Intuition première : la force étrange du printemps québécois

À moins de pouvoir produire une apparence d’infini par votre désordre, vous n’aurez que le désordre sans la magnificence.

Edmund Burke

Le Québec est traversé depuis quelques mois par un mouvement de contestation sociale d’une ampleur inédite. La séquence historique des événements peut se résumer ainsi : une grève étudiante préparée de longue haleine est déclenchée au mois de février 2012, appuyée, entre autres, sur de solides études largement médiatisées produites par l’IRIS[[« Faut-il vraiment augmenter les frais de scolarité? » http://www.iris-recherche.qc.ca/publications/faut-il_vraiment_augmenter_les_frais_de_scolarite .
Voir également « L’endettement étudiant : une bulle spéculative? »
http://www.iris-recherche.qc.ca/publications/l%E2%80%99endettement-etudiant-une-bulle-speculative qui remettent en cause le bien-fondé de la hausse des frais de scolarité et la logique néolibérale qui lui préside. Cette grève se bute à un gouvernement particulièrement obstiné qui, pendant de longs mois, se refuse à toute négociation sérieuse, pour finalement se réfugier dans le mutisme d’une loi spéciale tellement déraisonnable que la police n’a, pour l’heure, encore osé faire aucune arrestation en son nom, tellement les chances sont faibles qu’elle reçoive l’assentiment de la cour. Et parce que cette loi 78 s’attaque directement à la liberté d’association et de libre expression de tous, de larges pans de la population qui ne s’étaient pas sentis de manifester jusqu’alors sont spontanément descendus dans les rues et y retournent désormais soir après soir pour manifester au son des casseroles leur mécontentement et leur attachement au bien commun et aux valeurs fondamentales de la démocratie.

Les racines du printemps érable

Cette lecture linéaire des événements ne suffit bien sûr pas à se saisir de la puissance créative et protéiforme qui anime le mouvement. Si le « printemps érable », selon la formule pleine d’humour lancée par quelques étudiants en design motivés de l’UQAM, n’a pas grand-chose à voir avec la gravité des insurrections du « printemps arabe », celles-ci ont, comme le mouvement occupy ou celui des indignés espagnols, sans contredit contribué à l’ampleur et la persistance de la mobilisation. De même, on ne peut préjuger des effets qu’aura le printemps québécois suite à l’écho qu’il trouve désormais à l’international. On peut, par exemple, se questionner sur la présence de nombreux drapeaux québécois et même patriotes et l’absence quasi-totale de drapeaux canadiens (sans parler de la recrudescence du nombre de drapeaux noirs et rouges des luttes transversales anarchistes ou communistes) ; et tirer les conclusions qui s’imposent concernant le minimum de sentiment d’appartenance nécessaire pour que de telles luttes puissent émerger, et l’expression d’un irrémédiable dégoût pour l’anti-projet de société du gouvernement conservateur de Stephen Harper.

De même, il ne faudrait surtout pas sous-évaluer la puissance de la tradition du syndicalisme étudiant québécois, et l’immense travail de préparation et de coordination réalisé par les associations étudiantes. Mais la consistance affective du mouvement ne s’y réduit pas, tant il est vrai que les mouvements de résistance ne constituent pas des processus qui s’étendent de proche en proche, mais « quelque chose qui prend corps comme une musique, et dont les foyers, même dispersés dans le temps et dans l’espace, parviennent à imposer le rythme de leur vibration propre. »[[Comité Invisible, Mise au point, 2009, www.bloom0101.org.

La multitude incontrôlée ?…

C’est quelque chose que même les commentateurs les plus obtus et hostiles au mouvement étudiant pressentent confusément, lorsqu’ils décrivent avec dédain et « lucidité » ces masses orageuses qui, emportées par la ferveur populaire, sont accusées de ne savoir plus maîtriser leur pulsion de rassemblement et d’accumuler pêle-mêle les motifs de révolte, oubliant du même coup la raison initiale de leur colère. Clameur du petit peuple à laquelle ils opposent la vertu du souverain détachement, qui leur assure une position de surplomb paternaliste et pastorale. Le spectre de la multitude hystérique et incontrôlée est, depuis Hobbes et sans doute bien avant, la menace que l’on se plaît à invoquer de manière préemptive chaque fois qu’il s’agit de justifier une conception transcendante de l’ordre que le gouvernement ne manquera pas de « restaurer ». La méfiance soi-disant éclairée des tenants d’une telle posture se situe d’ailleurs à l’exact opposé de « l’hypothèse de confiance » que Jacques Rancière ou, dans des termes similaires, Isabelle Stengers postulent à la base des luttes pour l’émancipation.[[Voir Jacques Rancière, « Communistes sans communisme? », in Alain Badiou et Slavok Zizek (éds.), L’idée du communisme, Lignes, Paris, 2010, et Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient, Les empêcheurs de Tourner en rond et La découverte, Paris, 2009.

De fait, quiconque a participé au moins une fois à une manifestation pacifique qui a supposément « mal tourné » sait : 1. qu’il n’y a désormais que les téléspectateurs gavés comme des oies pour encore croire que la police n’est là que pour limiter les débordements ; 2. combien il peut être malaisant de voir se creuser l’écart schizophrénique entre les représentations de désordre et de chaos entretenues à flots médiatiques tendus et cette subtile alchimie éprouvée au cœur de la foule en marche – joie du commun sensible et partagé. Car quelque chose s’y passe, quelque chose a lieu qui s’organise sur un mode an-archique et intensif, des devenirs-révolutionnaires qui se conforment mal au caractère unidimensionnel des explications causales, des trésors d’ingéniosité, des chorégraphies spontanées, des gestes singuliers qui prolifèrent à l’intérieur de l’élément historique donné, mais qui ne s’y limitent pas. Le cœur battant du mouvement a des raisons que la raison désengagée ne veut pas connaître, ne connaît pas.

… ou le peuple en essaim

À la bonne vieille image d’un corps social dont il faudrait discipliner le vil instinct grégaire, Frédéric Bisson en oppose une autre, beaucoup plus adaptée à l’ère des réseaux sociaux pour décrire le potentiel transindividuel de ce qu’il appelle le « peuple en essaim » : « Le corps du peuple en essaim n’est ni homomorphe, ni amorphe, mais métamorphe. Faits d’individus et de groupes qui poussent à travers sa chair comme des organes indéterminés et imprévisible, le corps glorieux de la multitude se contracte et se dilate comme un nuage d’étourneaux. »[[Frédéric Bisson, « Le peuple en essaim », Multitudes 45. Du commun au comme-un, Éditions Amsterdam, Paris, 2011, p. 80 Il est bon de garder cette image en tête lorsqu’on entend des policiers québécois parler de « national geographic » pour décrire les manifestants « détaler comme des gazelles » sous le coup de leurs matraques et de leurs bombes assourdissantes ![[« On reste de glace en se disant que tantôt on va charger », Journal de Montréal, 25 mai 2012,
http://m.journaldemontreal.com/2012/05/25/on-reste-de-glace-en-se-disant-que-tantot-on-va-charger De fait, ceux-ci feraient peut-être mieux de méditer cet autre passage tiré du même texte de Bisson, qui décrit à merveille la dynamique interne du roulement sans cesse renouvelé des vagues humaines qui submergent la métropole montréalaise depuis que la loi 78 a été votée :

« Le commun meurt-il dans l’adversité ? Seuls les collectifs encore sériels se défont par la répression. La force adverse devient au contraire un point d’appui pour la constitution d’une authentique force commune. Chacun reconnaissant sa propre situation dans celle des autres, la contagion affective se transmue peu à peu en fusion. Si la masse métastable conserve en elle assez d’énergie potentielle, elle peut spontanément recomposer son unité en groupes de combats fluides, en essaims que les forces de l’ordre auront le plus grand mal à dissiper. Sortant par nappes du brouillard, sans plan de bataille, ils forment un nombre flou, qui se divise et se reforme à chaque coupure. »[[Frédéric Bisson, « Le peuple en essaim », p.75

Ça donne envie de se braquer, c’est sûr, autant d’acharnement dans le mépris, autant de complaisance dans la défense d’une normalité tissée de négligence et de corruption, autant d’aveuglement dans l’adoption d’une loi-matraque qui devait rétablir l’ordre, et qui n’a fait (évidemment) qu’attiser le conflit. Tout se passe en effet comme si le cynisme as usual qui caractérise ce gouvernement avait enfin trouvé sa mesure, que lui-même ne reconnaît (toujours) pas.

Slavoj Zizek a une belle formule qui semble avoir été écrite sur mesure pour décrire le comportement du gouvernement Charest depuis le début du mouvement de lutte : « Je crois qu’un événement affecte tous ceux qui sont dans le champ de sa situation. Même le libéral qui ignore l’événement. Dès qu’il y a événement, son activité libérale perd son innocence. Cela lui est révélé : son activité consiste à ignorer l’événement. »[[Slavoj Zizek, À travers le réel, Lignes Paris, 2011, p.82. À moins que tout cela ne fasse partie d’un calcul politique pour se faire reporter au pouvoir en cherchant à détourner l’attention du public des nombreux scandales de corruption qui minent sa crédibilité (hypothèse largement répandue du pourrissement délibéré du conflit) ? Il y a bien quelque raison de déplorer le bris de cette paix sociale que les Québécois chérissent tant – par-delà leur proverbiale tendance à éviter la confrontation –, si tant est que la sortie massive d’une partie de la population dans les rues contre cette loi odieuse démontre que cette paix sociale ne reposait pas simplement sur un alliage de passivité dépressive et de procédures sophistiquées de pacification. Le tiers-monde affectif qu’un certain cinéma québécois nous présente depuis quelques années est peut-être moins lisse qu’il n’y parait, finalement.[[Je pense par exemple à des films comme Continental : un film sans fusil (2007) ou En terrains connus (2011) de Stéphane Lafleur, lequel fait partie du groupe Avec pas d’casque dont je parlerai à présent.

Une prise directe sur l’infini

Un problème s’impose désormais : comment tenir le pas gagné, comment être à la hauteur de ce que cette affirmation politique collective a d’irréversible, sans pour autant perdre de vue les dangers de la polarisation sociale? Cette question me semble posée de manière exemplaire et avec toute la sensibilité, la douceur et la fermeté qui conviennent par le groupe Avec pas d’casque et leur chanson Intuition N.1.

Quelques jours à peine après le début du mouvement des casseroles, un petit clip diffusé sur Viméo, quatre minutes à peine, a commencé à circuler sur les réseaux sociaux : Casseroles – 24 mai 2012, réalisé par Jérémie Battaglia avec Intuition N.1 en trame de fond.[[http://vimeo.com/album/1952176/video/42848523 Le petit film se compose d’images en noir et blanc, plutôt léchées, de gens arpentant les rues avec leurs casseroles. Après quelques secondes, le bruit des casseroles laisse doucement place à une mélodie à la fois grave et porteuse d’espoir. Des visages, des mains, des sourires; l’émouvant synchronisme rythmique des contestataires; l’indécision des uns, l’exultation des autres; l’incrédulité émue; les acclamations venues des fenêtres et des balcons; ceux qui marchent, ceux qui préfèrent s’asseoir; et peu à peu, les plans se font plus larges afin d’embrasser les essaims qui affluent de toutes part, montée en puissance musicale, jusqu’à un plateau final, ramassé et cosmique. Les paroles de la pièce vont comme suit :

Tu diras / tu diras que c’est l’instinct qui t’a /mené jusqu’ici

L’intuition d’un sentiment qui ne reviendra pas.

Tu diras / tu diras que tous tes sens piochaient / du même bord

D’un même élan pour séparer une force étrange.

Ce sera ton camp de base.
Ce sera ton camp de base.
Tu diras/ tu diras que c’est l’instinct qui t’a /mené jusqu’ici
L’imprudence comme elle se doit de temps en temps
Ce sera ton camp de base.
Ce sera ton camp de base.

La chanson est remarquable, à plusieurs égards. Elle est porteuse d’une attention à ce qui insiste et transforme au plus profond. Elle témoigne et prend soin de la fragile ambivalence qui vibre au cœur des choses naissantes et anonymes – elle assiste au temps des éclosions. Elle répond d’une exigence précise et immémoriale, qui se fait chaque fois sentir aux moments de haute transmission : protéger non pas la personne, mais ce qu’elle « recouvre de fragiles possibilités de passage dans l’impersonnel » (Simone Weil). Intuition première. Première intuition.
Intuition N.1 génère une émotion diffuse et enveloppante, presque réparatrice, sans pourtant jamais chercher à rassurer. Parce que rassurer, ce serait cautionner le discours sécuritaire et déjà trop céder au désir d’un simple retour en arrière ; ce serait se faire complice de tout ce qui, en nous, cherche à détourner le regard, à se réfugier dans le vivre petit ou la survie, à produire des quotidiens saturés de la conviction de n’être que soi, bref à colmater la petite brèche sensible par laquelle quelque chose peut (nous) arriver. Rassurer, ce serait flatter le petit colonisé qui sommeille en soi, qui en tout voudrait être pris en charge et pour cela même ne connaît que la palette existentielle du préfini. À l’inverse, Intuition N.1 est en prise directe sur l’infini, un infini riche, immanent et peuplé d’essences nobles, de ceux qui s’entre-ouvrent chaque fois qu’il s’agit de prendre un beau risque.

De la propulsion affective
Intuition N.1 nous place d’emblée dans l’ouvert sensible. La pièce nous interpelle depuis un temps futur et indéterminé, un ailleurs pas trop lointain à partir duquel nous serait donnée l’occasion de faire le point sur le chemin parcouru. Au cœur du tumulte, elle trace un horizon, définit une perspective, établi un « camp de base » : elle atteste qu’il s’est bien passé quelque chose qui nous dépasse et auquel il s’agit maintenant de trouver les moyens de rester à la hauteur et de s’y tenir. Elle confirme que nous nous sommes bel et bien retrouvés entre présences sensibles au cœur « d’un de ces phénomènes de cristallisation collective où une décision prend les être, dans leur totalité ou seulement pour partie »[[Comité invisible, L’insurrection qui vient, La fabrique, Paris, p.113.. De sa poésie émane une force humble et tranquille qui nous invite à rester en contact avec ce que notre sentiment a d’exigeant et d’irrésistible, qui nous fait entrer toujours plus profondément dans ce mystère de la création passive où activité et passivité deviennent indiscernables.
Parce que si c’est bien « l’instinct qui t’a mené jusqu’ici », cet instinct n’a rien à voir avec celui, « aveugle », du troupeau auquel le commentateur pseudo-lucide aimerait t’assigner alors qu’il se réserve sa place de choix au-dessus de la mêlée. Il constitue non pas une sorte d’automatisme bestial, mais une force de propulsion affective pour se frayer un chemin hors des circuits intégrés de la normalité. Dans un article publié récemment, Brian Massumi parle de propension au « surnormal » pour caractériser le désir qui « vectorise l’existant vers l’émergence du nouveau ».[[Brian Massumi, « Ceci n’est pas une morsure : animalité et abstraction chez Deleuze et Guattari », Revue Philosophie, N.112, 2011/4, p. 73. Dans ce texte dense et virtuose, Massumi s’applique à réfuter l’interprétation courante de l’instinct comme stimulus standardisé ou mécanisme pur n’ayant d’autre but que son accomplissement normatif. Car, observe-t-il, « l’instinct semble porté du dedans à faire une surenchère sur son propre fonctionnement; il y a, enveloppée dans son instrumentalité, une poussée vers l’excès, suggérant une autre esthétique naturelle – ou une autre nature de l’esthétique.»[[Ibid., p.67.
C’est de cette esthétique naturelle axée sur la profusion et l’abondance vitale que relève la puissance d’évocation poétique d’Intuition N.1. L’effort pour « séparer » cette « force étrange » ne va pas de soi. Il comporte quelque chose d’inouï et d’incertain, une avancée dans l’inconnu que les éléments électroniques de la trame musicale traduisent bien. « Tous tes sens qui piochaient du même bord » gardent fiché dans leur chair la frayeur éprouvée en solitaire au moment de l’adoption de la loi. Ceux qui ne l’ont pas ressentis sont sans doute aussi moins susceptibles d’être saisis par le frisson du nous qui s’est propagé par la suite. C’est de cette torpeur, de cet engourdissement des sens que la force étrange doit se déprendre pour pouvoir s’affirmer dans sa singularité. Le passage est risqué. L’irréversibilité n’est pas acquise. Les intercesseurs se font rares. Chacun ne connaît que trop bien la géographie intime de ses petites lâchetés. Et on a tous à quelque part raison de croire qu’on vaut mieux que de la chair à poivrer et bastonner soir après soir. Mais peu à peu, malgré tout, l’émotion transindividuelle prend consistance et devient geste vital qui s’affirme au dehors et avec « l’imprudence comme elle se doit de temps en temps », pointe de déterritorialisation d’un peuple à venir qui, le moment de la traversée accompli, se reterritorialisera dans un nouveau « camp de base » (un traducteur anglophone un peu étourdi a entendu « gant de boxe », ce qui n’est pas mal non plus..!).
L’abstraction de la force étrange requiert une involution créatrice, un devenir-animal par lequel accéder, nous dit Massumi, « au noyau instinctif du directement senti [qui est la définition même de l’animalité : animal est celui qui tend instinctivement à devenir-ensemble. Animal est celui qui ressent sa tendance. »[[Ibid, p.83. La plénitude éprouvée dans le mouvement possède une dimension évolutive. Elle est transindividuelle et politique. Elle est un peu mystérieuse aussi, et on a parfois du mal à se convaincre qu’elle n’est pas, comme ses détracteurs ne manquent pas de le souligner, simple décharge émotionnelle, ou pauvre régression dans l’indistinct. Intuition N.1 nous suggère avec douceur et insistance que tel n’est pas le cas, et que « c’est en épousant son excédent immanent d’animalité que l’humain devient d’autant plus ce qu’il est – avec éclat. »[[Ibid, p.74.