L’affirmation de la multiplicité dans le phénomène économique

Version longue de art232, rub5, rub60 « Nous devons également nous préoccuper des conditions de la production. D’abord parce que la production précède et permet la redistribution. Avant de redistribuer les fruits de la croissance économique, il faut qu’il y ait croissance et donc production… Ce faisant nous retournons aux sources du socialisme. Saint Simon et les saint-simoniens, les socialistes utopistes, dont Proudhon, et enfin Marx : tous les premiers socialistes ont concentré leurs réflexions sur la façon la plus juste et la plus efficace de créer des richesses. Ce n’est que plus tard (avec Keynes et Beveridge) que la distribution est devenue le principal enjeu pour la gauche. »
Lionel Jospin[[Cette simple affirmation « socialiste » du premier ministre suffit à subordonner à son point de vue toutes les positions politiques de la gauche (des verts à l’extrême gauche, en passant par les communistes) et toutes les positions théoriques (du marxisme le plus raffiné, à l’abécédaire du marxisme léninisme en passant par la « gauche » du troisième secteur ou du développement soutenable). Étant donné que tous, à gauche, partagent ce concept de « production », il ne restera plus qu’à opposer au chef de la majorité un point de vue moral destiné à remplir de bonnes intentions les bonnes consciences. Les seules choses dont la gauche est suréquipée.

« Qui » crée et comment produit-on la richesse aujourd’hui ? Quelle sont les sources et les forces engagées dans la création de nouvelles valeurs ? Sur quelles bases organiser et légitimer la redistribution de la richesse ? Voilà les questions que l’on doit à nouveau se poser aujourd’hui, comme au début de l’économie politique.
Adam Smith peut à juste titre être défini comme le fondateur de l’économie politique, car il opère un tour de passe-passe extraordinaire qui choque tout le monde, Marx compris, et qui semble tellement aller de soi que personne ne le met en discussion : la production de la richesse et la valorisation capitaliste coïncident… Sur la base de ce premier coup de force, Smith en introduit un deuxième qui aura, cette fois-ci, des conséquences politiques très importantes pour presque deux siècles : les sujets de la valorisation capitaliste coïncident avec les sujets de la production de la richesse. Il y a bien une production de richesse extérieure à la relation capitaliste, mais il s’agit de la simple production des valeurs d’usage en vue de l’échange et de la satisfaction des besoins qui ne porte pas en soi l’ « automouvement », la dynamique innovatrice et autovalorisante de la production capitaliste. On est ici confronté avec des vestiges des anciens modes de production, destinés à être « subordonnés », tôt ou tard, au mode de production capitaliste.
La plus importante critique adressée à l’économie politique (Marx et le marxisme), n’a jamais mis en question cette évidence, elle s’est limitée à distinguer entre travail et force de travail pour démasquer ce que l’économie politique cache : l’exploitation à l’intérieur de la relation capitaliste. L’affirmation de Smith – si vous embauchez des domestiques, vous perdez de l’argent, et si vous embauchez des ouvriers, vous en gagnez -, est sûrement vraie, mais limitée. La polémique de Smith s’adresse aux forces de l’ « ancien régime ». Mais l’arbre du travail improductif cache la forêt de forces autrement dynamiques et « productives ».
Tarde est un outsider qui essaie de faire sauter cet accord de fond entre économistes et socialistes en s’appuyant sur ce que Smith a subordonné au travail divisé : l’invention et la coopération.
Il faut chercher l’origine de la richesse dans l’invention (forme sociale de la Différence Universelle) et la constitution des valeurs doit être cherchée dans l’imitation (forme sociale de la Répétition Universelle). Or l’invention et l’imitation ont, premièrement, la particularité très remarquable de ne pas être d’abord des forces économiques et, deuxièmement, d’être la source principale de la dynamique de « destruction créatrice » par laquelle Schumpeter définit la spécificité de la production de la valeur dans les conditions capitalistes : la puissance immanente de changement et de valorisation. La conception de la production de la richesse chez Tarde ne prévoit ni un retour impossible à la production des valeurs d’usage, ni un retour aux nostalgies anthropologiques de l’ « économie du don ». Elle accepte la nouveauté radicale de la dynamique des forces sociale telles qu’elles s’expriment dans la modernité, mais elle se refuse à la décrire par la logique du « Capital ». La production de la richesse chez Tarde est d’abord une théorie de la valorisation immanente des forces qui s’expriment par la logique de la Différence et de la Répétition.

L’invention n’est pas la seule force non économique que l’économie politique est obligée d’exclure de son paradigme. Elle est contrainte de séparer de façon radicale l’origine et la constitution des valeurs « morales », esthétiques, politiques et l’origine et la constitution des valeurs économiques. Ou de voir, comme dans le marxisme, dans ces derniers l’origine des premiers. Ce qui représente pour les économistes un gage de « scientificité », est pour Tarde une limite fondamentale, car pour ce dernier, déjà à la fin du XIX siècle le problème était celui de concevoir une « science générale de la valeur ».
L’économie classique et l’économie néoclassique ont toujours eu le plus grand mal à intégrer l’invention et la constitution des valeurs non économiques dans le circuit de la valeur. Elles ont longtemps résolu le problème en se les donnant à priori, comme des réalités qui devaient intéresser d’autres disciplines, la sociologie, la science politique ou le droit. On comprend très bien cette démarche : l’économie est une science de la valorisation capitaliste et elle a toute la légitimité et toutes les raisons du monde pour procéder ainsi. Mais au fur et à mesure de son développement elle est obligée d’introduire ce qu’elle avait d’abord exclue. La théorie du changement et de l’innovation technologique, la théorie des coûts de transaction, la théorie des externalités, la théorie de biens publics, la théorie des conventions, etc. : j’interprète cela comme un désaveu implicite de l’acte fondateur de Smith. Il n’est pas vrai que production de la richesse et valorisation capitaliste coïncident. Pour expliquer la production de la valeur économique il faut introduire, de plus en plus, des forces et des dynamiques non immédiatement économiques. Pour ce qui concerne l’ « invention », par exemple, il faudra attendre le début de notre siècle avec Schumpeter et plus proche de nous, le milieu des années 80, avec la théorie évolutionniste du changement technologique, lorsqu’il est clair qu’invention et imitation sont les forces motrices des nouvelles formes d’accumulation. Il faut les contrôler et les exploiter par le brevet (droit de propriété sur l’invention) et le copyright (droit de propriété sur l’imitation), pour que ces forces jouent un rôle dans l’explication du phénomène économique. Mais elles sont toujours considérées comme des forces économiques, comme des facultés de l’entrepreneur ou plus récemment de la firme.
Vous ne trouverez pas chez Tarde, si ce n’est de façon indirecte, une théorie de la valorisation capitaliste. Ce point de vue m’a semblé longtemps naïf. Mais au fur et à mesure que je maîtrisais ses concepts – à première vue « originaux » – et que je lisais son oeuvre avec les yeux rivés sur notre actualité, il m’a paru au contraire que ce point de vue « naïf » contenait un déplacement méthodologique fondamental : on a d’abord la dynamique des forces non économiques et ensuite le Capital.
Tarde se refuse à accepter l’incipit de Smith pour rendre compte de la Richesse des Nations : la division du travail et l’habilité de l’ouvrier. Dès le début de la « Psychologie économique » il affirme que plutôt que de partir de l’usine à épingles, il est peut-être plus intéressant de partir de la « production des livres », car, dans ce cas, la division « scientifique » du travail se révèle être plutôt un obstacle à la production et l’habilité des ouvriers un simple travail de reproduction (la production matérielle des livres). Ce qui, au contraire, est au coeur de ce processus productif est une force que l’économie politique de son époque néglige absolument : la connaissance, c’est-à-dire, comme nous verrons, l’affect le plus important dans la métaphysique de Tarde.
Dans ce modèle productif les forces de l’invention et de l’imitation ont une autre caractéristique qu’il faut signaler d’emblée : elles ne sont pas, comme le travail et l’utilité, fondées sur la rareté et le sacrifice mais elles s’expriment par ce que les économistes appellent des « rendements croissants ». « Celui » qui invente ne prive les autres de rien car il ajoute quelque chose au réel ; et celui qui imite s’approprie de ce qu’il copie sans en déposséder les autres. Au contraire les brevets et les copyrights réintroduisent un principe de « rareté » dans la coopération productive, et c’est pour cette raison que les patrons de la new economy sont à proprement parler des éléments d’ « anti-production » pour parler comme Félix Guattari ou des « parasites », pour utiliser le langage de Toni Negri.[[À ce propos voir le dossier sur le logiciel libre dans le n° 1 de Multitudes. Une toute dernière remarque qui sape à la racine la prétention de fonder une nouvelle division entre ce qui est productif (« travail cognitif ») et ce qu’il ne l’est pas sur laquelle se fonde la légitimité des nouvelles formes de propriété : l’invention et l’imitation sont d’abord des forces non économiques qui rentrent dans l’origine et la constitution de toutes les valeurs et non pas seulement dans l’origine et la constitution des valeurs économiques et cognitives.
Nous allons d’abord décrire un modèle de la production de la richesse très simplifié, fondé sur les forces « non économique » de l’invention et de l’imitation. Le modèle de la valorisation capitaliste doit présupposer ce circuit de la production de la richesse sans qu’il puisse pour autant l’inclure dans son circuit de la valorisation ; ce faisant, il remettrait en question son paradigme. Les mirifiques fonctions « progressistes » du Capital cachent bien d’autres « mystifications » que celles décrites par Marx.

Tarde s’attaque donc aux affirmations communes à l’économie politique et au marxisme. Les sources de la valeur et de la dynamique économique ne résident ni dans le travail, ni dans le capital, ni dans l’utilité, mais dans l’invention et dans l’association… Selon Tarde les économistes, en omettant l’idée d’invention et d’association, « ont décapité leur science ». Ils sont tombés dans l’ « erreur fâcheuse » de faire rentrer l’invention dans le travail, de confondre le capital-matériel avec le capital-intellectuel et de la même manière, ils ont rangé sous le même vocable « produit », les « produits dits matériels avec les produits dits immatériels, brouillant pêle-mêle les découvertes et leur propagation ».[[G. Tarde, La logique Sociale, p. 475.
« L’impulsion fondamentale », pour parler le langage de Schumpeter, qui met en mouvement la machine économique, est donnée par l’invention et la coopération, qui pour Tarde sont synonymes, car en agençant de manière nouvelle des forces « hypopsychiques » (voilà un des néologisme dont raffole Tarde et qu’il faut comprendre par la croyance et le désir[[Dans la préface à l’ « Opposition Universelle », Jean-Clet Martin, définit de manière efficace et synthétique l’action du désir et de la croyance en tant que « forces psychologiques ». Il faut seulement ajouter à l’avidité et à l’appropriation, la sympathie et l’adaptation positive, comme modalités de l’action des forces entre elles. « Croyance et désir sont des noms pour définir les intensités de l’avoir, la force de liaison et de déliaison, de jonction et de disjonction à l’oeuvre dans la constitution de n’importe quelle individuation. Ils définissent de toutes les compositions, de toutes les organisation, de toute les corporations possibles dans les processus de l’avoir. » p. 22. Jonction et disjonction sont les termes mêmes utilisés par Tarde ., la puissance d’agir et la puissance de penser en tant que forces « infra-sociales », sub-personnelles) et des forces « hyperpsychiques » ( les combinaisons des désirs et des croyances, de la puissance d’agir et de la puissance de penser en tant que forces sociales, supra-personnelle), elles découvrent de nouvelles combinaisons, de nouvelles utilités, de nouveaux emplois des produits, des hommes et de leurs relations. Elles créent ainsi un « surplus ».
Tarde met « sur le même rang » l’invention et la coopération parce qu’il n’a pas une conception exclusivement « cognitiviste » de l’invention. La création de quelque chose de nouveau est toujours en même temps une puissance d’ « adaptation » et une « combinaison » entre forces, c’est-à-dire une puissance de co-production. « L’essentiel d’une invention est de faire s’utiliser réciproquement des moyens d’action qui auparavant paraissaient étrangers ou opposés ; elle est une association des forces substituée à une opposition ou à une stérile juxtaposition des forces. »[[G. Tarde,  » L’opposition universelle « , p. 394 L’idée ingénieuse de coaliser des « efforts impropres séparément à atteindre leur but », est ainsi « assimilable à une invention ». La coopération est dès lors une des « formes les plus importantes de l’esprit de combinaison ».
Par invention ou découverte Tarde entend « une innovation quelconque ou un perfectionnement, si faible soit-il, apporté à une innovation antérieure, en tout ordre de phénomènes sociaux, langage, religion, politique, droit, industrie, art. »[[G. Tarde,  » Les lois de l’imitation « , Editions Kime, 1993, p. 2.
Il faut immédiatement faire remarquer la différence méthodologique entre Tarde et Schumpeter qui, le premier, fait de la « destruction créatrice » de l’innovation le moteur de l’accumulation capitaliste. Schumpeter nous montre la façon dont opère la science économique lorsqu’elle intègre l’innovation dans le circuit de la valorisation. En distinguant entre la science, l’invention et l’innovation, il annonce que l’économie doit s’occuper de cette dernière, tandis que la science et l’invention concernent d’autres sciences sociales. Mais cette séparation mutile la compréhension du phénomène économique, car elle néglige précisément ses sources – qui ne sont pas exclusivement économiques, loin de là. Pour Tarde, au contraire, l’invention et la coopération qui mettent en mouvement la machine économique ne sont pas exclusivement industrielles, elles ne trouvent pas leurs sources exclusivement dans la relation capital-travail. Elles peuvent être aussi ethico-politiques, esthétiques, scientifiques, militaires, judiciaires, etc. ; elles peuvent se produire par la coopération et la force-invention des consommateurs, des locuteurs, des « publics », des « théoriciens, mécaniciens ou politiques ». La « destruction-créatrice » est l’oeuvre des forces qu’on ne peut en aucune façon réduire à la dialectique capital-travail.
Il faut donc partir des « innovations les plus simples » sans tenir compte de la difficulté ou du mérite de l’innovation et sans tenir compte de leur degré de conscience (« car souvent l’individu innove à son insu »). Le « penchant novateur », comme toute force chez Tarde, n’est pas » une force « immense et unique, extérieure et supérieure », mais « infiniment multipliée, infinitésimale et interne ». L’invention, « ainsi faible soit-elle », est le premier objet que la science sociale doit étudier, car pour Tarde il s’agira de toutes « petites inventions » dont la source ne se trouve pas exclusivement dans le cerveau du grand inventeur, mais dans une multitude de cerveaux hétérogènes.
Comme nous le verrons, Tarde occupe une place originale entre les théories économiques « gradualistes » et « saltationistes » de l’innovation et plus en général entre les différentes conceptions de l’évolutionnisme. En effet si d’une part cette conception des forces est une critique ante-litteram de la conception « héroïque » de l’entrepreneur schumpeterien, construite encore sur une force « immense et unique, extérieure et supérieure », d’autre part elle assume la discontinuité, la rupture par laquelle Schumpeter définit l’action de l’entrepreneur. Si les éléments différentiels infinitésimaux (les « petites inventions ») semblent être des « changements graduels », leurs actions, en réalité, sont toujours « distinctes et discontinues ». C’est le concept même de « production du nouveau » qui est en jeu ici.

L’invention et la coopération sont des événements[[Il s’agit toujours d’événements infinitésimaux selon la logique microphysique des forces tardiennes. Les grands événements bruyants ne sont qu’une de leur composition. « Mais il y a des événements qui se voient et de ceux qui ne se voient pas, et ceux-ci, inventions et découverte d’abord obscures, contradiction ou opposition d’abord sourde, peu à peu grandissante, un jour révolutionnaire, à un système établi d’idées ou d’intérêts, ne sont pas les moins efficaces. » La logique sociale, p. 300, Synthelabo, des singularités qui en soi n’ont aucune valeur. Ce sont des « hors valeur » qui sont pourtant la source de toute valeur. Tarde fait remarquer qu’on peut parler de valeur seulement si une invention – combinaison singulière de capacité d’agir et de capacité de penser, qui en tant que telle n’est qu’une « quantité psychologique » – est partagée entre plusieurs, c’est-à-dire si elle mise en commun. On ne peut parler de valeur ou de « quantité sociale » qu’à cette condition.
Il faut donc distinguer entre l’acte de création qui est une singularité, une différence « qualitative », et son processus de reproduction et de propagation qui fait de ce « hors valeur » une valeur, de cette différence une « quantité sociale ». La formation de la valeur dépend donc à la fois de l’invention et de la diffusion, de l’actualisation d’une virtualité et de son effectuation sociale. Une invention qui ne se diffuse pas, qui n’est pas imitée, n’a aucune valeur.
La socialisation d’une invention qui transforme l’invention en « valeur » ou « quantité sociale », présuppose sa répétitivité ou sa reproductibilité et donc l’homogénéité des croyances et désirs, des volontés et des intelligences qui la constituent ainsi que leur communicabilité. En effet, c’est seulement lorsque les désirs et les croyances, les volontés et les intelligences sont « homogènes » qu’ils sont communicables.
La force de répétition et de diffusion de l’invention est l’imitation, qui trouve dans la mécanisation des actes de reproduction (industrie) et dans la reproduction à distance de la parole et des images (Tarde est le premier qui intègre dans la constitution des valeurs la presse et les media en général) une démultiplication de sa puissance de contagion, qui, elle aussi, comme toute force chez Tarde, est une force « infinitésimale et interne ».
La diffusion d’un produit nouveau, par exemple, implique d’une part la reproductibilité des procédés et des actes de fabrication, la reproductibilité des actes de consommation, des « besoins de production » et des « besoins de consommation » que ce produit est censé satisfaire, et d’autre part leur communicabilité par l’imitation.

Donc pour Tarde toute activité qui contribue à la diffusion-imitation de l’invention et de la coopération contribue à la constitution de la valeur de cette invention même. Le « travail industriel », d’une part à travers l’homogénéisation (la standardisation) des procédés de fabrication, des actes de production et des produits et, d’autre part, à travers ses formes de « communication » (le marché, l’échange, la concurrence) contribue puissamment à la constitution de la valeur d’une invention, à sa transformation de quantité psychologique en quantité sociale. L’activité des travailleurs et de capitalistes participe donc à la constitution de la valeur, mais il s’agit d’abord d’une activité reproductive[[Evidemment le travailleur, de la même manière que le capitaliste peuvent « inventer ». Dans le travail et dans l’activité entrepreneuriales création et répétition sont présentes, même si dans des rapports forts inégaux. Mais conceptuellement il faut séparer et distinguer rigoureusement entre la « production » et la « reproduction », entre invention et travail. « Quoique, assurément, l’inventeur ait presque toujours travaillé, et que parfois, le travailleur découvre, l’inventeur, par des traits caractéristiques, diffère du travailleur (L.S. 478). Car « c’est en innovant, non en imitant, c’est en tant que inventeur, non en tant que travailleur, que l’ouvrier, au cours du travail, a rencontré l’idée d’un perfectionnement, petite invention greffée sur une autre. Il n’est pas vrai du reste, que le travail ait pour effet nécessaire ni même habituel, de stimuler l’esprit inventif. Il l’engourdirait plutôt au delà d’un certain degré, par l’automatisme qu’il engendre. » (Darwinisme p. 622) . Cette activité n’est ni la « source » exclusive de l’invention et de la coopération ni la forme exclusive qui assure la diffusion de l’invention ou de l’association et donc elle n’est sûrement pas le lieu exclusif de la formation de la valeur.
Pour Tarde la conversation, la publicité, la communication, la presse, l’Opinion publique, l’école, l’imitation-mode et l’imitation-coutume, les villes et leur « densité sociale », les loisirs…contribuent à la diffusion-propagation des croyances et des désirs, des volontés et des intelligences qui constituent les actes de production et de consommation, de la même manière que le travail industriel. Tous ces dispositifs assurent d’une part la constitution et l’homogénéisation des « habitudes » (savoirs, opinions, des goûts, etc.) définissant la subjectivité, les comportements des « travailleurs » et des « consommateurs » et, d’autre part, leur « communicabilité ». Ils font tous partie intégrale du circuit de la formation de la valeur, une fois que les désirs et les croyances ne sont pas donnés a priori comme les utilités (et les des-utilités) des néoclassiques, ou ce qui revient au même, historiquement déterminés, comme les valeurs d’usage des marxistes.
« Avant d’être une production et un échange de services, la société est d’abord une production et un échange des besoins aussi bien qu’une production et un échange de croyances ; c’est indispensable. »[[« Darwinisme naturel et darwinisme social », p. 619
L’économie politique classique, les néoclassiques et les marxistes, en séparant de façon radicale la production de la valeur économique de la production des « valeurs morales », réduisent ces dernières à de simples phénomènes culturels ou idéologiques. Ce dédoublement entre Être et Conscience que l’économie politique et le marxisme, de façon différente, présupposent, est aujourd’hui un véritable obstacle politique avant d’être une impasse théorique. L’invention et l’imitation nous permettent de comprendre comment les valeurs morales (les affects, les langages, les opinions, etc.) sont des « quantités sociales » au même titre que les valeurs économiques, produites par l’action des désirs et des croyances qui ne se rapportent pas les uns aux autres comme la structure à la superstructure, l’être à la conscience. L’économie politique a une conception manchesterienne, fétichiste de la valeur et de la richesse – également véhiculée par le marxisme – dont elle a le plus grand mal à se débarrasser.
Lorsque, comme dans l’économie contemporaine, il faut vendre avant de produire, lorsque est nécessaire une « prévalidation » sociale de la valeur, ces affirmations semblent banales, quoique aucun modèle « académique » ne les aient encore formalisées. Et comment s’opère cette « prévalidation de la valeur » – que la valorisation capitaliste ne peut plus seulement présupposer, mais qu’elle doit organiser (elle devient même sa fonction la plus stratégique) ? Bien évidemment par les dispositifs que l’économie politique et le marxisme définissent comme « idéologiques et culturels » ainsi que par les forces qui les animent : l’invention et l’imitation. Seule une « théorie générale de la valeur » semble à même, aujourd’hui, de rendre compte du phénomène économique.

Il nous reste à souligner un dernier aspect de cette conception sociale de la production de la richesse. L’invention et la coopération ne se limitent pas à donner l’impulsion au cycle productif, elles en constituent sa dynamique interne.
Une invention, à travers l’imitation, se développe en se répétant et par sa répétition même elle s’oppose ou elle se combine, elle rentre en conflit ou elle s’agence à d’autres inventions, en donnant lieu à de nouvelles créations. Les activités « culturelles », idéologiques ou génériquement sociales, au même titre que le travail « reproductif » de l’usine, ne se limitent pas à la diffusion de la valeur de l’invention, mais elles créent à leur tour des « inventions » et de nouvelles formes de « coopération » qui sont à l’origine des nouveaux produits et des nouvelles richesses.

Ainsi le processus de répétition-diffusion sous la puissance de l’imitation n’est pas réductible à une simple circulation[[Marx, dans le deuxième volume du Capital, reconnaît que la circulation peut aussi être « productive ». Il cite à ce propos l’exemple des transports. Mais il s’agit encore et toujours de la valorisation du Capital. Il faut attendre l’opéraisme pour « découvrir » chez Marx la « petite circulation » où la circulation valorise la classe ouvrière., car, en se répétant, une invention suscite des usages (actifs ou passifs), elle rend possibles d’autres agencements (actifs ou passifs), elle ouvre à de nouvelles productions, à de nouvelles formes de consommation.
Si la répétition, pour utiliser le langage philosophique de Tarde, est subordonnée à la variation, elle en est aussi une de ses conditions. L’imitation est le canevas d’où surgit, par des déplacements infinitésimaux, une nouvelle invention.
L’imitation-reproduction n’est pas une simple standardisation ou une homogénéisation, comme le pense, par exemple l’école de Francfort, mais une activité qui contribue à la création des nouvelles valeurs. Seul Walter Benjamin, marxiste atypique, a saisi le double aspect de l’imitation et a donc souligné sa valeur nouvelle et positive dont la puissance est démultipliée par la mécanisation et par la « communication à distance ».

L’ « impulsion fondamentale » (l’input pour parler le langage des économistes) au cycle économique est donc multiple et hétérogène parce que les forces de création le sont aussi. Elle n’est pas réductible à la dialectique Capital-Travail, comme l’implique l’acte fondateur de l’économie politique.
Toutes ces inventions, en ajoutant quelque chose de nouveau au réel, ouvrent des possibilités de constitution de nouvelles valeurs, de nouveaux besoins et de nouveaux produits. Le phénomène économique ne peut que se constituer, fonctionner et se ressourcer que sur ces ouvertures, ces différences, cet écarts produit par l’innovation et la coopération.
La production de la richesse fondée sur l’inventionet la coopération a une propriété remarquable par rapport à l’économie politique et à la critique marxienne : elle n’a pas de centre. Elle ne se développe pas, comme dans l’économie politique et le marxisme, selon une logique linéaire : production de la valeur dans l’entreprise, circulation des produits par le marché, « destruction » de la richesse et réalisation de la valeur à travers la consommation. La chaîne de la production de la valeur court parallèlement à la fabrication, la circulation et la consommation d’un produit. Elle a lieu dans tous ces endroits à la fois et la déborde largement. Car ici les sujets de la production de la richesse sont multiples et ne sont pas exclusivement définis par la valorisation du Capital.

Avant de refermer ce petit modèle de production de la richesse, je voudrais montrer faire voir comment l’économie est obligée d’exclure les forces extra-économiques dans le cas particulier des crises, car ici, les conditions qui définissent la scientificité de l’économie politique montrent leurs limites essentielles. Même et surtout dans les cas des théories du changement technologique et des théories évolutionnistes de la firme qui font de la puissance de la « destruction-créatrice » la source de la création des nouvelles valeurs. L’économie politique opère toujours de la même façon : elle ne prend en considération que les crises économiques, tandis que, ce que Tarde appelle les « crises-luttes », c’est-à-dire les crises sociales et politiques, ne peuvent pas rentrer dans son paradigme. Et pourtant ces crises représentent des ruptures qui, à la fois, ferment les anciens gisements de valeurs et de productivité et en ouvrent de nouveaux. Ce sont elles qui « détruisent véritablement » les valeurs qui sont à l’origine des besoins et des croyances qui fondent la production et la consommation économique.
« Je parle des troubles profonds du régime économique et moral d’un peuple où une conversion religieuse, une transformation politique, l’apparition simultanée de plusieurs grandes inventions rénovatrices, introduisent brusquement des convictions nouvelles et de besoins nouveaux, qui impliquent la négation partielle ou la partielle suppression des principes et des coutumes jusque-là régnants. Cette transformation brusque de la foi et du coeur publics, toujours violente et précédée de guerres intérieures sinon de combat de rue, a pour effet de susciter une foule de produits nouveaux qui détruisent véritablement la valeur des produits anciens. »[[0.U. p.357
Une science sociale qui fait de la valeur son objet peut-elle négliger ses sources sociales et politiques ? Si une théorie de la valorisation capitaliste pouvait – jusqu’à il n’y a pas si longtemps – s’en passer, une théorie de la valorisation des forces doit les intégrer forcement dans le processus des formations de la valeur. Pour Tarde, l’ « idée d’égalité », apparue avec la révolution française, ou la diffusion du socialisme à la fin du XIXème siècle, sont des « forces productives » de la plus haute importance que les économistes négligent parce qu’ils ont une conception réduite, fétichiste, du concept de richesse et des forces qui la produisent. Que le socialisme et l’idée d’égalité fassent partie de coûts de production me semble une idée non seulement amusante mais vraie : l’économie politique peut difficilement les intégrer dans son modèle, car elle devrait alors, reconnaître que la production des valeurs et la valorisation du capital ne coïncident pas. Il faudrait poser la question à n’importe quel industriel pour qui les syndicats ont longtemps représenté un coût, avant de se transformer, dans le fordisme, en agents de la productivité.

Nous pouvons tirer une première conclusion de cette description sommaire du cycle de production de la richesse. L’appréhension du phénomène économique par l’invention et la coopération d’une part, et par l’imitation d’autre part, nous permet de définir autrement les catégories de « production » et de « reproduction » telles que l’économie et le marxisme les conçoivent.
Tarde réserve le terme de « production » à toute activité qui produit quelque chose de nouveau, qu’elle s’exprime dans le rapport capital-travail, dans la consommation, dans le domaine de la conversation, de l’opinion publique ou du savoir et il appelle « reproduction » toutes les activités qui se limitent à répéter et à diffuser les inventions et les coopérations ainsi conçues.
L’activité économique, mais aussi littéraire, scientifique, communicative est une activité qui se distingue en production et en reproduction selon les désirs qu’elle exprime : « désirs actifs » dans la production et « désirs passifs » dans la reproduction. La création d’une nouvelle forme de consommation, par exemple, est considérée par Tarde comme une « production » parce qu’elle engage des désirs actifs de création, tandis que la simple utilisation de cette nouvelle invention – qui n’ajoute rien de nouveau – est une « reproduction » parce qu’elle n’engage que des désirs passifs.
Selon la méthodologie de Tarde, la « production » et la « reproduction » renvoient à la diversité de l’activité subjective impliquée dans ces actions, tandis que dans l’économie politique et dans le marxisme, production et reproduction font toujours référence à la valorisation du Capital. La différence est remarquable et renvoi toujours à la différence des sujets de la valorisation : les forces ou le Capital.
Il y a bien une primauté de la production sur la reproduction comme disent les économistes, les marxistes et Lionel Jospin, mais elle se fonde sur le côté actif de la force qui produit. « Avance » donc, selon l’expression de Tarde, de la production sur la reproduction, mais selon une véritable torsion par rapport à l’économie politique et à Marx lui-même.
Et cette primauté du désir de production sur la reproduction « est d’autant plus marquée qu’il s’agit d’une production plus élevée, c’est-à-dire dire moins matérielle, plus spirituelle et sociale. »[[G. Tarde,  » Psychologie Economique « , I, p. 174..

Pour conclure sur ce point nous allons retenir trois affirmations fondamentales de Tarde : premièrement la valeur dépend du processus de « reproduction » sociale de l’invention et de la coopération, mais il suffit qu’une nouvelle invention apparaisse ou qu’une nouvelle forme de coopération voie le jour, pour que les anciens produits ou les anciennes formes d’organisation se déprécient « sur-le-champ ». Deuxièmement, la puissance d’inventer et de coopérer appartient à l’ensemble des activités et des forces sociales ; elle n’est pas exclusivement assignable à l’entrepreneur ou au « travailleur collectif ». Dans cette conception de la production de la richesse tout le monde invente et tout le monde travaille, aussi bien dans l’usine que dans la rédaction d’un journal, aussi bien dans un mouvement politique que dans l’école. Par conséquent les sujets de la production ne sont pas réductibles aux deux classes sociales des ouvriers et des capitalistes.
Troisièmement l’activité de coopération et de production est la combinaison d’actions infinitésimales et multiples. L’invention n’est pas l’acte prométhéen d’un « grand homme », mais le fait des « petites idées » portées par des « petits hommes ». L’historien et le sociologue de l’innovation se trompent parce qu’ils ne saisissent que le résultat du processus auquel « ont coopéré des cerveaux multiples, avant qu’un cerveau unique l’ait complété ou marqué de son sceau »[[ » La logique sociale « , p. 294.
En dépit du fait que la « Psychologie économique » a été pensée contre les théories socialistes[[ « Le travail est la source de toute richesse et de toute civilisation », tel est l’axiome d’où partent, avec l’agrément des économistes, les socialistes.  » La logique sociale, p. 475 « . Marx a lui-même critiqué cette énonciation socialiste, mais d’un autre point de vue., c’est-à-dire contre le « déluge socialiste qui se prépare » et la guerre civile qu’il laisse pressentir, elle représente une dévalorisation de la centralité de l’ensemble de la relation « productive », qui affecte autant le Capital que le Travail[[Même si pour Tarde le corrélatif nécessaire, indispensable du travail, c’est, non pas le capital, mais l’invention. « C’est l’Invention, rencontre et mutuel emploi de courants d’idées différentes, non contraires, dans un cerveau génial, et c’est le Travail, invention vulgarisée, solidarité d’ouvriers, employés à des oeuvres diverses, nullement opposées, en vue d’une oeuvre supérieure et synthétique, qui fait marcher le monde social dans ses voies. » O. U. p. 139.

Lazzarato Maurizio

Sociologue indépendant et philosophe, il vit et travaille à Paris où il poursuit des recherches sur le travail immatériel, l'éclatement du salariat, l'ontologie du travail, le capitalisme cognitif et les mouvements "post-socialistes ". Il écrit également sur le cinéma, la vidéo et les nouvelles technologies de production d'images . Il a élaboré avec le {Groupe Knobotic Research } le projet {IO_dencies/ travail immatériel } pour la biennale de Venise . Depuis 1990 il collabore avec Angela Melitopoulos a l'écriture de textes pour des catalogues d'exposition . Par ailleurs, il participe aux actions et aux réflexions des "intermittents du spectacle ", au sein de la CIP-idf., où il conduit une importante "recherche-action" sur le statut des intermittents; Aprés avoir collaboré régulierement à la revue " Futur antérieur " , il est l'un des fondateurs de la revue Multitudes dont il est membre du comité de rédaction Bibliographie - {Lavoro immateriale e soggettività}, Ombre corte, Verona., 1997 - {Videofilosofia, percezione e lavoro nel post-fordisme,} Manifesto libri, Roma., 1997. - {Videophilosophie, zeitwahrnehmung im postfordismus} , E.Books, 1998. -{ Para uma definiçao de conceito de bio-politique,} in Lugar Comun, Estudo de midia, cultura e democrazia, Pos-Graduaço da Escola de Comicaçao, Rio do Janeiro .1998. -{Immaterielle Arbeit,} ID Verlag, Berlin., 1998 - Avec Andrea Fumagalli , {Tute Bianche - disoccupazione di massa et reddito di cittadinanza}, Derive/approdi, Roma., 1999. -{ Le lotte dei disoccupati et dei precari, in Tute Bianche - disoccupazione di massa et reddito di cittadinanza}, Derive/approdi, Roma, 1999. -{Europaîsche Kulturtradition und neue Formes von Wissenproduktion und Zirculation}, in Thesis, Bauhaus-Universität, Weimar, pp. 11-24.1999. -{Post-face à Monadologie et sociologie} Institut Synthélabo, Paris.1999. -{Travail et capital dans la production des connaissances,} in Azais Ch, Corsani A., Dieuaide P., (eds), Vers un capitalisme cognitif. Mutations du travail et territoire, Paris, l'Harmattan., 2000 - {Puissances de l'invention. La psychologie économique de Gabriel Tarde contre l'économie politique}. aux Editions les Empêcheurs de penser en rond ,2002. - Les révolutions du capitalisme aux Editions les Empêcheurs de penser en rond 2004.