La colonie pénitenciaire La souffrance : La haine de Mathieu Kassowitz

Loué dans les strates qualifiées du système de la communication et de sa critique, approuvé massivement par le public de cinéma, emportant la sympathie d’une vaste partie de la jeunesse des cités, La Haine, le film de Mathieu Kassovitz, capte autant d’attention qu’il engendre de confusion.
Qu’y voient les uns et les autres pour concilier ainsi tant d’intérêts antagoniques? Ou plutôt quel est le nouvel agencement dans la réel qui permet de rassembler autour d’un film ceux que tout séparent? Ou quel est ce « sujet social » exhibé aux uns dans les salles de cinéma et à travers lequel les autres parviennent, par défaut, à se représenter?
Le nouveau sujet social, comme le montre M. Kassovitz, et tel sans aucun doute qu’il existe partiellement, c’est l’exaspéré, le désintégré : la mort. Et ce que laisse penser M. Kassowitz c’est que ce sujet social ainsi défini, dans son devenir désintégré, serait porteur d’une subversion fatale. Et c’est parce que ce devenir n’est porteur, dans de telles conditions, de rien que d’une désintégration toujours plus avancée que les autres, en particulier cette strate qualifiée de la communication de masse, peuvent saluer et célébrer cette représentation. C’est la mort ici, ou plus exactement le devenir psychiatrique du social, que chacun est venu voir.
Mais bien sûr pour les uns avec l’œil distancié de ceux qui contemplent le désastre, et qui campent sur les positions du conservatisme social, , et pour les autres avec le regard fraternel et solidaire de ceux qui, comme l’autre dans le film, circulent dans le labyrinthe de la folie et de la perte soi, hurlent et puis meurent
Ce sujet n’est pas un résistant, c’est un exaspéré en proie à une souffrance proprement autistique, piégé à vif dans la mort. La seule issue dans de telles conditions, et c’est là au fond que secrètement on veut le voir entraîné : l’impasse des ressassements identitaires, des intégrismes nationaux, ethniques et religieux.
Quoi qu’aient pu en dire les représentants de la critique spécialisée, et tous les autres avec eux, ce film n’est nullement un film de critique sociale. C’est un film qui prend passivement acte de l’involution de cette critique en un précipité pathologique de la subjectivité, et qui suggère que l’aggravation de cette involution pourrait conduire à une subversion. Mais à vrai dire il ne s’agit plus là pour le sujet de se libérer, mais de s’engager dans une destruction encore plus grande de son être. La douleur est si vive que le moindre contact l’envenime. La haine est la soeur sombre d’une souffrance jamais entendue. Ici la libération c’est la mort.
Et c’est bien sûr cette « subversion » là, qui est en fait le produit de l’involution pathologique de la subversion réelle, que valorise partout l’agencement présent de la domination.
La police, l’adversaire central, figure alors comme le rouage principal de la mécanique de violence et de la désintégration sociales. La télévision figure alors l’obscène témoin de cette production ininterrompue de souffrance. Ni la première ni la seconde ne sont perçues comme les éléments d’un agencement de pouvoir plus large. La cité périphérique est une « Colonie pénitentiaire ». La domination sociale s’en trouve naturalisée en supplice psychiatrique. L’ordre présent du monde en une implacable fatalité.
Rien dans le présent de cette souffrance ne lie au présent d’une autre souffrance, rien dans l’image ne lie aux images d’un autre cinéma. Le présent du système de la communication mondiale réunit dans l’exposition de la mort ceux que divisent le mouvement de l’économie et de la vie.
Et c’est au fond celte vie qui se consume défigurée sous les traits de cette haine.
La haine, ou la sincérité d’un réalisateur à contester cette mort à vif partout qu’au fond son film comble.

Je tourne dans le monde à la vitesse de la lumière, les yeux grands
ouverts
Là-bas dans les banlieues dans les villes
J’entend ta voix
Je cherche ton nom
Et toi folle d’amour
Dans la peine dans la drogue
Dans la pauvreté dans la nuit
cherches le mien

Questions à Christophe, par Anne Querrien

A titrer ton article « La colonie pénitentiaire » n’induis-tu pas un autre sens que celui que tu développes? Dans cette colonie, le colonel jusque là préposé à supplicier les victimes grâce aux rouages de sa machine, décide finalement, faute de nouvelles victimes, de s’y immoler lui-même. Et là, suprême jouissance, la machine se déglingue et éclate, aux contacts des membres rigidifiés par la hiérarchie bureaucratique. Elle ne peut plus servir au delà de son desservant: rêve de tout bureaucrate anarchiste, aboutissement de la grève du zèle.
Mathieu Kassovitz a-t-il fait la grève du zèle en tournant en noir et blanc l’émotion à lui causée par la mort sous les balles des flics de l’un de ses potes, réel ou supposé? Soit un sujet complètement non commercial, servi par un professionnalisme à couper le souffle, y compris dans la promotion commerciale: on fait des tee shirts La Haine, mais je dis que je ne suis pas d’accord. Et au sein de ce principe d’incertitude, confronté à ces yeux rehaussés de fronts à toutes les sorties de métro, plus personne ne sait où il en est, tout le monde va voir La Haine, attend l’émotion indécidable que lui apportera le spectacle de l’Autre.
Cet Autre est en effet désintégré, mais le désintégré, l’exaspéré, ce n’est pas le mort. C’est celui qui jouit de l’occasion, et certaines occasions sont mortelles. Elles ont même tendance d’avance à être mortelles, et en cela le film n’est en effet pas subversif; il est cousu de fil mi-blanc, mi-noir, ce qui est déjà mieux que gris.
La scène se joue à trois; black, blanc, beur pour faire image, (l’image n’est peut-être pas nécessaire, le pluriel est essentiel). Le pistolet, l’arme de mort, arraché aux policiers par hasard, n’arrive pas à être utilisé par deux des trois larrons, ceux qui n’ont peut-être pas vraiment La Haine. Mathieu Kassovitz, jouant les skinheads, comme notre colonel de Kafka, n’arrive pas à se faire tuer, et le film se termine sur le face à face du policier et du jeune noir, tous deux revolvers à bout portant. Qui a tiré le premier? Sur l’image c’est indécidable. La force du film c’est de suggérer que cela pourrait être le noir. Qu’un instant de pur jouissance de mort aurait pu écarter, pour quelques secondes, et sans plus d’espoir, la machine policière. Une machine qui tue comme en attestent sur grand écran, dans une correspondance de métro ou de RER, des informations télévisées oniriques à force d’être agrandies. Les informations qui font faire volte face à nos trois amis partis à Paris oublier ce pistolet, et le désir de mort qu’il véhicule pour qui le tient.
Ce film cherche, désespérément, à dénicher de la vie là où elle semble absente; notamment en montant sur les toits pour la partie de merguez, ou simplement avec la caméra pour caresser la cité du regard, ou dans Paris pour philosopher un moment en cours de balade. Un vache passe dans la cité, incongrue; elle n’est pas documentaire, même si cette cité est réellement en pleins champs. Et quand les journalistes arrivent c’est au zoo de la vie sauvage, Thoiry, que les jeunes se comparent, sans compter les vieux relents coloniaux de l’injonction faite au noir ou à l’arabe: loi ris! Les jeunes qui ont vu le film ne s’y sont pas trompés, trouvant là une nouvelle expression de l’écart avec les autres.
Je ne vois aucune souffrance dans ce film, mais une formidable tentative, non aboutie, de déjouer la relégation en y injectant les fantasmes, la générosité, de porteurs d’une autre culture, solidaires mais inexpérimentés, jouant le va tout de leurs stéréotypes contre l’enfermement d’une jeunesse à la fois proche et inconnue, et se heurtant eux-mêmes au mur qu’ils voulaient dénoncer: les bavures policières. Elles ne sont pas un fantasme. Qui voit la scène finale du film dans toutes ses potentialités?
Et pourtant le jour même où j’écris nous apprenons par les média que la voiture du Ministre de l’Equipement a été volée pendant les grèves et retrouvée vendue par petits morceaux au moment seulement où la plaque d’immatriculation aussi allait y passer. Les revolvers et les autos peuvent changer de main, et changer de sens, ce ne sont que des machines; il n’y pas d’agencements sans humains. La police d’adversaire se fait pourvoyeur dans la désintégration d’une cité réduite aux errances de ses citoyens.
Le film n’est pas subversif- il devait s’appeler « Jusqu’ici tout va bien ». Mais il indique clairement que le point de rupture n’est pas loin, que des bouts de vie sont atteignables de ces lieux de misère. « Qui sème la misère, récolte la colère » chante MC Solaar, repris par les marcheurs des luttes de novembre-décembre 95. Et la colère peut retourner les outils de l’adversaire. De nouvelles victimes ont été amenées près de la machine et elles se dressent pour y soumettre le colonel ; instinctivement, ou littérairement, elles savent que la soumission du bourreau à son ordre désintégrera celui-ci et leur propre avenir. Et elles procèdent à cette désintégration…