La coordination infirmière : un lieu critique

Il est des moments, dans la vie de chacun, qui, même s’ils ont un caractère trivial, étroitement quotidien et une temporalité ramassée sont comme des fulgurances qui illuminent des mécanismes fondamentaux de comportement de soi, des autres. Sur un plan collectif, l’on peut dire que, d’une certaine façon, la Coordination Infirmière a joué ce rôle en apportant certains éclairages définitifs sur le social, – et la pensée sur le social – elle a été un révélateur de l’émergence d’un nouveau sujet historique, la salariée, porteuse d’une autre approche du travail, Danièle Kergoat[[Ce court texte ici présenté est le produit très partiel d’une recherche collective menée, avec la collaboration de Françoise Imbert et de Danièle Sénotier, sous la direction de Danièle Kergoat, qui a centralement marqué ce travail, d’une part, en l’inscrivant dans ses préoccupations politiques et scientifiques où elle lie travail, rapports hommes/femmes et luttes sociales et d’autre part en adoptant une méthodologie basée sur l’immersion dans le mouvement et le retour des résultats aux acteurs. Ces résultats ont été publiés aux Éditions Lamarre en 1992 sous le titre Les Infirmières et leur Coordination, 1988-1989. l’a appelé « le paradigme infirmier » ; elle a, à travers son expérience de lutte, permis de « concevoir » une ouverture dans l’enfermement répétitif dessiné par les rapports sociaux de sexe. Enfin, ce mouvement original, de par sa configuration particulière, une mixité à hégémonie féminine, a enrichi les fondements des réflexions sur les mouvements sociaux et des recherches théoriques sur les rapports entre les hommes et les femmes.

D’abord quelques brèves indications qui aideront à situer ce premier grand mouvement revendicatif d’une profession fortement féminisée. Depuis la fin du XIXe siècle, ce métier est dans un processus ascendant tant dans sa formulation juridique que dans son niveau de formation et de compétences requises. Or le décret Barzach en décembre 87 vient mettre un brutal coup d’arrêt à cette tendance en accordant l’accès aux écoles à toute personne ayant cotisé 5 ans à la Sécurité sociale. On veut résoudre un problème de recrutement par la déqualification de la formation.

Ceci est le déclencheur d’un mouvement de masse, d’une mobilisation de tout un corps professionnel contre l’État pour imposer que leur profession soit socialement reconnue et donc monétairement revalorisée. Ce n’est pas la première des luttes menées par les infirmières mais c’est celle qui restera dans les mémoires par son ampleur, sa vitalité, sa créativité, son exemplarité. Il faudra quelques mois après la 1ère manifestation du 25 mars 88 pour créer la coordination Île-de-France puis nationale qui rassemble toutes les infirmières et pas seulement les infirmières hospitalières qui sont au cœur pourtant de la mobilisation. Disons-le tout de suite: ce mouvement est fondamentalement catégoriel. Au début de la recherche nous avons été tentées de privilégier la ligne minoritaire intercatégorielle, de la considérer comme une forme supérieure d’élaboration de l’action. Progressivement une évidence s’est imposée: ce mouvement ne pouvait être que catégoriel et cela pour plusieurs raisons : l’origine historique : l’affrontement avec l’État et deux faits sociologiques, l’un lié à la nature même de cette profession (ou non-profession ?) : elle est définie moins par son contenu que par une double frontière, l’une masculine, le pouvoir médical, l’autre féminine, qui passe entre les infirmières et les aides soignantes. L’espace infirmier, en dehors de sa définition sur la base de décrets, est résiduel par rapport à la hiérarchie médicale et défensif par rapport à l’ordre domestique des aides soignantes et des agents hospitaliers. Il ne pouvait qu’être avant tout une revendication d’identité professionnelle. L’autre fait sociologique est une représentation autre du salariat féminin.

Espérant avoir émoussé par avance les attaques que d’un point de vue politique on aurait tendance à adresser à ce mouvement en le qualifiant trop rapidement de corporatiste, je voudrais parler de ce mouvement tel qu’il a été et rechercher quelles significations a eues cette mobilisation majoritairement féminine, avec une histoire inhabituellement longue où ont pu s’inscrire des temps différents, des visions contradictoires, des aboutissements opposés. Je les organiserai sur trois niveaux : le travail, la forme de la lutte et une perspective politique en brève conclusion.

1. La Coordination est un révélateur de l’émergence d’un nouveau sujet historique : la salariée

La féminisation massive du salariat a interpellé la profession infirmière en la faisant sortir de son isolement (elle était bien un isolat féminin au sein d’un salariat physiquement et symboliquement masculin) et a donné d la profession des points de comparaison possible : être une salariée qualifiée, une professionnelle n’est plus une exception ; dès lors on peut comparer les salaires, les classifications, bref les rétributions symboliques et monétaires données par la société[[In: Danièle Kergoat.- L’infirmière coordonnée, op. cit, p. 146..

Ceci explique sans doute la volonté de remettre en cause des stéréotypes liés à un métier de femmes dans lesquels elles ne se reconnaissent pas: leur travail qualifié mérite un salaire correspondant et cette revendication salariale s’appuie sur une nouvelle reconstruction sociale des dites qualités naturellement féminines, comme le dévouement, la vocation, les aptitudes au relationnel. En effet les infirmières ont mené une lutte collective pour faire reconnaître leurs diverses compétences professionnelles, ce qui supposait de leur part d’opérer une série de ruptures : par rapport à l’idée de « vocation » liée à leur histoire, à la conception des qualifications et à leur amalgame douteux avec les qualités à la fois individuelles et « génériques », par rapport aussi à une fusion inappropriée entre vie privée et travail. Bref, il leur fallait se penser dans un rapport salarial, comme des salariées à part entière (et non comme des salariés).

Qui plus est, ce changement dans la représentation d’un métier de femmes les conduit à avancer, ce qui est réellement subversif, un autre modèle de travail, une sorte d’alternative sociale qui revendique un travail qui doit être intéressant, qui doit offrir des conditions où se conjuguent plaisir et efficacité, implications personnelles et compétences professionnelles, le tout bien entendu méritant salaire. Cette nouvelle configuration n’était pas toujours clairement élaborée ni par toutes : d’une part les valeurs féminines collent à la peau et d’autre part les rapports sociaux à l’œuvre dans la société étant inchangés, les infirmières ne pouvaient évidemment pas créer les conditions de son expérimentation. Mais elle a été pensée, dite, désirée. Même si la réforme du système de santé n’était pas au cœur des luttes, celles-ci ont imposé une réflexion, à travers la mise en évidence des impasses tragiques, le mot est à peine trop fort, où se trouvent cette profession et les personnes qui l’exercent, sur l’organisation hospitalière, et sa hiérarchie (masculine) stérilisante, et sur des perspectives autres. Perspectives bénéfiques déjà pour l’élaboration de pratiques individuelles. En attendant…

II. Que dire de la forme coordination du mouvement ?

De cette non-conformité avec les modèles habituels il découle que les infirmières ne pouvaient pas se reconnaître dans les pratiques des syndicats construits d’une part sur la figure masculine de l’ouvrier, or ce sont majoritairement des femmes, et d’autre part sur une conception interprofessionnelle, or nous avons vu que leur mouvement était d’abord catégoriel. La coordination, qui ne s’est pas construite contre les syndicats, c’est un monde si faiblement syndiqué, était la forme la plus adaptée à la nature intégrante, toutes les infirmières, à ses objectifs catégoriels mais aussi aux pratiques collectives mises en oeuvre : démocratie directe, alliance du collectif et de l’expression subjective, dynamique unitaire à partir des diversités, coexistence d’éléments contradictoires.

Ceci pendant la période relativement longue qui va de la naissance de la coordination en mars-avril jusqu’en novembre où l’État, après son refus de nouvelles négociations, va imposer sa propre logique. C’est ainsi que l’on peut faire une double périodisation de la coordination : si on l’analyse dans son rapport à l’État, le mouvement coordination s’éteint le 3 novembre 1988: après le refus de Claude Evin de rouvrir les négociations, il entre dans un processus de structuration à la recherche de formes « habilitées » à entrer dans le jeu démocratique tel qu’il est défini par lui et non par la force interne du mouvement; si on l’appréhende de l’intérieur on peut dire que la coordination a duré jusqu’au 16 décembre 1989, date à laquelle quelques coordinations de province constituent à partir de la Coordination Nationale Infirmière une union professionnelle portant le même sigle. Simple effet homonymique…

Une durée particulièrement longue qui s’explique partiellement par la nature majoritairement féminine du mouvement « Je crois que si ça avait été une grève d’hommes, elle aurait duré moins longtemps ». Cette remarque d’un infirmier, membre actif de la Coordination Île-de-France rejoint, semble-t-il, malgré l’opposition des contextes, des analyses sur les mouvements populaires urbains en Amérique latine massivement forgés par les femmes : ne recherchant pas seulement à instrumentaliser une action, elles ne s’arrêtent pas à des résultats qui peuvent selon une certaine logique apparaître comme une défaite: l’action collective est aussi un lieu où se construit un sentiment d’appartenance à une micro-société, là le quartier, ici la « communauté » des infirmières.

Ceci amène tout naturellement à évoquer le féminisme mouvement essentiellement de femmes la coordination n’est pas un mouvement féministe et cela ne pouvait faire sens étant donné l’époque historique que nous vivons, les orientations de la coordination. Les infirmières pouvaient-elles dans leur lutte nommer le groupe social hommes comme un adversaire, il ne semble pas ; d’ailleurs peut-on, sans déboucher sur une radicalité insoutenable, intégrer dans un mouvement des pratiques cumulatives: femme et ouvrière, femme et indienne, femme et infirmière ?

Par contre, comme tout mouvement social d’ailleurs, c’est un mouvement sexué, marqué par la dynamique des rapports sociaux de sexe, qui était ici spécifique puisqu’il s’agissait, comme l’a défini Danièle Kergoat, d’un mouvement mixte à hégémonie féminine. Si la profession infirmière est féminisée à 85%, avec des variantes selon les secteurs, la coordination a une composante plus fortement masculinisée dans la mesure où on retrouvait grosso modo 1/3 d’hommes et 2/3 de femmes, là aussi avec des variantes avec le temps. Par ailleurs, l’étude des instances de la coordination montre qu’il n’y a pas éviction des femmes quant on « monte » dans la pyramide organisationnelle (il y a probablement par contre éviction des femmes avec enfants).

Les études antérieures ont démontré, si l’on veut bien être de bonne foi, que l’on ne peut comprendre la dynamique structurante du monde du travail sans avoir recours à cette catégorie d’analyse qu’est la division sexuelle du travail. De même, l’étude sur la coordination infirmière comme d’autres en Amérique latine par exemple sur le mouvement populaire urbain prouvent que l’on ne peut comprendre la dynamique d’un mouvement, sa nature et même son sens si l’on ne fait pas intervenir le sexe des acteurs. C’est ce que sous-tend l’expression de mouvement social sexué.

La coordination infirmière nous a offert, avec cette « mixité à hégémonie féminine », une configuration exceptionnelle qui a permis de faire voir qu’elle était favorable à des pratiques sociales nouvelles entre les hommes et les femmes. Comme les hommes ne se sentaient pas naturellement légitimés à représenter une profession aussi féminisée, le libre jeu des rapports de pouvoir a été freiné: les femmes aidées par les hommes militants au début ont fait l’apprentissage du militantisme, de la parole en public, des rapports avec les médias ; elles se sont maintenues en nombre dans les principales instances ; elles se sont emparées à leur manière des technologies modernes de communication (notons quand même que la presse a fabriqué une image d’égérie pour représenter le mouvement à ses débuts et symbolisé par trois hommes les tendances apparues en fin de parcours).

Enfin et surtout, il n’y a pas eu de processus d’exclusion, comme cela se passe toujours, mais d’articulation tant au niveau des pratiques quotidiennes que des objectifs. Ces objectifs qui articulaient valeur d’usage et valeur marchande, temps de la vie et temps de l’efficacité, qualification technique et savoir-faire relationnel ont été pensés par les femmes à cause de leur nombre et aussi de leur position et dans les rapports de reproduction et dans les rapports de production mais ils ont été aussi revendiqués par les hommes. Ceci ne veut pas dire que les rapports hommes/femmes étaient devenus non antagoniques… A ce sujet, D. Kergoat a utilisé une nouvelle notion de « haine de genre »[[Id., Gestion de la mixité dans un mouvement social, op. cité, p.138. pour parler de l’agressivité de certains hommes vis-à-vis de certaines femmes dans le mouvement.

Le troisième point d’éclairage est plutôt une rapide conclusion, qui méritera des développements ultérieurs, autour de deux constats que l’on peut faire à partir de l’expérience de la coordination sur un plan politique :

1) elle a été la preuve que des modifications dans la pratique des rapports de sexe sont pensables et qu’elles sont porteuses d’une nouvelle vision sociale. Une brèche donc dans le cercle angoissant des invariants historiques de la division sexuelle du travail.

2) la rencontre de cette coordination féminisée avec l’État montre l’irréductibilité de ces deux espaces. Les voici à travers deux citations illustrant leur face-à-face :

- d’un côté: « on nous parle du jeu des négociations mais nous ne jouons pas, nous. C’est toute notre vie qui est en cause ».

- de l’autre : « C’était incroyable : ces filles de la coordination, elles vous racontent chacune dans le détail leur problème de vie quotidienne ! Elles sont touchantes, émouvantes mais comment voulez-vous négocier avec une tranche de vie ? »

Il est important pour les luttes futures, et pour le développement de la pensée féministe, de pouvoir théoriser les implications de cette double constatation :

- certaines conditions permettent un changement dans les rapports entre les hommes et les femmes, ici cette mixité à hégémonie féminine.

- l’espace politique, pas seulement celui de l’État d’ailleurs, par essence homogène, exclut tout élément porteur de contradictions, autrement dit, essentiellement les rapports sociaux de sexe. La Coordination Infirmière a démontré le caractère antagonique du jeu des acteurs sur la scène politique et des pratiques sociales des femmes.