Journées de mars en Espagne

Quelques conseils pour désarmer un régime de guerre globale permanente
Le mot d’événement semble presque banal pour parler des trois journées de mars qui ont irradié Madrid, Barcelone et un peu toute l’Espagne jusqu’au petit matin des élections générales : agglomération nébuleuse de processus imperceptibles, d’éclosion d’énoncés et de passions collectives, d’irruptions imprévisibles et d’acteurs inattendus aux masques collés à la peau, à la chair. Tout a commencé par une horreur indescriptible, par les formes les plus indicibles et mécaniques de l’assassinat, par le massacre et la dévastation au cœur d’une métropole globale, par les figures de la vie et de la mort plus puissantes que tout pouvoir et toute capacité à donner un nom à ce qui avait eu lieu: à partir de cette fissure, tout s’est passé ou a été présenté avec la violence ingouvernable d’un régime hétérogène, incomposable, d’événements. Une pragmatique de l’existence commune a trouvé vie, sans que l’on sache comment, pendant à peine quelques jours, peut-être même quelques heures. Nous ne savons pas non plus si elle est encore, s’il est encore trop tôt pour savoir ce qui s’est passé.

Un laboratoire des multitudes

On a l’impression qu’un simple récit ne suffirait pas à rendre compte d’une séquence contenant autant d’interruptions brusques, autant de trous noirs de non-sens, de forces et d’affects non dits et d’expressions anonymes, d’inventions collectives qui ne cadrent avec aucun sujet, d’urgences insupportables et de processus invisibles qui résistent à la généalogie: pendant les brefs moment de relâche concédés par l’accélération des temps, un véritable effort de pensée nous incombe à tous.

D’une certaine manière, nous savons que ces quelques journées contiennent in nuce un laboratoire vital d’organisation et, surtout, des modalités (nouvelles, événementielles) de détermination de ce que nous nous obstinons à nommer, contre tout usage ordinaire ou phénoménologique de l’expression, les multitudes. En ce sens, un certain bonheur de la force productive de l’hypothèse philosophique et politique accompagne, comme une détermination vitale indestructible et débordante de virtualités, le registre d’une horreur sans fin sur la scène globale, en disputant, en contestant à cette horreur la clef d’explication du séisme survenu.

Il ne faut pas confondre la nuée d’événements avec les figures innombrables de son effectuation. Certaines d’entre elles revêtent une importance fondamentale et doivent être considérées et énumérées: en premier lieu, la chute d’un des principaux gouvernements alliés du régime de guerre permanente et de ce qu’on appelle l’ « unilatéralisme » du « trio des Açores ». Tout semblait indiquer que le gouvernement-régime d’Aznar revaliderait, avec de faibles modifications, un contrôle renforcé des ressorts du gouvernement et d’un pouvoir de chantage permanent sur la vie publique, conformément à l’agenda unique de la « lutte contre le terrorisme ». C’est-à-dire d’un programme de neutralisation du politique, ou d’un exercice de pouvoir qui présente les traits d’une « révolution conservatrice » basée sur la criminalisation de toute forme d’opposition, sur la non-utilisation progressive, en une symbiose perverse avec l’agenda du terrorisme global, des quelques ressorts garantistes de la trame constitutionnelle, s’appuyant sur la mobilisation permanente et dans l’urgence des populations face à l’irruption d’un ennemi tout à la fois unique et protéiforme : immigrés sans-papiers, fondamentalistes islamiques, radicaux altermondialistes, nationalistes basques. Un espace de la peur, a-t-on dit([[Voir Espai en Blanc, «El 11-M y la nueva politización», en http://www.globalproject.info/art-796.html?recalcul=oui
). Les résultats de cette période ont été dévastateurs pour les conditions de vie et de sécurité des populations et pour les espaces de liberté sur le « front interne » du nouveau régime de guerre. Les conséquences de cette défaite de l’aznarisme ont rapidement dépassé les frontières et se font sentir, sur tous les fronts, dans la profonde crise de la coalition de guerre. La rapidité et l’intensité de ces modifications démontrent à quel point nous nous trouvons déjà dans une interface unique globale, impériale, de l’exercice de la gouvernance, de la résistance et de la création politiques. Elles démontrent également à quel point la dynamique de l’Empire se met en marche en concordance avec les insurrections, avec les irruptions, impossibles ou rigoureusement anomales, des sujets non comptés, avec une résistance capillaire, biopolitique, qui, absente là où on l’attendait, se présente par la porte de derrière et paralyse la capacité de décision du souverain.

Voilà une des premières leçons que nous pouvons tirer de l’après journées de mars, et dont les conséquences de fond restent toujours ouvertes, dans la mesure où l’impasse de la coalition de guerre peut en elle-même conduire soit à la consolidation d’un pôle rigoureusement fasciste de gouvernement global, soit à une reprise de la construction impériale en constante référence à la présence, lointaine, imprévisible mais solide et irréversible, mobile, dense et capable d’auto-organisation, des résistances multitudinaires. En ce sens, la reprise de l’agenda européen par le nouveau gouvernement Zapatero ne constitue pas seulement un changement prévu dans l’alternative électorale des socialistes, mais bien une injonction dictée, non revendiquée, par le cri de l’indignation et de la vérité qui se mue en force matérielle, en contre-pouvoir incontournable dès le lendemain des attentats de la gare d’Atocha.

Bataille pour la vérité, irruption d’un « vouloir vivre »

Les journées de mars et leur importance globale ne sont compréhensibles que si l’on tient compte du sens de la bataille pour la vérité à propos de ce qui s’était passé. Qui, depuis la supposée lucidité du cynisme, prétend voir dans le basculement du 14 mars un effet naturel des passions tristes du Pöbel, de la foule effrayée, perd en même temps tout horizon d’intelligibilité. «Comme un seul esprit», juste après l’attentat, et simultanément aux premières vacillations des « versions officielles » lancées avec arrogance par les porte-paroles du gouvernement insistant sur la responsabilité de l’ETA, une recherche incessante de la vérité, alimentée par l’indignation, foisonnait dans les conversations de rue, au téléphone, sur les forums Internet, dans les médias critiques envers le gouvernement, suivis avec attention. Cette capacité d’investigation collective, immédiate et proliférante, active et autonome par rapport aux sources officielles et/ou médiatiques, prend une importance majeure si nous n’oublions pas qu’elle a été liée à l’irruption d’un vouloir vivre([[Voir l’interview avec Santiago López Petit, «En ese tren íbamos todos», Página 12, Radar Libros, http://www.pagina12web.com.ar/suplementos/libros/vernota.php?id_nota=1039&sec=10.
) stimulé par la dévastation et la mort soudaines. La question de la responsabilité des attentats et la mise en lumière des mensonges du gouvernement ont été inextricablement liés à l’exigence de continuer à vivre, et de continuer à le faire avec dignité et sans peur, pour chercher la façon la plus efficace et la plus immédiate d’en finir momentanément avec une conjonction insupportable de peur, de mensonge et de mort, à la veille d’élections générales décisives. À la réalité parallèle, affolante, que les images terribles des cadavres disloqués la gare d’Atocha contribuaient à figer dans les cerveaux, une étrange sérénité de la recherche de la vérité s’est opposée dès le premier moment, sans que rien ne parvienne à la distraire. Pas même les énormes manifestations du 12 appelées par le gouvernement. Ce qui, en une cérémonie parfaitement univoque, devait répresenter un acte de deuil officiel et, surtout, un plébiscite pour l’obéissance et un transfert des volontés au souverain décidant de la vie et de la mort, de la vérité et de la fiction, est plus ou moins devenu un harcèlement des gouvernants, porteur d’une question lourde de conséquences : « Qui est-ce ? ». À Madrid, sous la pluie, des centaines de milliers de manifestants, en majorité silencieux, ne cessaient de ruminer le sens de ce qui était en train de se passer. La tête du cortège, Aznar en premier lieu, dut s’empresser de quitter la manifestation lorsque, à l’approche du carrefour d’Atocha et aux alentours du lieu du massacre, elle se vit interpellée et cernée de mille voix criant à l’unisson : « Qui est-ce? ». À Barcelone, les représentants du gouvernement et du Parti Populaire ne purent pas non plus terminer la manifestation et furent évacués en toute hâte, assiégés, montrés du doigt et entourés par ceux qui auraient dû se comporter comme des sujets neutralisés par la peur ou comme une populace réclamant vengeance et octroyant, comme en une répétition du 11 septembre new-yorkais, les pleins pouvoirs d’exception au régime aznariste. En fait la relation inévitable entre événement, vérité et puissance constituante s’était imposée. Le coup politico-médiatique commençait à se fissurer.

La « Commune de Madrid »

Revenons toutefois à ce qu’Antonio Negri a appelé de manière provocatrice la «Commune de Madrid»([[Voir l’intervention d’Antonio Negri dans l’Espai Obert de Barcelone du 17 avril 2004, audio disponible sur http://riereta.net/livemaps/copyleft/links.html ), qui entra en scène pendant la journée du 13 mars et à l’aube du 14 dans de nombreuses villes et localités. Quelle est sa physiologie? Pour quelques gauchistes critiques et conspiranoïaques, nous aurions assisté à une répétition de plus de ce qui avait déjà eu lieu lors des manifestations globales contre la guerre en Irak du 15 février 2003, à une mobilisation de masse orchestrée par les grands médias critiques envers le gouvernement – ceux surtout du groupe PRISA, propriétaire d’ El País, de la chaîne des radios SER et de canaux de télévision payants. À l’appui de leurs dires, ils arguent du fait que, lorsque ceux-ci cessèrent de faire écho aux appels contre la guerre, le mouvement perdit immédiatement son caractère massif et omniprésent. Dans le cas du 13, depuis un lieu secret, on aurait tiré les fils pour faire sortir les gens dans la rue contre le PP et profiter ainsi de la crispation pour donner la victoire électorale aux socialistes. Toutes ces explications sont triviales, en plus d’être ridicules. Au contraire, les rassemblements et les manifestations du 13-14 ne sont explicables qu’à partir de la réappropriation de l’organisation de la part des singularités, de l’intelligence collective, de la coopération entre cerveaux dans une situation de danger et d’urgence maximale. L’organisation des rassemblements devant le siège du Parti Populaire dans l’après-midi du 13 constitue une innovation politique sans précédent dans le cycle de l’insurgence globale. Presque tout le monde savait que c’était la seule chose possible à faire. Utilisant les outils de travail (GSM, courriers électroniques) pour les convertir en moyen d’organisation, détournant ceux de l’opinion publique (médias critiques, forum sur le réseau) pour les transformer en instruments d’élucidation et d’investigation, les appels anonymes par SMS, par courrier électronique ou par bouche à oreille ont été diffusés avec une vitesse adéquate à l’urgence de la manifestation. Un procédé parfaitement rhizomatique, mais capable de concentrer l’attaque et d’identifier les objectifs, se mit en marche en quelques heures. Une nuée de singularités sans lieu défini a inventé une organisation et une machine de guerre précise, conformément à une technique de swarming([[Voir John Arquilla, David Ronfeldt (editors), Networks and Netwars: The Future of Terror, Crime, and Militancy.
) (essaimage), qui suppose une traduction politique des célèbres flash mobs convoquées anonymement. En quelques heures, le siège blindé du PP à Madrid, qui paraissait un objectif inatteignable lors des mobilisations qui suivirent l’attaque contre l’Irak, était assiégé par des milliers de personnes disposées à rester là malgré la forte probabilité d’une répression féroce. Peu après, face aux sièges du PP des principales villes, sur les places de nombreux villages, cette même invasion intelligente se répétait. Personne ne « tirait les ficelles ». Aucun sigle, aucun parti, aucune association n’apparaissait – comment auraient-il pu le faire? – dans les appels. La surprise affecta aussi les socialistes eux-mêmes et les médias proches qui, alors qu’ils se rendaient compte, effrayés, de ce qui était en train de se passer, fonctionnèrent une fois de plus comme une courroie de transmission de l’initiative des multitudes. Les dirigeants socialistes qui, après les attentats, espéraient au moins pouvoir constater le jour des élections à quel point leur prévisible défaite serait modérée, agirent, selon les mots de leurs porte-paroles, conformément à leur « sens de l’État », en appelant les manifestants à la sérénité et à rentrer chez eux pour cette « journée de réflexion » précédant les élections, où les manifestations sont interdites. Mais les milliers de personnes rassemblées devant les sièges du PP chantaient en souriant: « En train de réfléchir, nous sommes en train de réfléchir… ». Parmi eux, nombreux étaient ceux qui, équipés de leur walkman, actualisaient et communiquaient les informations disponibles en temps réel à tous les manifestants. Et lorsque à 22 heures, depuis le siège madrilène du PP assiégé par les cris moqueurs et incessants de la foule, le candidat à la présidence Mariano Rajoy proclama en direct l’illégalité des manifestations, l’effet de terreur recherché fut non seulement nul, mais réussit même à exacerber encore l’indignation: jamais il n’y avait eu autant de personnes dans la rue, rassemblées devant les sièges du PP ou circulant en clusters dans des villes absolument méconnaissables, se réunissant à dans des endroits hautement symbolique jusqu’au petit matin. La peur ne s’imposa pas. Le régime aznariste avait joué sa dernière carte.

Une puissance destituante et immédiatement constituante

La proximité, mutatis mutandis, de la journée du 13-14 avec l’argentinazo des 19 et 20 décembre 2001 ne cesse de surprendre. La différence ne tient pas au nombre de morts mais à la répression: cette même après-midi, un policier en civil tuait avec une arme à feu un habitant de Navarre après une discussion sur l’auteur des attentats. Lors des manifestations qui suivirent cet assassinat, une femme mourut sous les coups du matériel anti-émeutes de la police nationale. Une même multitude sans nom ni attribution défiait un état d’exception au nom du vouloir vivre, de la vérité et de la dignité. Ces événements résonnent en accord avec un phylum qui ne correspond ni à l’organisation, ni à la chronologie, ni à la linéarité du calendrier du cycle de luttes de ce qu’on nomme le mouvement global. Nous avons peut-être assisté à une irruption chimiquement pure (éphémère et probablement non-reproductible) de la politique des multitudes. À une puissance « destituante » et dans le même temps immédiatement constituante. À une efficacité sauvage et ingouvernable qui fonctionne comme une dictature de la puissance contre la congélation des possibilités de vie de la part des agences impériales. Il nous vient tous à l’esprit l’ancien vers d’Hölderlin : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve »

Il nous incombe aujourd’hui de penser les conjonctions, de les faciliter et de les diagrammatiser. Imaginer les inventions linguistiques, organisationnelles, les nouveaux agencements d’énonciation à l’épreuve dans les batailles actuelles qui unissent la vie et la singularité sur un plan de redéfinition radicales des noms, des savoirs, des acteurs et des images de la production de la vie et de la richesse. Le régime de guerre-rétablisseur de l’ordre dans sa version bushiste est déjà entrée en fibrillation, les résistances anomales de type multitudinesque ont passé l’épreuve du 11 septembre 2001 (peut-être n’en sera-t-il pas ainsi pour les formes d’organisation « officielles » du mouvement global). La dynamique de l’Empire peut peut-être reprendre son déploiement avivé par la résistance biopolitique émergeant au cœur de l’usine sociale mondiale. Un « New Deal » global entièrement nouveau – étroitement lié aux modalités de construction des pouvoirs et contre-pouvoirs dans l’Europe politique -, basé sur la valorisation offensive de nouveaux biens communs, se présente comme une convention capable de supplanter l’option de la domination par la guerre civile permanente. Entre-temps, une imagination constituante a les moyens de conjecturer les temps et les espaces d’une détermination constituante qui se met en mouvement à partir du rank and file des irruptions anomales qui occupent et subvertissent l’espace politique neutralisé en différents points de la planète: comment déterminer, par exemple, la puissance fondamentalement matérielle d’un commun post-socialiste, concret et efficace, qu’expriment instantanément les intermittents et les chercheurs français, les précaires monstrueux et joyeux qui essaiment lors des MayDay([[Voir le site de l’Euro MayDay: http://www.euromayday.org
) de Milan ou de Barcelone, les multitudes rares et inattendues du 13 mars en Espagne, la force de rupture de la globalisation à l’envers qui, entre impasses et apories, émerge au Brésil et en Argentine ? La politique (des multitudes) revient au premier plan, cette fois comme anti-guerre, comme résistance productive et défense singulière du commun contre le nihilisme et le culte de la mort des élites impériales.

Traduit de l’espagnol par Anouk Devillé et Anne Vereecken

Sánchez Raúl

De formation philosophique , il est est traducteur . Il vit à Madrid.. En 1991 il rencontre Toni Negri, Maurizio Lazzarato, Giuseppe Cocco, Michaël Hardt .et édite dans la foulée, en espagnol, plusieurs œuvres de Toni Negri. Depuis 1990 est engagé sur plusieurs terrains de lutte comme l'insoumission, l'occupation des centres sociaux, l'activisme hacker [->http ://www. sindominio.net], et récemment l'Universidad Nómada [->http:/www.sindominio.net/unomada]. Membre de la rédaction internationale de {Multitudes}