Hegel et Ricardo

Ce texte est inclus dans le chapitre d’Ouvriers et Capital intitulé « Premières thèses », dont il constitue le premier point.

La première édition d’Operai e capitale a été publiée en 1966 aux éditions Einaudi.

La traduction française, réalisée par Yann Moulier, avec la collaboration de G. Bezza, a été publiée en 1977 chez Christian Bourgois.

Prenons le chapitre de la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel, intitulé: “ Indépendance et dépendance de la conscience de soi; domination et servitude ”. La conscience de soi est sortie hors d’elle-même; pour la conscience de soi, il y a une autre conscience de soi. Mais celle-ci n’est pas immédiatement considérée comme une autre essence: c’est elle-même qu’elle voit tout d’abord dans l’autre. Le dédoublement de la conscience de soi dans son unité nous présente “ le mouvement de la reconnaissance ” : double mouvement des deux consciences de soi. “ Chacune voit l’autre faire la même chose que ce qu’elle fait; chacune fait elle-même ce qu’elle exige de l’autre; et fait donc ce qu’elle fait, seulement en tant que l’autre aussi le fait. L’opération unilatérale (einseitige Tun) serait inutile parce que ce qui doit arriver peut seulement se produire par l’opération des deux (1). ”

Ce n’est que dans le mode, selon lequel le processus de la reconnaissance apparaît à la conscience de soi, que se manifestera le côté de l’inégalité, et donc celui de l’opposition. “ Se présenter soi-même comme pure abstraction de la conscience de soi, consiste à se montrer comme pure négation de sa manière d’être objective… Cette présentation est la double opération (gedoppelte Tun) : opération de l’autre et opération par soi-même (2). ” La relation entre les deux consciences de soi est donc déterminée de telle sorte qu’elle se prouvent (Bewähren) elles-mêmes et l’une à l’autre au moyen de la lutte pour la vie et la mort. “ C’est seulement par le risque de sa vie qu’on conserve la liberté. ” Mais cette preuve par le moyen de la mort risque d’aboutir à une négation naturelle de cette même conscience, négation sans l’indépendance, “ négation qui demeure donc privée de la signification cherchée de la reconnaissance (3) ”. Ces deux moments apparaissent de nouveau comme essentiels: en tant qu’ils sont inégaux et opposés, ils sont comme deux figures opposées de la conscience. “ L’une est la conscience indépendante pour laquelle l’être-pour-soi est essence, l’autre est la conscience dépendante qui a pour essence la vie ou l’être pour un autre; l’une est le maître, l’autre l’esclave (4). ” Le maître se rapporte à deux moments à la fois: à la chose, c’est-à-dire à l’objet du désir; et à la conscience pour qui la choséité est essentielle. Ce n’est pas tout: le maître “ se rapporte médiatement à l’esclave par l’intermédiaire de l’être indépendant ”. Car c’est là ce qui lie l’esclave: “ C’est là sa chaîne dont celui-ci ne put s’abstraire dans le combat; et c’est pourquoi il se montra dépendant, ayant son indépendance dans la choséité. ” Pareillement, le maître “ se rapporte médiatement à la chose par l’intermédiaire de l’esclave ”. Pour l’esclave, nier l’indépendance de la chose ne signifie pas l’anéantir : “ L’esclave la transforme donc seulement par son travail (er bearbeitet es nur) . ” Le maître, en revanche, ne va pas au-delà de la pure négation: il essaie de parvenir à l’assouvissement dans la jouissance, jusqu’à en finir avec la chose. C’est la raison pour laquelle il est contraint à interposer l’esclave entre la chose et lui: il obtient ainsi la dépendance de la chose, et purement en jouit. Mais “ il abandonne le côté de l’indépendance de la chose à l’esclave, qui l’élabore (de nouveau bearbeitet) ”. Pour le maître “ sa reconnaissance par le moyen d’une autre conscience devient effective (5) ”. Cependant, la reconnaissance que le maître fait sur l’autre individu, il ne peut pas encore la faire sur lui-même; de même, ce que l’esclave fait sur lui-même, il ne peut l’opérer sur l’autre: “ A donc seulement pris naissance une reconnaissance unilatérale et inégale. ” Mais là où le maître s’est réalisé complètement, il trouve une conscience dépendante. “ En conséquence, la vérité de la conscience indépendante est la conscience servile. ” De même, “ la servitude deviendra plutôt, dans son propre accomplissement, le contraire de ce qu’elle est immédiatement; elle ira en soi-même comme conscience concentrée de nouveau en soi-même, et se transformera, par un renversement, en véritable indépendance (6) ”. Ainsi se trouvent réalisées les conditions pour que, “ ce que fait l’esclave, soit proprement, là, opération du maître ”.

Mais si la servitude est la conscience de soi qui atteint l’indépendance, il nous faut alors considérer ce qu’elle est en soi et pour soi-même. Tout d’abord pour la servitude, c’est le maître qui est l’essence: sa vérité lui est donc la conscience qui est indépendante et est pour soi, mais elle n’est donc pas encore en elle-même. Toutefois, à ce stade, déjà, “ elle a en fait en elle-même cette vérité de la pure négativité et de l’être pour soi; car elle a fait en elle l’expérience de cette essence ”. Mais cette négativité absolue n’est pas seulement un mouvement général, pur et universel: c’est dans le service qu’elle s’accomplit effectivement comme dissolution. “ En servant, elle dépouille tous les moments singuliers, son adhésion à l’être-là naturel, et en travaillant l’élimine (und arbeitet dasselbe hinweg). ” C’est donc par la médiation du travail que la conscience servile vient à soi-même. Dans la conscience du maître, le désir semblait se réserver à lui-même la pure négation de l’objet. Mais cette satisfaction n’est qu’un état disparaissant : il lui manque en fait le côté objectif et la subsistance. “ Le travail, au contraire, est désir refréné, disparition retardée : le travail forme (bildet). Le rapport négatif à l’objet devient forme de cet objet même, il devient quelque chose de permanent; puisque justement, à l’égard du travailleur (eben dem Arbeitenden), l’objet a une indépendance. Ce moyen négatif où l’opération formatrice est en même temps la singularité ou le pur être pour soi de la conscience. Cet être pour soi, dans le travail, s’extériorise lui-même et passe dans l’élément de la permanence; la conscience travaillante (arbeitende Bewusstsein) en vient ainsi à l’intuition de l’être indépendant, comme intuition de soi-même (7). ” Toutefois la formation n’a pas seulement cette signification positive, mais elle a aussi une signification négative à l’égard de son premier moment, la peur envers le maître qui est toujours pour l’esclave “ le commencement de la sagesse ”. Cet élément négatif et objectif, précisément cette essence étrangère devant laquelle la conscience servile a tremblé, se trouve détruit. La conscience de l’esclave “ se pose elle-même comme négative dans l’élément de la permanence et devient ainsi pour soi-même, quelque chose qui est pour soi ”. La forme, par le fait d’être extériorisée, ne devient pas, pour la conscience travaillante, un autre qu’elle; car précisément, cette forme est son pur être-pour-soi qui s’élève ainsi pour elle à la vérité. “ Ainsi, dans le travail (in der Arbeit) où il semblait qu’elle était un sens étranger à soi (fremder Sinn), la conscience servile, par l’opération de se redécouvrir elle-même par elle-même, devient sens propre (eigner Sinn (8)). ”

Pour lire correctement, et dans l’esprit de notre recherche, ce texte hégélien si célèbre, il suffit de se rappeler une simple observation de Marx et de l’adapter à la situation: “ Il ne faut pas mépriser Hegel parce qu’il aurait décrit l’essence de l’État moderne, tel qu’il est, mais plutôt parce qu’il débite ce qui est comme si c’était l’essence de l’État. ”

Ouvrons les Principles de Ricardo au chapitre XX: “ Des propriétés distinctives de la valeur et des richesses ”, “ véritable enquête sur la différence entre la valeur d’usage et la valeur d’échange, qui complète donc le premier chapitre sur la valeur ” comme le définissait Marx. “ Un homme est riche ou pauvre, dit Adam Smith, selon le plus ou moins de choses nécessaires, utiles ou agréables dont il peut se procurer la jouissance. ” Ricardo commente: “ La valeur diffère donc essentiellement de la richesse; car la valeur ne dépend pas de l’abondance mais bien de la difficulté ou de la facilité de la production. Le travail d’un million d’hommes produira toujours la même valeur industrielle, sans produire toujours la même richesse (9). ” Par l’invention de machines, par plus d’habilité, par une division mieux entendue du travail, découverte de nouveaux marchés peut amener à doubler ou tripler la richesse existante sans pour autant en augmenter la valeur. En effet, tout augmente ou baisse de valeur à proportion de la facilité ou de la difficulté de production, ou, en d’autres mots, à proportion de la quantité de travail employé dans la production. “ Grand nombre d’erreurs, en économie politique, ont pris leur source dans cette manière fausse de regarder l’augmentation de la richesse et l’augmentation de la valeur comme des expressions synonymes… (10) ” On a longtemps discuté sur ce qu’était un étalon de mesure de la valeur, sans pour autant arriver à des conclusions certaines. Il faudrait découvrir une marchandise invariable dont la production requiert toujours le même sacrifice de peine et de travail. “ Nous n’en connaissons point de semblable, mais nous pouvons en parler, et raisonner, par hypothèse, comme si elle existait (as if we had) ”. Une chose est sûre: “ en supposant même qu’une de ces mesures fût une mesure exacte de la valeur (correct standard of value) , elle ne le serait cependant pas de la richesse ; car la richesse ne dépend pas de la valeur ”. Confondre l’idée de valeur avec celle de richesse, a amené à affirmer que la richesse pourrait augmenter là où l’on diminuerait la quantité de marchandise. Ce serait exact si la valeur était la mesure de la richesse, car de fait la pénurie fait augmenter la valeur des marchandises. Si par contre Adam Smith a raison et que, donc, la richesse est constituée par des choses nécessaires et agréables, elle ne peut pas augmenter par une diminution quantitative. On peut donc conclure que la richesse d’une nation peut augmenter de deux façons: “ par l’emploi d’une portion plus considérable du revenu consacré à l’entretien des travailleurs (productive labour) … ou encore par l’augmentation des forces productives du même travail ” (en augmentant la productivité de la quantité de travail donné (12)). Dans le premier cas, non seulement un pays deviendra riche, mais encore la valeur de ses richesses s’accroîtra; dans le second cas, dans la mesure où l’on produit davantage avec la même quantité de travail, la richesse augmentera, mais non la valeur.

M. Say, par exemple, tient pour synonymes non seulement les termes de valeur et de richesse, mais aussi ceux de valeur, richesse et utilité (value, riches and utility). Il confond ainsi tout bonnement une quantité de richesse, d’utilité, et donc de valeur d’usage, avec ce qui est en revanche une quantité de valeur. Par ce biais il parvient à évaluer la valeur d’une marchandise à partir de la quantité des autres marchandises que l’on peut obtenir en échange. Toutefois, “ un écrivain distingué ”, M. Destutt de Tracy, avait déjà dit: “ Mesurer une chose, c’est la comparer avec une quantité donnée de cette autre chose qui nous sert de comparaison, d’étalon, d’unité. ” La mesure de la valeur d’une chose, et la chose à mesurer doivent pouvoir être rapportées à quelque autre mesure, commune aux deux. “ Or, je crois qu’on peut effectivement trouver ce terme de comparaison, car les francs et la marchandise déterminée, étant le résultat de la même somme de travail, le travail peut être considéré comme une mesure commune servant à déterminer la valeur réelle et relative. Ceci, je suis heureux de le dire, me paraît aussi être l’avis de M. Desttut de Tracy. ” Et il cite ce dernier: “ Cependant, puisqu’il est certain que nos facultés physiques et morales sont notre seule richesse originaire, que l’emploi de ces facultés, le travail quelconque (13) (labour of some kind) est notre seul trésor primitif, et que c’est toujours de cet emploi, que naissent toutes les choses que nous appelons des biens (14), depuis la plus nécessaire jusqu’à la plus purement agréable, il est certain de même que tous ces biens ne font que représenter le travail qui leur a donné naissance, et que, s’ils ont une valeur, ou même deux, distinctes, ils ne peuvent tenir ces valeurs que de celle du travail dont ils émanent. ” Ricardo n’a pas cité la suite de l’analyse de Destutt de Tracy; la voici: “ Car la richesse consiste à posséder des moyens de satisfaire ses désirs… Nous appelons ces moyens des biens, parce qu’ils nous font du bien. Ils sont tous le produit et la représentation d’une certaine quantité de travail (15). ” M. Say accuse Adam Smith d’avoir commis l’erreur d’attribuer au seul travail de l’homme de produire des valeurs et d’avoir ainsi oublié la valeur que l’action des agents naturels donne aux marchandises; ceux-ci parfois se substituent au travail de l’homme, ou bien apportent leur concours au procès de production. Mais en fait c’est Say qui oublie que ces agents ne font jamais augmenter la valeur d’échange d’une marchandise, quoiqu’ils ajoutent beaucoup à sa valeur d’usage. “ M. Say méconnaît toujours la différence qui existe entre la valeur d’échange et la valeur d’usage. ” “ M. Say accuse le docteur Smith de n’avoir pas fait attention à la valeur donnée aux choses par les agents naturels et les machines en raison de ce qu’il considérait la valeur de toute chose comme étant dérivée du seul travail de l’homme; mais il ne paraît pas que cette accusation soit fondée. Car, dans aucun endroit de son ouvrage, Adam Smith ne déprécie les services que ces agents naturels et les machines nous rendent, mais caractérise avec beaucoup de justesse la nature de valeur qu’ils ajoutent aux choses. Ils sont utiles en ce qu’ils augmentent l’abondance des produits, et qu’ils ajoutent à notre richesse en augmentant la valeur d’usage; mais, comme ils travaillent gratuitement, comme on ne paye rien pour l’usage de l’air, de la chaleur du soleil, ni de l’eau, le secours qu’ils nous prêtent n’ajoute rien à la valeur d’échange (16). ”

David Ricardo, dit Marx, “ a nettement dégagé le principe de la détermination de la valeur de la marchandise, par le temps de travail, et il montre que cette loi régit également les rapports de production bourgeois qui semblent le plus en contradiction avec elles (17) ”.

Ainsi donc valeur et richesse sont deux choses différentes. Mais sont-elles deux choses opposées ? Si la richesse peut se réduire à la valeur d’usage, et la valeur à la valeur d’échange, il y a, entre valeur et richesse, la même opposition, et en même temps la même coprésence constante qu’on trouve entre valeur d’usage et valeur d’échange. Marx l’avait déjà remarqué quand il lisait ce chapitre des Principles : “ En opérant une distinction purement et simplement conceptuelle entre valeur et richesse, Ricardo ne résoud pas la difficulté. La richesse bourgeoise et le but de toute la production capitaliste est la valeur d’échange, et non son usufruit. Pour accroître cette valeur d’échange, il n’existe pas d’autres moyens… que d’augmenter les produits et de fabriquer davantage. Pour réaliser cette production additionnelle, il faut développer les forces productives. Mais en proportion de l’accroissement de la force productive d’une somme donnée de travail – d’une somme donnée de capital et de travail – il y a diminution de la valeur d’échange des produits: une production double a la même valeur que la moitié auparavant… Produire davantage de marchandises n’est jamais le but de la production bourgeoise. Le but de celle-ci, c’est de produire davantage de valeurs (18). ” Donc le but de la production bourgeoise, ce n’est pas la richesse, mais la valeur. Mais Marx ajoute: il n’y a pas de valeur sans richesse; sans valeur d’usage, il n’y a pas de valeur d’échange. Le but de la production bourgeoise n’est pas d’amasser des objets-marchandises nécessaires, utiles ou agréables à la vie; ce qui compte pour elle ce sont les valeurs qui se réalisent en eux; ce n’est pas non plus la quantité-qualité des produits, mais la quantité de leur contenu qualitatif. Toutefois sans accumulation de marchandise, il n’y a pas d’accumulation de valeurs; sans l’habit quantitatif du produit, la qualité contenue en lui n’aurait pas de forme. La production capitaliste n’élimine pas la richesse, elle la plie au service de la valeur; elle la supprime donc comme fin tout en la maintenant comme moyen. La richesse, en tant que valeur d’usage, devient la forme apparente de son opposé, la valeur. La condition du capital consiste à réduire la richesse à la matière première de la production de la valeur. Quand Ricardo, dans le chapitre cité plus haut, dit: “ Le capital d’un pays est cette portion de sa richesse qui est employée dans le but d’une production à venir (19). ” Marx le reprend, et à juste titre: “ Ricardo confond ici le capital avec la substance du capital. La richesse n’est que la matière du capital. Le capital est toujours une somme de valeurs (20). ” Ce n’est pas entre richesse et capital qu’il y a équivalence, mais entre capital et valeur. La distinction entre valeur et richesse revient à la distinction entre capital et richesse. C’est lorsque la richesse – c’est-à-dire, tout ce qui est nécessaire, utile ou agréable pour la vie humaine – devient le substrat d’un rapport social de production, que se déclenche alors le mécanisme de la production capitaliste proprement dite, et que le processus de construction d’une société du capital s’amorce. Mais peut-on dire qu’à ce stade (toutes) les autres conditions fondamentales soient réalisées ? En effet, s’il est vrai que le capital est une somme de valeurs, n’est-il pas aussi une somme de travail ? C’est par l’utilisation de la richesse comme substrat de la production qu’on passe du travail à la valeur et de la valeur au capital. Par ailleurs, à ce stade, la richesse libère et crée déjà une réserve disponible de travail. Nous voulons dire évidemment “ force de travail ”, au sens où presque tout le monde emploie ce mot. Ne voit-on pas Desttut de Tracy dire, lui-même : “ L’emploi de ces facultés (physiques et morales), le travail quelconque… ? ” Qu’est-ce que le travail quelconque* sinon: Arbeit überhaupt ? Trop souvent l’on confond “ la soit-disant accumulation primitive ” avec le procès général de l’accumulation capitaliste, comme si c’était la même chose. Mais le processus de séparation de la valeur d’avec la richesse ne peut pas être séparé de celui qui sépare le travailleur d’avec la propriété des conditions de travail, du producteur d’avec les moyens de production, du travail, comme force de travail et donc comme ouvrier, d’avec le capital. Mais il ne faut pas les prendre pour des “ procès du capital ”. Ils sont seulement ce que Marx lui-même a appelé “ la préhistoire du capital ”. Pourtant cette définition comporte aussi un danger: dans son œuvre (et après lui) trop de caractères préhistoriques sont restés attachés à l’histoire du capital proprement dite. Il faut qu’un courage critique nous en débarasse impitoyablement: en menant de front un travail historique à même de reconstruire ces processus, et un travail théorique qui ordonne les concepts dans un nouveau système. “ Pas plus que les moyens de productions et de subsistance, l’argent et la marchandise, ne sont d’emblée du capital, dit Marx. Il leur faut encore se transformer en capital. ” Pour que cette transformation en capital se produise, il faut: 1) que le travail se soit déjà affranchi de l’esclavage ; 2) que la valeur se soit assujétie la richesse. Il est donc nécessaire qu’on ait d’un côté l’ouvrier libre, et de l’autre la richesse – qui est devenue à travers l’accumulation, de l’argent, des moyens de productions et de subsistance, et est donc soumise au procès de valorisation, c’est-à-dire finalement contrainte à acheter de la force de travail (ou plutôt à payer cette force de travail). Tout le mouvement se referme donc sur le travail, et plus spécialement sur le moment de l’acquisition de la liberté, sur l’affranchissement et l’indépendance du travail, conçu comme force de travail et donc comme ouvrier; on peut isoler ce moment lors du passage proprement historique, du travail à la force de travail, c’est-à-dire du travail comme esclavage et service à la force de travail comme l’unique marchandise capable d’assujettir la richesse à la valeur, donc de valoriser la richesse et de produire du capital. C’est là la clef du mécanisme de la production capitaliste.

Hegel, dans son langage, disait-il autre chose ? “ Le maître est contraint d’interposer l’esclave entre la chose et lui ” : il abandonne ainsi le côté de l’indépendance de la chose à l’esclave qui l’élabore. Et Marx de dire: “ Hegel s’en tient fermement au point de vue de l’économie politique moderne. ” II recueille l’essence du travail et conçoit le travail comme essence de l’homme: mais il n’en voit ainsi que l’aspect positif, et non pas l’aspect négatif. “ Le seul travail qu’Hegel connaît et reconnaît, c’est le travail spirituel abstrait ”. Ce que dit Löwith à ce propos n’est pas exact: il écrit: “ pour Marx, si le travail est « abstrait », ce n’est plus au sens hégélien d’une universalité positive de l’esprit; mais au sens négatif de la totalité abstraite de l’homme concret, qui veut se réaliser complètement par le travail. ” En effet, ceci n’est pas vrai si tant est qu’est exact ce qu’il dit plus loin en notes: “ Ce genre de transformation unilatérale de la négation dialectique en un pur et simple anéantissement caractérise le comportement radical de tous les hégéliens de gauche. ” Ce que Marx critique chez Hegel, ce n’est pas le travail abstrait, mais son caractère logique, spirituel et spéculatif. Ici, une fois encore, le mouvement de l’histoire décrit l’histoire réelle de l’homme, mais sous la forme d’une dialectique de la pensée abstraite. Jamais chez Hegel, le concept de travail abstrait ne va au-delà de cette abstraction purement empirique: de la Realphilosophie de Iéna à la Philosophie du Droit en passant par la Phénoménologie de l’Esprit, il s’agit toujours du développement réel, mais seulement sous sa forme abstraite. “ Le moi pour soi-même est quelque chose d’abstrait; il a beau travailler, son travail est toujours autant quelque chose d’abstrait (ein ebenso abstraktes). ” Le travail universel est la même chose que la division du travail. Le travail de l’homme devient de plus en plus mécanique, et tend à se ranger sous une seule détermination. Mais “ plus celui-ci (le travail) devient abstrait, plus lui (l’homme) n’est que pure activité abstraite ”. “ Étant donné que son travail est ce travail abstrait, il en vient à se comporter comme Moi abstrait, ou bien selon le mode de la choséité; ainsi il ne se conduit jamais en esprit riche de contenu, pénétrant, qui saisit et domine la situation dans toute son ampleur, et qui en est maître. Il n’y a pas de travail concret; toute sa force (Kraft) au contraire, consiste à analyser, à abstraire, à décomposer (Zerlegung) le concret en une multitude de parties abstraites (21). ” Dans la Préface à la Phénoménologie, il dira que “ dans l’époque moderne, il (l’individu) est la forme abstraite déjà toute prête ”. Mais il avait déjà parlé auparavant des travaux et des besoins, comme de choses qui doivent elles aussi réaliser leur concept et leur abstraction. “ Le besoin et le travail, élevés à ce degré d’universalité, construisent pour eux-mêmes, un prodigieux système de communauté et de dépendance réciproque, une vie de ce qui est mort, s’animant en elle-même (ein sich in sich bewegendes Leben des Toten) ; celle-ci se débat aveuglément et de façon élémentaire (blind und elementarisch) dans son mouvement que ce soit dans une direction ou dans une autre, et comme une bête féroce, elle requiert qu’on l’assujettisse constamment et qu’on la dompte (22). ” Cette nécessité qui se fonde sur la corrélation universelle de la dépendance de chacun, devient désormais pour tous la richesse générale et durable. “ La possibilité de participation à la richesse (Vermögen) universelle, ou richesse particulière, est conditionnée d’abord par une base immédiate appropriée (capital, Kapital); d’autre part par l’aptitude (23) ”… Il avait écrit par ailleurs: “ La première essence est le pouvoir de l’État, la seconde est la richesse. Quoique la richesse (Reichtum) soit bien ce qui est passif et nul, elle n’en est pas moins essence spirituelle universelle, elle est le résultat qui incessamment devient, du travail et de l’opération de tous (24)… ” Nous voilà revenus au travail et à la richesse, au positif et au négatif, dans ce mécanisme de communauté et de dépendance réciproque qu’est le “ système des besoins ”. Ce qui manque, c’est la valeur, la médiation de la valeur et son lien avec le travail affranchi de la richesse. Le passage travail-valeur-capital s’arrête chez Hegel à un concept du travail qui est juste. Il a raison de partir du travail en tant que force de travail; mais il n’arrive pas à la valeur. Si le travail abstrait ne rencontre pas concrètement l’ouvrier, il ne rencontre pas non plus l’abstraction de la valeur qui en est la conséquence. Dès lors le capital se trouve réduit à une banale richesse particulière, et le travail lui-même à l’aptitude mécanique du travailleur. Le premier chapitre des Principles traite précisément de la valeur (On Value). Sans Ricardo, Hegel n’aurait pas permis à Marx de passer du travail au capital à travers la valorisation de la valeur.

“ … Arrive Ricardo qui crie halte! à la science. C’est la détermination de la valeur à travers le temps de travail qui constitue le fondement et le point de départ de la physiologie du système bourgeois, de la compréhension de sa connexion organique et intime, de son processus vital. ” (Marx.) “ Si les hommes, privés de machines, produisaient par le seul effort de leur travail, (labour) et consacraient à la création des marchandises qu’ils jettent sur le marché, le même temps, les mêmes efforts, la valeur échangeable de ces marchandises serait précisément en proportion de la quantité de travail employé (25). ” De même, s’ils employaient un capital fixe de même valeur et de même durée, le prix des marchandises produites serait le même, et varierait seulement en raison de la quantité de travail plus ou moins grande consacrée à leur production. Tout progrès dans les machines, dans les outils, les bâtiments, l’extraction des matières premières permet d’épargner du travail, et de produire avec plus de facilité la marchandise à laquelle on applique l’innovation. “ En énumérant donc ici, toutes les causes qui font varier la valeur des marchandises, on aurait tort, sans doute, de négliger l’influence due à l’augmentation ou à la diminution de la valeur du travail; mais on aurait tort aussi d’y attacher une trop grande importance. C’est pourquoi… dans le cours de cet ouvrage, je considérerai cependant les grandes oscillations que subit la valeur relative des marchandises, comme résultant de la quantité de travail plus ou moins grande nécessaire à leur production (26). ” C’est à dessein que nous avons choisi la définition ricardienne la plus prudente qui existe en la matière; celle de la troisième édition des Principles, et non pas celle de la première. Or dans le contexte de la quatrième section du premier chapitre on voit intervenir le capital fixe qui modifie “ considérablement ” le principe de la valeur travail. Marx n’en discutera à fond que dans le livre II, du Capital. “ Ricardo… explique Marx, confond partout le rapport entre le capital variable et le capital constant avec le rapport entre le capital circulant et le capital fixe. Nous verrons plus loin jusqu’à quel point son analysedutauxde profit s’en trouve faussée. La substance réelle du capital déboursé en salaire, c’est le travail lui-même, la force de travail en action, créatrice de valeur, le travail vivant que le capitaliste échange contre du travail mort objectivé et incorpore à son capital, convertissant ainsi la valeur qu’il a en main en une valeur qui se valorise elle-même. Mais cette force qui se fait valoir elle-même, le capitaliste ne la vend pas. Elle n’est jamais qu’un élément constitutif de son capital productif, au même titre que ses moyens de travail elle ne fait jamais partie de son capital-marchandise, comme par exemple le produit achevé qu’il vend. A l’intérieur du procès de production, les moyens de travail, en tant qu’élément du capital productif ne s’opposent pas à la force de travail comme capital fixe, pas plus que les matériaux du travail et les matières auxiliaires ne se confondent avec elle comme capital circulant. La force de travail en sa qualité de facteur personnel (personlicher Faktor), s’oppose à deux catégories en leur qualité de facteurs matériels (sachlichen Faktoren), – ceci du point de vue du procès de travail. Les deux catégories s’opposent en leur qualité de capital constant à la force du travail, capital variable, – ceci du point de vue du procès de valorisation. Ou s’il faut parler ici d’une différence matérielle pour autant qu’elle influe sur le procès de circulation, ce ne peut être que celle-ci : la valeur n’étant que du travail objectivé, et la force de travail en activité n’étant que du travail en train de s’objectiver, il s’ensuit que, durant son fonctionnement, la force de travail crée en permanence de la valeur et de la plus-value, et que, ce qui, de son côté, se présente comme mouvement, comme création de valeur (Wertschöpfung), se présente, du côté du produit, sous forme statique, comme valeur créée (geschaffner Wert). Myrdal s’est demandé: “ Pourquoi Ricardo, et à sa suite, tous les autres classiques, ont-ils décidé de considérer comme valeur réelle d’une marchandise, le travail incorporé en elle ? Pourquoi l’étalon réel et immuable de la valeur doit-il résider dans une marchandise qui contient toujours la même quantité de travail ? Ricardo n’apporte aucune réponse satisfaisante à cette question. ” Il lui fallait chercher chez Marx la réponse qu’il n’avait pas trouvée chez Ricardo. En effet la réponse à la question : pourquoi le travail ? aurait résolu tout simplement son curieux problème: “ L’énigme la plus difficile à résoudre du point de vue de l’histoire des doctrines, c’est d’expliquer pourquoi les classiques n’ont pas tiré de leurs prémisses les conclusions des socialistes. ” Les dernières hésitations de Ricardo sur ce problème sont bien connues. Il écrivait à McCulloch le 13 juin 1820 : “ Il m’arrive de penser que, si je devais réécrire le chapitre sur la valeur qu’on trouve dans mon livre, il me faudrait reconnaître que la valeur relative des marchandises est régie par deux facteurs et non par un seul; c’est-à-dire par la quantité relative de travail nécessaire à produire les marchandises en question et par le taux de profit pour la période où le capital reste immobilisé (dormant), et jusqu’à ce que les marchandises soient livrées au marché (27). ” Mais Ricardo, remarque Marx ne fait jamais de distinction entre plus-value et profit, pas plus qu’il ne distingue capital variable et capital constant. Ainsi il ne parvient pas à un concept juste du capital ; il le réduit à du travail accumulé, à une chose purement objective à un simple élément du procès de travail, à partir duquel le rapport entre travail et capital, entre salaire et profit, ne peut plus se développer. La même lettre se poursuivait comme suit : “ Il est probable qu’en adoptant ce point de vue, je rencontrerai des difficultés presque aussi importantes que celles que j’ai eues auparavant. Après tous les grands problèmes de la rente, du salaire et du profit doivent être expliqués à partir de la proportion du produit qui est divisé entre les propriétaires fonciers, les capitalistes et les travailleurs; des proportions ne sont pas nécessairement liées à la théorie de la valeur. ” La dernière tentative de Ricardo consiste à séparer la théorie de la valeur de la théorie de la distribution, ce qui le fait déboucher sur un concept de valeur comme coût de production. Le point de départ était juste, car c’était la valeur. Et dans le passage travail-valeur-capital, Ricardo part de la valeur, mais n’aboutit ni au travail ni au capital. “ Au lieu de parler de travail, il aurait dû parler de force de travail. Mais alors le capital lui-même serait apparu comme les conditions objectives de travail qui font face à l’ouvrier, en tant que puissances devenues indépendantes. Et le capital se serait manifesté soudain comme rapport social déterminé. ” (Marx). Il manque donc à Ricardo le concept correct de travail: celui de force de travail, de travail abstrait. Sans Hegel, Ricardo n’aurait jamais permis à Marx de passer de la valeur au capital à travers la production et la reproduction de la force de travail.

NOTES

1. Ici Tronti signale qu’il utilise “ l’excellente. traduction italienne de E. de Negri, Florence 1960, tout en se référant à la quatrième édition allemande de J. Hoffmeister parue dans les Sämtliche Werke, Lasson Éditeur. Leipzig 1937. Nous nous référons, nous, à la traduction d’Hyppolite, Aubier-Montaigne. Pour tout ce chapitre cf. dans la traduction française tome I, p. 156 et sq. (NDT).
2. Ibidem, p. 159.
3. Ibidem, p. 160.
4. Ibidem, p. 161.
5. Ibidem, p. 162.
6. Ibidem, p. 163. Ce qu’Hyppolite traduit par refoulée se trouve traduit en italien par reconcentrata.
7. Ibidem, p. 165.
8. Ibidem, p. 166.
9. Ici Tronti tout en utilisant l’édition italienne Utet, Turin, se réfère constamment à l’édition anglaise The Works and Correspondance of David Ricardo de P. Sraffa, 1er volume, Cambridge, 1951. Nous nous référons à l’édition française Calmann-Lévy Paris, 197° (NDT).
10. op. cité p. 219.
11. Ibidem, p. 220.
12. Ibidem, p. 222.
13. Tronti cite ici le mot anglais utilisé par Ricardo pour traduire Destutt; il ajoute aussi le terme français de l’édition originale; nous signalons le mot anglais, et nous soulignons le terme français cité par l’auteur (NDT).
14. Voir note plus haut, par ailleurs, Destutt, lui-même, souligne ce mot (NDT).
15. Cf. Éléments d’Idéologie, tome IV, Traité de la Volonté et de ses effets, Paris, 1815, pp. 99 et 103).
16. Ricardo, op. cité, p. 228.
17. Contribution à la Critique de l’Économie Politique, Ed. Soc. p. 36.
18. Cf. Notizen und Auszüge über Ricardos System, mars avril 1851, Appendice aux Grundrisse, Berlin, 1953, p. 804. Éd. française, Fondements de la Critique de l’Économie Politique, Anthropos, Paris, 68, T. II, p. 488-489.
19. Op. cité, p. 223.
20. Grundrisse op. cité p. 489.
21. Jenenser Realphilosophie, II, Die Vorlesungen von 1805-1806. Sämtliche Werke, XXe Leipzig 1931, pp. 214-215.
22. Jenenser Realphilosophie. I, Die Vorlesungen von 1803-1804. Sämtliche Werke, XIXF, Leipzig, 1932, pp. 239-240.
23. Philosophie du Droit, § 200.
24. Phénoménologie, t. II, La culture et son royaume de l’effectivité, op. cité p.60.
25. Ricardo, op. cité, p. 30.
26. Ricardo, op. cité, p. 33, et dans l’éd. anglaise pp. 36-37.
27. Worke and Correspondance. Vol. VIII, Letters 1819-June 1821, Cambridge 1952, p. 194.