La Coupe du monde est bleue comme l’anarchie

Il serait certes tentant d’affirmer que le football représente aujourd’hui ce qu’il y a de pire dans nos sociétés : usages de drogues légales, narcissismes qui tournent à vide, argent facile, ersatz de nationalisme, carburant de violences urbaines et autres formes de racismes, etc. Ce diagnostic explique pourquoi tous nos dirigeants politiques, d’Europe Ecologie à l’U.M.P., déclarent détester le football-spectacle comme méthode de contre-insurrection préventive, mode de déplacement des enjeux sociaux, vecteur para-fasciste, appareil de neutralisation de la pensée (système dit D.C.-B.I.Z. : Destruction des Cerveaux Ballons-Images-Vuvuzela). « Interdisons cette horreur ! », disent-il (Congrès du P.S.D).

Pourtant, l’Equipe de France vient de balayer tous ces mauvais procès, à l’occasion de l’écriture d’un texte politique radical, le Manifeste du 20 juin, dont l’exégèse complète demeure encore à faire (certains le comparent déjà au Que faire ?). Lu par Raymond Domenech (dit « Babeuf »), radicalement égalitaire (« …les joueurs de l’équipe de France, sans exception »…), à tendance anarchiste (…«…veulent affirmer leur opposition avec la Fédération française de football »…), répondant à une inique décision d’exclusion sociale sans préavis du dénommé Nicolas Anelka, en outre sensible aux nouvelles formes de contrôle et de sousveillance (…« nous regrettons plus encore la divulgation d’un événement qui n’appartient qu’à notre groupe »…), ce Manifeste remotive ce qui caractérise la grandeur de la France à l’étranger : un goût pour la grève sauvage, la protestation radicale au mépris de tout lien national – et d’ailleurs les Américains du Nord ne s’y sont pas trompés
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Alain Finkielkraut, le philosophe le plus radical du mois de juin 2010 (juste avant Alain Badiou), a parfaitement capté la teneur violemment libertaire de leur message. Ulcéré par la mécompréhension de ses compatriotes, sur l’antenne de France Inter au matin du lundi 21 juin, il a parlé du « putsch débile de voyous milliardaires », voyant dans ces derniers une « bande de onze petites frappes » ne pouvant en aucun cas constituer « une équipe » à même de « nous représenter ». Oui, en effet, ce Manifeste, et la soustraction à l’ordre de la « représentation » qu’il constitue, est semblable au putsch révolutionnaire de De Gaulle en 1958. Et ce que Finkielkraut nous permet de comprendre, c’est que la « guerre des clans », pour reprendre son expression, est toujours l’aube des contestations sociales de grande ampleur : les forces de « frappe » viennent toujours de l’ombre.

Oui, redisons-le avec ce penseur qui, avant tout le monde, avait repéré la vraie couleur de l’Equipe de France : non pas Bleue, mais Noire (« On nous dit que l’équipe de France [de football est black-blanc-beur… En fait, aujourd’hui, elle est black-black-black, ce qui fait ricaner toute l’Europe » (« Les juifs n’ont pas d’avenir dans une société multiculturelle… » in Le Monde, 29 mars 2007)).

Avant-garde des forces de la contestation sociale, agencement moléculaire précipitant la dissolution du dernier bastion du nationalisme, les Bleus – couleur coup de poing désormais, transfiguration politique du coup de boule proto-politique de Zidane – ont su trouver dans les banlieues, chez les « Indigènes de la République », de quoi alimenter la subversion de cette civilisation des mœurs qui aura donné la destruction écologique du monde, la poursuite du colonialisme sous d’autres formes et les rafles de sans-papiers.

Neyrat Frédéric

ancien Directeur de programme au Collège international de philosophie, et membre du comité de rédaction de la revue Multitudes. Il travaille sur les notions de destruction et d’indestructibilité, de mouvement et d’inertie, de relation et d’absolu. Il a publié récemment sur Artaud (Instructions pour une prise d’âmes, 2009), Heidegger (L’indemne, 2008), et la politique contemporaine (Biopolitique des catastrophes, 2008). Son dernier ouvrage en date s’intitule Clinamen (2011)