le traditionnel affrontement de classes dans l’entreprise en investissant désormais l’ensemble du territoire métropolitain, lieu de travail et de vie, c’est-à-dire un commun à la fois politique, économique et écologique, du plus petit interstice à ses grands pôles[[Cf aussi « Une micropolitique de la ville : l’agir urbain », Multitudes N° 31..

Soit la capacité désormais essentielle de générer des coopérations entre des compétences multiples où excellent les villes et leurs citadins. Au sein de leur ville, les multitudes s’émancipent de la discipline de l’entreprise, tant vis-à-vis de sa production déterminée que de son commandement hiérarchisé. Les potentialités énormes de l’aléatoire et du transitoire sont en effet le propre des coopérations dans les villes[[Baudouin T. (2001) « La ville, nouveau territoire productif », Multitudes, N°6, pp. 119-130. Exils, Paris.
. Chacun connaît les aventures de tous les Steve Jobs dans leurs garages de villes comme la Silicon valley de San Francisco ou encore des Bill Gates à Seattle avec Microsoft et autres Amazon, Starbucks, WaMu, etc. Ces héros de coopérations productives au sein des territoires urbains impliquent d’abord l’existence dans ces villes de citoyens libres et dotés de compétences multiples. De ce point de vue encore, toutes les doxas actuelles autour de la ville, qu’elles soient de droite sur les opportunités en matière d’urbanisme ou de la gauche radicale sur des perspectives révolutionnaires, uniformisent faussement ce qui n’a rien d’un concept académique. Dans des villes multitudes, des citadins également très divers impulsent capacités de création et dynamisme à un territoire spécifique et unique.

Dans ce territoire productif qu’est la cité, les formes conflictuelles s’innovent aussi. Car les coopérations de multiples acteurs dans chaque ville sur divers projets débordent nécessairement les clivages traditionnels de l’appartenance de classe. Les coopérations de compétences nous font aussi sortir d’une guerre de tranchée qui était devenue presque confortable dans l’usine taylorienne. Certains veulent les ignorer ou les dénoncer, un peu comme les anarcho-syndicalistes fustigeaient les travailleurs qui rentraient dans les usines au début du XX° siècle. Nous préférons de notre point de vue analyser combien la puissance des multitudes dans certaines villes pèse désormais sur les firmes pour imposer des projets favorables à la cité dans son ensemble.

Gouvernances et Etats

Que ce soit donc pour les comparer ou encore les dénoncer, il est toujours impossible d’envisager uniformément les gouvernances des villes, parce que les cités diffèrent profondément entre elles sur le plan de leur fonctionnement démocratique en même temps que sur celui de leur richesse. D’abord parce que le respect des formes démocratiques par les États de ces villes représente aussi un éventail très large. À côté des rares structures nationales aux USA ou en Europe du nord qui respectent une autonomie des formes démocratiques et productrices dans leurs villes, la plupart des États continuent d’exercer un pesant contrôle. C’est le cas des dictatures comme celles renversées par des printemps arabes nés précisément dans des villes. Plus généralement, des pays plus démocratiques comme la France ou le Brésil, soumettent pareillement leurs cités à un gouvernement resté étroitement centralisé qui bloque à la fois leurs initiatives et leurs positionnements dans les échanges mondiaux.

Au sein des métropoles, le rapport des gouvernances avec les conflits constitue une autre question complexe et encore peu traitée. Au-delà d’une opposition convenue entre des mouvements violents censés être potentiellement révolutionnaires et des gouvernances instituées, il faut d’abord comprendre que les débats participatifs sont considérés dans les villes où ils sont réellement usités comme des procédures de mise en productivité des conflits au profit commun. Il ne s’agit pas ici des béquilles mises en place par l’État pour consolider sa démocratie de délégation désormais plus que vacillante. A partir du moment où le développement de la ville est appréhendé par les citadins comme un enjeu commun à tous, ces acteurs utilisent plutôt le rôle moteur de leurs conflits, pour rendre productifs des dissensus, au sens de Jacques Rancière[[Jacques Rancière, 1995, Les mésententes du débat démocratique, Galilée, Paris..

Dans les villes portuaires particulièrement, c’est-à-dire là où les ports sont dirigés par leur ville et non par l’État, logisticiens et dockers, négociants et intermittents élaborent des procédures communes autour de « communautés portuaires » visant à rapporter à « la place », c’est-à-dire à la ville, un maximum de plus-values et d’emplois. Tout au contraire dans les ports d’État, comme en France ou au Brésil, tout ce que peut s’approprier une des corporations est simplement perdu pour les autres dans un jeu à somme nulle, vraiment nulle ! De complexes négociations démocratiques entre des acteurs appartenant à des classes sociales antagoniques peuvent ainsi fonctionner[[Cf Baudouin T. (2004) « Les coordinations, des métiers au territoire de la ville », in Dossier sur l’intermittence, Multitudes n° 17, pp. 119-130.
, d’une part lorsqu’il s’agit de villes et aussi surtout de places par où transitent une part maximum des richesses mondiales en circulation. Contradiction banale, exactement comme c’est aussi dans les usines du taylorisme que les droits des travailleurs se sont les premiers affirmés.

L’EXEMPLE DES GOUVERNANCES DES VILLES PORTUAIRES D’EUROPE DU NORD

Quand la mondialisation contourne en partie le pouvoir d’État, elle permet en même temps à certaines villes de renforcer leur puissance par des gouvernances innovantes. Cette autre reterritorialisation se caractérise précisément par une intrication de l’économique dans la vie urbaine qui ouvre de notre point de vue des opportunités démocratiques de luttes.

Le capitalisme rhénan a toujours reposé sur la force productive des villes de l’Europe du Nord (Braudel), encore aujourd’hui en avant poste des nouvelles dynamiques de production et de circulation. A leur exemple, ces formes de gouvernance se répandent aujourd’hui dans les cités de tout le continent, et jusque même les plus traditionnellement dominées par un État centralisé. Leurs innovations démocratiques sont très diverses en fonction à la fois de l’histoire et des activités de chacune. D’ une part, ces divers outils sont précisément territorialisés, de l’autre, ils sont aussi contextualités en fonction des conjonctures capitalistes locales et globales. Contrairement aux best of de la science politique, il ne saurait donc y avoir de procédure générale de « concertation » déléguée par un État à toutes ses collectivités locales. En France notamment, la nature autoritaire et prescrite de cette démocratie régalienne déconcentrée prive la « concertation » de toute capacité de remise en cause réelle et d’innovation.

Notre observation dans le temps long de Anvers, Hambourg, Amsterdam ou Rotterdam montre que les projets débattus n’y sont jamais seulement définis comme urbains pour se centrer plus largement sur le devenir de la cité. En intégrant ainsi l’économie dans l’urbain, ces procédures de diagnostics et de projets des villes reposent nécessairement sur des débats entre citoyens qui ne peuvent exclure la dimension sociale.

Faire laboratoire avec les citadins à Hambourg, et ailleurs

Ainsi, et contrairement à leur appellation, les dispositifs des villes allemandes dits IBA (Exposition internationale d’urbanisme) font débattre de grands noms de l’architecture avec les habitants des quartiers par l’organisation de bauforums, c’est-à-dire d’ateliers ouverts de discussion des projets dans leur ensemble. Pour répondre aux questions d’avenir de la métropole, une IBA à Hambourg développe par exemple l’opération dite du « Saut de l’Elbe » pour réaménager les vastes friches portuaires industrielles des îles du fleuve qui comprennent des quartiers pauvres ainsi que des espaces ruraux délaissés. Le nom d’un des projets, Kosmopolis, exprime la volonté de considérer désormais comme essentielle la quarantaine de nationalités des 50 000 personnes de ces quartiers. Faire de la diversité une force [[http://www.iba-hamburg.de implique la remise en cause des frontières entre centre et périphéries. Une valorisation des différentes cultures dans et pour la métropole est explicitement visée pour le redéveloppement des lotissements du Weltquartier (quartier du monde). Y compris aussi par la formation des enfants d’une neue Weltclasse, nouvelle classe du monde.

Ces démarches d’intégration urbaine, économique et sociale sont cohérentes des villes portuaires, villes monde attirant aussi bien cadres qu’immigrés pauvres participant tous au développement de la métropole. Elles sont particulièrement nécessaires dans ces villes aux avants postes de la mobilité globale où les éruptions de xénophobie – le cas d’Anvers est bien connu en Europe – sont aussi particulièrement vives. Innovations démocratiques et conflits sont toujours liés dans les villes.

Plus largement, ces dispositifs de débats traduisent aussi les questionnements des acteurs locaux face aux nouveaux intervenants dans tous les projets de villes que sont les entreprises multinationales de logistique ou/et d’immobilier sur la rente foncière. Chaque ville portuaire du XXIe siècle vit d’énormes tensions entre les divers cultures et affects qui y cohabitent, de sorte que la construction d’un commun est encore plus nécessaire qu’ailleurs. Le processus démocratique plus délibératif que « participatif » entre concepteurs et citadins est aussi toujours plus convivial. Une nette dimension festive avec animations et soirées souvent arrosées caractérise aussi un fort sentiment d’appartenance à un territoire commun.

Parce que le long terme est central dans ces processus évolutifs, la presse locale joue aussi un rôle important pour rendre compte des diverses positions affirmées par les acteurs ainsi que dans les débats. Alors que les dispositifs participatifs contraints des États, par exemple en France, sont de durée toujours précisément limitée, l’exposition des dissensus n’est pas considérée dans les villes comme du temps perdu mais, tout au contraire, comme pouvant être directement productif pour les gouvernances locales.

A Anvers, Rotterdam ou Hambourg, les temps de réflexions et de débats pour réinvestir les friches industrialo portuaires au cœur de la cité ont ainsi toujours été longs, alors que la plupart des agglomérations d’Europe se précipitaient dans la logique libérale à courte vue des opérations immobilières des années 90. Anvers par exemple attend 2006 pour engager une consultation des habitants de l’ensemble de la ville sur un master plan[[Conçu par l’équipe d’architectes urbanistes Paola Vigano et Bernardo Secchi intervenant sur plusieurs quartiers. À l’interface ville/port des anciens quartiers portuaires, un nouveau centre fluviomaritime, le MAS, présente notamment la ville portuaire ouverte sur le monde, dans toutes ses dimensions économique, culturelle et globale. Les enfants des écoles sont les tous premiers mobilisés pour comprendre le rôle de la cité dans la mondialisation, depuis Plantin, le premier imprimeur du 16° siècle, jusqu’aux manutentionnaires des derniers navires portes conteneurs d’Asie.

Pour cela aussi, les conflits sont toujours très vifs à propos de la répartition de ces espaces, entre la promotion immobilière et les nouvelles activités portuaires. Pendant que les nouvelles tours d’habitations luxueuses de l’ancien quartier portuaire Montevideo semblent ignorer les proches habitants des milieux populaires, d’autres citadins se sont par contre victorieusement opposés à la création de nouveaux bassins qui devaient supprimer leur quartier de Doel sur la rive gauche. Ils ont d’abord invoqué la question environnementale puis directement contesté la motivation économique de ces développements, les dissensus des citoyens de ce port municipal concernant toujours un territoire à la fois de vie et de travail.

Les Rotterdamois ont aussi longuement débattu sur la réhabilitation des quais de Kop van Zuid sur les bords de la Meuse qui pouvaient être dévolus à des quartiers sociaux ou attirer au contraire des cadres de multinationales désirant s’implanter dans la ville portuaire.

Le cas de Berlin montre que les grandes architectures spectaculaires ne suffisent pas pour instituer une métropole si le processus reste monopolisé par l’emprise immobilière des multinationales, notamment lorsque le projet de valorisation d’un noyau historique ne correspond à aucune réalité socioéconomique[[Margaret Manale, « Berlin, ville convertible », Les Temps Modernes, N°656, 2009..

Barcelone démontre aussi le rôle central du moteur démocratique inventé en permanence selon chaque métropole. Au point de remettre même en cause l’idée de modèle exportable, pourtant inventé là même par les Catalans. Quand la ville et ses experts ont voulu vendre en Amérique latine leur alternative aux waterfronts immobiliers des anglo-saxons, sa dynamique démocratique constituante essentielle fut impossible à reproduire à Buenos Aires ou à Rio de Janeiro. Depuis 1995, la société carioca n’a ainsi pu utiliser ce modèle barcelonais, pourtant chèrement payé, pour restructurer ses friches industrialo-portuaires du centre ville. De nouveau aujourd’hui, les grands projets de la décennie 2010 censés être financés par de grands évènements mondiaux, souffrent de la même absence de démocratie. Les fausses justifications environnementales ou sécuritaires de l’expulsion autoritaire de plusieurs favelas ne masquent pas la brutalité d’opérations uniquement liées à la spéculation foncière.

Précisons enfin que le niveau de démocratie des débats dans une ville n’est pas une donnée en soi. Ainsi la mobilisation démocratique du post franquisme, qui avait tant dynamisé les réalisations de Barcelone autour des JO des années 90, retombe au début des années 2000 pour laisser dominer la spéculation immobilière[[Jordi Borja , « Ombres et lumières d’un modèle urbain », dossier villes méditerranéennes, revue Urbanisme, 2009.. L’expression des dissensus dans chaque métropole est bien un processus permanent d’innovations, et dans des rapports de forces toujours changeants.

LES RESISTANCES DES ÉTATS CENTRALISÉS AUX GOUVERNANCES MÉTROPOLITAINES

Ces innovations démocratiques autour des dissensus au sein des villes portuaires, ce pouvoir des citoyens dans la gestion de leurs villes, amènent les États les plus centralisés à défendre très vigoureusement l’historique transcendance hiérarchique de leur pouvoir. Il ne s’agit pas seulement des usuels moyens policiers et militaires, partout dénoncés par les réseaux sociaux. Le pouvoir affirme aussi dans beaucoup d’autres États plus démocratiques mais restés centralisés, de nouvelles procédures pour détourner la volonté des citoyens d’investir dans le développement de leur cité.

Pour ce faire, les sciences politiques et les technocraties y dévalorisent avec constance les pratiques des citadins en réduisant leurs mouvements en termes (américains bien sûr) de nimby ou de lobbying qui seraient censés ne défendre que des intérêts locaux et/ou particuliers. Là en effet se situe le cœur de la prépotence étatique qui affirme toujours détenir le monopole de l’intérêt général.

Entre des ingénieurs d’État, concepteurs et gestionnaires des « grandes » infrastructures, et les citoyens qui se sentent à présent de plus en plus capables sur leur territoire régional de discuter, contrôler et même d’initier les projets, les relations deviennent difficiles. On prendra ici pour exemple les débats publics organisée par l’État français autour de ses « grands » projets. Depuis les années 90, des processus préalables de « Grands débats publics » furent rendus impératifs face à la virulence croissante des mouvements de contestation, par exemple dans les ports et aéroports. En réalité, ces lourds mécanismes dits de concertation visent à conforter chez les seuls habitants “ de proximité ” une conscience de l’intérêt général, en évitant toujours la moindre remise en cause d’une opération ni la place prépondérante qu’y joue l’État. Des réalisations toujours extraterritorialisées au maximum par rapport à leur environnement sociopolitique continuent donc d’être imposées “d’en haut”. L’ingénierie d’État est certes désormais de plus en plus tenue de mieux « informer » des habitants/usagers, mais ces procédures déconcentrées ne considèrent nullement des citoyens acteurs de leur territoire. L’école de Michel Crozier avaient analysé dès l’époque fordienne cette technique du pouvoir de l’État démocratique qui savait négocier avec les « notables » locaux la toute puissance de son administration territoriale[[Grémion Pierre 1976, Le pouvoir périphérique. Bureaucrates et notables dans le système politique français, Seuil, Paris.
. Depuis vingt ans, l’empilement en France d’un nombre incroyable de nouvelles collectivités territoriales – régions, métropoles, pôles d’excellence, communautés de communes etc… – a simplement amplifié cette ancienne démocratie de délégation de l’État centralisé en multipliant les notables locaux. Mais la mondialisation survient aujourd’hui violemment quand cette prépotence de l’État central s’avère contreproductive pour les villes.

L’exemple du projet Grand Paris

Lancée par l’État libéral en 2008, l’opération pose un dispositif spectaculaire de « Diagnostic prospectif de l’agglomération parisienne… pour en faire une ville monde ». L’urbanisme traditionnel est débordé par la mobilisation transdisciplinaire d’une puissance cognitive considérable d’économistes, sociologues, paysagistes, environnementalistes … coopérant autour de dix grands architectes pour la recherche d’un développement métropolitain. On insiste ici sur deux enjeux centraux, le dépassement du rapport centre/périphérie et la nécessité de penser en terme de gouvernance métropolitaine, au-delà de la seule démocratie de délégation.

La nécessité de sortir du ghetto des banlieues de l’ère fordiste qui concentre désormais les populations appauvries et les jeunes sans emploi en révolte remet directement en cause la vieille hiérarchie d’une capitale très centralisée et de ses communes périphériques. Les hypothèses d’une « métropole polycentrique » ou « multipolaire » sont avancées pour dépasser cette situation et aussi entrer dans la mondialisation. Mais toutes les propositions sur la construction de territoires pertinents pour le développement socioéconomique de la métropole restent bloquées dans les profondes tranchées creusées depuis longtemps par toutes les collectivités déjà en place, et leurs notables. Ces derniers tout comme l’Etat doivent encore se familiariser avec une autre forme de gestion démocratique pour faire territoire métropolitain.

Tous les projets des équipes insistent sur la nécessité de mixer travail, vie et loisirs pour pouvoir mobiliser les capacités d’initiative des acteurs. Des équipes comme celles de Roland Castro, Richard Rodgers, Djamel Klouche … mettent en avant la solidarité pour construire la métropole parisienne en intégrant l’énorme conflictualité autour des droits à la ville, au logement et à la mobilité. Portées par de plus en plus d’associations, les exigences d’une réduction des déplacements domicile – travail à une demi-heure maximum ainsi que d’un prix unique du ticket pour circuler dans l’ensemble de la métropole, sont la base de l’Investissement citoyen dans le territoire d’une métropole productive. Les méthodes de l’urbanisme et de la politique de l’ère industrielle apparaissent dépassées. Dans la plus riche région du pays, la rente foncière croit aussi plus vite, tout comme l’inégalité avec une démultiplication de citadins définis comme « sans » – travail, papier, domicile…-. Comment une dynamique métropolitaine fondée sur la créativité et la valorisation des différences pourrait-elle ainsi fonctionner ?

L’Etat évacue la question en focalisant le projet métropolitain sur la constitution de pôles d’excellence sensés repositionner Paris dans les évaluations mondiales – de type Shanghai pour l’université – ainsi que sur la construction de nouvelles lignes de transports publics reliant ces futurs pôles. Les stratégies de décloisonnement du centre et des périphéries se résument dès lors au seul aspect spectaculaire de l’excellence et du transport. Du coup, les débats se restreignent aussi au seul choix des communes accueillant pôles et gares et à la sélection des architectes pour les construire ! La pesanteur toujours croissante de la plus value foncière conforte ainsi élus locaux et experts dans la traditionnelle situation de rivalité vis-à-vis du pouvoir central. Reste donc fin 2012 de l’opération Grand Paris la création de la Société du Grand Paris, établissement public sous tutelle de l’Etat, chargé de mettre en place le nouveau réseau de métro.

La démocratie power point

À Paris comme ailleurs dans l’espace français, c’est toujours l’État qui organise les « grands débats publics » par le biais de l’opérateur qu’il délègue pour l’aménagement en cause (ensemble immobilier, port, aéroport, ligne ferroviaire etc…). Il en résulte un appauvrissement du débat démocratique réduit à une simple présentation pédagogique du projet aux « usagers ». Des power point sophistiqués déroulent donc cartes, schémas et chiffres dont l’enchaînement programmé interdit toute approche critique. Toute autre intervention et à fortiori critique est généralement repoussée. Avec ses cohortes d’ingénieurs spécialisés et autres experts consultants, la démocratie spectacle du Powerpoint[[ Cf « La pensée power point », Franck Frommer, La Découverte, 2010. repose sur l’idéologie du consensus chère au pouvoir, mais ne produit pas de discussion. Débats et critiques sont en effet simplement considérés comme inutiles par les spécialistes de « grandes » écoles qui savent tout du sujet. En toute logique, ces grands débats, même obligatoires désormais, sont pour eux une simple perte de temps et d’argent. Alors qu’on parlait plus haut de la convivialité inhérente aux débats dans les villes, ces « grands débats publics » sont tout au contraire affectés d’un extrème formalisme pour limiter ces déperditions au maximum. Au début du processus de concertation sur la rénovation des Halles, nos interventions à propos de la métropole avaient pu ainsi être rejetées comme « hors sujet »!

Seul « Paris Métropole », initié par la mairie de Paris et regroupant en 2011 plus de 200 collectivités territoriales d’Ile de France, se pose encore en espace de discussion pour construire une « métropole démocratique, écologique et solidaire », autour de réels débats publics. L’objectif est d’initier de nouvelles coopérations entre élus sur des enjeux communs d’un territoire métropolitain en devenir. C’est aujourd’hui l’unique lieu de mobilisation sur le long terme des acteurs politiques, associations et chercheurs. Cette première amorce d’une gouvernance métropolitaine rencontre à présent la volonté de l’Etat socialiste de créer dans l’ensemble des grandes villes de France ce qu’il dénomme des pôles métropolitains. Mais tous ces regroupements imposés aux collectivités territoriales à marche forcée par l’Etat depuis plus de vingt ans, qu’ils soient de nature régionale puis municipale, démontre précisément la prégnance toujours énorme de la vieille logique centraliste. C’est tout particulièrement vrai dans la capitale où l’État assiste aux conflits et rapports de pouvoir entre Ville de Paris et Région, communes périphériques et ville centre accusée de volonté hégémonique[[www.parismetropole.fr et www.pierremansat.com. Il y a cependant urgence à agir par une nouvelle gouvernance sur des enjeux de politiques publiques comme le logement, l’environnement ou l’urgence sociale.

Investir les projets métropolitains
La plupart des dispositifs de « concertation » de l’État français nient ainsi la démocratie qui mettrait le citoyen au cœur de la production de la ville comme c’est le cas dans des villes d’Europe du nord. Le cadre de la cité permet en effet une mise en tension démocratique des conflictualités autour des divers droits des citadins à la ville, au logement ou à la mobilité qui s’avère être indispensable à la mutation sociale et géo-économique du développement métropolitain.
Le dépassement de l’approche ingénieuriale hard de l’époque industrielle dans les métropoles démocratiques conduit à une sorte d’écologie politique liant économique et sociétal, seule capable d’émanciper les cités d’un enfermement entre les alternatives exclusives de l’économie ou de l’environnement qui s’avèrent être toujours favorables en définitive à la logique ingénieuriale. Investir la métropole d’un point de vue citoyen, comme un espace commun de vies et d’activités impliquant les dimensions bio- politique et économique, est désormais indispensable.

LES VILLES COOPERENT ENTRE ELLES POUR AFFIRMER LEUR METROPOLE

La nouvelle contextualisation globale du Grand Paris nous a permis d’analyser plusieurs des effets négatifs d’un État central fort sur les capacités d’initiative des villes. Ces restrictions inhérentes à la conception transcendante du pouvoir d’État ne sont pas seulement nuisibles aux capacités internes des cités, mais aussi à leurs aptitudes générales à coopérer entre elles.
L’émergence de la puissance des villes est en effet le plus souvent analysée du point de vue de leurs seules performances économiques internes. Or ce processus concerne tout autant les relations politiques de coopérations qu’elles établissent entre elles et qui créent une autre géo-économie transversalisant les anciennes dichotomies souveraines.
Au simple niveau de la taille tout d’abord, elles se regroupent en cluster, métropole et autre pôle d’excellence en débordant les frontières administratives traditionnelles jusqu’à innover d’autres ensembles territoriaux dont les délimitations sont de surcroît variables. Pour des ensembles métropolitains comme la Silicon valley ou la Randstad, nul ne chercherait par exemple leurs bornages précis puisque ces derniers varient selon les gouvernances des multiples projets élaborés au sein de chaque métropole. Au point que ces coopérations peuvent aussi transgresser les frontières des Etats nation.
Cette autonomisation progressive par rapport à l’ancien cadre fermé de l’Etat nation de l’ère industrielle donne aux villes de nouvelles opportunités de développement, c’est-à-dire des choix. Elles ne sont plus dans le déterminisme national où chaque collectivité voit son rôle assigné, mais en concurrence avec d’autres villes à une toute autre échelle. Soit la nécessité par l’ensemble des citoyens de la cité d’évaluer précisément les plus-values offertes par leurs compétences. Les citadins rentrent là dans le domaine des réflexions stratégiques sur les meilleurs moyens de valoriser un territoire à la fois indispensable à chacun et nécessaire à tous: leur ville. D’où des coopérations entre villes de dimension métropolitaine pour innover d’autres territoires à la dimension des échanges mondiaux. Ces coopérations ne sont donc pas un détail mais bien le signe distinctif des villes qui s’émancipent ou non de l’ancien ordre souverain.

En Europe, la constitution de pôles portuaires rassemble ainsi des compétences contextualisées à une échelle globale et qui peuvent être éventuellement transnationales. Une porte nord de l’Europe, issue des coopérations des acteurs d’Hambourg et de Brême, une porte rhénane associant Anvers et Rotterdam, génèrent ainsi progressivement deux types de mutation. D’une part, de nouvelles gouvernances surviennent au sein de villes traditionnellement antagoniques. Non pas que la concurrence disparaisse entre elles, bien au contraire même puisque seules ces relations de rivalité économique peuvent susciter des coopérations précisément ciblées lorsque des acteurs de ces villes y trouvent un intérêt commun. D’autre part, bien au-delà des seules villes en cause, de nouveaux axes affectant toute la circulation continentale en naissent aussi, notamment fluviaux et ferroviaires, qui fédéralisent une Europe encore largement étouffée par le souverainisme de ses États.

Ces innovations proprement géoéconomiques à l’initiative des acteurs des villes portuaires restent encore impossibles de la part de « collectivités locales » de l’État Français par exemple. Pendant que la liaison de la Seine avec le Rhin via un canal Seine-Nord est projetée depuis vingt ans par les villes portuaires d’Anvers et Rotterdam, pour devenir effective en 2017, les deux ports d’État du Havre et de Rouen n’ont décidé concrètement d’aucune initiative à prendre ensemble. Dans ce contexte cette nouvelle voie fluviale pourra permettre aux acteurs de la place belge d’Anvers, d’ores et déjà premier port de Paris, ainsi qu’à ceux de Rotterdam, de supplanter définitivement Le Havre et Rouen pour le ravitaillement de la première métropole du continent européen. Car les deux ports de l’État français restent « autonomes » et incapables d’agir ensemble le moindre projet commun, sauf des structures bureaucratiques de regroupement autoritaire de ports. Par cette autre géo-économie, les villes peuvent s’émanciper désormais de l’autisme dans lequel les États centralisés en avaient enfermé beaucoup durant toute l’ère industrielle.

En conclusion, Il nous faut désormais investir nos métropoles : la dimension métropolitaine est indispensable à mettre en valeur dans toute action dans et sur les villes : elle seule permet la mobilisation des énormes potentialités d’initiatives et de créativité des pratiques citoyennes et de leurs luttes. Seules aussi les multiples formes d’innovations des procédures de gouvernance métropolitaine permettront de contourner au sein de chaque cité l’impuissance avérée de la démocratie de délégation.

Traduction en brésilien : “Fazer metrópoles por meio da democracia”, in
Revolução 2.0 e a Crise do Capitalismo Global, G. Cocco e S. Albagli, eds,
editora Garamond, Rio de Janeiro, 2012.

Collin Michèle

Sociologue, chercheuse associée au laboratoire AUS - Architecture Urbanisme et Sociétés- de l’Université Paris 8. Ses recherches portent sur la question des villes et des territoires dans la mondialisation avec Thierry Baudouin, autour des nouvelles conflictualités, formes de gouvernance et de vie culturelle. Elle a notamment publié Le travail et après, 1978, chez JP Delarge. La grève et la ville, 1979, chez Christian Bourgois. Le contournement des forteresses ouvrières, 1983, chez Méridiens Klinsieck. Urbanité des cités portuaires, 1997, et Ville portuaire, acteur du développement durable, 2003, chez L’Harmattan. Le Havre, 1900-2000, ville portuaire, 2001, aux Éditions des Falaises. Et 2 chapitres de Seine métropole, 2009, Antoine Grumbach & associés ed. Elle est membre du comité de rédaction de la revue Multitudes.