Il faut mater le précariat !

Réfutant les principales critiques du RSG, Laurent Guilloteau distingue deux positions opposées mais complémentaires. L’hypothèse libérale qui utilise une garantie de revenu d’un bas niveau pour parvenir à diminuer les coûts salariaux. Et à l’opposé, à gauche , celle des partisans de l’émancipation qui se réclament de la centralité du travail, du plein emploi, de l’universalité du salariat pour caractériser le revenu garanti comme une mesure libérale nécessaire à la modernisation capitaliste. Ce faisant ces critiques travaillistes ignorent des comportements de fuite en masse hors du salariat et passent sous la table le point de vue des précaires qui expérimentant la libre activité vivent des formes, déjà présentes, de salaire social. Depuis l’émergence en 1996 du mot d’ordre  » un revenu est un dû !  » on a pu lire d’innombrables critiques du revenu garanti pendant que des mesures institutionnelles venaient répondre à ces mouvements. Cette contre-offensive tâche d’endiguer un rapport de force en voie de constitution, et, fondamentalement, d’éviter que sur une composition sociale déterminante vienne à se développer une subjectivité politique adéquate. Mater le précariat, c’est avant tout tenter une dépolitisation.

Aux critiques s’énonçant au nom de la faisabilité (qui va payer ?), ou de l’équité (que vont penser les smicards ?), il est possible de répondre rapidement. La richesse produite socialement ne cesse de croître, la disproportion entre l’apport productif des précaires et leur rétribution est le fait d’une discipline intenable. Il est ici question d’une décision politique égalitaire quant à l’attribution des ressources existantes à ceux qui les produisent. Rien de surprenant à ce qu’un tel tournant ne puisse s’effectuer simplement. L’argument de la désincitation au travail peut être retourné, ce qui, là encore, souligne l’ampleur de l’enjeu. Pourquoi ne pas le reconnaître ? L’un des objectifs de la revendication de garantie de revenu est bien de régler autrement la disponibilité à l’emploi. Si les smicards ne trouvent plus avantage à s’enrôler dans un emploi rétribué au salaire minimum, il faudra que la classe des employeurs révise sa politique salariale. Le salaire minimum est actuellement enfoncé par une norme d’emploi inférieure, au demi SMIC mensuel. Si le SMIC mensuel devenait la norme minimale du salaire social, l’emploi s’en trouverait profondément remanié. Rien ne prouve que ce serait une dégradation, à la condition que le niveau du salaire social concédé tende à être suffisant.

Bien sûr, les mesures prises, si elles s’appuient sur l’exigence de revenu et réorganisent elles aussi la disponibilité à l’emploi, prennent une direction inverse. Il n’y est pas question d’égalité, de sorte par exemple que l’interdiction du RMI dont sont frappés des centaines de milliers de jeunes est maintenue. L’amélioration des dispositions permettant de cumuler un minimum social avec un salaire précaire, l’instauration d’une  » prime pour l’emploi  » qui vient faiblement compléter le revenu annuel de catégories de travailleurs précaires, sont la traduction pratique de l’oukase jospinien de janvier 98 :  » nous voulons une société fondée sur le travail et non sur l’assistance « . Ceux qui demandent un revenu garanti doivent l’obtenir par l’emploi qui demeure la forme normale de reconnaissance et d’insertion sociale. Vous voulez la mutualisation des risques ? Nous optons pour la société à responsabilité limitée !
À ces manœuvres adverses, on a vu s’adjoindre, comme autant de contre-feux internes, deux positions opposées mais parfaitement complémentaires, qui se présentent comme des alliés des tenants du revenu. Une de ces positions, dominante à gauche, se réclame d’un point de vue émancipateur pour dénoncer la garantie de revenu, pendant que d’autres, qui se présentent comme favorables à la garantie de revenu, ont pour fonction de préparer l’hypothèse libérale de diminution des coûts salariaux directs par l’introduction de formes misérables de salaire socialisé. Tel est le cas, par exemple, de la promotion par Y. Bresson, soutenu par P.V. Parijs et le BIEN (Basic Income European Network), d’un revenu d’existence à 1800 francs. Une telle position, malgré la reconnaissance de la productivité sociale d’ensemble que représente fondamentalement le thème de l’allocation universelle, ne fait, en raison du montant évoqué, qu’énoncer un point de vue de classe propre aux patrons de PME, et aux hérauts de la rationalité économique (il ne faut pas  » délégitimer le profit « ).

Ces employeurs, incapables d’utiliser les dispositifs existants d’allocation de main d’œuvre flexible à faible coût (intérim, emplois aidés, etc., à l’exception de l’apprentissage en plein développement) ont trouvé des théoriciens pour promouvoir une allocation qui permettrait de sous payer des salariés rendus disponibles par un faible revenu d’existence. C’est s’appuyer sur la demande collective pour tenter de balayer des formes actuelles de socialisation du salaire, là où un rapport de force se manifeste déjà, du statut des intermittents du spectacle au misérable RMI. Cette position est d’ailleurs parfaitement complémentaire de la logique coercitive et consensuelle d’  » activation des dépenses passives  » incarnée par le PARE (Plan d’Aide au Retour à l’Emploi) qui régit désormais l’assurance-chômage et sert de modèle européen. Elle repose elle aussi sur une posture humanitaire, ne s’agit-il pas d’aider les  » exclus  » ? On sait que le PARE a été autant une concession faite par le MEDEF aux autres organisations patronales des secteurs confrontés à des difficultés de recrutement, qu’une mesure politique d’ensemble visant à la réindividualisation culpabilisatrice des chômeurs et précaires, l’outil d’une politique répressive.

Cette dévaluation patronale du chômeur, coupable de sa disponibilité, responsable de sa  » privation d’emploi  » ou d’une intermittence qui rend difficile la survie, s’oppose à l’auto-valorisation mise en œuvre socialement au travers des comportements diffus et massifiés et aux ébauches d’expression politique de ces comportements  » spontanés  » par des mouvements contestataires qui pointent les effets de domination et de contrôle à l’œuvre dans le chômage. Car à la multiplication des formes de précarité correspond l’émergence de formes de fierté, d’indépendance, d’égoïsme collectifs, qui tranchent avec la commisération humanitaire et la logique assistancielle de l’atomisation contrôlée. Le discours social général se fait d’ailleurs l’écho d’un tel déplacement : là où il était question d’exclusion comme d’une réalité étrangère aux rapports d’exploitation, la banalisation du terme précaire, désormais employé à l’envi, lie à nouveau la  » question sociale  » à la structuration économique.

Comme dans le cas des postures humanitaires, il faut prendre garde à ceux qui, sous couvert de visée émancipatrice, se présentent comme alliés. Les critiques  » de gauche  » du revenu garanti veulent expliquer au précariat la vérité de ses mouvements et de ses exigences, à l’aune d’un bien supérieur à nul autre l’émancipation. Sous prétexte d’éclairer des mouvements qui feraient fausse route en soutenant une telle revendication, leurs arguments ont pour principal effet de désespérer les usagers des ANPE et des CAF, les collectifs de précaires. Par un jeu de dupes insoutenable, ces dangereux  » alliés  » choisissent généralement Y Bresson comme ennemi à leur mesure, pour mieux occulter la portée d’une revendication de revenu garanti lorsqu’elle est énoncée à partir d’un tout autre point de vue. Loin de se borner à détacher le revenu de l’emploi comme ils le déplorent, cette revendication est, dans un premier temps, une manière d’exiger une rétribution adaptée pour des formes de travail qui n’entrent pas dans le cadre étriqué de l’emploi. Cette revendication du revenu garanti prend appui sur des modèles existants, comme le statut des intermittents du spectacle (et comment comprendre autrement la volonté patronale d’en finir avec lui ?), pour affirmer que la rétribution concédée à un travailleur mobile ne peut se résumer au salaire direct versé par un employeur et réclamer l’extension de cette socialisation salariale qui déborde l’emploi.

Que nous dit la démoralisation opérée par les critiques  » de gauche  » du revenu garanti ? Que le pouvoir politique des salariés a pour fondement leur position interne à l’entreprise, qu’il n’y a pas de contre-pouvoir envisageable hors de cette forme donnée de la valorisation capitaliste, l’emploi, que la  » reproduction  » ne saurait valoir le bon vieux terrain de la production, sphère qu’ils prennent toujours soin de ramener à des modèles obsolètes. Avec ou sans piqueteros, hors l’usine, point de salut ! Que bien des productions s’effectuent directement dans la société, que par exemple la mise au point de produits tels les jeux vidéo ou les logiciels repose sur l’existence de formes de coopération gratuites mises à profit par des firmes qui mettent leurs consommateurs au travail, ne pourra être compris que comme l’exception qui confirme la règle supposée régir la valorisation. Que les situations d’emploi ne protègent pas de la pauvreté comme le montre par exemple la dernière enquête de l’INSEE qui découvre un tiers de salariés employés parmi les personnes sans domicile, ne doit en rien conduire à relativiser la dignité conférée par l’emploi. Ne dîtes surtout pas que le droit à l’emploi est un droit à l’exploitation. Que des luttes s’organisent au-delà de l’entreprise ne doit surtout pas conduire à remettre en question la centralité de celle-ci.

Résumant le revenu garanti au revenu d’existence à la Bresson, ces critiques de gauche tendent à occulter le caractère éminemment contradictoire de cette revendication de socialisation du salaire. Puisque l’ouvrier n’y est pas (et tant pis pour ceux de Cellatex, de Mark’s et Spencer ou d’ailleurs qui défendent un salaire garanti à vie contre les licenciements), le revenu est une revendication patronale et plus largement une nécessaire modernisation capitaliste. Ces gens sont profondément englués dans le consensus démocratique autour de l’ » objectif du plein emploi  » et se refusent à envisager la mésentente sur une question qu’ils voudraient supprimer faute de la pouvoir penser. Déshérence idéologique, l’intégrisme salarial s’offre un succès croissant dans des milieux syndicaux. L’universalisation du salaire devrait procéder du mécanisme de la cotisation basée sur l’emploi (B. Friot) et non sur son élargissement au-delà de l’emploi. Ce serait la seule perspective démocratique. Mais ce n’est pas parce que des salariés ont voté, il y a bien longtemps, pour des représentants à la sécurité sociale qu’ils leur arrive de la défendre, mais parce qu’ils en vivent. Ce qui est profondément démocratique c’est cette défense intransigeante des besoins et aspirations sociales, ces formes de résistance, et non l’existence d’une représentation syndicale qui ne garanti plus grand chose.

Un versant plus basiste de ces critiques  » au nom de l’émancipation  » va jusqu’à réduire l’exigence du revenu à une vision néo-keynésienne[[Claude Guillon,  » Économie de la misère « , La Digitale, 1999, dépourvue de toutes contradictions effectives entre mesures d’intégration et poussée revendicative. Une telle position n’a évidemment rien d’autre à proposer aux précaires qu’une incantation révolutionnaire. Elle ouvre d’ailleurs la voie à des discours qui rejoignent le courant travailliste en décrétant l’impuissance d’un précariat trop éloigné des entreprises[[ » Revenu garanti, quelques interrogations malvenues « , Nicole Thé, Temps maudits, 2001.. Les prétendus révolutionnaires font figure de réacs purs et simples, lorsque au nom du bon vieux travail productif, ils refusent à ceux qui vivent d’autres modes d’intégration et d’exploitation la légitimité de penser leur sort et son bouleversement à partir de leur propre expérience. Ainsi, par commodité, la revendication du revenu garanti est-elle couramment assignée par la gauche soit au libéralisme, soit à la « pure » régulation étatique.

Pour ne pas se laisser dominer par les tristes humeurs distillées par ces positions, petit devoir de mémoire : les luttes et les rapports de forces ne sont pas transparents, faits exclusivement de moments de grande visibilité, de conflits ouverts et déclarés. Ces moments qui font évènements surgissent d’une grisaille quotidienne où l’on peut discerner des lignes de rupture, des actes de liberté, de la transformation. Deux exemples de ce mouvement réel, qui n’ont rien à voir à priori avec le flamboiement cathartique de la mobilisation collective, et ne prétendent en rien décrire ou analyser l’état des rapports de force dans leur entier, juste histoire de poser des indications.

Parmi les 400 000 apprentis, 40 % quitteraient leur cursus de formation sous payé avant d’avoir obtenu leur diplôme. Ce mouvement massif de démission, de fuite, n’a pas d’expression politique, même si des fractions dudit « mouvement social » essaient de lire ces pratiques comme des indications stratégiques. Cet usage de sa propre mobilité vise un dispositif-clé du dressage au travail précaire, à la subordination à un patron. Ce que ces entrants dans le salariat font revient de fait à quelque chose comme « supprimer les patrons ». Quant bien même cela serait ponctuel, « individuel », limité, cela reste décisif et davantage éclairant sur le rapport de forces que toutes les lamentations. Le pragmatisme qui consiste à dire que si le RMI était ouvert aux moins de 25 ans ces éléments de crise du dressage au salariat se développeraient vigoureusement n’a rien d’un opportunisme sans principes (il suffit de voir comme la classe dirigeante est hostile à la levée de l’interdiction du RMI, sauf dans le cadre d’une obligation de formation, comme au P  » C « ). Parions que la désespérante sacralisation ultra concurrentielle de l’argent sortirait affaiblie d’une circulation plus large de ce que les réunionnais ont désigné comme  » argent gratuit « . En ce qui concerne les jeunes, celui-là n’aurait pas à être attendu de la famille, obtenu dans l’emploi précaire ou gagné dans la concurrence exacerbée de l’économie délictueuse.
La domination n’est pas toute puissante, elle se dote d’instruments qu’il est possible d’affaiblir. Autre exemple. La DDTE (direction du travail et de l’emploi) de Seine Saint Denis diffuse des formulaires qui indiquent qu’une association doit obligatoirement avoir déjà un salarié (c’est-à-dire du fric) pour créer un emploi aidé et bénéficier ainsi de subventions étatiques. C’est faux et illégal. Pourquoi ? Hypothèse : face à l’utilisation de ces emplois aidés pour garantir du revenu (comme fini par le faire, non sans difficultés et limites, une partie des mouvements de précaires), pour développer des activités sociales, l’institution DDTE, chargée localement de cette politique d’emploi, en vient à inventer de tels obstacles. Il s’agit de contrer cet usage, d’endiguer une tension réappropriatrice. Des éléments de cette sorte nous en disent bien davantage sur le revenu garanti que la question de son origine babouviste ou libérale. Les diverses modalités du salaire social (ce salaire non lié à un poste de travail) sont d’ores et déjà l’occasion de conflits, de résistances et d’affirmation. Ces comportements nous le disent, le contrôle du travail passe par celui de la mobilité des précaires entre emplois, chômage et formation. S’il y a un point de vue précaire sur le travail c’est précisément de le comprendre comme disponibilité.
Aujourd’hui ceux qui cherchent à agir contre les suspensions d’allocations, l’emploi forcé, les formations non choisies, les radiations, le contrôle, ne se satisfont pas de cette autodéfense sociale. De telles pratiques nécessitent, pour se développer, un horizon général. Le refus ne va pas sans formes d’affirmation qui nous éloignent du catastrophique « la révolution ou rien ». Le revenu garanti est un moyen de construire de l’égoïsme collectif. Dire que c’est renforcer l’état, c’est se moquer du monde puisque l’état gère déjà (très hiérarchiquement) cette « petite circulation » du salaire, il s’agit justement de construire du contre-pouvoir sur ce terrain. Le revenu garanti n’est pas un paradis futur, ses formes présentes déterminent déjà l’existence. Il s’agit d’ouvrir tout l’espace possible, dès maintenant, à la libre activité. Contre le travail, contre sa mesure par le salaire, et contre la richesse (marchande) qu’il promet, on dira qu’un autre monde est possible. C’est reconnaître qu’il est toujours déjà là. L’égoïsme collectif de précaires qui non contents de refuser d’être des sans-part sortent de l’atomisation sur cette base n’a pas de solutions toute faite aux difficultés de la communisation. Le précariat propose tout au plus d’ouvrir à nouveau la question.

Guilloteau Laurent

Précaire, participe à AC! ( Agir ensemble contre le Chômage !) et à la Coordination des Intermittents et Précaires d'Ile de France ( CIPidf) . Il est membre du comité de rédaction transnational de Multitudes