Faut-il une grande cuillère pour signer avec Google?

Faut-il une grande cuillère

«Donner c’est faire l’impossible.»
Carlo Michestaedter.

«Impossible est français.»
Dicton (pas très) populaire. XXIe siècle.
Version 12/11/05

Le 25 août 2005, les éditions de l’éclat ont signé un accord de
partenariat avec le moteur de recherche Google pour leur projet Google Print,
dont le Landernau français de l’édition s’est ému.

Un Directeur de Bibliothèque Nationale en est même allé de son livre à 10
francs (reconverti sous le label « Mille et une nuits »), un ancien sherpa
présidentiel, fossoyeur de banque européenne et gaspilleur de quelques millions
de francs en game-boy électroniques qui devaient remplacer le livre, a suggéré
une numérisation exclusivement française (peut-être dans l’idée de créer un
internet franco-français), et un président de syndicat ayant sans doute un
rapport avec l’édition (le mot figure dans son intitulé) a prétendu qu’aucun
éditeur français ne s’y intéresserait tant que Google n’aurait pas placé à
l’entrée du portail cinquante gendarmes, dix-huit fouilleurs de sacs, un
détecteur de « napster », vingt cinq mines anti-jeunes, trois camions de CRS en
cas de castagne, et une ribambelle de juges, avocats, conseils, tous
spécialistes en spoliation de droits d’auteur prêts à bondir au moindre faux
pas du géant américain.

Le projet google-print est relativement timide encore par rapport aux
possibilités du net de s’associer au livre-papier, mais il part d’un principe
simple, celui-là même que nous avions énoncé dans le petit traité sur le lyber
paru en avril 2000 dans le collectif édité par Olivier Blondeau et Florent
Latrive, Libres enfants du savoir numérique, à savoir :

1. le livre est irremplaçable,

2. la lecture suscite la lecture.

3. « Donner à lire » n’est pas incompatible avec « vendre des livres ».

C’est pourquoi nous avons signé. Cent cinquante neuf de titres sont désormais
disponibles. à moyen terme, c’est l’ensemble du catalogue qui pourra être
consulté.

Le projet Google-Print est le premier projet de grande envergure (il en
existait d’autres auparavant, parmi lesquels le lyber lui-même; il en existera
d’autres dans les mois à venir) qui permet une entrée en force du livre dans
l’internet. Après la multiplication des sites de toutes sortes sur les sujets
les plus divers, on en revient au livre comme source première d’information. On
permet l’accès à une partie des contenus, on permet une navigation thématique à
l’intérieur du livre, on renvoie à d’autres livres, à l’éditeur, vers des
librairies, etc. mais jamais on ne se substitue au livre, dont la forme reste
omniprésente à travers l’image même des pages consultées. Paradoxalement,
Google-Print indique ainsi les limites d’une information infinie (qui est un
leurre) à travers la prolifération incontrôlée des sites, et propose un
« retour » (qui est une progression) vers un médium encore aujourd’hui sans
équivalent.

Si d’autres projets semblables prenaient forme au niveau européen, nous serions
les premiers à y souscrire.

Vous trouverez ci-après la liste de quelques-unes des critiques énoncées à
l’égard de ce programme. Nous y répondons en quelques mots et détaillons
certains points.

Google est américain.

C’est, au fond, la critique fondamentale. Le coca-cola, les blue-jeans, Steven
Spielberg, Paul Auster, les Greatful Dead, Rothko, passe encore, mais Google,
non! c’en est trop. Un moteur de recherche qui veut numériser notre patrimoine
national ne passera pas. L’Etat-nation, les altermondialistes et quelques
ultra-nationalistes (de plus en plus souvent bras dessus bras dessous, vous
avez remarqué?) dresseront des barricades pour empêcher cela. Les barricades?
Gallica, le « serveur qui ne sert que si on ne s’en sert pas »; un projet de
bibliothèque numérique européenne (chiche!) bricolé dans l’urgence et dont
l’idée est confiée à un « comité de sages-comme-des-images »; une numérisation
fondée sur des critères ethniques-linguistiques (voir supra le lien vers
l’entretien avec Djack Att@li-book…) les « enragés » de mai 68 avaient plus
d’imagination (serait-ce les mêmes à qui on a donné des postes et se sont petit
à petit recroquevillés?)

La publicité va parasiter la lecture.

Débarrassez-nous de celle qui parasite nos vies et on déchirera notre contrat
avec Google… Avez-vous essayé de lire un quotidien en ligne avec deux mains
seulement? dix doigts ne suffisent pas à refermer toutes les fenêtres
surgissantes, quand elles ne viennent pas se ficher au beau milieu d’un article
et refusent de disparaître. Sur les pages de Google-Print, les liens
publicitaires associées aux pages de livre sont en haut à droite. Ils ne
surgissent pas, ne clignotent pas, assurent une rémunération « symbolique » à
l’éditeur et celui-ci peut à tout moment soit les supprimer tous, soit en
supprimer certains. Le principe de ces liens est le suivant: un fabriquant de
madeleines artisanales demande à Google que son lien s’affiche chaque fois
qu’un internaute tape « Marcel Proust » dans le moteur de recherche. Vous vous
trouvez donc devant une page de la Recherche du temps perdu, avec, en bas à
gauche, une liste de libraires où vous pouvez acheter le livre, et en haut à
droit un lien vers http://www.madeleine-de-proust.com. Si vous cliquez sur
madeleine-de-proust.com, la société reverse, X centimes d’euro à Google, qui
reverse X/4 centimes d’euro à l’éditeur de Marcel Proust. Proust ne touche
rien. D’où le tollé des syndicats d’écrivains aux Etats-Unis. Mais Proust
touche des droits d’auteur si le livre est vendu. N’est-ce pas raisonnable?

Les livres seront piratés

C’est le grand fantasme des éditeurs! Ils se regardent dans le miroir et voient
qu’ils ont pris un sacré coup de vieux… Miroir, dis-moi qu’on va essayer de
me « pirater »! que je vaux bien l’industrie du CD! Mais le miroir se gratte le
tain… Des hackers vont-ils télécharger des livres via google et revendre des
fichiers sur internet? Feront-ils des tirages pirates du dernier livre d’Amélie
Nothomb qu’ils revendront sous le manteau devant les librairies désertées? Les
imprimantes vont-elles tourner à plein régime (au prix où est l’encre!) et
déstabiliser l’économie du livre? L’argument ne tient pas debout parce que: 1)
La photocopie est (hélas) drôlement plus pratique:-); 2) On ne lit pas un livre
sur écran; 3) Le livre est un objet irremplaçable (bis repetita), etc.

Si les gens accèdent au contenu du livre et le trouve inintéressant, ils ne
l’achèteront pas.

On est « pour »! Faisons de bons livres! Faut-il alors fermer les bibliothèques?
mettre les livres sous cellophane dans les librairies et en empêcher la
consultation? interdire le prêt privé?

Trop d’informations nuit gravement à la santé.

Soit. Lao-Tseu avait proposé jadis un retour à la corde à noeud. Les Canned
Heat ont suggéré quelques siècles plus tard: Going up the country… C’était
une occasion à saisir. Nous l’avons laissée passer. Il nous faut maintenant
gérer l’excédent, pour construire de nouvelles « villes basses » dont toutes les
fenêtres donneront sur la mer. Par ailleurs la constitution d’un moteur de
recherche fondé non plus sur la « toile infinie de nos (mauvaises) humeurs » mais
sur les livres eux-mêmes, objets déjà d’une sélection (le temps, les éditeurs,
etc.) est un élément appréciable.

Les librairies indépendantes sont menacées par le commerce électronique.

On n’a pas attendu Google-Print. Mais c’est une question essentielle. Comment
Google va-t-il gérer sa relation à la librairie indépendante? Les liens vers
les libraires proposés par Google sont en effet pour le moment ceux des plus
importants libraires en ligne. Un lien pourtant, qui ne fonctionne actuellement
que pour les Etats Unis, permet en tapant un code postal, de disposer d’une
liste de libraires indépendants correspondant à ce code postal (qu’ils aient un
site de vente ou ligne ou pas). C’est une fonction essentielle du service
proposé par Google Print. Elle doit être étendue à l’Europe prochainement
(source: google) et sera doublée d’un autre moteur permettant de renvoyer celui
qui souhaite acheter ce livre vers l’ensemble des librairies indépendantes
disposant d’un site de vente et proposant l’ouvrage sur son site. Cliquez sur
BookSense.com en bas à gauche de la page pour voir comment ça marche (NB:
BookSense.com ne figure que sur le site anglophone print.google.com). Par
ailleurs, Google-Print est aussi un outil que les libraires peuvent utiliser
pour informer leur clientèle, lorsqu’ils n’ont pas le livre en rayon (ça arrive
quelquefois avec les titres de notre catalogue).

à suivre…

… mais en attendant vous pourrez trouver sur Google-Print version Bêta, 159
titres des éditions de l’Eclat, consulter la table des matières, les index, les
couvertures, faire de la recherche de mots à l’intérieur du livre, lire des
extraits etc.

Faites-nous part de vos remarques… nous n’en ferons pas un blog, mais elles
nous permettront de préciser notre position.