Gouines rouges et viragos vertes

Multitudes a souhaité s’associer à sa manière – une majeure soit au maximum dix articles – à la célébration de quarante années de mouvements des femmes, décidée par quelques amies dont Cathy Bernheim. Nous avons choisi d’affirmer avec elles qu’en France le MLF est né devant l’Arc de triomphe le 26 Août 1970 avec le dépôt de la gerbe à « Plus inconnue que le soldat sa femme », avec les assemblées générales à Paris aux Beaux Arts, puis avec des groupes partout. Un mouvement collectif ne peut pas naître dans l’intimité d’un appartement, l’élitisme d’une déclaration d’association ou les délibérations d’un conseil d’administration.

Le numéro 12 de Multitudes, coordonné par Antonella Corsani, paru en 2003, insistait sur la prolifération des figures d’un genre dont les frontières avec le masculin sont troubles. Il se posait la question d’un devenir-femme multiple, libéré du bon genre et mettait en scène la joie de profiter d’une sexualité féminine ouverte, tandis que le champ économique commençait à se précariser. Devenir-femme, explorer le monde et les théories, chercher sur tous terrains une compréhension : Monique Selim et Anne Sauvagnargues, « les femmes cent têtes ».

Le projet de majeure 42 a attiré immédiatement presque toutes les femmes du comité de rédaction et quelques amies proches, au point qu’il était potentiellement complet dès la première réunion de rédaction. On a pris le risque de faire comme cela, à guichets fermés, en proposant un titre pour la plupart énigmatique : « Gouines rouges et viragos vertes », manière d’indiquer que les quarante ans écoulés ont peut-être changé notre espace militant, très rouge il y a quarante ans, plus vert aujourd’hui.

« Les gouines rouges » étaient un petit groupe du MLF de femmes aimant les femmes, adonnées à l’écriture, faisant poteau indicateur, attracteur étrange pour l’ensemble du mouvement. Toujours à l’avant des actions, les plus douées pour leurs mises en mots, elles étaient notre point de ralliement. Le nom donné par les autres comme une insulte est devenu une autodéfinition. S’il était possible de mettre des noms propres sur cette nouvelle puissance, ils ne la résumaient en aucune façon, ils ne la représentaient pas. Chacune était une singularité. Le mouvement était une constellation. Pour quelqu’une qui avait déjà sept ans de militantisme étudiant, syndical et marxiste derrière elle, c’était un changement radical. Les timides avancées de mai 68 en ce sens avaient été remballées au bout d’un mois.

Quarante ans plus tard, avec des femmes plus jeunes, ça continue, dans un espace public qui est pourtant bien amorti et balisé. Elles ont toujours les mêmes orientations : amour des femmes, singularités, actions spectaculaires, discussions collectives, fêtes, jeux avec les mots, et surtout non-exclusion. Qui veut être là a le droit d’y être, quelle que soit son orientation sexuelle réelle, quel que soit son sexe officiel, quels que soient ses vêtements, du moment qu’elle est là, participante. Ces nouveaux groupes ont émergé après que la participation au traditionnel défilé du 8 Mai ait été en 2007 interdite aux femmes voilées, aux prostituées et aux transsexuelles. Panthères roses et Tumultueuses interviewées ici reprennent les fils de cette nouvelle manière d’être au monde qu’ont déroulée en leur temps les Gouines rouges, une manière collective, inventive, exploratoire et sans certitudes.

« Les viragos vertes » sont des gouines rouges responsables d’un espace politique soucieux d’écologie plus que de luttes des classes : des êtres qui tourbillonnent dans l’espace pour le protéger à la manière dont Athéna protégeait la population d’Athènes en créant au fur et à mesure tous les arts nécessaires – Virago un nom latin d’Athéna. Dans une enceinte féministe, la virago n’a pas bonne presse car elle agit comme un homme. C’est une forme ambiguë de la « voix différente » dont nous parlent les promotrices du care, ici Sandra Laugier : elle tend le rameau d’olivier, qui ne signifie pas seulement la paix mais l’agriculture, quoiqu’elle soit tout aussi efficace à soutenir celui qui vainc par ruse, comme Ulysse. Elle défend son espace et ceux qui l’habitent, développe des compétences culturelles et économiques, sur lesquelles s’appuient aujourd’hui d’après Manon Garcia les diffuseurs du micro-crédit et les politiques internationales de développement. L’expérience montre que, dans les quartiers, les femmes ont plus tendance à chercher des arrangements, à développer des micro-gestions collectives qu’à s’adonner aux tendances agressives que ce souci du territoire propre laisserait augurer. Mais le problème est alors de donner une matérialité à la représentation de l’espace commun à partir duquel elles vont pouvoir parler. Jardiner le commun, l’instituer à l’échelle proche, l’artialiser : l’expérience de Doina Pétrescu s’inscrit dans un réseau européen d’artistes engagés dans le développement local .

Au XIXe siècle en français populaire la virago a été confondue avec la femme qui gueule, qui excite par ses cris l’agressivité ou le mépris des hommes. Celles que j’ai rencontrées dans mon enfance, stigmatisées ainsi, étaient concierges ou maîtresses d’école, des femmes admirables à mes yeux parce que régnant seules sur un espace que les hommes devaient se garder de déranger. Alors que la bonne, dans l’espace domestique ne pouvait guère se révolter, la concierge ou la maîtresse, virago dans l’entrée ou dans l’école, savait forcer le respect. La virago régnait sur les espaces communs, avec des méthodes pourtant inefficaces si l’on pense que l’école n’est pas une machine à punir et à exclure mais à former, pour toutes et tous.

Comme on le découvrira prochainement, Multitudes se demande : qu’est-ce qu’être comme-un, qu’est-ce que fabriquer une revue en commun en étant si différent ? La faillite de la maîtresse comme celle la concierge, privées d’autorités supérieures à représenter, invite à chercher avec les mouvements de femmes, et avec les scientifiques, de nouvelles formes de gestion collective du territoire commun qui n’auraient pas besoin d’en passer par la virago. Il s’agit d’instituer des lieux, des vacuoles, où s’énoncent, s’agencent et se mettent en œuvre les désirs, des lieux où s’organise un partage et une fréquente redistribution des tâches, où s’élabore une nouvelle éthique territoriale, de la sauvegarde du bien commun. Elinor Ostrom à qui a été décerné le prix Nobel d’Économie en 2009 a démontré l’efficacité économique d’une telle hypothèse. Manon Labry explique comment l’organisation d’une fête de femmes, « d’une Ladyfest », est l’occasion de faire l’expérience de tous les rôles successivement et de s’initier à l’égalité rêvée par des décennies de mouvements ouvriers.

Les rouges et vertes viragos jettent un nouveau regard sur le travail et condamnent sa dévalorisation salariale, dès qu’il s’agit d’entretien, de nettoyage, de soin, de fonctions essentielles qui seront remplies de toute façon, par des femmes pour la plupart. En France, les infirmières manifestent chaque année contre une politique salariale dégradante ; aux États- Unis les grèves des « janitors », les employés du ménage, menacent la propreté des aéroports et des bureaux ; ce sont majoritairement des femmes, immigrées. Diana Cohn a raconté leurs luttes aux enfants dans un livre publié en 2005 aux États-Unis, « Aca se puede, yes we can ».

Dans les années 1970 comme aujourd’hui « les femmes voient rouge » (nom du groupe des femmes de la CGT) quand elles pensent aux relations de travail dans l’entreprise, aux inégalités, au monopole masculin sur les structures de décision que dénonce spectaculairement La Barbe en surgissant dans les assemblées générales des entreprises du CAC40. Elles ont aussi envie de prendre la tangente, de suivre des lignes de fuites, de devenir des femmes toujours plus différentes, ou de s’adonner à décrire celles qu’elles rencontrent partout dans le monde. De tout temps les femmes ont cherché à développer des espaces pour s’entretenir, ont allié ménage et conversation. Une posture qui devient de rupture face à l’intensification du recours à la table rase capitaliste. Faire le ménage donne non seulement des droits mais des pouvoirs, sur tous les terrains quelles que soient leurs tailles, y compris sur la scène porno, où Marie-Hélène Bourcier relève l’apparition d’une attitude verte, exigeant non seulement de meilleures rémunérations mais des conditions de travail plus sûres et plus agréables. Le plaisir de vivre est infiniment plus varié dans ses détails que l’angoisse de mourir. À l’imagination d’agencer les formes, les matières, les récits, les groupes émergeant de ces pouvoirs multiples.

Querrien Anne

Sociologue et politiste, a participé à la revue Recherches et au CERFI aux côtés de Félix Guattari, et suivi l’enseignement de Gilles Deleuze. Après avoir dirigé vingt cinq ans la rédaction des Annales de la Recherche Urbaine elle est aujourd’hui co-directrice de la rédaction de Multitudes, et membre du collectif de rédaction de Chimères. Sous le pseudo Morbic, elle a traduit en français l’ouvrage Rêver l’obscur de Starhawk, considérée comme une des plus éminentes écoféministes américaines.