L’anneau d’or : intelligence collective et propriété intellectuelle

Intelligence collective et propriété intellectuelleLa propriété intellectuelle est indispensable à la dynamique de l’intelligence collective parce qu’elle attire (ou laisse espérer) un flux monétaire sur les nouvelles idées, poussant ainsi à un élargissement continuel du cercle des idées disponibles. En revanche, à condition qu’elle soit volontaire, la renonciation à la propriété intellectuelle peut, dans certaines conditions favorisées par la cyberculture, ouvrir à des accélérations du processus créatif.Penser en même temps, avec les mêmes concepts, l’intelligence collective et l’économie de la connaissance, tel est le projet théorique qui sous-tend cet article. Dans ce cadre général, je voudrais suggérer que le capitalisme informationnel qui s’invente aujourd’hui dans la cyberculture se dirige bien vers une certaine forme de communisme, mais un communisme paradoxal, puisqu’il n’exclurait pas la propriété privée du principal moyen de production contemporain : l’idée. La connaissance humaine devient le principal facteur de production de richesses tandis que les services et les informations qu’elle engendre tendent à devenir les biens essentiels échangés sur le marché. On continue et on continuera toujours à vendre et acheter des objets matériels. Mais les marchandises pondéreuses sont produites à partir d’idées, qui viennent elles-mêmes de processus de recherche et de développement. Elles manifestent des styles esthétiques qui contribuent intrinsèquement à leur valeur. Elles incorporent des agencements complexes de compétences entre collaborateurs, fournisseurs, partenaires et consommateurs. Elles cristallisent toute une coordination complexe. Leur coût implique des paiements de redevances sur des brevets et des droits d’auteur, des frais de formation, de marketing, de publicité, de communication, etc. La matière est bourrée d’informations. Les choses sont des accumulateurs de connaissances.

L’usage d’une information ne la détruit pas et sa cession ne la fait pas perdre à celui qui la détenait. Ajoutons à cela que l’extension du cyberespace rend tous les signes virtuellement omniprésents dans le réseau, diminuant notablement leur coût de reproduction ou d’accès. Dès lors, le postulat de la rareté des biens perd de sa pertinence, ce qui remet en question les fondements des théories classiques et doit nous amener à imaginer de nouvelles manières de penser les phénomènes économiques. C’est pourquoi, sans exclure d’autres approches, je propose ici d’envisager le capitalisme informationnel comme la forme que prennent aujourd’hui les phénomènes cognitifs à l’échelle collective. Dans cette perspective, l’économie deviendrait (avec l’anthropologie, la philosophie, la psychologie sociale, la robotique sociale, la vie artificielle, l’écologie, la théorie des jeux, etc.) une des disciplines concourant à la compréhension de l’intelligence collective. Parmi les faits qui m’encouragent à poursuivre cette ligne de pensée, je voudrais souligner que les entreprises de ladite « nouvelle économie » tirent la plupart de leurs revenus de services intellectuels, copyrights, licences et brevets. Leur activité quotidienne consiste en un processus risqué d’apprentissage et de recherche collective. Elles sont en situation de mobilisation de réseaux, d’animation de communautés virtuelles et de concurrence coopérative planétaire dans le cyberespace. D’autre part, les universités et laboratoires publics raisonnent comme des entreprises, déposent des brevets, vendent leurs services intellectuels, etc. Autrement dit, il existe de plus en plus de similitudes entre le travail dans la nouvelle économie et l’activité de la communauté scientifique (qui tendent à se recouper), voire même avec le type de travail créatif traditionnellement pratiqué par les citoyens de la république des lettres et des arts. Cela ne signifie nullement que le monde du travail se transforme en paradis, mais que le travail change de nature en devenant progressivement plus créatif, intellectuel, relationnel, virtuel, problématique… et donc peut-être plus « difficile ».

Le triangle créateur de l’économie de l’information :
idées, informations, monnaie

Je voudrais présenter maintenant le triangle créateur de ce qui me semble être la dynamique commune de l’intelligence collective et du capitalisme informationnel (idée > monnaie > information > idée, etc.). Je rappelle que je pars de cette proposition : l’économie de l’information est la mesure collective, ou sociale, de l’intelligence. Or l’intelligence est sémiose[[Sur le thème de la sémiose et de ses nouvelles conditions dans la cyberculture voir le remarquable ouvrage de Jean-Pierre Balpe : Contextes de l’art numérique, paru chez Hermès, Paris, en 2000., production de signes à partir de signes, langage engagé dans une spirale dialogique et multilogique de création de sens, interprétation infinie de constellations de signes eux-mêmes produits par interprétation, déduction, induction, abduction, dérivation, échantillonnage, traduction, calcul, etc. Que le langage, toutes les formes de langages et de signes culturels, ne puissent se déployer que dans un horizon social, ou collectif, voilà qui n’a pas besoin d’être longuement démontré. La pensée collective n’est autre que la vie des signes : leurs reproductions, leurs mutations, leur voyages et leurs croisements. L’essence du signe est de porter du sens c’est-à-dire de susciter l’interprétation, de relancer la sémiose. Mais, bien entendu, le signe n’est tel que dans – ou pour – un esprit, ou une intelligence. Une intelligence collective serait alors le milieu du signe, ou peut-être sa substance. (On indique généralement la chose de manière un peu plus plate en soulignant le caractère conventionnel du signe.) Afin d’éclairer la dimension économique de la sémiose (la vie de l’esprit) je vais distinguer trois pôles – ou trois dimensions – du signe et tenter de démonter leurs articulations et leurs interactions.

Le signe est d’abord idée. Sur le plan cognitif, l’idée est une forme, c’est-à-dire une certaine structure de relations. Elle est abstraite : on peut la retrouver, identique, dans plusieurs occurrences, circonstances, exemplaires, translations, copies différentes. Comme l’inventeur de l’idée d’idée – Platon – l’avait déjà fort bien exposé, l’idée est unique et statique. Virtuellement, une idée (une œuvre musicale, une image, un poème, un théorème, un programme informatique, etc.) n’a plus besoin, pour être disponible à l’intelligence collective, d’être localisée qu’à une seule adresse Web. Cela ne doit pas nous empêcher de penser l’idée comme un événement, puisque les idées « apparaissent ». Mais l’invention (ou la découverte, ou la création) d’une idée constitue un événement dans l’éternité. L’idée appartient à la mémoire.

Le signe est aussi information. Sur le plan cognitif, l’information surgit de la rencontre entre une mémoire individuelle (une certaine association d’idées) et une idée disponible dans l’intelligence collective. En un temps et en un lieu donné, le contact avec une certaine forme signifiante réorganise une mémoire individuelle: information. L’information est d’autant plus grande que le « message » (l’idée rencontrée) est improbable, c’est-à-dire efficace dans la transformation de l’image que l’individu se fait de son environnement. La même idée peut produire des informations très différentes selon les circonstances et les dispositions individuelles de ceux qui en prennent connaissance. L’information représente donc le mouvement éphémère de l’esprit, l’étincelle qui naît du choc des idées. Si l’idée appartient à l’éternité, l’information se rapporte à l’instant. Comme l’idée correspond à la mémoire, c’est-à-dire à la stabilité (relative) et à la fonction cumulative de l’esprit collectif, l’information, elle, correspond à la perception, c’est-à-dire au flux évanescent des différences qui engendrent sans fin d’autres différences dans la vie de l’esprit.

Enfin le signe est monnaie. Nous savons déjà que la monnaie sert à mesurer la valeur des biens économiques et qu’elle fonctionne également comme équivalent général dans l’échange. Mais nous nous intéressons ici à la fonction cognitive de la monnaie. Remarquons d’abord que la monnaie est signe, signe conventionnel. Son caractère purement sémiotique (ou « virtuel ») se révèle de plus en plus ouvertement au cours de l’histoire économique (lingots d’or, monnaie frappée par la cité ou le royaume, monnaie fiduciaire, monnaie imprimée, monnaie sans équivalent matériel, monnaie électronique…). Remarquons ensuite que les signes monétaires peuvent servir de traducteurs entre idées, entre informations, entre idées et informations. Les idées et les informations se vendent et s’achètent, elles ont un prix. L’argent peut servir à exploiter des idées, l’information à orienter les achats et les investissements, etc. Il existe donc des équivalences et des circuits qui transforment les idées et les informations en argent et vice versa.

Quels rapports unissent l’intelligence et l’argent ? En quoi la monnaie constitue-t-elle une dimension de la cognition ? Si je dispose d’une certaine somme d’argent, je peux acheter ceci ou bien cela, mais pas ceci et cela. Je dois choisir, et donc évaluer, hiérarchiser les possibles qui s’offrent à moi. L’argent symbolise une certaine limite. Il m’oblige à faire face à la finitude mais aussi, du même coup, à la question du bien et du mal, du meilleur et du pire, en un mot aux problématiques interdépendantes de la valeur, du choix et de la liberté. Si rien ne coûtait rien, nous ferions n’importe quoi, rien n’aurait de sens. Le sens n’est pas seulement en rapport avec la forme idéale et avec la nouveauté informationnelle, il a aussi besoin du prix, de la valeur, du choix, de la liberté. Or c’est précisément à cause de notre finitude, de notre mortalité, que les choses ont du « prix » et que se pose à nous la question du choix, de ce qui vaut et qui vaut moins. L’esprit n’est libre que face à la mort. L’argent actualise dans l’intelligence collective cette liberté et cette mortalité. Par l’investissement, l’argent figure également l’ouverture à l’avenir et à l’autre, l’énergie fécondante, l’excitation et le risque. Libido économique, dimension collective de l’énergie psychique, l’argent s’investit et se dépense. Il représente la dimension corporelle, émotionnelle, énergétique, sexuelle, mortelle, pragmatique de la pensée collective, sa dimension de liberté incarnée, sa puissance. C’est pourquoi il est « tabou », sale, rejeté, secrètement désiré, ouvertement adoré, objet de toutes les jalousies, vols et détournements.

Il n’y a d’intelligence que dans une circulation continue entre la mémoire, la perception et faction. Si l’idée représente la mémoire de l’intelligence collective et l’information sa perception effervescente, mobile et partout distribuée, alors l’argent tient lieu de vecteur d’action de l’intelligence collective : par lui passe le choix, l’évaluation, l’engagement, la finitude et la responsabilité.

Avec l’idée, l’information et la monnaie, nous tenons non seulement les trois dimensions de la cognition collective, mais aussi bien celles du temps, qui est la vie de l’esprit. L’idée se tient dans l’éternité. L’information éphémère glisse, insaisissable, sur la pointe de l’instant. L’argent quant à lui, figure la transformation, le passage, la bifurcation, la mort, la perte, la naissance, la fécondité du virtuel.

Comment les trois dimensions du signe s’engendrent-elles mutuellement ? L’idée attire l’argent qui sait qu’elle lui permettra de se reproduire (le capital-risque à la recherche de bonnes idées). Car les idées engendrent l’argent.

Sans idées, sans connaissances, sans œuvres, sans images, sans mémoire organisée, impossible de gagner de l’argent. L’argent, à son tour, fournit l’énergie nécessaire (en salaires, par exemple) pour produire ou chercher des informations, pour exploiter des idées. L’information, pour bouder le cercle, alimente l’éclosion des idées.

Et si nous parcourons ce cercle dans l’autre sens, nous découvrons que les idées (la mémoire) sont nécessaires à l’interprétation des informations. Ce sont elles qui donnent sens au flux informationnel qui les dérange, les entrechoque et les réorganise. Les idées tendent la toile d’éternité sur laquelle prennent forme toutes les figures du sens.

L’argent, pour sa part, évalue les idées: capitaux et contrats attirés, subventions recueillies, revenus engendrés par les brevets et droits d’auteur, bénéfices retirés de la vente d’un « produit » – idéel dans son essence – de l’intelligence collective. Cette évaluation résulte d’une multitude de choix sous contrainte, d’une foule d’actions responsables, impliquées et concrètement incarnées de l’esprit collectif. Voici donc ce fameux « marché » tellement détesté, juge immanent des idées, expression nue du désir – et scandaleux comme le désir – de l’intelligence collective.

Finalement, l’information représente le système perceptif de l’intelligence collective. Elle oriente l’argent, indiquant à l’énergie monétaire ses points d’applications possibles. Où consommer ? Où investir ? Et du flot informationnel fécondé par la puissance de la liberté émergent les idées, qui montent vers le ciel intelligible de la noosphère comme les étoiles d’un univers en expansion.

La propriété intellectuelle et l’anneau de l’intelligence collective

Examinons maintenant la question de la propriété dans l’économie de l’information. Et pour commencer, l’information elle-même (au sens rigoureux que j’ai tenté de lui donner plus haut) peut-elle être objet d’appropriation ? La réponse est évidemment: « Non. » L’information étant de l’ordre de l’événement, situé et daté, en contexte, forcément indissociable d’une subjectivité, elle peut sans doute faire l’objet d’un service rémunéré (de formation ou de conseil, par exemple), mais non d’une propriété à proprement parler. On ne peut être propriétaire du moment d’un processus. La « diminution d’incertitude » de la théorie de la communication est par nature absolument transitoire et singulière. Je pourrais me prévaloir d’une propriété sur ce texte, non de l’information que vous en tirez.

Voyons maintenant le cas de l’argent. La monnaie appartient à l’État mais aussi, bien entendu, aux personnes physiques ou morales qui l’échangent, l’accumulent, l’investissent, etc. La monnaie ne fonctionne comme telle que parce que sa propriété est à la fois absolument publique et complètement privée, entièrement personnelle et totalement circulante, sans odeur, recyclable, blanchissable, imposable…

Alors que l’information est inappropriable – parce que trop volatile – et l’argent simultanément privé et public, l’idée, quant à elle, peut être ou bien privée ou bien publique. L’information n’est à personne : elle « se produit ». L’argent est à tout le monde et passe par quelqu’un. L’idée vient de quelqu’un et passe à tout le monde. Qu’elle ne vienne de quelqu’un que moyennant une connexion à l’espace méta-personnel de l’esprit est une autre histoire.

Le principal moyen de production depuis la révolution néolithique jusqu’à la révolution industrielle a été la terre. À partir de la révolution industrielle, ce furent les installations techniques, les usines, les machines (y compris les machines agricoles) qui permettaient de produire en masse les biens vendus sur le marché. Depuis quelques dizaines d’années et probablement de plus en plus dans l’avenir, les principaux moyens de productions deviennent les idées. Les idées constituent en quelque sorte le territoire intellectuel à partir duquel les principales richesses sont produites, exactement comme la terre entre moins 10 000 et la fin du Moyen Âge. Il est plus important aujourd’hui d’avoir un titre de propriété sur une chanson à succès, un logiciel, une molécule ou une semence génétiquement modifiée que sur un lopin de terre. La vie économique contemporaine s’enracine dans le monde des idées. C’est pourquoi le thème de la propriété intellectuelle vient au premier plan de l’actualité. J’esquisserai à la fin de cet article la thèse selon laquelle le capitalisme informationnel tend vers une certaine forme de communisme. Mais je ne crois pas que ce communisme inattendu puisse se fonder sur une propriété collective intégrale des idées (c’est-à-dire des moyens de production contemporains). En effet, l’expérience historique montre, premièrement, que la propriété collective – ou étatique – intégrale et obligatoire des moyens de production se trouve presque toujours associée à la négation de la liberté et de la responsabilité individuelle, comme des libertés politiques. De plus, elle favorise moins que la propriété individuelle la croissance et la prospérité générale. En revanche, lorsqu’elle est librement choisie, la propriété collective peut se révéler à la fois productrice et libératrice : monastères ou kibboutzim pour la terre, coopératives pour les usines, communauté scientifique ou logiciel libre pour les idées, etc.

D’autre part, il convient de rappeler que la propriété individuelle garantie par la loi est une précieuse conquête historique. Elle n’existait pas dans les diverses formes de « despotismes orientaux » et n’est pas assurée dans les régimes féodaux ou totalitaires. Elle est notamment reconnue par les diverses déclarations des droits de l’homme et les législations des pays les plus démocratiques. Que la protection de la propriété privée favorise les propriétaires, cela ne fait de doute pour personne. Mais les inégalités ainsi inscrites dans le droit ne sont-elles pas préférables à une situation où l’entreprise privée, à savoir le nerf de l’innovation et de la diversité de l’offre économique, est découragée ? Que l’on compare la situation de la Corée du Nord à celle de la Corée du Sud.

Intéressons-nous maintenant plus particulièrement à la propriété intellectuelle. Brevets et droits d’auteur, dont la définition précise ne date que du XVIIIe siècle, représentent de grands progrès dans l’histoire du droit, comme dans l’histoire économique, non seulement parce qu’ils protègent et encouragent les créateurs, mais aussi parce qu’en faisant entrer l’idée dans le cycle économique, ils ont radicalement transformé la nature même de l’économie. Nous commençons seulement aujourd’hui à comprendre la nature profonde de cette transformation.

La propriété intellectuelle diffère des autres types de propriété des moyens de production. Dans le cas des idées, en effet, la propriété s’exerce sur des portions d’un territoire indéfiniment étendu et non sur une ressource finie – comme dans le cas de la terre – ou difficilement extensible, comme dans le cas de moyens de production matériels. Le monde des idées est infini. Il ne sera jamais entièrement découvert, défriché, balisé, conquis, cartographié… et approprié. À l’extension virtuellement infinie de ses objets possibles, la propriété intellectuelle ajoute un autre trait caractéristique: son caractère temporaire. Aussi bien les brevets que les droits d’auteurs finissent par tomber, au bout de quelques dizaines d’années, dans ce que l’on appelle « le domaine public ». Ainsi, les créateurs d’idées n’en restent propriétaires (eux ou leurs « ayant droits ») que pour un temps limité. Xerox ne touche plus de royalties sur le procédé de la photocopie sur papier normal. Je peux chanter un poème de Victor Hugo sans verser de droits à ses héritiers. Tôt ou tard, les idées finissent par rejoindre la mémoire commune de l’intelligence collective, l’héritage de l’humanité. Ainsi, les idées ne sont appropriées et appropriables que dans la zone où le champ intellectuel est précisément en train de se dilater – à la frontière – sur cette limite du connu et de l’inconnu où la force de questionnement, l’énergie créative et la puissance financière font porter leur pointe vive. On peut se représenter le monde des idées comme un plan infini sur lequel s’élargit un anneau. À l’intérieur de l’anneau: le patrimoine commun de l’humanité. À l’extérieur l’ouverture, la transcendance, l’intotalisable totalité de ce qui n’a pas encore été imaginé, démontré, créé, conçu ni formulé, l’appel, la question, le vide. Ni l’intérieur ni l’extérieur ne sont appropriés. L’anneau mobile, lui, comme l’aubier de l’arbre, attire la sève énergétique, affective, intellectuelle et financière. Le monde des idées s’accroît par cet anneau vivant – l’intelligence collective en acte – qui se dilate vers la transcendance. C’est aussi à cet anneau, et à lui seul, que s’applique la propriété intellectuelle, attirant et redistribuant les flux financiers, canalisant le travail et l’attention, pour le plus grand bénéfice (symbolique ou financier) de ceux qui s’y investissent personnellement… mais finalement au profit de tous, à plus ou moins long terme.

L’abandon volontaire de la propriété intellectuelle

Le raisonnement suivant : « Puisque les signes sont numérisables, donc ubiquitaires dans le réseau ils appartiennent à tout le monde » ne me semble pas entièrement convaincant. La propriété intellectuelle ne sert pas seulement les intérêts des puissants (ce qu’elle fait, bien entendu), elle joue aussi un rôle essentiel dans l’économie de l’intelligence collective. Il est bon qu’un circuit vertueux vienne nourrir en retour les zones de l’esprit collectif qui produisent les meilleurs fruits. Mais si la finalité ultime est bien la vitalité de l’intelligence collective, la puissance d’expansion de sa couronne d’or, la propriété intellectuelle classique peut parfois ne pas constituer la meilleure solution. Dans certains cas, une renonciation volontaire à l’appropriation des idées (des noms, des textes, des images, des musiques, des programmes, des procédés techniques, etc.) peut permettre aux idées de produire plus de sens et d’événements dans l’intelligence collective. Il arrive même qu’en échange, l’auteur, un scientifique ou un informaticien célèbre, par exemple, se transforme alors lui-même en idée, en icône. Cette renonciation volontaire constitue la règle pour les scientifiques qui travaillent dans des laboratoires publics sur des sujets fondamentaux. Dans le monde du logiciel libre, la non-appropriation – dûment réglementée! – permet à tous ceux qui le désirent de participer à l’amélioration des programmes. C’est aussi l’usage dans la communauté des musiciens et DJ’s qui travaillent à partir d’échantillonnages. On pourrait également citer le « copyleft », inspiré du logiciel libre, qui se répand dans le milieu des artistes. Autrement dit, des réseaux de coopérateurs peuvent décider – volontairement – de laisser le produit de leur travail intellectuel dans le domaine public parce que cela accélère le processus de la création et de l’intelligence collective. Mais il faut bien souligner que ces décisions, de groupes ou d’individus, sont volontaires et qu’elles supposent l’existence préalable, disponible, garantie par la loi, de la propriété intellectuelle. Seule l’inscription dans le droit de la propriété privée permet l’exercice de la liberté et de la responsabilité individuelle et, par exemple, le renoncement à la propriété intellectuelle. Le cas de Napster est différent de ceux que nous venons d’évoquer parce que ce dispositif ne favorise pas nécessairement la créativité collective et ne vient pas d’une décision volontaire des créateurs. Les pratiques de mutualisation des ressources informationnelles sont certainement promises à un grand avenir, mais sous des formes probablement différentes de celles que nous avons vu se déployer depuis quelques années. Je n’énonce rien d’original en disant qu’il faudra trouver des moyens de rémunérer les créateurs.

Communisme et capitalisme informationnel

Si le capitalisme informationnel mène à une certaine forme de communisme, ce n’est donc pas, à mon avis, parce qu’il renoncerait à la propriété privée des moyens de production, c’est-à-dire à la propriété intellectuelle qui devient aujourd’hui la source principale de la richesse. Ce serait encore moins parce qu’il éliminerait l’argent. Quels sont donc les arguments qui me font défendre la thèse d’un rapprochement du capitalisme informationnel d’un certain idéal communiste ? Je me contente ici de lancer quelques pistes pour conclure cet article, me réservant de développer ces idées dans un ouvrage à venir sur la théorie du capitalisme informationnel.

Grâce au cyberespace, les connaissances qui sont dans le domaine public n’ont jamais été aussi accessibles et utilisables qu’aujourd’hui et à un si faible coût. Toute idée affichée quelque part sur le réseau est immédiatement lisible partout et connectable à n’importe quelle autre. Les libertés d’expression, de communication et d’association s’accroissent à vue d’œil. La cyberculture favorise le dialogue, la coopération, les échanges transversaux de toutes sortes, une sorte de « communisme de l’intelligence » qui perfectionne une intelligence collective déjà en route depuis le surgissement du langage.

La transparence du cybermarché nous permet d’orienter l’économie en choisissant les produits qui correspondent le mieux à nos critères éthiques, écologiques, politiques et sociaux. Cette même transparence nous autorise également à investir dans les entreprises qui suivent des règles environnementales, sociales et déontologiques acceptables. Combinés à la montée de l’actionnariat populaire et du boursicotage en ligne, les mouvements convergents de l’investissement socialement responsable et de la consommation consciente peuvent aboutir à une véritable appropriation collective de la machine économique, mais une appropriation collective qui s’appuierait sur la propriété individuelle et la responsabilité personnelle au lieu de les nier.

Le capitalisme informationnel semble se diriger vers l’établissement de règles du jeu selon lesquelles les plus compétitifs sont précisément les plus coopératifs.

Il tend à préférer la paix démocratique à la guerre, à la misère et aux dictatures, peu propices à la prospérité. Il favorise le renforcement d’une échelle de gouvernance mondiale qui sera probablement contrôlée par une forme ou une autre de cyberdémocratie ouverte et participative.

Il ne tient qu’à nous d’encourager les tendances les plus positives qui se font jour dans la culture contemporaine, selon notre situation, à notre manière personnelle, par chacun de nos actes.

Lévy Pierre

Sociologue et penseur des technologies de l’information et de la communication de renommée internationale. Il a publié sur cette question plus d’une dizaine d’ouvrages traduits dans plus d’une quinzaine de langues, parmi les derniers : L’Intelligence collective (La Découverte, 1993), Qu’est-ce que le virtuel ? (La Découverte, 1995), Cyberdémocratie (Odile Jacob, 1997), World Philosophie (Odile Jacob, 2000) et Cyberdémocratie (Odile Jacob, 2002). Ayant enseigné dans de nombreuses universités en France et au Canada , il est actuellement titulaire d’une chaire d’intelligence collective à l’Université d’Ottawa.