Interroger le féminisme Action, violence, gouvernementalité

Interroger le féminisme devient, au présent, une exploration des trajets. Trajets à travers le scénario modifié des femmes dans la globalisation et trajets des exercices de lecture de ce scénario à partir du féminisme. Dans ce contexte, la question de la violence contre les femmes comme source de légitimation et de gestion du social et la mise à point du travail, des affects et de la vie quotidienne dans l’ère de la reproduction flexible deviennent des sphères clé des transformations des technologies du gouvernement des genres. Le conflit que suscite en ce moment l’intervention administrative différée et d’urgence et l’homologie que l’action féministe même entretient a son égard doit être soumise à un examen qui place au centre les capacités désirantes et de création de valeur du féminisme.

Au Forum Social Européen, qui s’est tenu à Florence en novembre 2002, nous avons essayé de nous attacher, une fois de plus, au désir de comprendre où en est le féminisme : avec lui-même, avec ses mouvements historiques, avec ses multiplicités irréductibles et irrévocables et avec d’autres lieux de la politique articulés autour de ce que nous appelons aujourd’hui le mouvement des mouvements[[Certains événements récents qui ont ponctué et ponctuent cette rencontre ont été, dans le FSE, l’atelier impulsé par Nextgenderation (www.nextgenderation.let.uu.nl ) ou le passionnant débat organisé par Punto di Partenza (www.puntodipartenza.org ) auquel participèrent des femmes migrantes et européennes de différents pays, ici, à Madrid, celui qui a lieu avec les camarades de Precarias a la Deriva et la Eskalera Karakola (www.eskalerakarakola.org) et la réflexion menée avec Begona Marugan, d’où proviennent de nombreuses idées de cet article.. De comprendre quel est ce « nous » qui se (re)crée du simple fait d’être, de réclamer une présence – devons ou non nous risquer à utiliser le pluriel (bien que nous ne soyons pas encore rencontrées) ?. Certaines camarades ont exprimé leur fatigue devant ce qu’elles perçoivent comme un ralentissement ou même une régression du féminisme. Il semblerait qu’à travers la récurrence de cette lamentation, se consume le genre comme modèle ne parvenant pas à comprendre que nous sommes déjà autres, que les lieux que nous parcourons ont changé, qu’il est nécessaire de poser de nouvelles questions et d’apporter de nouvelles réponses, de plus, dans un contexte de soi-disant manque d’outils pour l’action.
On pourrait dire qu’il manque deux choses à cette intuition juste de la régression. Tout d’abord une estimation du cheminement du féminisme, entre analyse des mutations historiques des relations sexuées au cours des dernières décennies – dans la famille, le monde du travail, la reproduction, l’accès à l’éducation et à sa critique, la sexualité, etc. – et perception micropolitique capable de capter les modifications des sensibilités, des habitudes et des déplacements subjectifs de genre qui nous constituent, et que nous constituons. Et ensuite une reconnaissance des apports des analyses et pratiques féministes dans leur capacité de modifier les modes de compréhension de la réalité. Les identités comme processus complexes d’articulation, irréductibles au genre, le décentrement du sujet masculin, mais aussi d’un sujet femme constamment naturalisé à travers les technologies du genre[[Lire T. De Lauretis, Technologies of gender. Essays in Theory, Film and Fiction, Bloomington, Indiana University Press, 1987., la théorisation de l’expérience corporelle comme fondement d’un nouveau matérialisme, éloigné des abstractions androcentristes perpétuées par le libéralisme mais aussi par le marxisme, les épistémologies posées comme principe pour une nouvelle objectivité éthique, les alliances comme opérations radicales des différences et les figurations comme artefacts hybrides de la politique-fiction, en sont des exemples. Ontologie, épistémologie et politique pour une méthodologie des opprimés[[Lire Ch. Sandoval, Methodology of the Opressed, Mineapolis, University of Minnesota Press., qui a à peine porté ses premiers coups.

Transits

Pour décrire le moment actuel du féminisme, je propose de parler de « transit » plutôt que de « régression ». Ce terme exprime de manière plus adéquate les déplacements irréguliers que le féminisme expérimente en se mesurant avec les positions recombinées des femmes dans le monde globalisé. Le transit touche aussi bien les changements dans la vie des femmes que le féminisme aspire à comprendre, que la découverte de la matière vivante qui les constitue, les identifications hybrides qu’ils produisent – lesbo précaire, mère seule et marginale, transmigrante, etc. L’analyse devient donc extrêmement complexe et dépasse les catégories établies du féminisme hégémonique.
Une des clés pour comprendre cette multiplicité d’opérations de recombinaison, touche à la façon avec laquelle les contraintes économiques qui déterminent aujourd’hui la vulnérabilité, la surcharge de travail et la mobilité obligatoire, se relient aux questions concernant la sexualité, la composition des foyers, l’adéquation des styles et des rythmes de vie. Il faudrait parler d’un degré d’intégration supérieure entre ce que nous avons considéré comme travail productif et reproductif, au sens classique de travail domestique et de soins, et ce qui enveloppe les régulations inscrites dans les corps ou ce que certaines auteures appellent la « vie personnelle »[[N. Frazer, suivant Eli Zaretsky défend l’autonomie de ce que cette auteure appelle la « vie personnelle », « espace de relation intimes qui inclut la sexualité, l’amitié et l’amour, qui ne peut plus être identifié avec la famille et qui est vécu dans sa déconnexion avec les impératifs de la production et de la reproduction ». In « Heterosexismo, falta de reconocimiento y capitalismo : una respuesta a Judith Butler », New Left Review2, 2000. : la production entre sujets et les processus d'(auto) production des/dans (les) sujets.

En s’écartant des théories des systèmes dualistes ou des hiérarchies propres aux débats marxistes des années 70, Donna Haraway a recours aux images planes du circuit intégré et de l’informatique de la domination pour cartographier d’une façon suggestive la réorganisation des connexions entre foyers, sexualités, emplois, modalités de gouvernement, expressions culturelles ou pratiques médicales et technoscientifiques[[D. Haraway, « Manifeste Cyborg : Science, Technologie et Féminisme Socialiste à la fin du 20ème siècle » , in Connexions. Art, réseaux, media, ouvrage coordonné par A.Bureaud et N. Magnan, Ecole Nationale des Beaux Arts, 2002, p.547-603. Les connexions sont multiples en fonction du genre, de l’ethnicité, de la provenance, de l’âge, mais elles sont toutes traversées par des modulations variables et incorporées de l’exploitation, modulations rendant nécessaire, quoique difficile, une intervention conjointe contre les différents centres depuis lesquels s’organise aujourd’hui la domination.
Il conviendrait de penser les transits à différents niveaux. Ceux-ci renvoient d’abord aux exigences de mobilité du capitalisme, et, en second lieu, à la confusion des démarcations existentielles et identitaires du dedans et du dehors, du public et du privé, du propre et de l’étranger, dans un continuum biopolitique défiant les catégories avec lesquelles on pense habituellement la réalité. Finalement, les transits ont à voir avec une traversée historique au sein du féminisme, qui fait face aujourd’hui à un ensemble de discontinuités obligeant à un changement dans la pensée et l’action. Pour nous déplacer sur cette topographie irrégulière il est nécessaire de récupérer l’impulsion généalogique[[Lire dans ce numéro R. Andrijasevic et S. Bracke., d’établir des lignes de rupture et de continuité avec nos histoires passées. J’essaierai de traiter certains de ces passages en me référant notamment à la question de la violence contre les femmes. Avec les politiques en direction de ce que la Commission européenne appelle la conciliation de la vie de famille et du travail, les modifications du traitement de la violence dans l’espace public au cours des dernières décennies, illustrent le champ du gouvernement des relations de genre. La transformation de la violence en problème social rend ainsi manifestes les déplacements expérimentés par l’action féministe, en liaison avec ce que Foucault appelle la gouvernementalité. C’est pourquoi je parlerai de la violence en deux sens : comme terrain où lire les modifications auxquelles j’ai fait allusion précédemment, et comme lieu de condensation des nouvelles techniques de gouvernement.

Le désir de la loi

Dans l’État espagnol, où le souvenir de la dictature et l’analyse de la transition continuent d’être des questions[[Sur les moments de la transition de la violence vers le domaine public : l’invisibilité et le caractère indécidable de la violence, la violence et son lien avec les droits et les libertés, la violence comme délit et, finalement, la violence comme champ de gestion, Lire B. Marugan et C. Vega, « El corpo contra-puesto. Discursos feministas sobre la violencia contra las mujeres », in A. Bernardez (Comp.), La violencia contra las mujeres. Une cuestion de poder, Ayuntamineto de Madrid, 2001 www.cholonautas.edu.pe/genero.htm) . non abordées, la transformation de la vie des femmes et ses imbrications avec les luttes pour les droits civils constituent une épisode fondamental dans les récits féministes de cette période. Ce processus ne s’est pas limité à une demande d’égalité avec les hommes, mais inaugure une politique créative, abordant la vie quotidienne comme un continuum traversé par le pouvoir. Cette perspective dérangeait irrémédiablement les segmentations propres de la modernité, spécialement celle qui sépare sphère politique du public et sphère naturelle du privé. Les féministes ont recherché les potentialités du commun dans l’auto conscience, dans une conscience sujette mais non surdéterminée, et ont questionné la composition des représentations dominantes (par exemple les mythes de la féminité) et du plaisir lui-même dans la normalité diffuse de l’existence entière. Sexualité et politiques du corps[[Réfléchissant aux limites du discours féministe dans l’analyse du pouvoir en relation avec les corps, S. Bordo se réfère au féminisme de la fin des années 60 et des années 70, utilisant la métaphore du territoire colonisé qui se transformera plus tard en territoire inscrit dans les corps. « Feminism, Foucault and the politics of the body », in J. Price et M. Shildrick, Feminist theory and the body. A reader, New York, Routledge 1999. d’une part, et apports féministes marxistes sur le travail des femmes dans les analyses systémiques du patriarcat et du capitalisme ont animé les débats de cette période.
Dans le contexte des décennies 70 et 80, deux axes intimement imbriqués se profilèrent dans le féminisme : celui des droits et celui des désirs. La tension productive entre impulsion d’un processus de subjectivation débordant les buts normalisateurs (que beaucoup de féministes situent dans la sexualité) et logique de son articulation à travers le droit, s’est résolue en faveur de cette dernière, établissant une vision de la destruction de l’ordre patriarcal comme programme de modifications légales et juridiques déjà établies (comme le patriarcat lui-même), qui apporteraient un changement irréversible dans les relations de genre.
Si les changements législatifs furent d’abord considérés comme l’expression de lieux de résistance et d’antagonisme au sein du social, vers la fin des années 80, et bien souvent grâce au travail croissant de légitimation effectué par les institutions internationales, les formulations légales touchant les femmes – avant tout sur le terrain, de la violence – en vinrent ainsi à représenter un élément clé de la pédagogie sociale du genre, c’est-à-dire un moteur de sensibilisation dans certaines sociétés où les États codifient la libération en termes d’égalité planifiée.
Dans l’État espagnol, les batailles politiques autour de la violence, qui culminèrent en 1989 avec la réforme du Code pénal hérité du franquisme, se soldèrent par un repli du mouvement féministe qui comprit la loi comme l’horizon ultime de la politique. À cela s’ajouta une intense activité institutionnelle menée par le PSOE, orientée vers le soutien de l’action des groupes de femmes, essentiellement à travers le système des subventions[[Lire M. Ayllon, « Etica y estetica : aportes feministas a los movimientos sociales », Jornadas feministas, Cordoba 2000, Feminismo es y sera, Universidad de Cordoba, 2001.. Du coup, la violence en est venue progressivement à se formuler comme « un problème d’État ». Cet échec dans la capacité désirante du féminisme au cours des années 90 contribua, dans l’imaginaire collectif, à une réduction des droits (humains) des femmes à un catalogue plus ou moins achevé dont la satisfaction dépendrait exclusivement du cours de la téléologie démocratique. On négligea le caractère insaisissable des manifestations excessives du corps opposé, tout comme la critique du caractère nécessairement contraint de toute segmentation, de toute régulation, toujours guettée par son moment non normatif, par les coups d’éclat inaudibles et ingouvernables d’où se vérifieraient de nouveau les limites et la caducité des législations existantes. Les politiques queer du milieu des années 90 récupérèrent, en partie à cause de l’irruption du sida comme grand dispositif de normalisation sociale, cette dynamique entre les désirs et les droits, la transformant en un champ d’expérimentation performative de la distance entre la norme, elle aussi solidifiée, et ses mises en œuvre vivantes, entre la loi et les comportements sociaux.
Pour l’État il s’agit de sauver une fois de plus cet écart, en ayant recours aux mécanismes du droit et de la représentation dont le résultat est, comme l’a signalé Foucault, la production propre des sujets (avec leur genre) à gouverner. Pour ce qui est de la violence contre les femmes, l’État a réalisé à la fin des années 90 son aspiration à se présenter comme marque d’intelligibilité exclusive de la domination du genre : l’État s’est finalement rangé du côté des femmes, transformant l’inscription du pouvoir des hommes dans le corps des femmes en problème de gestion individualisée de la maltraitance visible/existante, nécessairement médiatisée par les dispositifs – maison d’accueil, numéro d’écoute, etc. – et les savoirs – statistiques, catalogues de bonnes pratiques, déclarations, protocoles, etc. – imaginés à cet effet.
La loi, dans son versant sécuritaire, non seulement se présente comme horizon possible, mais comme horizon désirable pour les femmes. Le tournant pénal dans les questions relatives à la violence, avec l’accent mis sur le système de sanctions et sur la médiation obligatoire des agents judiciaires, se convertit en un instrument de prévention, voire d’éradication de la violence. La nouvelle légitimité du système pénal comme instrument de libération des groupes les plus défavorisés, est un trait de certains discours féministes qui se rapprochent curieusement des messages politiques conservateurs sur l’augmentation de la criminalité. Nous voyons s’y réaliser l’imaginaire déjà classique de la protection des femmes et des citoyens. Le nouveau langage de la violence domestique, privé de sa critique radicale de l’institution familiale, et soumis à un assombrissement croissant de l’ensemble des relations de pouvoir entre les hommes et les femmes, rejoint actuellement sans aucune pudeur celui sur les étrangers, la délinquance et le terrorisme. Dans l’État espagnol, cette tendance a pris forme dans les célèbres plans anti criminalité. Les discours sur la tolérance zéro, si souvent évoqués par certains courants du féminisme, constituent, en ce sens, l’expression popularisée d’une orientation répressive d’inspiration nord américaine qui aspire à traduire les problèmes sociaux et politiques en questions de défense, de sécurité, d’enfermement/expulsion et de châtiment.
Le mouvement féministe, qui a forcé l’appareil judiciaire, s’est déséquilibré en faveur d’une politique qui s’est déplacée du côté du contrôle (punitif) et de la gestion (différée et en urgence) d’un ensemble plus ou moins cohérent d’exceptionnalités. Prolifération du droit pénal face au droit civil, limitations que celui-ci impose, par exemple, aux femmes migrantes sans papier[[Lire Malika Abdelaziz, « Sobre la ley contra la violencia de genero y la situacion de las mujeres immigrantes » in www.mujereserend.net/v-immigrantes-Malika-Abdelaziz.html ., manque d’imagination au moment d’affronter la violence comme un événement relatif à la sociabilité commune, – comme ce fut le cas quand le féminisme imagina l’accueil comme une partie des réseaux d’aide entre les femmes – tout cela met en évidence la hiérarchisation du droit et l’exténuation du désir. Ce déséquilibre historique entre la prolifération des désirs et le droit, en faveur de ce dernier dans son versant le plus punitif et excluant, met en relief le rôle changeant de l’État et les limites du féminisme, au moment où il fallait imaginer un domaine d’alliances et de reconnaissance gravitant autour d’autres centres et déstabilisant une fois de plus les régulations qui distribuent légitimité et titularisations entre les différents sujets.

Au-delà de « la libération possible »[[M. V. Abril et M.J. Miranda, La liberacion possible, Madrid, Akal, 1978.

Ce qui est certain, c’est que la généralisation du féminisme des deux dernières décennies, avec ses mouvements massifs de fuite[[Yann Moulier Boutang a utilisé l’image de la fugue. Cf. l’entretien réalisé en 1999 par Stanley Grelet « L’art de la fugue » in http://vacarme.eu.org/article15.html. plus ou moins perceptibles, plus ou moins collectifs et organisés – fuite à l’égard du mariage, de la maternité comme destin, de la norme hétérosexuelle, fuite intellectuelle, fuite loin de l’autorité religieuse et paternelle, de la mère-patrie, etc. – a atteint ses limites en tant qu’imaginaire de la libération possible. Cela ne signifie pas que s’est réalisée pleinement l’affirmation : « tu ne me touches pas » : au contraire, elle s’est imposée comme affirmation unilatérale. À cela, et de façon significative, ont contribué les manifestations culturelles mises en circulation par les femmes, qui se sont vues contestées, récemment, par une nouvelle vague conservatrice et par l’imaginaire de la parodie féministe de la compétition « à la Nike ».
En rapport avec ce cycle de la deuxième vague, il faudrait détacher différents traits qui composent une sorte d’équilibre extrêmement partiel. Le premier touche à la capillarité du féminisme en tant qu’idée d’autodétermination féminine. Un des éléments les plus remarquables de cette extension est le caractère individualisateur de la possibilité de donner forme à son propre destin. La conception libérale de l’indépendance et du libre choix désincarné pointe dans cette identification de l’émancipation comme capacité de succès social opportuniste. Le sentiment d’insécurité, l’isolement et, en particulier, de surcharge de travail donnent forme à l’autre face, toujours en attente, dans les tâches de gestion d’une existence non autoritaire. Les représentations des femmes et du féminin élaborées depuis les médias de communication ont eu une influence décisive à cet égard. Elles sont parvenues à consolider une redéfinition des termes dans lesquels le féminisme avait compris, entre autres, le phénomène de la violence, en l’actualisant dans le régime de communication des reality show[[Lire B. Marugan et C. Vega, « Gobernar la violencia. Apuntes para un analysis de la rearticulacion del patriarcado », Politica y Sociedad, (sous presse), http://www.cholonautas.edu.pe/genero.html.. Les caractéristiques de cette redéfinition, à laquelle ont également participé les campagnes successives de sensibilisation, sont : 1) le surgissement de la catégorie de femme maltraitée comme profil spécifique, avec une composante de classe et ethnique, séparé du reste des femmes ; 2) son inclusion victimaire dans le paradigme des exclus et des assistés ; 3) la réduction du champ de la violence, atomisée dans la mise en spectacle de l’agression physique, mais par dessus tout, de la mort ; 4) la simplification des causes, des parcours et des fugues qui, actuellement, apparaissent condensées autour du moment de la dénonciation ; 5) l’obscurcissement des relations de pouvoir entre femmes et hommes et leur remplacement par d’autres marques de compréhension comme l’intrafamilial, qui renvoient, en dernière analyse, à l’existence d’unités dysfonctionnelles qui devraient être soumises à un examen minutieux et, dans certaines occasions, à l’intervention propre de la télévision hyperréaliste.
Le cas de la violence représente une portion minime, quoique significative, d’un processus plus vaste dans lequel sont impliquées diverses technologies de gouvernement du genre visant à susciter l’écart et la désidentification entre individualités féminines qualifiées ou non pour gérer leur vies privées. En accord avec cette vision individualisatrice, se renforce le caractère impénétrable des formes aberrantes de la domination et le sentiment d’assister à un état d’exception permanent, quoique incontrôlable.

Action féministe et gouvernementalité

Le second trait que j’aimerais mettre en relief concerne le rôle croissant de l’État et de ses institutions pour ce qui touche aux politiques du genre, articulées, dans leurs aspects les plus médiatiques dans les célèbres plans d’égalité. En quelques années l’État est passé pour le féminisme du rôle d’agent d’opposition pour le féminisme, qui a traditionnellement critiqué sa complicité dans l’oppression des femmes, à celui de garant de leur liberté. Son intervention rencontre d’un côté une opposition chez des hommes qui résistent encore au changement, et de l’autre, ce qui se présente comme un code patriarcal diffus, évoqué au moyen du langage du fléau et du drame. Les nouvelles modalités de la gouvernementalité ont vu dans le féminisme une source de légitimité, avec son appel à la protection des femmes contre les violents. De plus, elles ont incorporé, même si ce n’est qu’à travers des déclarations, la nécessité d’harmoniser les relations entre femmes et hommes sur la scène conflictuelle de la reproduction flexible.
Le gouvernement, comme l’entendait Foucault dans ses trois acceptions d’activité pratique visant à rendre conforme, guider ou affecter la conduite de soi-même et/ou des autres, de rationalité politique et de technologie de gouvernement, se définit comme gestion de l’urgence et gouvernement à distance. Le traitement public de la violence nous sert à nouveau de cas particulier de cette modalité administrative. Le traitement de la violence par l’État espagnol est entré complètement dans une période où la privatisation, la minimisation et l’externalisation des politiques sociales guident les changements de l’État-nation et de l’offensive néolibérale. En accord avec cette nouvelle rationalité, l’État « est obligé d’économiser son propre exercice du pouvoir » ayant recours à la mobilisation permanente de ses connaissances sur les individus : « la régulation sera en grande partie mise en œuvre par des agents non étatiques ». Le nouveau gouvernement se sert de techniques créant une apparente distance entre les décisions des institutions politiques formelles et les autres acteurs sociaux plus autonomes qui, comme les associations de femmes, se mirent à se charger depuis le milieu des années 80, de l’aide aux femmes, animés par l’idée que ce qui leur arrive est un degré spécifique de ce qui, d’une manière ou d’une autre, arrive à la majorité. Ces associations, créées dans le feu de l’action militante féministe, sont confrontées au remplacement de la logique politique partisane par une logique de subventions et de virages subits de l’orientation de l’administration. S’appuyant sur cette impulsion d’autonomie civile, l’État externalise et précarise une grande partie de l’attention, engendrant un lien plus aisé et plus souple qui repose sur un grand nombre d’entreprises sous traitantes (outre les associations) de la force de travail féminine (qualifiée, volontaire mais à bon marché), qui offrent à tour de rôle des types de services : aujourd’hui femmes battues, demain anciennes consommatrices d’alcool et après-demain jeunes alcooliques. L’engagement, l’empathie et la responsabilité des travailleuses de ces centres, appartements co-dirigés, numéros d’écoute, etc., feront le reste.
Indubitablement, les interventions étatiques sur ce terrain ne prétendent pas en finir avec la violence, ni pallier ses conséquences, mais limiter ses manifestations les plus brutales représentant les aspects les plus voyants d’un ordre du genre profondément oppressif, qui est abordé en termes d’urgence, comme un ensemble d’exceptionnalités. On peut le voir clairement dans l’intention des dispositifs d’accueil qui, suivant l’exemple d’autres institutions d’enfermement, se sont transformés en unités qui, dépendant du processus de juridicisation, isolent les femmes de leur environnement vital. La maison d’accueil se transforme ainsi en écran psychologique servant à réduire l’importance des autres aspects, comme les conditions matérielles qui facilitent l’indépendance. Les mesures de caractère économique sont, significativement, les grandes absentes du débat sur la violence. Comme cela est arrivé récemment dans le cas espagnol, on a recours au système des incitations qui ne font que promouvoir les emplois flexibles, sans droits et avec des bas salaires pour les femmes.

« …de la part de l’État »

La modification des technologies de gouvernement a exercé, de son côté, une énorme influence sur le troisième élément que j’aimerais mettre en relief dans ce bilan provisoire : celui qui concerne les changements de l’action féministe. Actuellement, celle-ci est sous l’hégémonie du lobby ou groupe de pression qui a repris la capillarité du féminisme et les pratiques institutionnelles et de travail de segmentation, et qui travaille d’arrache-pied depuis l’Université, les ONG, les entreprises de consultants ou de formation, ou les syndicats élaborant listes, projets, services, rédigeant des rapports, voyageant à Bruxelles ou organisant des manifestations. L’intégration réciproque de la pratique étatique par les femmes et de l’action féministe par l’État, leur isomorphisme, ont été le résultat, d’une part, de la stratégie de cooptation, segmentation comprise, d’annihilation des mouvements sociaux, à laquelle je me suis référée précédemment, et, d’autre part, du succès des technologies du gouvernement libéral avancé.
La transformation en discipline de l’action féministe dans les universités, dans les programmes d’assistance, dans le secteur tertiaire et sur le marché du travail a été une composante essentielle de cette transition vers ce que Foucault a appelé le gouvernement par l’individualisation.[[ M. Foucault, « Le sujet et le pouvoir », Dits et Écrits, Tome 2, Gallimard , 2001.

Le privé est productif

Le quatrième trait, enfin, concerne l’adéquation des processus de valorisation impulsés par le féminisme, qui non content d’avoir sapé les composants les plus autoritaires de la domination de genre, ont contribué à rendre visible et à affirmer les qualités subjectives de la reproduction en tant que production de valeurs et d’individus au genre socialement adapté, la nature « expressive » (non essentielle) et contingente du genre et les potentialités d’autres formes de vie en marge de la famille hétéropatriarcale. Le moment qui a condensé tout cela s’est trouvé concrétisé dans le slogan « le privé est politique ». L’importance de cette invention a acquis à l’heure actuelle un caractère ambivalent qu’il faut décortiquer.

En premier lieu, elle n’est pas parvenue à construire un imaginaire suffisamment attractif pour attirer un grand nombre de femmes vers d’autres formes de vie (collective). La critique radicale de la famille nucléaire hétéropatriarcale ou la complicité des États dans les transformations du modèle du travail dérégulé, est passée au second plan des discours féministes des années 90. D’un autre côté, la fascination qu’exercent les actions subversives de genre n’ont cessé de se convertir en matière vivante pour le marché des produits matériels et immatériels, en direction des catégories professionnelles hétérosexuelles et homosexuelles émergentes. En ce sens, il reste encore aux politiques féministes et queers la tâche d’élaborer une critique et une intervention destinées à déséquilibrer et déplacer (produire ne suffit pas !) les désirs et les différences sexuées, constamment pacifiées sous le signe de la coexistence et du libre choix dans les supermarchés.
En second lieu, les restrictions qui conditionnent l’indépendance économique des femmes ont été partiellement accentuées grâce à l’intégration, dans le postfordisme, des capacités et des talents sociaux privés, amour compris[[Lire C. Vega, « Transitos feministas », Pueblos. Revista de Informacion y debate, n°3, II, www.e-leusis.net. . Le privé est devenu véritablement productif sur toute la planète ; comme en témoignent les chaînes mondiales de sentiment[[Lire R. A. Hoschschild « Las cadenas mundiales de afecto y assistencia y la plusvalia emocional », A. Giddens et W. Hutton, En el limite, Barcelona, Tusquets, 2001 et S. Narotzky, « El afecto y el trabajo : la nueva economia, entre la reciprocidad y el capital social », Achipielago, 48, 2001., auxquelles participent de nombreuses migrantes qui transfèrent des envois, mais aussi soins et sociabilité aux enfants du Premier monde. Par ailleurs, les propositions de valorisation incarnées dans la société civile recomposée dans le secteur tertiaire, défendues par certaines féministes en tant que virtualités pour l’action politique[[Lire L. Benerias « Mercados globales, genero y el Hombre de Davos », C. Carrasco (éd.), Mujeres y economia, Barcelona, Icaria, 1999 et Sassen, Perdiendo el control ? La soberania en la era de la globalizacion, Barcelon, Bellaterra, 2001., sont, pour le moins, une arme à double tranchant à cause de leur dépendance politique et économique par rapport aux institutions et à la ruse des entreprises.
En tout état de cause, il ne fait pas de doute que ces processus ont donné lieu à un espace d’indécidabilité, à partir duquel il est urgent de réinventer aujourd’hui l’action féministe. L’imaginaire de la jeune femme précarisée qui ne veut pas s’attacher pour la vie à un travail fixe, qui ne peut être identifiée ni par son état civil, ni par sa formation, ni par sa catégorie professionnelle, à peine par son entreprise virtuelle, ou celui de la migrante qui, outre le fait d’expérimenter la double responsabilité reposant désormais sur ses épaules, s’apprête à expérimenter les potentialités du déplacement, sont des exemples du lien paradoxal des nouvelles subjectivités féminines dans l’économie globale.

Nous nous trouvons, alors, devant des manifestations d’un agencement historique qui réside dans le transit entre, d’une part, l’auto détermination comme condition individuelle (dans le travail flexible, à temps partiel ou à domicile), et de l’autre le libre choix pour ce qui est de l’identité sexuelle et de la disposition de l’affect et de la cohabitation et, finalement, des hiérarchies de genre, de race et de sexualité qui figent à tout bout de champ les aristocraties et les seconds rôles dans l’existence.
Les processus de valorisation : visibilité (du domestique avec et sans salaire, du travail sexuel, de l’intelligence émotionnelle, du traitement personnalisé, de la disponibilité ou des stylisations incorporées dans la sexualité, la médecine ou l’alimentation), production (de nouveaux droits pour le statut d’étrangère, de l’identité sexuelle, de la parenté, etc.) et déplacement ( exprimé par les formules féministes : « placer la reproduction au centre » ou « faisons de nos désirs, de nos savoirs et de nos affects un désordre global », ou par la désobéissance massive, mais silencieuse et individualisée dans l’exercice du droit à l’avortement) auront à déchaîner, chez nous, une passionnante réinvention politique dans les prochaines années.

(traduit de l’espagnol par Jean Claude Bourdin)

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Vega Cristina

Militante féministe et chercheuse à l’Institut d’études féministes de l’Université de Complutense de Madrid, où elle travaille à différents projets et séminaires en relation avec la « domestication » du travail et la situation des femmes étrangères en prison. Son étude de la violence dans l’État espagnol s’inscrit dans un projet de recherche militante. Elle participe, dans le cadre de la « Maison occupée des femmes » (La Eskalera Karakola), à l’auto-enquête : « Précaires à la dérive ».