Justification écologiste du revenu d’existence

Pour l’économiste écologiste Bernard Guibert il faut trouver la justification du revenu social garanti qu’il place au centre du programme social des écologistes, dans une réhabilitation du rapport de rente. Non pas une rente parasitaire mais une rente sur ses propres qualités, sociales et productives, sur son propre corps. La régulation de cette rente comme celle du développent durable est un acte de nature politique

Le but de cet article est de tenter de fonder théoriquement la revendication qui est au coeur du projet de l’écologie politique, celle d’un revenu social d’existence qui soit inconditionnel, universel et de niveau suffisant pour permettre à chacun de vivre d’une manière autonome et décente. Il s’agit de transformer tout citoyen de notre pays en rentier : il faut donc rappeler ce qu’est le concept de rente, réfuter les préjugés idéologiques dont ce il est victime et en énoncer le contenu positif et même révolutionnaire comme condition de la réalisation du projet politique du développement durable

Le social derrière le naturel

Dans des travaux déjà anciens (Bernard Guibert, 1977 pour ma thèse, 1986 pour un ouvrage qui s’intitule La violence capitalisée, essai sur la politique de Marx), j’ai montré que les transformations de l’économie aboutissaient à donner de plus en plus de poids à la forme de la rente par opposition au salaire et à l’intérêt – le concept de rente parachevant ainsi la construction systématique proposée par Marx dans Le Capital.

Nos rapports à la nature n’ont rien de naturel mais appartiennent au « monde enchanté de la marchandise ». Il faut donc prendre à rebrousse poil nos représentations communes spontanées et chercher le social derrière le naturel.

Qu’y a-t-il de social derrière notre rapport aux ressources naturelles de la planète Terre ? La réponse a été donnée par Jean-Jacques Rousseau avant Marx : c’est la propriété privée de ces ressources naturelles, à commencer par la terre. Nous sommes donc bien à la question originaire de l’économie politique, celle que posent les physiocrates : qu’est-ce que la « rente foncière » comme rapport de distribution des richesses données « gratuitement », apparemment, par la nature ? La solution de Marx est que la source de la richesse n’est pas, contrairement aux apparences du fétichisme, la « terre », métonymie qui désigne les ressources naturelles visibles ou invisibles, mais, à la suite des classiques, le travail invisible et exploité dans les antres obscures de l’atelier capitaliste « No entrance except on business » : ainsi débute le chapitre 6, inédit, du Capital.

On peut définir négativement le rapport de rente comme un revenu qui n’est couplé ni à la quantité de temps de travail, ni à la quantité de capital. Intuitivement, on peut le définir plutôt de manière positive comme un rapport de distribution de revenus qui reconnaît socialement les qualités et les compétences incorporées soit par « héritage » naturel, soit par exercice et apprentissage. Ce rapport, à la fois de production et de distribution, organise (par définition) les rapports des hommes avec les conditions naturelles de leur existence qui ne peuvent pas être reproduites par la circulation marchande. On retrouve ce qui a été popularisé par Karl Polanyi : il y a trois fausses marchandises fondamentales qui sont des conditions sine qua non d’existence du capital et qui ne peuvent être produites ni reproduites, à la différence des autres marchandises ordinaires, par la production et la circulation marchandes. Ces trois marchandises sont : l’argent, la terre, la force de travail. La force de travail est la marchandise essentielle de la production capitaliste, sa « substance formelle sujet ». L’argent est la marchandise qui symbolise et matérialise les conditions sociales d’existence du capital. Le mot « terre », par métonymie, symbolise les conditions naturelles. De la même manière le concept de « rente foncière » est le prototype et le germe d’un rapport social de production beaucoup plus général qui désigne le rapport des hommes à leurs conditions naturelles. d’existence. La compréhension du concept de rente est donc au principe de la construction des fondements de l’écologie politique.

Le taux de rente est politique

Quelles sont les fonctions « cybernétiques » spécifiques, assurées par chaque rapport de distribution, qui mettent en oeuvre une force de rappel (une boucle de rétroaction négative comme on dit en cybernétique) ramenant les grandeurs de la réalité vers la norme régulatrice invisible qui gouverne l’évolution des choses en longue période ? Dans le cas de la rente, il faut franchir un pas de plus vers la réalité phénoménale, dans la mesure où la « valeur » d’un bien naturel, une terre par exemple (mais cela peut être généralisé à des propriétés invisibles comme le talent artistique ou la propriété intellectuelle d’un brevet) s’établit via une procédure complètement « fétichisée », la capitalisation des surprofits individuels par l’intermédiaire du taux général d’intérêt. Selon les termes mêmes de Marx, il n’y a pas de loi qui détermine le niveau du taux d’intérêt : il résulte d’un rapport de force entre deux catégories sociales particulières, celle des banquiers et celle des industriels. Il n’existe donc pas non plus de loi déterminant le taux de rente, dans la mesure où il se détermine de manière macro-économique par soustraction de la masse totale du profit. Mais si le niveau reste indéterminé, la nature de la rétroaction négative qu’exerce le taux de rente en direction de la norme générale résultant de l’équilibre des rapports de forces politiques entre les deux catégories particulières de classes sociales apparaît clairement. Le taux d’intérêt de son côté constitue une pression via l’endettement des entrepreneurs qui les engage à épargner au maximum l’utilisation des moyens de production. Mais à travers les régularités approximatives de la fonction de production, l’utilisation des moyens de production est grossièrement proportionnée à la quantité produite. Il n’en est pas de même des conditions naturelles de production qui approximativement, dans un premier temps, apparaissent comme découplées de cette dernière. Mais dans la mesure où ces conditions peuvent être quantifiées (dans le cas de la terre par exemple par la superficie modulée éventuellement par un indice de fertilité pour tenir compte des rentes différentielles), le souci « égoïste » du propriétaire consiste à maximiser le revenu apparemment proportionnel à la quantité en question.

Comment comprendre la fonction de la rente absolue ? Ce souci entre en contradiction avec celui de diminuer les coûts, caractéristique de l’entrepreneur qu’on appelle le fermier dans les ouvrages classiques, par opposition aux propriétaires fonciers. C’est tout le jeu des rapports entre les fermiers et les propriétaires qui se traduit en particulier par la dialectique entre la rente absolue et les différentes formes de rentes différentielles. Dans un premier temps, comme chacun sait, la révolution capitaliste naît dans l’agriculture. Grâce à la conversion de la rente féodale en rente en argent, les fermiers dépossèdent d’une part les féodaux et d’autre part les petits propriétaires indépendants au cours de cette phase historique appelée accumulation primitive. Dans un deuxième temps, une fois accomplie la naissance du capital suant la boue et le sang par tous les pores, le passage à une agriculture extensive restaure le pouvoir de la rente foncière vis-à-vis de l’intérêt et du profit d’entreprise. À ce stade, la nature de la rétroaction négative est macro-économique et non plus micro-économique : les industriels devenus dominants rétrocèdent une partie des profits proportionnellement à la surface des terres qui permettraient aux ouvriers d’échapper à la discipline d’usine pour revenir à la campagne vivre d’une économie de subsistance. Le service rendu par l’agriculture (service rémunéré par la rente absolue) est moins de nature économique que politique, la privation imposée à la force de travail des conditions « naturelles » d’une vie qui pourrait échapper à la dictature du travail salarié.

Cette division du travail à l’intérieur de la classe capitaliste entre d’une part les propriétaires fonciers, propriétaires des conditions sociales, indirectes et générales de la production, et les entrepreneurs, propriétaires des moyens directs de production, est une division du travail entre des tâches de nature politique d’une part et des tâches économiques, tâches de gestion de la production, d’autre part. En dernière instance le « monopole de la violence légitime » est détenu par l’ensemble des propriétaires fonciers qui, historiquement, constitue la base sociale des États Nations modernes. En ce sens la discipline d’usine, comme l’a bien montré Michel Foucault, procède, en dernière instance, de la discipline militaire. Mais cette division du travail retentit en retour sur le de travail immédiat pour radicaliser l’opposition entre plus-value absolue et plus-value relative à partir de la matrice de l’opposition entre rente absolue et rente différentielle.

Dans le fameux chapitre six, inédit, du Capital, Marx introduit la distinction fondamentale entre subsomption formelle et subsomption réelle du travail au capital. Pour aller très vite : de même que la rente différentielle dérive de l’incorporation à la terre des progrès de la technique sous forme d’une augmentation de fertilité, de même la plus-value relative est la conséquence de l’amélioration de la productivité du travail grâce aux progrès des sciences et des techniques, mais aussi de l’organisation du travail. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui le « general intellect » et que Marx appelle la « production générale ». Au fur et à mesure que le capitalisme se développe, cette composante « rentière » de la force de travail prend de plus en plus d’importance dans la productivité macro-économique de la société. Mais évidemment, la dénomination de rente foncière heurte le sens commun lorsqu’il s’agit de désigner la productivité « naturelle », non pas de la nature au sens des physiocrates, mais de la source des richesses que l’art et le génie des hommes ont substitué à la prodigalité et à la générosité de la nature : le progrès des sciences et des techniques. Mais après tout c’est la leçon qu’on peut tirer de la fable de La Fontaine Le laboureur et ses enfants. La corne d’abondance ne se situe plus dans la nature extérieure mais dans le corps et l’esprit du travailleur.

Du corps microcosmique au corps macrocosmique

Il semble qu’on se soit éloigné de notre problème : le rapport fétichisé à la nature. Mais ce n’est pas un mauvais jeu de mots que de rapprocher la fécondité du corps de notre mère, la Terre, labourée par le fermier Monsieur Capital, de celle du corps du prolétaire supplicié par le même Saigneur dans le travail (du latin tripalium) salarié selon la fameuse dialectique du Maître et de l’Esclave. Il faut d’ailleurs rompre avec l’interprétation travailliste de cette fameuse dialectique et insister avec Alexandre Kojève sur la dimension violente et militaire de cette fable – plus que la naissance du prolétariat, sa lecture éclaire l’émergence du monopole de la violence légitime. Analogue à celle du fétichisme, une déconstruction est encore une fois nécessaire. Il faut se rendre compte en effet que le corps des individus n’est pas limité par l’enveloppe de la peau. Par un tas de liens, la plupart invisibles, nous sommes reliés au « socius », au corps social. Mais même si l’on s’obstine à vouloir privilégier le corps matériel et organique des individus, par exemple grâce aux institutions de la protection sociale, on s’aperçoit que ce corps est une construction sociale qui ne « tient » que par l’intermédiaire d’une multitude d’étayages, d’échafaudages et de liens sociaux qui le rendent solidaire du corps social macrocosmique. D’ailleurs, à l’encontre des postulats idéologiques de l’individualisme méthodologique, les sociologues et les anthropologues posent au fondement de la personne humaine une socialité primaire qui relève du don, à savoir la triple obligation inconditionnelle et absolue de donner, d’accepter et de rendre, socialité primaire qui surplombe la socialité secondaire de l’égoïsme utilitariste et intéressé de l’homo economicus.

Moyennant cet éclairage, on peut brosser à grands traits une fresque historique du développement et du perfectionnement du corps propre du travailleur. Le moment inaugural des temps modernes est sans doute la grande charte de 1215 qui reconnaît à chacun la possession de son corps (habeas corpus). Il s’agit alors de protéger le corps dans sa matérialité individuelle contre les abus éventuels du seigneur : c’est en quelque sorte la première entorse subversive à la dialectique du maître et de l’esclave. La deuxième étape est sans doute l’émergence, au cours des trois grandes révolutions, des droits de l’homme et du citoyen, des droits libertés, des « droits de ». En énonçant certains d’entre eux comme le droit d’opinion, le droit de réunion ou l’égalité de droit, on se rend compte que nos démocraties modernes reconnaissent que nos corps sont habités par des âmes. Cette reconnaissance n’est pas encore universelle. Les femmes, qui avaient attendu des siècles que l’Église leur concède une âme, n’attendront que quelques décennies que la République leur reconnaisse des droits civiques égaux à ceux des hommes. L’étape suivante est sans la naissance de la solidarité ouvrière au XIXe siècle, qui aboutira au XXe à la naissance de l’État providence et de droits créances, des droits à, créances tirées sur les caisses de l’État providence, le droit à le plus emblématique et le plus difficile à faire valoir étant le droit à l’emploi. Le corps malade, le corps handicapé, le corps accidenté et le corps maternel sont alors pris dans des réseaux de solidarité qui les incorporent dans un seul corps social. Une étape décisive dans le développement historique, l’approfondissement et le perfectionnement de l’habeas corpus date, des années soixante-dix en France, lorsque que les femmes obtiennent le droit de s’approprier leur propre corps.

Cette fresque historique, résumée de manière un peu caricaturale, illustre le bien-fondé de la thèse de Toni Negri suivant laquelle la résistance de la multitude est première par rapport à la coercition des pouvoirs politiques et économiques. L’étape suivante dans l’approfondissement et le perfectionnement du droit à l’emploi consistera sans doute en un revenu social d’existence inconditionnel, universel, de niveau suffisant pour assurer à chacun le droit fondamental à la vie. Si au lieu de considérer l’histoire du point de vue de la multitude, on la reprend du côté du capital, ce dernier, lui aussi, étend son empire sur le corps. Dans le tournant du capitalisme que nous sommes en train de vivre, pour employer la terminologie de Michel Foucault, nous sommes en train de passer de la discipline au contrôle. La discipline correspond à un exercice du pouvoir de contrainte des corps relativement extérieurs à ces derniers. Elle correspond si on veut au concept de plus-value absolue. Historiquement on passe de l’exclusion (la nef des fous, les léproseries) et de la relégation à l’emprisonnement[[voir Surveiller et punir. Mais la prison est un lieu visible matérialisé par des bâtiments où les corps sont mis au pas cadencé, surveillés, voire « redressés ». L’espace est quadrillé par des équipements politiques et sociaux : les prisons, les hôpitaux, les écoles, etc. L’arraisonnement des corps se fait par une violence qui reste extérieure à ceux-ci. Le contrôle par contre correspond au passage de la subsomption formelle à la subsomption réelle, à l’intériorisation et à l’incorporation des contraintes. Comme l’a montré Foucault, le corps et la vie deviennent des enjeux du pouvoir, sous forme de bio-politique. Autrement dit le front de la lutte entre le capital et le travail s’est déplacé de l’extérieur du corps à l’intimité de l’intérieur de ce dernier, soit, dans un raccourci abrupt, du salaire à la rente.

Enfouissement subjectif du rapport de rente

Au fur et à mesure du développement du mode production capitaliste le rapport social de rente se perfectionne et s’étend. Il faut prendre plus particulièrement en considération le tournant que nous sommes en train de vivre et que Marazzi[[in La place des chaussettes appelle le tournant linguistique du capitalisme. Selon lui apparaît une nouvelle frontière, non pas géographique comme lors de la conquête de l’Ouest, mais psychologique et interne au corps des travailleurs salariés. Il y a donc une espèce d' »enfouissement » du rapport social de rente qui, après s’être projeté vers la planète Terre toute entière, régresse en quelque sorte pour s’attaquer à l’intimité psychologique et cognitive des individus, et pour radicaliser la séparation de ces derniers en d’une part une personne subjective et désirante et d’autre part une force de travail aliénable et exploitable à merci. Un symptôme de ce raffinement de l’aliénation de l’exploitation capitaliste est la généralisation de la souffrance psychique, du harcèlement moral, du stress et du harcèlement sexuel dans les rapports immédiats de travail. On constate ainsi un parallèle entre le rapport macroscopique avec la nature (les conditions « naturelles » d’existence) tel qu’il est sanctionné par le rapport de rente, à l’origine rente foncière stricto sensu, puis rente liée à des droits de propriété de plus en plus abstraits (licences et brevets), et le rapport microscopique des travailleurs avec leur propre corps (les conditions « naturelles » subjectives d’existences). Dans les deux cas il y a un rapport avec un fonds obscur d’où sourd la richesse sociale comme l’eau vive de sa source.

Se dégage donc à l’heure actuelle un consensus, notamment avec Toni Negri, pour dire que nous vivons un tournant et que la scène de ce drame est la peau qui enveloppe notre corps. Ce tournant, on peut bien l’appeler celui de la bio-politique, en hommage à Michel Foucault. Mais cette expression est suffisamment ambiguë pour recouvrir deux interprétations divergentes, même si les divergences sont après tout relativement secondaires. Pour Toni Negri par exemple, le tournant linguistique est la dernière étape avant la subversion révolutionnaire, complète et définitive, du mode de production capitaliste par le « pouvoir constituant de la multitude ». Selon mon interprétation de la rente et de ses développements historiques, il ne peut s’agir de la « der des der ». Au mieux s’agit-il de l’avant-dernière transformation avant liquidation définitive des stocks de capital sur terre. Sous le vocable « tournant linguistique », on confond en effet deux révolutions relativement distinctes. En termes scientifiques et techniques la première révolution est symbolisée par l’ordinateur et la révolution informationnelle. Mais il y a une seconde révolution qu’on ne peut sans abus assimiler à la première : la révolution des sciences du vivant, et en particulier de la biologie moléculaire. Bien sûr la métaphore du code et de la linguistique fonctionne souvent, notamment pour le code génétique et l’ADN. Mais il ne s’agit là que d’une métaphore. Il y a une opposition insurmontable entre ce qui est de l’ordre du code abstrait et des machines clean, et ce qui est de l’ordre du corps et de la physiologie de ses humeurs d’autre part. Même si les révolutions scientifiques et techniques se succèdent à intervalles de plus en plus rapprochés, il s’agit de concepts et de dispositifs matériels d’asservissement distincts. La bio-politique manipule d’un côté des ordres et des codes, et de l’autre des drogues et des états mentaux. Certes "l’inconscient est structuré comme un langage », mais ses effets débordent l’empire des signes pour animer les flux et les reflux de la libido. Si l’on reprend la trinité, suggérée par André Leroi-Gourhan, du geste et de l’outil, de la bouche et de la parole et de la libido et du pouvoir, nous en serions au stade où la subsomption réelle du travail au capital délaisse la conquête historique de la main et du travail parachevée au dix-neuvième siècle pour s’attaquer à la nouvelle frontière du langage. On voit alors surgir à l’horizon une future et seconde nouvelle frontière, celle du corps siège des passions affectives et sexuées. Des signes avant-coureurs de cette nouvelle frontière apparaissent sous la forme de questions éthiques et scientifiques : techniques de reproduction assistée, problèmes de clonage, organismes génétiquement modifiés, etc. Comme on en a l’intuition, il ne s’agit pas seulement d’une révolution dans la science des machines informationnelles et dans les techniques de transmission de l’information. Et comme on le devine également, ces révolutions de nos rapports avec ce qu’il y a de plus intime dans nos corps (ses capacités reproductives) sont encore largement devant nous, alors que celles qui touchent aux techniques de communication sont déjà derrière nous même si elles affectent nos corps à corps.

Je serai donc plus prudent que ceux qui déclarent que nous sommes en train de vivre « la lutte finale ». D’ores et déjà nous savons, dans l’hypothèse pessimiste, que lorsque le capital aura digéré la partie du bio-pouvoir qui s’épanouit dans le champ de la puissance communicationnelle, il aura encore au moins une nouvelle frontière à conquérir, celle qui consiste à arraisonner la puissance génératrice de nos corps. Et la prudence venant avec l’âge, je ne parierais pas qu’il pût s’agir là de l’ultime conquête du capital. Toutefois, mais je ne livre là qu’une intuition dont la démonstration existe mais est difficile, il y a de bonnes raisons de penser que, l’architectonique des facultés humaines étant fondamentalement trinitaire, ce sera bien effectivement la Parousie et l’Épiphanie définitive de la puissance amoureuse de la multitude. À moins que ce ne soit son anéantissement définitif.

Développement durable et régulation

La régulation du développement durable est essentiellement politique : une telle mise en perspective suppose qu’on abandonne le point de vue du sens commun, pour adopter un point de vue politique, dans lequel l’être humain n’est plus seulement le jouet passif des forces fétichisées de la nature, mais le sujet actif de son émancipation vis-à-vis des forces qu’il a accumulées à son insu comme un obstacle formidable. En d’autres termes le concept de rente, qui rend compte de manière pertinente et éclairante des rapports de l’être humain avec la nature extérieure et avec son corps propre, doit sortir du champ étroit de l’économie pour s’emparer du politique. On a déjà vu que le réglage des rapports entre les niveaux des deux derniers types de revenus, la rente et l’intérêt, était déterminé, non par des lois économiques, mais par une absence de loi politique. Mais ce rapport passif doit être transformé en un rapport délibéré et actif, un rapport intégrateur qui est désigné dans nos sociétés par un « mot-valise » : le développement durable. Il en résulte, suite aux investigations de Michel Foucault sur le processus pluriséculaire de discipline des corps, la nécessité de donner une caractéristique politique à cette régulation, en créant une politique de l’assomption collective du hasard. Pour cela nous avons plusieurs pistes. Nous avons d’abord l’intuition géniale de John Rawls à propos de son expérience transcendantale du voile d’ignorance. Si l’on médite sur le contenu positif de cette procédure, on s’aperçoit que hasard n’est plus synonyme de destin ou de fatalité comme dans l’Antiquité, mais ruse de la raison par laquelle l’homme se révèle à lui-même maître de son destin. Autrement dit le passage de l’environnement au développement durable n’est pas seulement une extension au moyen de cercles concentriques qui intègrent successivement différents secteurs économiques comme l’agriculture, l’énergie, les industries chimiques, les transports, le tourisme, etc., ou même par l’intermédiaire du développement durable au niveau local qui intègre toutes les dimensions économiques, environnementales et sociales dans des projets comme les agendas 21 ou les contrats de pays et les contrats d’agglomération prévus par la loi d’orientation et d’aménagement du territoire (LOADDT) de juin 1999, loi dite Voynet. Si l’on se limitait à cela, ce qui est déjà considérable, on ne ferait que développer ce que l’ONU appelle, à la suite d’Amartya Sen, le développement humain. Si on lit attentivement cet économiste spécialistes de l’économie du développement, on s’aperçoit qu’un des ingrédients du développement durable est l’implication démocratique des agents dudit développement, et en particulier l’implication et l’éducation de cette moitié de l’humanité qui est de sexe féminin.

La loi Barnier du 2 février 1995, mentionne quatre principes pour le développement durable. Deux d’entre eux méritent une attention particulière : le principe de précaution et le principe de participation. En quoi le développement durable va-t-il bien au-delà d’une extension maximale du simple concept d’environnement ? Le problème qui nous paraît radicalement nouveau est d’avoir « à parier » comme dit Pascal, à parier tout de suite parce que « nous sommes embarqués », dans un contexte où nos idées ne sont ni « claires » ni « distinctes », et où les opinions des docteurs et des savants sont controversées. Les savants doivent donner leur langue au chat. Le politique doit relayer la science défaillante. Et dans la délibération politique la voix d’Albert Einstein ne vaut ni plus ni moins que celle de l’idiot du village. Le problème en effet est de nature morale et politique et non pas de l’ordre d’une expertise économique ou scientifique. C’est pourquoi nous avons l’intuition, à travers les balbutiements tâtonnants de la mise en oeuvre du principe de précaution grâce à des procédures de type panel de citoyens, qu’il est nécessaire d’intégrer la démocratie participative dans notre prise en charge collective du hasard comme affirmation de la liberté collective de l’humanité en une Histoire commune. Cela implique pour l’écologie politique, en tant que projet de critique radicale de l’économie politique, qu’elle incorpore ce que Félix Guattari appelait « la troisième écologie » à savoir « l’écologie mentale » (l’écologie psychique ou encore l’écosophie).

Régulation politique du revenu social

Cela implique également que le projet de l’écologie politique mette en place des régulations alternatives aux régulations que le capitalisme est en train de mettre dans le processus de mondialisation. Pour cela il faut prendre en considération les caractéristiques essentielles des derniers perfectionnements de la rente en tant que rapport de l’individu à son propre corps (en un sens étendu) et considérer que dans ce rapport il y a un hasard radical, exploré au début des années 1920 par Keynes et par Knight sous le nom d’incertitude. Il s’agit ici de renouer avec le clinamen de Lucrèce et de manière générale avec les matérialistes de l’Antiquité, pour remettre le hasard au fond de nous-mêmes comme appel (vocation) à un pari politique au sens pascalien du mot. On réintroduit ainsi des composantes négatives dans la régulation de la rente. Mais la nature de cette composante négative n’est pas tant économique que politique. Avec un peu d’ironie, on peut reprendre les images qu’utilise Marx au sujet du communisme : le matin on travaille et l’après-midi on pêche, on fait de la critique littéraire ou de la peinture. Au lieu de mettre les activités du matin et de l’après-midi de part et d’autre d’une coupure, il s’agit de comprendre que les délibérations entre critiques littéraires de l’après-midi permettent de réguler la production des romanciers du matin. À la régulation par la confrontation de l’offre et de la demande sur le marché on substitue les échanges de critiques littéraires croisées l’après-midi : les rentiers du matin dépensent leur temps de loisirs à écrire des romans dont les critiques de l’après-midi apprécient la valeur dans une délibération publique et contradictoire. Mais, au fond, c’est dans un ordre chronologique inverse que le commerce de l’après-midi régule la rente, le revenu social d’existence, et la production du matin. C’est la raison pour laquelle le principe de participation (et plus précisément celui de l’implication de la démocratie participative) doit être profondément articulé avec le principe de précaution qui est à la base du développement durable et qui est un nom approximatif et flottant pour le projet fondamental de l’écologie politique.

Il y a donc quelque chose d’heureux dans l’incomplétude du système des rapports économiques du capital qui fait que la sphère économique s’ouvre par une béance, qu’il est impossible de colmater, sur la sphère politique, qui non seulement la surplombe de fait mais en outre se doit, moralement et politiquement, de la surplomber. Dans cette béance, qu’on peut identifier, pour céder aux expressions à la mode, à la différence entre économie de marché et société au-delà du marché, s’engouffre la possibilité d’un projet pour la multitude. Cela implique le renversement du signe algébrique, idéologique et politique qu’on attribue à la rente. Au moment de la naissance historique du capital, la rente est une entrave (tribut à payer) en même temps qu’une condition de possibilité de la naissance de ce nouveau rapport social. Au moment du parachèvement de cette époque historique, que certains appellent l’époque postmoderne, le signe négatif dont est affectée la rente est converti en un signe positif : la possibilité pour le politique d’être mis au poste de commandement pour conduire le processus d’abolition définitive de ce mode de production. D’une manière quelque peu prosaïque et matérialiste, cela peut se traduire dans la revendication d’un revenu social d’existence inconditionnel et universel de niveau suffisant pour conjurer définitivement tout danger de régression vers la situation « non soutenable » de l’accumulation primitive. En positif toujours, la justification profonde de cette rente universelle est qu’elle constitue une traite tirée sur la croissance de la productivité globale de la société, productivité poussée de manière quasiment automatique par la révolution permanente des sciences et des techniques, productivité engendrée par ses agents à leur insu lorsqu’ils assimilent de manière quasiment réflexe et inconsciente de nouveaux savoir-faire et de nouveaux tours de main. Il est de plus en plus absurde de vouloir reconnaître les mérites et sanctionner les défaillances et les faiblesses des individus. On pourrait même pousser le paradoxe en proclamant avec Saint Augustin que les fautes sont heureuses parce qu’elles permettent d’apprendre. Contrairement à ce que prévoyait Keynes, il s’agit moins de l’euthanasie des rentiers que de leur résurrection des morts dans l’apocalypse spécifique du Capital.

Guibert Bernard

Economiste , conseiller scientifique du Directeur des Etudes Economiques et de l'Evaluation Environnementale (D4E) Ministère de l'aménagement du territoire et de l'environnement , il est actuellement responsable de la commission économique des Verts.