La possibilité européenne (le monde, les multitudes et l’Europe)

– La Constitution européenne risque de promouvoir une Europe coupée de deux réalités fondamentales : les multitudes et le monde. Double déni qui ne pourra s’effectuer que sous la forme d’un néo-nationalisme mortifère. Face à cela, nous rappelons qu’une Constitution n’est qu’une pièce à verser au dossier de l’auto-organisation des sociétés. Dans le cadre de la Grande Déterritorialisation Planétaire, les sociétés doivent aujourd’hui composer des formes de reterritorialisations ouvertes au monde qui les déborde, et donner droit à toutes les formes de vie qu’elles incluent. Cette inclusion, qui n’est pas une assimilation, nous la nommons résidence. L’Europe qui favorise les puissances d’être serait ainsi tout autre chose qu’une Europe en appétit de pouvoir.
Nous attendons aujourd’hui quelque chose de l’Europe. Quelque chose qui aurait toujours constitué ce qu’Europe veut dire mais qui aurait été comme empêché, comme retardé. Nous avons affaire précisément à une possibilité. Il faut entendre ce terme au sens fort : une possibilité n’est pas l’ouverture absolue et sans condition à tout ce qui peut être. La possibilité européenne est aujourd’hui située selon deux coordonnées fondamentales : une nouvelle étape de l’Empire, et la question d’une Constitution européenne. Cette possibilité européenne est non seulement située, mais en outre lestée de toute son histoire. Il faut ensuite ajouter qu’une possibilité engage l’être qu’elle concerne dans sa totalité : c’est, avec la question européenne, la totalité de notre animalité politique qui pourrait être mise en jeu. Elle pourrait l’être ; il n’y a là nulle nécessité : une possibilité peut toujours être refusée. On pourrait faire comme si rien de nouveau n’était possible, comme si tout était déjà joué. Alors, ne sommes-nous pas en train de nous tromper, sommes-nous véritablement face à quelque chose d’historique ?
Il est impossible de répondre en connaissance de cause à cette question : une possibilité nous confronte à un non-savoir radical. Il faut parier. Parier sur la possibilité de donner forme à cette possibilité – mais quelle forme et quelle politique seraient à la mesure de l’Europe et de la situation dans laquelle cette possibilité s’inscrit ? Double question à laquelle nous allons tenter de répondre en montrant que la forme politique Europe devra être à la mesure de ce qui est sans mesure : les multitudes et le monde.

Mondialisation et anti-mondialisation

Notre situation historique est déterminée par le constat suivant : les États-Unis sont incapables d’Empire. Emmanuel Todd avance des éléments qui nous semblent très convaincants en la matière : 1/ ce n’est pas le PNB des États-Unis qu’il faut regarder, mais l’état de leur balance commerciale qui montre leur extrême dépendance vis-à-vis du monde ; 2/ la civilisation américaine n’est pas capable de s’universaliser. Notons immédiatement qu’on ne confondra pas cette incapacité civile avec la propagation incessante de leur mode de consommation ; 3/ si l’armée américaine est largement plus puissante que les autres, elle est cependant en deçà de ce qu’il faudrait pour s’imposer dans le monde entier comme véritable hyperpuissance[[Sur ces thèmes, cf. E. Todd, Après l’Empire, Paris, Gallimard, 2002..
Le terme est lâché : l’incapacité impériale des États-Unis est fondamentalement liée au fait qu’ils ne sont pas à la hauteur d’un monde « mondialisé » . Nous soutenons même ceci (dans une ligne qui par certains traits recoupent les thèses de Philippe Zarifian) : les États-Unis représentent à ce jour le plus vaste mouvement d’anti-mondialisation qui puisse exister. C’est ainsi que nous interprétons la majorité de leurs actes. Le narcissisme en politique a la même structure que celui qui se loge dans la subjectivité humaine : demander l’exception pour soi-même. Ainsi le refus de signer les Accords de Kyoto, ainsi le refus de la Cour de Justice Internationale, ainsi la Guerre contre l’Irak : il s’agit non seulement pour les États-Unis de s’attaquer à un adversaire supposé ne pas poser de problème, mais aussi de dénier la possibilité d’une mondialisation effective – le narcissisme américain est blessé d’abord et avant tout par la mondialisation.
Ce serait une très grave erreur de considérer que les États-Unis sont les maîtres de la mondialisation. La mondialisation est un phénomène ontologique, qui convoque l’histoire grecque, romaine et chrétienne, qui est l’assomption des mondialisations antérieures. Ce phénomène doit être distingué de la globalisation technico-économique née avec la modernité, qui s’intègre au mouvement général de la dite mondialisation. Selon l’angle de vue choisi, l’on pourra certes identifier ces deux termes, en montrant que la globalisation technico-économique touche à l’être même de nos subjectivités, de nos corps et de notre environnement. Mais leur différentiation est nécessaire pour qui veut montrer que ce qui nous arrive avec la globalisation nous vient de bien plus loin que celle-ci, de bien plus loin que l’hégémonie américaine ! On dit souvent que ce qui se passe aux États-Unis nous parvient avec dix ans de retard ; mais l’on oublie que les Nord-Américains sont eux-mêmes en passe de quelque chose qui les dépasse, qui vient de plus loin qu’eux, et dont ils ne sont pas maîtres. C’est de cette absence de maîtrise dont les U.S.A. font l’épreuve aujourd’hui – qu’ils dénient, pour le pire: si l’Empire est impossible, qu’il y ait au moins Emprise… L’impérialisme américain, qui n’est autre que l’effectuation d’une impérialité sans Empire, doit aujourd’hui être compris comme une tentative pour noyer dans le sang le processus de mondialisation.
Il est vrai que nous écrivons un texte de circonstances, qui nous expose au non-savoir, à une réflexion précipitée. Mais quoiqu’il arrive, quelque chose aura eu lieu, et si c’est un feu de pailles, il en restera des cendres : en 2003, un multiple s’est affirmé contre la prétention américaine consistant à entraîner le monde entier dans une guerre injuste. Un multiple ? Plutôt deux, qu’il ne faut en aucun cas confondre. Étatique d’abord, puisque certains États ont refusé une position d’allégeance qui, notons-le au passage, a pour effet de réduire la mondialisation à la « globalization » : ployer le genou devant les U.S.A., c’est refuser dans le même temps le monde. La question de l’Europe a ainsi été cruellement posée, au sens où ce sont bel et bien des Europes qui se sont affirmées: pour ou contre la guerre ; pour ou contre les USA ; pour l’Europe, et, oui, contre l’Europe. Mais le multiple qui nous semble ici encore plus riche que le premier est celui qui a engagé ce qu’il faut appeler des multitudes. Celles-ci se sont élevées, selon diverses guises (nationalistes parfois), contre cette guerre, sans se confondre avec les positions étatiques. Ce décrochage entre les États et les multitudes doit être soigneusement analysé.
Empire, le texte de Negri et Hardt, définit les multitudes comme une puissance de création qui ne se réduit ni aux classes, ni aux peuples. Nous tenons que l’élément qui pourrait donner consistance politique à ce concept est la mondialisation. Les multitudes sont en effet à la fois communistes et anarchistes : il y va en effet de la création commune de ce qui est, et du refus d’attribuer aux modalités de la représentation politique la source de la souveraineté comme de voir cette souveraineté dégénérer en contrôle de gouvernance technocratique. Or la mondialisation est la condition de possibilité de ce « communisme » et de cette « anarchie » ; elle est, dans le même temps, la cessation, vers autre chose, de ces deux termes. C’est en effet que les multitudes traversent classes, nations et peuples. Les multitudes sont – trans ; et ne sont que cela : mouvement qui déborde (débordement de la création comme valeur), qui passe outre, qui se déterritorialise sans cesse. Le seul lieu possible de cette traversée est le monde, qui n’est pas un territoire : celui-ci suppose des frontières, la délimitation entre un dedans et un dehors. Or la mondialisation est, ontologiquement, le processus d’exposition du monde à la limite à partir de laquelle il découvre une absence de limite[[Sur ce point, cf. F. Neyrat, « L’image du monde et son époque », in Ctheory (http://www.ctheory.net/text_file.asp?pick=365)
(ni Dehors transcendant, ni Dedans intime). La meilleure image que l’on peut donner du monde est un Ruban de Möbius. Les multitudes seraient-elles condamnées à errer sur une surface unilatère ?
Cette question peut sembler rocambolesque ; elle est fondamentale, et la Constitution européenne devra y répondre. Premièrement : à supposer qu’un multiple étatique européen puisse avoir lieu, remettant dès lors en cause le schéma de l’Empire décrit par Hardt et Negri, ce multiple, aussi salutaire soit-il, ne pourrait en aucune manière se superposer aux multitudes mondiales. Deuxièmement : aucun territoire étatique ne peut être fondé qui pourrait, sans en contredire le concept, contenir (aux deux sens du terme) les multitudes. C’est précisément ici que se joue la possibilité européenne.

Nous, résidents d’Europe

Qu’est-ce que l’Europe ? Question difficile, car il n’y a pas d’espace européen « naturellement » identifiable. Nous devons certes commencer par dire ceci : l’identité européenne est paradoxale; mais il s’agit là, comme a pu l’écrire Jean-Luc Nancy, de l’exposition du « paradoxe » de « l’identité en général » : elle n’est jamais identique, aux sens d’ «  » idiotique « , d' » indigène « , d' » autochtone  » », et pas non plus au sens d’une « universalité capable de se rapporter à soi des quatre coins du monde »[[J.-L. Nancy in Penser l’Europe à ses frontières, ouvrage collectif, Éditions de l’Aube, p.14.. Europe est le nom de ce qui contredit au concept d’une identification à un prototype auquel il s’agirait de ravir la place. En ce sens, Europe est le nom de ce qu’est essentiellement une identité : « appropriation de l’étranger », pour reprendre ici une expression de Rémi Brague[[R. Brague, Europe – la voir romaine, Paris, Folio – Essais, 1999.. Historiquement, cette appropriation s’est pour le moins mal passée : colonisation, nazisme… Ce passif oblige l’Europe à devoir se constituer, dans un acte de mémoire prospective sans laquelle il n’est nulle invention véritable, comme véritable fédération d’étrangetés capable de supporter en son sein l’existence de singularités irréductibles, de particularités religieuses ; capable de se refuser à tout projet d’« assimilation » terme dont on n’a pas encore fini de mesurer toute l’horreur. Notre question devient dès lors la suivante : comment l’Europe, comme fédération d’étrangetés, serait-elle capable d’inclure les multitudes mondiales sans vouloir les assimiler ?
Premier élément de réponse : en refusant de se constituer sous la forme d’un Super État-nation. À la rigueur, l’on pourrait presque dire que l’État-nation est une notion… anti-européenne! C’est exactement ce que soutenait Nietzsche, Européen par détestation radicale du nationalisme allemand, aux relents antisémites que ce philosophe haïssait. Cet anti-nationalisme est profondément « européen ». Or, comme a pu le montrer Étienne Balibar, c’est un véritable « apartheid européen » que nous voyons se dessiner sous nos yeux, apartheid qui est la réponse des États européens à leur impuissance: incapables de réguler les flux financiers, les États européens tentent de réguler les flux de population[[E. Balibar, Droit de cité, Paris, P.U.F. – Quadrige, 2002, pp.112-113. par une véritable logique de camp. Cet apartheid est institué comme tel par le traité de Maastricht qui attribue la citoyenneté européenne pour les seuls nationaux des pays membres. Nous avons là les signes d’une politique réactive, qui, incapable de s’opposer à la transnationalisation du capital, se nationalise politiquement – alors que près de 8% de la population européenne est d’origine étrangère…
L’Europe est, essentiellement, originellement, transnationale. Seule une fédération européenne, et non une confédération qui maintiendrait la souveraineté mortifère des États-nations, serait à la mesure de cette caractéristique. Fédérer l’Europe ne peut signifier que ceci : fonder la citoyenneté sur autre chose que l’appartenance native. C’est ce schème généalogique qu’il faut briser, au profit d’un autre rapport à la citoyenneté impliquant un nouveau rapport au territoire. Un rapport au territoire, ce peut être simplement le fait de travailler. Ce rapport de travail a pu, à la suite de multiples conflits, déboucher sur l’acquisition de droits sociaux sans, dans la plupart des pays d’Europe, impliquer quelque droit politique. C’est d’ailleurs tout le problème : seul le « natif » a droit à ces deux types de droits ; l’immigré peut, à peine, prétendre aux premiers. C’est pourtant une erreur de focaliser le débat sur ce thème. Si les multitudes ne se réduisent pas aux classes, c’est que le rapport salarial n’est pas capable de mesurer leur puissance de création. Les qualités des multitudes post-fordistes sont la communication, la coopération, la valorisation des affects qui constituent le « travail immatériel ». Non seulement le travail salarié n’est plus l’étalon, mais il faudrait aller jusqu’à dire que le travail lui-même ne doit plus être la norme: il n’est qu’un élément composant ce que nous appellerons des formes de vie. Les formes de vie constituent en tant que telles une société, par les relations qu’elles instaurent, par la civilité qu’elles rendent possible.
Ce que nous disons, c’est que le simple fait d’être « dans » un territoire implique immédiatement le fait d’être « du » territoire ; pour maximiser le vieil adage médiéval : quid est in territorio est de territorio. Nous avons notre définition de l’Européen : est européen toute personne qui réside en Europe. Cela peut sembler complètement aberrant, et rendre impossible la constitution d’un territoire : où seraient les frontières, si tout résident, quelle que soit son origine, sa destination et son temps de passage, peut être dit européen ? Ce mot perdrait ainsi tout son sens… Ce qu’il nous faut affirmer est cependant ceci : seule une identité européenne ainsi pensée serait à la mesure et de l’Europe, et du monde. Et de l’Europe, parce qu’anti-nationaliste, et du monde, parce qu’à la mesure du phénomène de la mondialisation. Nous l’avons dit : le monde n’est pas un territoire, mais une sorte de surface unilatère. Nous tenons que l’Europe doit être un lieu pour habiter le monde, une forme de reterritorialisation dans la grande déterritorialisation mondiale. Le problème européen n’est pas de créer un Empire, ou une nouvelle Emprise, mais un lieu pour vivre, pour habiter un monde qui répugne à l’habitation. Il ne s’agit pas de dire : je suis européen, mais je suis aussi citoyen du monde, et par là je dépasse mon appartenance européenne ; mais : européen, je peux – c’est une possibilité, qui est offerte – habiter le monde.

Auto-organisation de l’Europe

À vrai dire, notre thèse n’a rien d’aberrant. Est bien plutôt aberrante l’idée que l’on se fait des territoires et des frontières, car territoire et frontière sont la matérialisation d’un principe d’organisation. Le problème, c’est de savoir par où commencer. Or ce qui est premier est l’organisation. Une Constitution doit être envisagée comme une pièce à verser au dossier de l’auto-organisation des société humaines. S’auto-organiser ne signifie nullement refuser son hétéro-constitution : comme l’a parfaitement montré Edgar Morin, l’organisation du « Soi » est ouverture sur un environnement qui constitue notre intérieur même[[Sur ce qui suit, cf. E. Morin, La méthode. 1., Paris, Points – Seuils, 1981.. Une auto-organisation politique ne signifie par conséquent nullement une fermeture sur l’extérieur, si l’on entend par là quelque chose de l’ordre de l’étanchéité. En vérité, ce type d’étanchéité n’a, dans l’histoire humaine, jamais eu lieu que sous une forme catastrophique. Ce qu’il faut donc concevoir est ceci : en s’auto-organisant, une société « introjecte » un extérieur qu’elle sélectionne. C’est cette sélection qui opère sa « fermeture » dont on voit qu’elle n’est qu’un effet qui ne peut en aucun cas être considéré comme un front ou un rejet. Edgar Morin distingue clairement le « bloc » et la « boucle » : la boucle est le processus constituant d’ouverture/fermeture. Une « boucle bloquée », comme l’apartheid européen, signe ni plus ni moins que le dépérissement d’un système.
C’est en effet que les politiques de répression sécuritaires mises en place dans les pays européens traduisent un manque d’auto-organisation. Il est tout à fait compréhensible que les gens aient aujourd’hui un sentiment d’insécurité, mais il n’a rien à voir avec un problème de cages d’escalier ! Celles-ci sont remplies d’une peur qui est liée aux processus de mondialisation, et qui trouve, localement, des formes d’objectivation que les pouvoirs publics, prenant les choses à l’envers, fixent par des lois qui ne font qu’exhiber l’ « impuissance du tout-puissant ». Prendre les choses à l’endroit, constituer une nouvelle boucle systémique, est la seule réponse possible aux problèmes dits de l’insécurité. Car la protection réelle, qui seule est capable de répondre à la réalité, est celle qui est l’effet de l’auto-organisation – protection active et non pas réactive. Double protection : contre un danger extérieur, certes ; mais d’abord et avant tout contre un danger provenant de l’intérieur même du système considéré.
Tout dépend en effet des principes que vont se donner les européens. Principes qui, négativement, doivent éviter le repli mortifère et l’expansion exterminatrice ; qui, positivement, doivent inclure les multitudes et s’effectuer sur fond du monde. La résidence ainsi pensée est tout sauf une ouverture sans fermeture, mais bien plutôt un bouclage organisationnel. Elle est résidence des formes de vie qui participent à la constitution permanente de la vie sociale, sous toutes ses formes. Pour pouvoir participer activement à l’auto-organisation de la vie sociale, ces formes de vie doivent pouvoir bénéficier d’un revenu nécessaire à leur propre auto-organisation. Un Revenu Social Garanti s’avère ici nécessaire, non pas simplement comme droit, mais comme condition de l’auto-organisation communautaire. La résidence serait un vain mot sans revenu inconditionnel garanti. Reconnaître par un R.S.G. les formes de vie, c’est reconnaître des capacités de création différenciées, à la mesure de chacun, mais en abandonnant l’idée de pouvoir mesurer, par quelque instrument que ce soit, cette création.
Si l’existence d’une micro-créativité est de la sorte reconnue, ce n’est que pour marquer ce que pourrait être le Grand Dessin européen : organiser la possibilité d’augmenter la puissance d’être de tous les habitants européens. C’est ce que dit Sloterdijk, qui définit le « défi européen » ainsi : « créer des formes de vie qui considèrent l’homme comme une créature fondamentalement riche et capable de grandeur »[[P. Sloterdijk, Si l’Europe s’éveille…, Paris, Mille et Une Nuits, 2003, p.89.. Sloterdijk est clair sur ce point : il s’agit d’opérer le transfert de l’impérialité nord-américaine vers l’Europe, mais de telle sorte que la forme politique européenne qui naîtrait de cette souveraine transfusion se caractériserait comme « trans-impériale ou post-impériale ». Le problème est celui-ci : le retrait politique de la forme impériale implique le retrait économico-ontologique de la forme productiviste. En termes clairs : la « grandeur » de l’homme moderne s’est effectuée comme déni de la Terre et des formes de vie non-humaines. On imagine toujours que la création et la possibilité d’augmenter sa puissance d’être signifient la libération de tous les possibles. Ce que nous savons aujourd’hui, c’est que cette libération risque non seulement de rendre impossible toute forme d’auto-organisation, mais plus encore risque d’attenter à la vie elle-même. S’auto-organiser signifie : sélectionner les possibles que l’on veut effectuer et ceux que l’on veut contenir. Toute auto-organisation implique l’inhibition de certains possibles, une puissance-de-ne-pas. Les États-Unis sont incapables aujourd’hui de cette puissance-de-ne-pas ; il devient pour le coup aberrant de considérer que la direction du monde leur revient de droit. La possibilité européenne n’aura ainsi de sens qu’en prenant acte tout aussi bien de ce qu’elle devra rendre impossible.
Nous souffrons en effet d’une double accumulation désastreuse. La première tient au régime de production et à l’impératif de consommation qui le soutient. C’est le premier domaine où la puissance-de-ne-pas doit s’effectuer : rendre impossible un dispositif de consommation qui appelle une production écologiquement destructrice. Fin du nucléaire, exportation des savoirs vers le tiers-monde afin d’éviter leur passage catastrophique par l’industrialisation à outrance, réélaboration des droits de propriété. Le second domaine est politique. Il est certain que la représentation politique, ce mode par lequel une communauté politique diffère d’elle-même, est aussi la possibilité pour les gouvernés de contrôler les gouvernants par l’institution de contre-pouvoirs. Mais le mandat par lequel les gouvernants sont appelés à leurs fonctions peut varier : seul un mandat de type impératif, qui charge le gouvernant d’une mission spécifique, et qui le destitue en cas de non respect de cette mission, pourrait éviter l’accumulation indue de pouvoir, et la transformation de la représentation politique en monde séparé.
C’est, on le voit, une modification en profondeur du schème de la souveraineté qui est ici en jeu. Partir de l’auto-organisation, c’est refuser la séparation entre gouvernants et gouvernés au profit de leur différentiation ; une différentiation par essence renouvelable. Les multitudes ne sont ni une masse, ni une somme d’individus, mais un processus d’auto-différenciation qui caractérise un régime d’immanence authentique. La souveraineté européenne devra se déplacer des peuples, sujets identifiables, ou sujet dont on attend l’identification (lamentation : « oh ! peuple européen, où es-tu ? »…), vers les multitudes qui sont, déjà, ici-bas, mais qu’il n’est pas possible par définition de subsumer sous la figure d’un Sujet. Multiple sans Un ; définitivement. Le General Intellect est, du point de vue de la souveraineté, acéphale… C’est pour cela que nous tenons tant à la question d’un mandat impératif, qui met l’accent sur la fonction, les Idées, et non la charge, la dignité du Souverain.

Pré-visions

Résumons-nous, prescrivons – voyons au loin :
L’Europe n’est pas un Empire, ni une confédération d’identités, mais une fédération d’étrangetés.
Est européen tout résident d’Europe.
La résidence européenne est une forme d’inclusion à la mesure de l’Europe comme anti-nationalismes et du monde comme surface unilatère.
Une résidence se caractérise par une forme de vie.
Toute forme de vie a droit à un R.S.G.
Le R.S.G. est le moyen pour une forme de vie d’affirmer sa puissance d’être et de participer à l’auto-organisation de la société européenne.
L’auto-organisation de l’Europe est un processus de bouclage de l’intérieur et de l’extérieur, qui détermine ce qui est possible et ce qui est impossible.
Se doit d’être possible tout ce qui augmente les puissances d’être, impossible tout ce qui les diminue : identifications prototypiques, accumulations productivistes, consommations désastreuses, formes de représentations politiques mortifères.
En tant qu’accumulation de pouvoir, la volonté impériale doit être refusée. La souveraineté européenne est immanente, multiple et sans Sujet : sont souveraines toutes les formes de vie, sans exception, qui résident en Europe.

Neyrat Frédéric

ancien Directeur de programme au Collège international de philosophie, et membre du comité de rédaction de la revue Multitudes. Il travaille sur les notions de destruction et d’indestructibilité, de mouvement et d’inertie, de relation et d’absolu. Il a publié récemment sur Artaud (Instructions pour une prise d’âmes, 2009), Heidegger (L’indemne, 2008), et la politique contemporaine (Biopolitique des catastrophes, 2008). Son dernier ouvrage en date s’intitule Clinamen (2011)