La faille atlantique des relations Europe/États-Unis

– L’épisode de la Convention a échoué dans le projet de certains de mettre un point d’arrêt au fédéralisme et à l’idée d’une expansion continue de l’Europe. Le 15 février dernier, après plusieurs mois de bataille contre l’option guerrière en Irak, la peuple constituant européen s’est manifesté dans la rue. Désormais toute tentative extérieure de diviser l’Europe fera apparaître à cette opinion publique que l’un des objectifs de la politique étrangère américaine est d’empêcher l’Europe de s’affirmer comme puissance politique. La faille atlantique des relations Europe/ États-Unis ne peut que croître. La construction d’un modèle européen de vie comme alternative à l’américanisation se fait progressivement autour de la protection sociale, de la santé, du rapport au vivant , de l’art, de l’éducation et de la culture .Pour y arriver, l’Europe doit devenir un projet politique fédéral.
Comment comprendre la formation d’une Europe politique ? La Convention chargée d’écrire un projet de Constitution a soulevé des espoirs constituants. Je persiste à croire que le  » nous peuples d’Europe  » lorsqu’il sera prononcé par une Assemblée de parlementaires, de délégués des États Nations dont ils trahiront heureusement le mandat limité, sera un signal fondamental. Aujourd’hui il y a loin de la coupe aux lèvres[[Comme le montrent dans ce dossier de Multitudes des Européens aussi convaincus que Dany Cohn-Bendit et Giuseppe Bronzini.. La partie n’est pas jouée : la constitution doit passer par les fourches caudines des gouvernements; il faut arriver à l’unanimité, mais à Rome, comme à Cancun, les non peuvent cristalliser très vite. Le confédéralisme a la peau dure.

La convention ou le phénix du fédéralisme rampant

Au niveau des institutions européennes, le regard de nos cousins de l’Est qui nous rejoignent progressivement est éclairant. Ainsi Peter Balazs, qui a représenté la Hongrie dans la Convention, expliquait-il récemment[[ Cadenabbia les 12-14 septembre 2003 : Thinking Europe, the future of Europe in a transtlantic context, séminaire organisé par le Bundeszentrale für Politische Bildung et L’European Film Academy. que ce qui l’avait le plus frappé dans les longues années de pratique qu’il avait désormais de Bruxelles, c’est l’importance du marchandage permanent entre les pays. On rapprochera cette observation de ce que nous déclare l’eurodéputé vert, Dany Cohn-Bendit : le Parlement Européen pèse à Bruxelles comme un pays moyen (Espagne, Pologne). L’Europe ressemble en ces moments à la Ligue Lombarde au XIII° siècle ou la Diète du Saint Empire Romain sous Charles-Quint. La recherche des majorités, des coalitions, y tient lieu de politique.
Pourquoi faut-il que les hommes politiques de tout bord commencent leur profession de foi européenne par l’axiome que les Nations ne disparaîtront jamais, que l’on sera toujours français, suédois, danois, anglais etc., avant d’être européen ? Que l’on me dise que les langues, les cultures européennes ne vont pas fusionner dans une novlangue, je le crois et le défendrai très volontiers, mais en ce qui concerne la forme État, historiquement cristallisée dans l’absolutisme et les révolutions du XVIIIe au XXe siècle, pourquoi serait-elle durable ?
L’étonnant de l’épisode de la Convention est que l’option confédéraliste – pourtant subalterne à l’âge des empires en train de devenir l’état d’Empire tout court – ait échoué dans son dessein, explicitement avoué par les autorités britanniques et par quelques autres, de mettre un point d’arrêt au fédéralisme rampant qui grignote inexorablement les compétences et les symboles de l’espace national. Ainsi, dans son éditorial du début juin, The Economist expliquait qu’il fallait mettre à la poubelle le projet de la Convention. Pourquoi tant de dépit après tant d’espoir ? Parce que ce journal, respectable et profondément conservateur, était originellement persuadé que les Conventionnels allaient mettre un terme à l’idée d’expansion indéfinie de l’Europe, à la maudite frontière intérieure institutionnelle, comme ces si raisonnables Suédois, Danois, Norvégiens. En fait, l’écriture de la Constitution était censée en finir avec le théorème dit de la bicyclette de Walter Halstein, un des pères de l’Union selon lequel, quand on est sur des deux roues, pour ne pas tomber, il faut avancer. Pourtant, si la forme de l’Union Européenne a été très déséquilibrée dans un sens confédéral par le poids croissant du Conseil Intergouvernemental Européen qui flanque la Commission, sa substance est demeurée un processus ouvert de fédéralisation sans État avoué. Une machine à endormir les petits et gros dragons souverainistes. Et cela n’a pas mal réussi chez les membres les plus anciens de l’Union. Dans le projet de Constitution, ce même dispositif, diabolique, pour The Economist, a été reconduit. Donc, sur ce plan, rien de nouveau.
La nouveauté cruciale vient d’ailleurs : le 15 février dernier, après plusieurs mois de bataille contre l’option guerrière en Irak, le peuple constituant européen s’est manifesté dans la rue. Celui dont on nous disait avec tant de certitude qu’il n’existait pas. Or cet introuvable peuple, il est apparu sous forme d’opinion publique. Comme un peuple politique au pluriel qui s’invite sans y avoir été convié. C’est capital, car s’il existe une opinion publique européenne, des alliances sont possibles pour aller vers plus d’Europe et surtout vers une autre Europe. Cette Europe prend aujourd’hui, pour le monde, la forme d’un non possumus adressé à l’allié américain.
Cela écrit, suffit-il du Manifeste du 2 juin de Jürgen Habermas et de Jacques Derrida[[Voir la contribution d’Yves Citton dans ce même numéro. pour produire une perspective de processus de constitution d’une subjectivité politique d’emblée européenne, par ailleurs en marche ? L’alter européisation est un processus étroitement lié à l’alter mondialisation. Ils doivent s’épauler l’un l’autre, car ils ont affaire à forte partie. Nous n’étions que très moyennement confiants dans les propositions européennes d’ouverture commerciales aux pays du Sud. Pourtant, si l’on ne réduit pas drastiquement la dette du Sud, il faut que le Sud parvienne à exporter pour rembourser les intérêts. Au moment de l’élection de Lula au Brésil, on a vu que s’il avait fait le moindre pas hors du « droit » chemin, il se serait retrouvé devant le  » mur de l’argent  » qui avait fait chuter le Cartel des Gauches en France après la Première guerre mondiale et devant la répétition de la crise argentine que les Brésiliens avaient sous les yeux depuis des mois[[Voir la mineure de ce numéro, largement consacrée à la crise sociale argentine qui va bien au-delà de cet usage qu’a pu en faire le Fonds Monétaire International. , comme pour l’exemple. Tôt ou tard, le Brésil qui a adopté une politique ferme à l’égard de Washington, aura besoin de davantage d’Europe.
Mais, comment y parvenir ? Les gouvernements sont lents, timorés. Pourtant, heureusement, dans le processus de formation quasiment géologique de l’Europe politique, a surgi un accélérateur externe extraordinaire : le virage unipolaire de la politique impériale américaine, dont il faut mesurer certes les sérieux dangers[[ Voir les contributions dans ce même numéro de Franco Berardi, Antonio Negri et Michael Hardt. Ce dernier parle d’un coup d’État  » rampant « . , notamment dans la poudrière Moyenne Orientale d’Israël au Pakistan, mais aussi les effets paradoxaux qui, eux, ne sont pas négatifs pour l’Europe.

Si les faucons américains n’existaient pas, il faudrait les inventer !

Il faut diffuser massivement Robert Kagan (un Républicain), Paul Wolfovitz, (un faucon), Paul Berman (un démocrate de The New Republic) et les bons mots de Donald Rumsefld et David Perle. Non pour nourrir l’anti-américanisme[[Voir l’interview de Michael Hardt. Il faut souligner la vigueur de l’opposition de certains grands médias américains à la guerre, les manifestations continuelles. , qui est une réaction grotesque, mais pour l’effet salutaire que cela produit infailliblement sur les plus tièdes des Européens. Ce que n’avaient pas accompli quarante ans de traité franco-allemand, la guerre d’Irak et l’unilatéralisme de Bush l’ont fait.
Le refus de la guerre en Irak de la part de l’Allemagne, de la Belgique et de la France, rejoints par la Russie, est sans doute l’événement le plus important de l’histoire politique de l’Union Européenne depuis la signature du Traité de réconciliation franco-allemand, avec la réunification allemande et l’entrée des pays de l’Est.
Des signes avant-coureurs étaient apparus : la position de la France et de l’Allemagne dans la guerre du Kosovo, le traité de Saint-Malo franco-anglais esquissant une défense européenne pour sauver l’industrie, et le discours de Joschka Fischer à l’Université Humboldt de Berlin le 12 mai 2000. L’Acte Unique européen pointait le nez dans la politique planétaire. Mais jusqu’au mois d’octobre, le principal obstacle à une fusion plus grande de la politique étrangère des deux plus grands Etats européens tenait précisément à leur position opposée sur la question de la relation de l’Europe avec les États-Unis et l’Alliance (l’OTAN). Si audacieuse qu’ait été parfois la politique allemande (on pense particulièrement à la politique du Chancelier Willy Brandt vis-à-vis de la Russie et de l’Europe de l’Est, où à celle de Fischer à l’égard de la question yougoslave), elle n’avait jamais remis en cause le leadership américain au sein de l’Alliance. Lorsque la France gaulliste était sortie en 1966 de la structure militaire de l’OTAN et avait prié les troupes américaines de se retirer du territoire, il ne s’agissait que de  » fantaisies  » françaises, tolérées parce qu’isolées.
Ce qu’il y a eu de remarquable dans cette émancipation de la tutelle américaine, c’est évidemment le poids ainsi constitué ; l’attelage franco-allemand, en parts de commerce mondial, pèse plus que les États-Unis, tandis que le droit de veto français quand il devient partagé au Conseil de Sécurité n’est plus une plaisanterie. De surcroît, le ralliement de la Belgique, traditionnellement méfiante à l’égard de ses deux voisins, a complété la surprise. Claus Offe a raison de parler[[ Dans le même symposium que celui évoqué en note 1. de la fin de l’hégémonie américaine sur l’Europe. Hégémonie contestée dans l’enceinte des Nations Unies par la résistance surprenante de l’Angola, du Cameroun, du Chili et du Mexique, épaulés efficacement par le Brésil de Lula et l’Afrique du Sud.

La dérive transatlantique des continents

Le fossé apparu entre les États-Unis et l’Europe n’est pas transitoire. Il n’est pas une divergence diplomatique. Il correspond à une faille qui s’est ouverte sur une fissure déjà ancienne. Le terme de fossé (gap) transatlantique, utilisé par les commentateurs officiels, suggère bien l’idée d’une dérive des deux continents, c’est-à-dire d’un lent mais puissant mouvement géologique. Depuis l’écroulement du communisme, le noyau initial des pays signataires du Traité de Rome est en désaccord avec l’administration américaine sur presque tous les sujets : politique étrangère, commerce mondial, politique économique, sociale, défense, mesures écologiques. Inutile de s’attarder ici sur les désaccords sur le conflit israélo-palestinien, sur les différentes manches des négociations du GATT, puis de l’OMC, sur les droits de propriété intellectuels, sur le brevétisation des logiciels, sur les OGM, sur le Protocole de Kyôto, sur la guerre des étoiles. La  » croisade contre le terrorisme  » après le 11 septembre n’est finalement que la cerise sur un gâteau déjà très indigeste que les Européens ne veulent plus manger  » en famille « .
La seconde conclusion est plus nette encore. Certains hommes politiques, généralement de droite en Europe, et nombre de Démocrates américains, ont défendu l’idée que ce fossé transatlantique pourrait être comblé par une politique plus raisonnable et plus multilatérale, bref qu’un Président démocrate, ou à défaut un Colin Powell, pourraient renouer les fils du dialogue. Cela me semble une erreur. Il nous faut au contraire nous attendre à une sérieuse détérioration du lien transatlantique dans les années à venir.
Deux raisons pour cette nouvelle, qui consternera certains. La première est l’ampleur de l’opinion publique européenne qui – sans exception et à des scores énormes (entre 65 et 85 %) pour des démocraties représentatives (donc généralement très divisées) – a appuyé Schröder et Chirac, y compris dans des pays traditionnellement atlantistes comme le Royaume-Uni, ou dans des pays nouvellement atlantistes comme l’Espagne et la Pologne. Après 30 ans de gestion néo-libérale du monde, imputée aux administrations américaines, même si elles étaient en fort bonne compagnie, contester l’hégémonie impériale fait recette sur le plan électoral. Pendant ce temps, aux États-Unis, on assistait, y compris à gauche avec Rorty par exemple, à une revalorisation de la Nation et du drapeau américain digne des temps de guerre.
La seconde raison est plus objective et économique. Afin d’éviter à l’Europe le syndrome japonais que l’économiste Paul Krugman impute au caractère beaucoup trop limité du mandat de la Banque Centrale Européenne – laquelle ne s’occupe que de la stabilité des prix et de l’euro au lieu d’intégrer, comme le Federal Reserve américain, un objectif de plein emploi – une politique économique de relance devra fatalement développer un programme massif d’investissement dans les infrastructures matérielles (réseau de transport ferroviaire en particulier) ou dans les infrastructures immatérielles qui ont nourri l’avance américaine dans les secteurs de la nouvelle économie (qui est loin d’être morte) comme la recherche, les autoroutes de l’information, les biotechnologies, domaines que le Sommet de Lisbonne avait placés au premier rang des préoccupations de la Commission Européenne. Avec derrière le problème d’un budget fédéral trop restreint et des redéploiements des moyens de la PAC et des fonds structurels vers les autres secteurs. L’enjeu devenu palpable désormais d’une politique fédérale, ce n’est pas la défense du protectionnisme de la forteresse Europe face au libéralisme, c’est surtout l’établissement d’un nouvel ordre avec le Sud sur le plan extérieur, la réunification de l’Europe sur le plan intérieur, la délimitation des nouvelles frontières à tracer entre les biens marchands standard et les biens qui doivent être développés selon une autre logique, le contenu du  » service universel  » ou  » service public « .
Or sous la contrainte d’un pacte de stabilité qui prohibe un déficit budgétaire national de plus de 3 % sur le long terme, le seul moyen de financement de tels investissements est la pratique d’un déficit fédéral financé, lui, par des emprunts en euro sur le marché intérieur de l’Union ou sur les marchés financiers internationaux. Cela revient à faire de l’euro une véritable monnaie de réserve mondiale qui ne sert pas seulement d’unité de compte, mais aussi de source de création de moyens de crédit. Or ce besoin de financement européen heurte de plein fouet l’impératif des États-Unis de dégager un excédent journalier sur leur balance des paiements de plus de 2 milliards de dollars de façon à combler leur déficit commercial, budgétaire ordinaire et budgétaire extraordinaire (ce dernier étant occasionné par la guerre en Irak, en Afghanistan). La baisse boursière entraîne actuellement des défauts de paiement des ménages américains pour une valeur estimée à 55 milliards annuels qui viennent s’ajouter aux besoins de financement précédents.
Tôt ou tard, l’émergence de l’Europe comme un pouvoir fédéral conduira à un rôle croissant de l’euro dans les échanges internationaux, dans l’émission de crédits. La liberté de manœuvre du Federal Reserve d’Alan Greenspan, qui est actuellement presque totale, se trouvera réduite brutalement. Les États-Unis risquent dans les années à venir de se retrouver devant ce que les économistes nomment la  » contrainte extérieure « . On comprend qu’apparaisse de plus en plus l’invocation aux intérêts de la Nation. On comprend aussi autre chose : que l’apparition des  » faucons  » ne se confonde pas avec la droite fondamentaliste chrétienne, celle qui a fait alliance avec Sharon.

Les « faucons » dureront longtemps

Le succès incroyable des faucons n’est pas une affaire de mode. À ceux qui n’en seraient pas convaincus, je conseille la lecture d’une tribune peu remarquée, parue en première page du Monde ce printemps, qui se proposait de recoudre les déchirures transatlantiques. Ce texte était signé de quelques européens, mais surtout d’un nombre impressionnant de hauts fonctionnaires, diplomates et élus américains, républicains comme démocrates, puisque Madeleine Allbright y occupait une place éminente. Prenant leur distance avec le trop grand unilatéralisme de G.W. Bush, les auteurs en arrivaient à proposer rien moins que la présence d’un représentant des États-Unis dans chaque sommet du Conseil des Ministres et des Chefs d’États de l’Union, à la Commission, bref une sorte de co-gouvernement de l’Europe, comme si cette dernière était une province orientale de l’Empire. Qu’un tel texte ait pu circuler ouvertement, montre à quel point l’Administration américaine a complètement sous-estimé l’émergence d’une Europe politique soucieuse de se gouverner elle-même à un niveau fédéral, même si le terme a été soigneusement évité par la diplomatie allemande.
Second point, étroitement relié au précédent : la tentative astucieuse et retorse de Donald Rumsfeld de diviser l’Europe entre la vieille et la nouvelle est un coup d’épée dans l’eau. Ce qu’il nomme la  » nouvelle Europe  » est un attelage très instable des composants hétérogènes : le Royaume-Uni, atlantiste et avouant ouvertement jouer double jeu, les nouveaux entrants de l’Est pour qui rejoindre la vieille Europe est le premier objectif, même si c’est au prix d’un profil bas atlantiste comme le fit l’Allemagne durant quarante ans. Le refus de leur part de la  » souveraineté limitée  » s’explique fort bien lorsque l’on sait que ce mot a toujours voulu dire le droit d’être envahi militairement par l’allié soviétique. Sur cette coalition hétéroclite, l’effet de la détérioration des relations transatlantiques, dont l’échec de Cancun est le plus récent avatar, est clair : toute tentative extérieure de diviser l’Europe fera apparaître au grand jour dans l’opinion publique que l’un des objectifs stratégiques de la politique étrangère américaine est dorénavant d’empêcher la naissance de l’Europe comme puissance politique.
Un point de vue réaliste sur la contestation du leadership américain conduit ainsi à relire les brillantes analyses de Robert Kagan. Ce dernier qualifie les politiques européennes de politiques pacifistes adeptes de Kant, face à la politique hobbesienne américaine qui prône la force et son usage préventif. C’est parce qu’elle est faible que l’Europe tiendrait ce discours. Mais on peut entendre en filigrane un autre message subliminal : l’Europe ne doit pas devenir une puissance militaire et diplomatique. Lors de la naissance des États Nations au début du XIXe siècle, l’Europe entière se gaussait de la faiblesse des États-Unis encore au berceau.
Sommes-nous en train de vivre la naissance des États-Unis d’Europe ? Le défi que nous avons à affronter est plus complexe que celui que les Conventionnels de Philadelphie surent, non sans mal, relever. Nous ne sommes pas en train d’édifier, comme Madison, une Nation, dotée d’un pouvoir unique, d’un groupe whasp dominant[[Question abordée par Rosi Braidotti et Frédéric Neyrat dans ce numéro. . Nous venons de très vieux États, mais aussi d’essais d’unification de multiples cultures dans une répétition de l’Empire Romain par le Pape, par les Empereurs successifs, de Frédéric II à Napoléon. Nous avons trop et non pas assez d’identités pour revenir à la mythologie de l’origine, du sang, de la race. Le multiculturalisme pas plus que le jacobinisme ne sont la solution de nos problèmes. Qu’est-ce qu’être européen ? Qu’est-ce qu’un gouvernement fédéral ? C’étaient traditionnellement des questions typiquement américaines. Il semble que les vieux démons européens de la guerre, du complexe militaro-industriel, de la clôture nationaliste imprègnent la nouvelle administration américaine, tandis que l’esprit de l’Amérique de Philadelphie aurait traversé l’Atlantique. Heureusement par-dessus les failles et la dérive des continents, il y a l’océan qui permet de naviguer.

La nouvelle navigation

Autour de quoi la politique interne de l’Europe peut-elle se faire ? Par des croisements qui surprendront beaucoup les certitudes idéologiques de nos fondamentalistes nationaux.
La construction d’un modèle européen de vie, comme alternative à « l’américanisation » chère à Kojève, se fait progressivement autour de la protection sociale, de la santé, du rapport au vivant, de l’art, de l’éducation et de la culture. Mais pour y arriver, l’Europe doit devenir un projet politique fédéral. Les fédéralistes, s’ils entendent aller au-delà de l’honorable mais presque marginal noyau des fédéralistes historiques, démocrates-chrétiens, doivent s’appuyer sur la tradition … américaine de l’Union, sur son moment constituant. Leur deuxième force vient aussi largement d’Amérique, de la Californie, de l’Internet et de la culture du continent émergeant du numérique. Aujourd’hui, aider l’Amérique, c’est aider Stallman et la  » communauté du libre  » à faire capoter les projets de brevétisation des logiciels et du vivant. À la chasse ouverte contre les pirates, il faut opposer la chasse du piratage du vivant organisé par les grandes multinationales des laboratoires agro-sanitaires et pharmaceutiques.
Alors nous pourrons tranquillement commencer à parler de faire sortir l’Europe d’une OTAN qui ne sert plus à rien, pour une force d’intervention mise à la disposition exclusive d’une ONU rénovée. Nous pourrons aussi demander le déménagement de l’ONU de New York vers l’hémisphère Sud.

Moulier Boutang Yann

Professeur de sciences économiques à l’Université technologique de Compiègne, il enseigne l’économie et la culture européenne à l’Université de Shanghaï. Il a publié, entre autres, Liberté, égalité, blabla (Autrement, 2012), L’abeille et l’économiste (Carnets Nord, 2011) et Le capitalisme cognitif (Éditions Amsterdam, 2007).