Garder le cap

Complément à Starhawk, art63, rub10, rub36

Déjà après Gênes, il fallait affirmer la nécessité de reprendre la rue. Après New York, il ne faut pas perdre de vue la lutte. Il faut pour cela multiplier les pratiques de solidarité, développer l’interconnaissance dans le mouvement, approfondir nos modes d’agir et de penser, avoir confiance dans le pouvoir des multitudes.Le monde a changé cette semaine. Un acte de violence et d’horreur a coûté des milliers de vies et a mis en pièces tous nos projets et nos espérances pour l’avenir. Nous qui avons travaillé pour une justice mondiale sommes confrontés maintenant à une concurrence énorme. Depuis Seattle, nous avons construit et fait durer un mouvement en dépit d’une escalade constante de la police dans la violence et des tentatives des médias de nous dépeindre comme des terroristes. Gênes ne nous a pas intimidé, et Washington à la fin du mois se présentait de plus en plus comme un moment important. L’opinion publique était en train de bouger, et tout l’édifice de la loi des affaires perdait de la légitimité. Les attaques terroristes de mardi dernier pourraient saper tout notre travail, au moins à court terme. C’est l’excuse parfaite pour l’état pour intensifier la répression, restreindre les libertés civiles, et pour quiconque s’élève contre une vengeance aveugle d’être diabolisé. L’esprit du pays est potentiellement morose. Tout le monde est paniqué, et en colère. Leur sens du pouvoir et de l’invulnérabilité a été fortement choqué, et aux Etats-unis ils n’en ont pas l’habitude. Il s’accroche à n’importe quoi qui pourrait restaurer leur impression d’avoir du pouvoir sur leurs vies, ce qui dans une société violente veut dire punition, vengeance, guerre. Et beaucoup d’entre nous, activistes, sont également paniqués. Je sais combien facilement je peux sombrer dans la peur et le désespoir tout de suite. Je suis paniquée par la répression qui peut arriver, paniquée d’être personnellement visé, paniquée par la peur de nos libertés, paniquée aussi par de futures attaques. Mais surtout je suis paniquée pour le mouvement, dont je pense qu’il est vital pour la survie de l’espèce. Et je pense que la crise actuelle peut être une grande occasion si nous savons la saisir. Les moments extraordinaires créent des ouvertures et des possibilités extraordinaires. Nos schémas et nos modes de pensées usuels sont mis en pièces. Quand les structures tombent, quelque chose de nouveau peut être construit. Pour y arriver, nous devons nous conduire de manières extraordinaires. Nous devons reconnaître nos peurs, mais ne pas agir par peur. La peur conduit à de mauvaises décisions et à une vision étroite, au moment où nous devons voir le plus clairement :» garder, garder, garder le cap, c’est être né » chantait notre groupe dans la ville de Québec. Il se peut que la chose la plus radicale que nous puissions faire juste maintenant est d’agir de notre point de vue et non par peur, et de croire à la possibilité de sa réalisation. Toutes les forces autour de nous nous poussent à arrêter, à nous isoler, à nous retirer. Au contraire nous avons besoin d’avancer mais différemment. Nous sommes appelées à faire un saut dans l’inconnu. En tant que mouvement, nous avons souvent été accusées de manquer d’une vision claire du monde que nous voulons. Je pense que nous en avons vraiment une vision qui implique la diversité et le rejet des formulations uniformes et dogmatiques. Et à l’intérieur de ses formes variées, il y a un fonds commun très clair : nous voulons un monde de liberté et de justice pour tous. Cela sonne d’abord patriotique, mais si on pousse les ramifications jusqu’au bout, c’est révolutionnaire. Et nous voulons un monde dans lequel personne n’a à craindre la violence, qui est la violation ultime de la liberté. Il y a beaucoup de voies qui cherchent à mobilier les gens actuellement sur la peur, la colère et la faute. Comme les radicaux ont cherché à mobiliser hors de la culpabilité et de la honte. C’est le moment de réinventer notre approche, nos stratégies et nos tactiques, de croire dans la possibilité de faire agir les gens en fonction de l’espoir, au service de ce qu’ils aiment. A quoi cela ressemble-t-il ? Cela veut dire envelopper le monde que nous voulons créer dans notre propre mouvement et dans nos actions. Ces temps de plainte et d’angoisse peuvent renforcer nos liens. Aujourd’hui plus que jamais, nous, dans le mouvement, avons besoin les uns des autres, nous devons nous traiter bien, nous chérir, nous soignez et nous soutenir les uns les autres, et devenir la communauté que nous aimons imaginer. Notre solidarité doit devenir plus profonde que tout ce que nous avons connu auparavant. La solidarité veut dire s’écouter l’un l’autre avec respect, et être d’accord pour protéger et soutenir des gens avec lesquels on est en désaccord à plusieurs niveaux, ou qui simplement peuvent nous irriter. La solidarité veut dire le renforcement de notre pratique de la démocratie directe, notre ouverture et notre communication l’un avec l’autre, notre souci d’amener toute personne concernée à la table de décision et de donner à chacun sa voix pour y participer. Cela signifie mettre de côté nos manœuvres politiciennes internes habituelles, et se traiter chacun avec ouverture et confiance. Ce n’est pas facile à faire. Mais dans un moment où les modes de vie habituels ont été mis en pièces, changer nos propres modes de conduite peut être réellement plus facile. Les perspectives changent, et les problèmes qui semblaient si important la semaine dernière semblent maintenant banaux. Qu’est-ce que cela signifie d’un point de vue tactique, par exemple à Washington fin septembre ?

D’abord nous avons du délibérément laisser tomber nos hypothèses, qu’elles soient que la manifestation de rue est toujours l’action la plus forte, ou que la non-violence est toujours l’action la plus morale, ou que l’action directe est toujours notre stratégie préférée, ou qu’une marche et un meeting avec des orateurs connus est la forme ultime de la politique, et nous demander ce qui a le plus de sens. Qu’est-ce qui est le plus visionnaire ? J’aimerais que nous soyons capables d’incorporer quelque processus de discussion et d’apprentissage mutuels sur nos visions des alternatives. J’aimerais que nous pensions à des moyens de développer cela hors de nos propres groupes et dans la communauté, de faire entendre les voix de la communauté pour nous apprendre quels sont leurs problèmes et les objectifs. Cela pourrait être une consultation, une conférence publique ou de l’apprentissage public, où nous irions au sein de la communauté demander aux gens comment le pouvoir et les inégalités affectent leurs vies, et quelles sont leurs visions du monde qu’ils désirent. En ce moment de peur et de désespoir, demander aux gens d’exprimer leurs visions pourrait être une forme d’action puissante. Je pense aussi important, symboliquement et politiquement, que nous maintenions une présence forte et visible dans les rues, que nous n’abandonnions pas volontairement le seul espace politique sur lequel nous avons été capable d’avoir un impact significatif. Mais je pense aussi important que ce que nous faisons dans la rue soit approprié au moment historique. Un défilé de plaignants, une veille ou un rite de réparation peuvent avoir du sens juste maintenant : une manifestation habituelle avec des slogans criés et des signes imprimés serait provocante.

Mais il est difficile de prévoir ce que l’état d’esprit ou la situation du pays sera dans quinze jours. Nous pourrions être conduits à une guerre aérienne complète, et une grande et large manifestation serait alors une prise de position nécessaire et utile. L’action directe est un outil puissant, mais comme la tronçonneuse ce n’est pas l’outil de toutes les situations. L’action directe insiste sur un problème, peut interférer directement avec une situation injuste, et délégitimer une institution ou une politique. Mais utilisée au mauvais moment, sans une base forte pour la soutenir, elle risque de légitimer les institutions mêmes que nous cherchons à saper. Beaucoup de policiers ont précisément donné leurs vies pour aider des gens à sortir de situations provoquées par d’autres. Un grand nombre d’entre nous ont parlé de leur volonté de mourir. Eux sont simplement morts.
Quoique nous pensions de la police comme outil de l’état, ce n’est pas le moment d’une forte confrontation avec la police.
De fait, bien que je sois généralement contre le fait de négocier avec la police, dans le cas de Washington je pense qu’il peut être sage et même généreux de le faire. En tant qu’individus, les policiers appartiennent à une classe qui ne gagne rien aux politiques auxquelles nous nous opposons. Ne supprimons pas la possibilité pour certains d’entre eux de nous apporter leur soutien. Je veux la paix et non la guerre. Mais en appeler à la paix en ce moment ne suffit pas face à la peur, la colère et l’impuissance ressenties par les gens. Je voudrais que nous en appelions à la justice : justice pour les victimes des attaques terroristes de cette semaine. Justice et non vengeance aveugle, ce qui veut dire que nous devons connaître clairement et certainement qui a mené les attaques avant de riposter. Justice pour les Arabes Américains qui vivent parmi nous. Ils méritent notre soutien et notre protection. Justice pour les peuples des autres pays qui pourraient devenir bientôt nos victimes. Justice pour les victimes si nombreuses de la terreur qui se répand tout autour du monde, et reconnaissance du rôle que nous avons joué en forgeant et soutenant cette terreur. Justice économique et environnementale.

Voilà mes pensées actuelles. Elles pourraient changer si la situation change. Mais je suggère surtout que nous commencions un processus de pensée créatif, que nous choissions consciemment de mettre de côté nos peurs et notre dépression. Je suggère qu’avant de faire toute chose que nous avons déjà faite par le passé, nous réfléchissions à au moins trois nouvelles alternatives créatives. Je pense que nous devrions aller à Washington, peut-être pas aussi nombreux et sous les mêmes formes que nous le pensions, mais dans quelque nouvelle dimension forte et ouvrir la possibilité d’y avoir non seulement une manifestation de protestation, mais quelques moments de la beauté publique qui peut transformer le monde.
Enfin je voudrai dire quelque chose à propos de la croyance. .La croyance et la religion ont été mises de côté et nous ont servi de manière qui sont pour l’instant plutôt en crise. N’importe quelle religion peut motiver les actes les pires et légitimer la haine. Et pourtant il est difficile de passer à travers une époque comme celle-ci sans une croyance en quelque chose. Je n’aime généralement pas infliger ma spiritualité à des gens qui peuvent ne pas en vouloir. Mais je me sens obligée de vous dire ce qui me tient à travers la nuit, en plus de l’amour et du soutien de ma communauté.
C’est la foi qu’il y a une grande puissance créatrice, qui travaille à travers le monde vivant, la diversité, la reproduction, la régénération. Ce pouvoir travaille en nous, en notre amour humain, dans notre travail pour la justice, dans notre courage et nos visions. Nous n’avons pas besoin de prêtres, de pasteurs ni même de sorcières pour contacter cette puissance :nous avons chacun notre ligne directe avec elle. Elle existe en nous, infinie, illimitée. Finalement elle est plus forte que la peur, plus forte que la violence, plus forte que la haine. Je souhaite que vous restiez tous en contact étroit avec ce qui nourrit votre âme, quoi que ce soit, une nourriture qui vient de ceux et ce que nous aimez le plus.
Septembre 2001

Traduit de l’américain par Anne Querrien

Starhawk Copyright 2001 Starhawk. www.starhawk.org

Permission

Starhawk

écrivain anarchiste et éco-féministe, vit à San Francisco. De Seattle à Gênes, elle a enseigné des savoir-faire militants fondés sur la non-violence active, dans toutes les manifestations contre les formes dominantes de mondialisation. Son principal ouvrage Dreaming the dark (Beacon press, Boston, 1982) a été publié en français sous le titre Femmes, magie et politique traduit de l’américain par Morbic, postface d’Isabelle Stengers, Les Empêcheurs de penser en rond, 2003. On peut consulter ses écrits sur son site www.starhawk.org.