Fukushima ou la découverte du cygne noir

Fukushima servira pour longtemps d’emblème de l’«accident» dans un monde complexe. Le syndrome de Three Mile Island (fusion partielle du réacteur), l’explosion brutale du coeur du réacteur de Tchernobyl étaient tous deux des accidents purement nucléaires (erreur humaine de manipulation dans le premier cas, erreur de réalisation et défaut d’entretien dans le second cas). On ne quittait pas le risque nucléaire ordinaire. Le risque était comme le cygne : blanc.

Après ces deux catastrophes, on nous répéta que ce risque était maîtrisable sans pour autant pouvoir l’assurer[[On découvrira avec intérêt que le risque nucléaire n’est pas jugé assurable par la moindre compagnie d’assurance ordinaire : [www.assuratome.fr->www.assuratome.fr – ce qui en dit long sur la pertinence de la technique de la statistique probabiliste pour le prévoir.. On s’en tirerait par d’avantage d’investissement, d’avantage de contrôle, des robots pouvant s’aventurer dans le cœur des réacteurs.

Avec Fukushima, le cygne est noir. L’impensable devient réalité. Pas seulement sur place. En Allemagne, le nucléaire civil paraît défunt. Certes, la révélation du contenu d’une réunion entre le patronat allemand et le gouvernement de Madame Merkel a montré que l’annonce du moratoire immédiat sur la décision de revenir au nucléaire et la fermeture de 7 centrales outre-Rhin tiennent plus de la crainte de l’échéance électorale (les élections dans les Länders) que d’un virage réel. Mais la remontée du Parti vert, en passe de dépasser les sociaux-démocrates au sein de la gauche, traduit un abandon de la crédibilité technique du nucléaire.

Tout ce qui s’est passé depuis le début de l’«accident» à Fukushima numéro 1 a illustré jusqu’à la caricature un cocktail assez incroyable d’inertie, d’indolence, d’impotence du « Gros animal », d’euphémisation, d’intox, et de mensonges par omission de la part de l’État. Ajoutons aussi une cacophonie exceptionnelle des expertises des puissances nucléaires, les États-Unis prônant l’évacuation totale dans un rayon de 80 km, les instances officielles françaises n’étant pas d’accord sur le taux de radiations, le commissaire européen à l’énergie taxant l’«accident» d’apocalypse réalisée, alors que le Japon confinait encore les habitants dans leurs maisons à 30 km de la centrale !

Mais tout cela, nous l’avions vécu lors de Three Mile Island et de Tchernobyl. L’immortel professeur Pellerin nous avait assuré que le nuage venu d’Ukraine s’était arrêté sur la rive droite du Rhin, de quoi faire franchement rire les autorités allemandes. Ce mensonge aux conséquences criminelles n’est pas différent de ce qui affecte l’ensemble des systèmes d’expertises dans la gouvernance « scientifique » de la santé, de la sécurité, de l’information, des médias. Toutes les tentatives de contester des « résultats » de procédures dont la méthodologie de calculs ou les données observées ne sont pas rendues publiques sont balayées de la même façon. Seuls les autorités et les experts agréés sont compétents (qu’importent qu’ils soient à la fois juges et parties). Tout rejet de telle ou telle technique, même quand il est fait au nom d’une exigence scientifique, serait un rejet de la science tout court. Les «accidents» nucléaires mortels seraient bien moins nombreux que ceux qui ont affecté les autres sources d’énergie. Même si les «accidents» affectant le personnel non statutaire commis aux tâches les plus dangereuses de nettoyage ne sont pas comptabilisés dans les bilans !

De ce côté-là donc, rien de nouveau sous le soleil. Alors pourquoi cette perte de sens subite, ce cran qui a lâché dans le monde entier ? Parce que le désastre de Fukushima aura ajouté aux scénarios les plus pessimistes du seul nucléaire la réalisation de plusieurs autres risques majeurs, dont la collision a formé une véritable surdétermination et fait l’événement. Le risque sismique d’abord, souvent évoqué en France, en Californie, qu’on pourrait rappeler à Aréva qui s’apprête à exporter, avec la bénédiction de notre gouvernement, deux centrales nucléaires dans le Nord de l’Inde. Le Japon est le pays le plus exposé aux tremblements de terre et il est sans doute le mieux équipé du point de vue de la résistance de la construction et de la préparation de la population.

Le risque de raz de marée, le plus souvent associé aux tremblements de terre (mais pas toujours, cf Kobé en 1995), affecte le Japon plus que n’importe quel autre pays. Le Nord-est du Tohoku (l’île centrale et principale de l’archipel) est l’une des zones les plus sujettes aux tsunamis. La centrale nucléaire frappée par le raz de marée avait édifié des digues, mais comme les murs côtiers, elle a subi une vague de 14 mètres de haut. Pour chacun des trois types de risque, il y avait eu des réponses techniques jugées satisfaisantes, même si un sismologue japonais avait souligné le péril plusieurs années auparavant.

Seulement, dans un système complexe comme celui de la Terre, le risque qui peut affecter des systèmes complexes ne doit jamais être traité partie par partie, série par série. Il faut envisager le catapultage de plusieurs séries indépendantes, le véritable hasard au sens d’Augustin Cournot. Ce pourquoi la centrale endommagée est devenue incontrôlable, c’est que la réalisation du risque global qu’elle a vérifiée n’était pas l’addition des risques sismique, tsunamique et nucléaire, mais un produit multiplié et qualitativement nouveau. On a donc eu fragilisation des structures bâties par le tremblement de terre, inondation par des eaux salées et affaiblissement supplémentaire, panne électrique et blocage du système de refroidissement normal comme du système auxiliaire.

Ainsi un très gros Kobé ou Haïti (9 sur l’échelle de Richter au lieu de 7,2 et 7,3), plus le raz de marée le plus violent que l’on ait constaté depuis un siècle, plus la fragilité même du chaudron nucléaire (une réaction nucléaire « contrôlée » produisant de la température), cela devient pire que la fourmi de 18 mètres de long imaginée par Charles Cros.

Ajoutons que des petites explosions dans 4 tranches sur 6 dans un rayon de 300 mètres, du combustible en partie constitué de Mox très radioactif stocké à proximité des réacteurs, sont en train de conduire à un Tchernobyl lent dans une zone maritime (la préfecture de Fukushima), comportant beaucoup plus d’habitants que la zone contaminée de Tchernobyl. Si les vents dominants expédient généreusement sur le Pacifique, donc vers l’Est, la pollution radioactive, leur renversement possible vers le Sud-ouest peut diriger la radioactivité vers la plus grande métropole du monde, Tôkyô, 36 millions d’habitants.

Que l’invisible Empereur du Japon se soit montré, comme il l’avait fait lors de la capitulation sans condition de son pays après Hiroshima et Nagasaki, n’est pas fortuit. Fukushima, c’est vraiment le cygne noir, annonciateur d’une révision radicale des catégories du risque acceptable d’«accident».

Les rapports d’enquête établiront sans doute les multiples bifurcations par lesquelles on s’est enfoncé un peu plus vers la catastrophe. Nul doute que les techniciens, les scientifiques, les ingénieurs, les industriels, les hauts fonctionnaires des institutions de sûreté nucléaire nous expliquent qu’ils vont revoir les seuils, les procédures. Que, juré, promis, après Fukushima, plus rien ne sera comme avant.

Mais c’était exactement ce que l’on avait dit après Three Mile Island (1979), après Tchernobyl (1986). On reste pantois qu’au Japon, pays des séismes et des tsunamis levants, la prise en considération du tout complexe que déterminent ces incidents avec le nucléaire civil n’ait pas été prise en compte. Car n’importe quel enfant au Japon établit un lien immédiat entre tremblement de terre et raz de marée, entre tremblement de terre et fissure possible, entre pollution maritime et proximité des centrales du bord de l’eau, etc…

Chevaucher la matière dans un creuset inhabitable pour un objectif aussi trivial que faire chauffer de l’eau ou de la vapeur afin de faire tourner des turbines et produire de l’électricité ressemble étrangement aux gestes de l’apprenti sorcier de Paul Dukas. Cumuler des séries indépendantes de risques extravagants, c’est s’exposer à la survenue de l’impensable pour les ingénieurs qui, comme les assureurs et les financiers, auront toujours tendance à vouloir sauver leur jouet terriblement coûteux, quitte à provoquer le déluge nucléaire c’est-à-dire une pollution pluri-centenaire de l’environnement vivant (humain, animal, végétal).

La chaudronnerie nucléaire, même assistée par ordinateur, reste à la merci des plaques tectoniques, des océans et des vents. La réalisation du risque qu’elle représente, même s’il semble infime sur le papier, ajoutée à la lancinante et récurrente question du stockage de déchets non-recyclables, pourrait avoir raison de ce prométhéisme technicien fourvoyé.

Hiroshima, Nagasaki, Three Mile Island, Tchernobyl, Fukushima, votre complexe n’est pas celui qui nous intéresse, ni celui qui préservera la terre et les humains. Oppenheimer l’avait pressenti dans la lueur d’El Alamo, site où s’est inventée la première bombe. Il est plus que temps de passer à d’autres aventures de l’esprit, de la science et de la technique au nom du vivant présent et à venir.

Querrien Anne

Sociologue et politiste, a participé à la revue Recherches et au CERFI aux côtés de Félix Guattari, et suivi l’enseignement de Gilles Deleuze. Après avoir dirigé vingt cinq ans la rédaction des Annales de la Recherche Urbaine elle est aujourd’hui co-directrice de la rédaction de Multitudes, et membre du collectif de rédaction de Chimères. Sous le pseudo Morbic, elle a traduit en français l’ouvrage Rêver l’obscur de Starhawk, considérée comme une des plus éminentes écoféministes américaines.