L’acte fou

Après une synthèse rapide sur la séquence spéculative « individuation, transduction, transindividualité » qui traverse la pensée de Simondon, les auteurs se penchent sur ce qui leur paraît en constituer une limite paradoxale : l’isolation historique de ce philosophe de la relation. Ils formulent alors une hypothèse : le type d’acte vers lequel Simondon a tendu ses efforts militants ne pouvait convenir à ce qui était indiqué dans la caractérisation de l’expérience transindividuelle. En se livrant à une pensée spéculative incapable d’instaurer un collectif transindividuel, Simondon s’est inscrit dans la logique qu’il a lui-même décrite comme étant celle de « l’acte fou ».
« C’est une grande folie de vouloir être sage tout seul »

Une philosophie, pour autant qu’elle se soucie de cohérence, procède à l’auto-élucidation de l’acte qu’elle est : c’est ce que montre exemplairement l’œuvre de Simondon. Un tel acte n’est pas sans risque. Il peut, en particulier, se trouver isolé, se retrouver coupé de l’espace de résonance dont il aurait besoin pour vivre.
Souligner ce risque d’isolement, c’est prendre le parti généralement évacué d’avance de ne pas séparer, au nom des idées, « l’œuvre » et la « biographie ». C’est ce parti que prend Isabelle Stengers lorsque, dans un texte intitulé « Pour une mise à l’aventure de la transduction », elle écrit : « On l’aura compris, je fais le choix, ici, de ne pas considérer la solitude dans laquelle Simondon a construit son œuvre comme un trait contingent, ou que l’on pourrait expliquer sur un mode extrinsèque »[[ Publié dans Simondon, sous la direction de Pascal Chabot, Vrin, 2002, p. 137 sq.. À notre tour, nous prenons ce parti, et nous le prenons au sérieux.
Suivant en cela encore Isabelle Stengers, nous parlerons de pensée spéculative[[ Voir notamment Penser avec Whitehead, Seuil, 2002, p. 311 sq. « pour désigner ce que tente Simondon à travers le dépli de ce qu’il appelle une ‘ontogenèse’ ». Or, il nous semble que le risque d’isolement est constitutif du geste qui caractérise une pensée spéculative. Plus précisément, il est constitutif d’une pensée comme la philosophie de l’individuation qui, tout en se déployant tout entière dans la dimension spéculative, appelle l’ouverture à une autre dimension, sans laquelle le geste spéculatif lui-même est vidé de son sens.

Une séquence spéculative : individuation, transduction, transindividualité

Une pensée spéculative se caractérise par ceci qu’elle est la mise en œuvre de ce qui apparaît comme un « contenu » thématique, c’est-à-dire qu’elle est une pensée opérante. Ainsi, la pensée de l’individuation est aussi l’effectuation d’un processus d’individuation. Le sujet qui pense l’individuation est le lieu, le siège d’une individuation : « une individuation de la connaissance » (IGPB, 34). Celle-ci n’est en rien une opération réflexive par laquelle le sujet est censé se révéler à lui-même, transparent à lui-même. Nul besoin non plus de confondre cette méthode avec une visée herméneutique : il ne s’agit pas d’interprétation. Il s’agit de déterminer l’être de telle sorte qu’il présente l’abord par lequel il n’est pas l’opposé de la pensée qui l’appréhende ; de chercher le point depuis lequel se laisse saisir le « même » de l’être et de la pensée ; de faire ainsi du sujet pensant un élément de la pensée qu’il déroule, sans être à ce titre doté d’aucun privilège, ni d’aucune éminence.
Le « même » ici repéré ne concerne pas la seule réalité du sujet, mais toute réalité dès lors qu’elle peut être analogiquement conçue à partir du procès de pensée qui met en œuvre l’individuation. La relation entre « être » et « pensée » est une relation entre des opérations qui doivent être saisies depuis ce qu’elles ont d’analogue. Simondon parle de « transduction » pour désigner à la fois ce que ces opérations ont d’analogue, et la manière dont la pensée va exhiber cette analogie. La transduction « exprime l’individuation et permet de la penser » (IGPB, 31). Elle est « logique » et « ontologique ». Elle est une méthode pour régler le procès d’abstraction, et elle désigne les processus réellement à l’œuvre dans les êtres concrets.
En fin de compte, la transduction récapitule le mouvement spéculatif : elle est la mise en œuvre, l’effectivité, l’accomplissement de cela même dont elle parle, et elle est ce qui place le sujet à même le plan de pensée qu’il élabore. Elle procède à une inclusion non-réflexive du sujet dans la pensée qu’il pense ; elle garantit une auto-validation de ses opérations en faisant de son acte cela même dont elle a, avant tout, à exposer la réalité, et en faisant de toute réalité ce qui peut être analogiquement saisi depuis l’exposition de cet acte.
Le troisième terme essentiel qui complète la séquence du « schème spéculatif » que nous avons isolé est celui de transindividualité[[ Sur le concept de transindividuel, voir IPC, p. 104-111 ; 154-161 ; et toute la deuxième partie de l’ouvrage, en particulier p. 199 sq.. Il désigne le fait que l’individu n’est jamais seulement tel : il a en partage avec d’autres ce qui ne se laisse pas discerner comme des qualités attachées à un individu. Il ne suffit pas de dire que les relations nous constituent. Il n’est certainement pas faux de dire que l’individu porte avec lui la trace laissée par ses relations avec les autres, ainsi que la condition de ces relations. Mais l’important est dans ce qui, entre « moi » et « l’autre », est indiscernable, inassignable à une individualité. Chacun porte en effet avec soi une part qui n’est pas individuée, une part préindividuelle. L’individu est plus et autre chose que lui-même, « plus qu’unité et plus qu’identité » (IGPB, 30), plus qu’un et autre qu’un moi.
C’est en tant qu’il est individu et autre chose qu’individu qu’il peut être dit sujet. Mais le sujet comme tel n’existe au fond qu’à mettre en œuvre une relation transindividuelle. Les « problématiques » qui le définissent comme sujet, et qui concernent la relation entre l’individué et l’infra-individué en lui, ne peuvent trouver de résolutions qu’au niveau du collectif. L’angoisse apparaît à Simondon comme l’épreuve exemplaire d’une impossible résolution par l’individu des problématiques qui le traversent comme individu : « l’être individué [… sent refluer en lui tous les problèmes ; dans l’angoisse, le sujet se sent exister comme problème posé à lui-même, et il sent sa division en nature préindividuelle et en être individué » (IPC, 111). Il y a dans l’expérience de l’angoisse une tension qui conduit le sujet à chercher une résolution impossible : « dans l’angoisse, le sujet voudrait se résoudre lui-même sans passer par le collectif » (IPC, 111) ; « l’être angoissé demande à lui-même, à cette action sourde et cachée qui ne peut être qu’émotion parce qu’elle n’a pas l’individuation du collectif, de le résoudre comme problème » (IPC, 112). Résolution impossible, parce que privée de la dimension dans laquelle les problématiques psychiques peuvent trouver un espace de résonance ayant l’amplitude suffisante pour que puissent s’y tracer des voies résolutives.
Seule l’individuation collective configure l’espace où ces problématiques peuvent être résolues. Seule elle donne un espace à la relation transindividuelle. Si l’angoisse semble condamnée à demeurer un échec, c’est dans la mesure où le sujet n’y « a pas recours à la relation transindividuelle, telle qu’elle apparaît dans l’individuation du collectif » (IPC, 113).
On dira de façon générale que le transindividuel est ce plan du réel où l’individu, lorsqu’il s’y tient, partage avec d’autres cela même qui ne lui appartient pas, ce à quoi lui-même, en tant qu’individu, n’a pas accès.
Là encore se vérifie le mode d’existence si particulier de la pensée spéculative. La transindividualité dont il est question dans les pages de L’Individuation psychique et collective est ce qui est rendu effectif par la puissance propre de la pensée de l’individuation. La lecture de ces pages est une mise en œuvre de ce qui, en nous, n’est éprouvé qu’à partir de ce qui vient d’un autre, en tant que cet autre ne parle pas depuis son être-individu.

Le défaut de transindividualité

C’est néanmoins en ce point, celui qu’indique le concept de transindividualité, que se révèle ce qui constitue peut-être la limite de la démarche de Simondon. Limite qu’Isabelle Stengers, dans le texte déjà cité, énonce ainsi : « Le grand thème de Simondon, ‘la relation a valeur d’être’, est au cœur de la question que pose, pour moi, sa lecture. C’est lui qui, par sa force de mise en problème, s’oppose à ce que l’œuvre sombre dans le type d’oubli qui attend le plus souvent ceux et celles qui méprisent assez la relation pour penser que l’on peut avoir raison tout seul, ou, ce qui est équivalent, que l’on peut avoir raison dans les termes d’une ‘relation transindividuelle’ telle que les différences entre individus soient seulement ‘psychologiques’, la transformation de l’un faisant alors foi pour tous. Mais c’est lui également qui doit être mis à l’épreuve, évalué en relation, évalué à partir du mode de relation qu’il induit » (p. 138). « Avoir raison tout seul », c’est risquer la folie, comme l’indique abruptement la maxime de La Rochefoucauld ici placée en exergue, et qu’il convient de prendre littéralement.
Dans ce qui suit, nous proposons un diagnostic et une hypothèse. Le diagnostic : cette solitude s’est éprouvée à l’endroit du défaut de transindividualité, en tant que ce défaut ne pouvait être comblé par le seul dépli spéculatif. L’hypothèse : le type d’acte vers lequel Simondon a tendu ses efforts militants ne pouvait convenir à ce qui était indiqué dans la caractérisation de l’expérience transindividuelle.
Simondon écrit : « la pathologie mentale est au niveau du transindividuel ; elle apparaît lorsque la découverte du transindividuel est manquée » (IPC, 203). Le défaut de transindividualité, son absence, la lacune que cette absence produit dans le tissu de l’expérience, est source de maladie, d’un rapport maladif du sujet à lui-même. En un sens, l’écriture de la thèse sur l’individuation est déjà un moyen de lutter contre la possibilité de cette maladie, déjà une sorte d’expérience transindividuelle. Et s’en faire le lecteur, c’est faire de soi un espace de résonance pour cette expérience, de sorte que ce qui est écrit dans le texte puisse, là aussi, coïncider avec quelque chose qui s’opère en soi. La transindividualité, ou plutôt un mode de la transindividualité, existe par là-même, insiste à même l’énonciation de cette pensée.
Mais justement : c’est cela qui ne suffit pas, c’est cette vérification-là, cette vérification spéculative, qui ne suffit pas à porter la vérité qui est en jeu dans le transindividuel.
La brève séquence que nous isolons ici (individuation, transduction, transindividualité) indique à nos yeux, par son dernier terme, la nécessité d’une prise en compte de ce qui ne se laisse pas ramener au schème spéculatif, ainsi que la nécessité de repérer des moyens précis pour assurer cette prise en compte. Autrement dit : se rencontre là l’exigence de trouver les modalités par lesquelles la transindividualité pourra exister en dehors de l’acte spéculatif.
C’est cette exigence que nous voyons formulée lorsque Simondon, après avoir évoqué les théories marxistes, écrit : « la véritable voie pour réduire l’aliénation ne se situerait ni dans le domaine du social (avec la communauté de travail et la classe), ni dans le domaine des relations interindividuelles que la psychologie sociale envisage habituellement, mais au niveau du collectif transindividuel » (MEOT, 249). Plus loin : « entre l’individuel et le social se développe le transindividuel qui, actuellement, n’est pas reconnu et qui est étudié à travers les deux aspects extrêmes du travail de l’ouvrier ou de la direction de l’entreprise » (MEOT, 254). Le repérage de cette zone intermédiaire ou « obscure », qui est aussi exactement celle où se déploie l’activité technique, est une condition pour sortir de l’aliénation. Ce n’est donc pas qu’un problème d’analyse : le transindividuel doit être construit, élaboré. S’il n’est pas perçu, c’est qu’il n’existe pas encore, ou plus exactement, c’est qu’il existe de façon incomplète. La relation transindividuelle est telle dans la mesure où l’on en fait l’épreuve jusqu’au bout. Elle ne se confond pas avec le simple rapport interindividuel : « la relation interindividuelle peut masquer la relation transindividuelle, dans la mesure où une médiation purement fonctionnelle est offerte comme une facilité qui évite la véritable position du problème de l’individu par l’individu lui-même. [… la véritable relation transindividuelle ne commence que par-delà la solitude ; elle est constituée par l’individu qui s’est mis en question et non par la somme convergente des rapports interindividuels » (IPC, 154-155).
La relation transindividuelle apparaît lorsque la solitude a été traversée, lorsque le sujet revient de la solitude dans laquelle il était, dans laquelle la rencontre de la transindividualité l’a d’abord plongé ; retour dont la figure du Zarathoustra de Nietzsche fournit, dans les pages de l’Individuation psychique et collective, l’unique exemple. Or, pour cela, pour effectuer ce retour, il a besoin de ce que Simondon appelle le collectif ; il a besoin d’exister à l’intérieur d’un collectif dont les limites peuvent être mouvantes mais cependant pas indéterminées. Si le « collectif transindividuel » est le lieu où s’accomplit le dépassement de l’aliénation, c’est dans la mesure où il ne peut se confondre avec l’échange interindividuel, qui est exemplairement celui qui a lieu dans le rapport de travail. Il n’y a de transindividualité, on l’a vu, que depuis le partage de ce qui traverse chaque individu et par quoi il est débordé, depuis la mise en commun de ce qui, en chaque individu, l’excède comme individu, et dès lors ne lui appartient pas, ne le qualifie pas.
Le concept de transindividualité fait signe vers une attente qui dépasse les seuls effets de la pensée spéculative, vers autre chose que « l’individuation de la connaissance », qui ne concerne qu’un chacun, c’est-à-dire quiconque vient occuper la place que lui aménage l’énonciation de la pensée de l’individuation, où il devient l’espace de résonance de ses effets et le lieu où elle vérifie sa saisie. En d’autres termes, une pensée spéculative n’est pas à même d’instaurer un collectif transindividuel ; l’expérience qu’elle induit ne peut tenir lieu de ce collectif ; tout au plus en est-elle la préparation, l’appel. Non pas la « théorie », par opposition à une « pratique », mais une expérience de pensée où le sujet est laissé à l’épreuve singulière de ce qui excède son être-individu, par distinction avec une expérience de pensée qui suppose l’effectivité concrète, matérielle, d’un collectif. Cette effectivité, Simondon ne l’imagine que sous la forme d’une collectivité d’inventeurs, ou de scientifiques (IPC, 263).
Dans le passage conclusif de sa thèse, consacré à la recherche d’une définition de l’acte éthique, Simondon évoque ce qui en serait le revers, et qu’il nomme « l’acte fou ». L’acte fou est l’acte monadique, qui consiste en lui-même, incapable de réticuler, incapable d’étalement transductif. « L’acte en lequel il n’y a plus [un indice de la totalité et de la possibilité des autres actes […, l’acte qui ne reçoit pas cette mesure à la fois activante et inhibitrice venant du réseau des autres actes est l’acte fou, en un certain sens identique à l’acte parfait. [… Cet acte fou n’a plus qu’une normativité interne ; il consiste en lui-même et s’entretient dans le vertige de son existence itérative » (IGPB, 247). L’acte éthique, à l’inverse, est celui qui, fondamentalement, inconsiste, c’est-à-dire est à même de faire réseau avec d’autres actes. « L’acte qui est plus qu’unité, qui ne peut résider et consister seulement en lui-même, mais qui réside aussi et s’accomplit en une infinité d’autres actes, est celui dont la relation aux autres est signification, possède valeur d’information » (IGPB, 246).
On dira : dès lors qu’une pensée spéculative porte l’exigence de faire exister ce que, par elle-même, elle ne peut constituer, si cette existence, cependant, continue de faire défaut, alors l’acte qui définit cette pensée menace d’être un acte fou.

Pédagogie et politique

Comment la pensée va-t-elle se contraindre à ne pas pouvoir rester indemne à l’indifférence qu’elle risque de susciter ?[[ Isabelle Stengers écrit : « Les risques de l’interprétation spéculative deviennent très différents lorsque Whitehead n’a plus affaire à des philosophes, c’est-à-dire à des interlocuteurs qui sont, de fait, assez habitués à hausser les épaules et à ce que leurs énoncés fassent hausser les épaules, mais à des interlocuteurs engagés par une conviction qui refuse la possibilité de l’indifférence. » (Penser avec Whitehead, p. 315). C’est sur ce point, c’est-à-dire sur la possibilité de prendre en compte de tels risquesà l’intérieur même de la pensée spéculative, qu’I. Stengers semble situer la différence décisive entre Whitehead et Simondon. Nous cherchons plutôt à voir ici, dans l’impasse simondonienne, un révélateur des limites de la pensée spéculative en tant que telle. Et plus encore : comment va-t-elle se soucier de ceci que l’enthousiasme dont elle serait éventuellement l’occasion ne suffit pas ? Ce sont là des questions dont la pensée spéculative autorise l’élision, bien qu’elle ne l’implique pas nécessairement.
Simondon n’a pas méconnu ce problème. Ses remarques sur l’aliénation prennent place dans un ouvrage qui se veut une intervention militante en faveur de la « culture technique », ouvrage dès lors porteur d’une exigence qui ne peut être entièrement satisfaite par la démarche spéculative. Mais dans la mesure où le problème est énoncé en terme de « culture », le seul type d’acte non-spéculatif qui peut être envisagé est celui qui s’inscrit dans une perspective pédagogique. Nous laisserons à d’autres le soin d’évaluer la portée, la valeur et la réussite de la réforme pédagogique voulue par Simondon. L’important est que cette perspective culturelle ne permet pas à Simondon de déplier le problème que son œuvre pose pourtant. La culture, même réformée, ne peut tenir lieu d’espace pour la relation transindividuelle : « il faut distinguer entre la culture et la réalité transindividuelle ; la culture est neutre en quelque manière ; elle demande à être polarisée par le sujet se mettant en question lui-même » (IPC, 154). Cette mise en question, on l’a vu, vient d’ailleurs, et c’est dans une relation transindividuelle qu’elle trouve l’espace où elle peut s’exprimer et s’accomplir.
L’intérêt de poser le problème en terme de « culture » est que la philosophie, dans sa dimension d’acte spéculatif, peut comme telle y être opérante (MEOT, 148-152). Mais quoi qu’il en soit, même un renouvellement de la culture ne peut, par définition, offrir un espace suffisant pour prendre en compte la transindividualité comme tâche, comme réalité à faire exister.
Il serait tentant, pour prolonger la pensée de l’individuation, de substituer au projet d’une réforme pédagogique celui d’une expression des mutations sociales et politiques capable de renouveler la visée révolutionnaire : bien des éléments contenus dans l’œuvre de Simondon semblent aller dans ce sens[[ Voir Paolo Virno, Grammaire de la multitude, Conjonctures et L’Éclat, 2002 p. 84 sq. Les termes « préindividuel », « générique », « universel » y sont étrangement confondus.. Mais il importe alors de ne pas prolonger son impasse, qui est au fond d’être restée dans un espace indéterminé entre un acte spéculatif et un autre type d’acte, que le premier, pourtant, appelait. Nous pensons que le problème du défaut de transindividualité est au cœur de l’œuvre de Simondon, qu’il y est situé comme problème excédant le registre spéculatif qui l’énonce. Mais cet excès lui-même n’a pas été spéculativement conçu comme marquant la limite de la démarche spéculative, et appelant par conséquent un autre registre de discours. Nous pensons aussi que cet autre registre de discours est politique.
Il y a cependant une sorte d’avantage à s’installer dans l’indétermination à cet endroit, et à basculer sans crier gare du registre spéculatif au registre politique : vous pouvez alors faire passer une confusion centrale pour une avance, tant politique que philosophique ; assuré d’être placé au point depuis lequel même les objections des autres vous donnent raison, un point d’où il semble toujours possible de répondre spéculativement à une question politique, ou de parer politiquement à une objection philosophique, vous pourrez parler de General Intellect, de « production de subjectivité », de biopolitique des affects. Mais en ce point, ce qui se brouille, ce qui disparaît au regard, c’est le collectif en tant que ce dans quoi seulement de la transindividualité peut exister et persévérer dans l’existence. Prendre au sérieux la tâche de faire exister un mode transindividuel des relations, c’est ouvrir une série de questions qui concernent les moyens d’une ascèse matérielle, affective, intellectuelle, susceptible de produire un accroissement commun de puissance. Nous parvenons seulement, disant cela, à la lisière du champ où ces questions se pressent en foule. Nous ajouterons ceci seulement : ces questions ne se posent qu’à une certaine échelle ; elles requièrent, pour se poser, que l’on concentre l’attention à l’échelle de collectifs, c’est-à-dire de groupes d’extension déterminée quoique variable. Une telle attention n’existe que si on la cultive : parler de multitudes n’est le plus souvent qu’une façon de l’éteindre.

Abréviations des titres des ouvrages de Simondon :
MEOT Du mode d’existence des objets techniques, Aubier, 1958, 1969, 1989, 2000.
IGPB L’Individu et sa genèse physico-biologique, PUF, coll. « Épiméthée », 1964, republié aux Éd. Jérôme Millon, coll. « Krisis », 1995.
IPC L’Individuation psychique et collective, Aubier, 1989.

Combes Muriel

Enseigne la philosophie en Bretagne. Auteure de Simondon, individu et collectivité (PUF, 1999). A collaboré à l'ouvrage collectif dédié à Simondon (dir. P. Chabot, Vrin, 2002) et a publié, avec Bernard Aspe, « Retour sur le camp comme paradigme biopolitique »,dans Multitudes N° 1 ).