La réforme des retraites : une folie rationnelle

Je me souviens d’une expression d’un ami, Bernard Doray, qualifiant le système
inventé par Taylor de  » folie rationnelle « .
Rationnelle certes, car personne, plus et mieux que Frederic Taylor, n’aura argumenté
rationnellement pour présenter et défendre son nouveau système d’organisation et de
management, désormais connu sous le nom de  » taylorisme « .
Mais folie : provoquer l’oppression disciplinaire de millions de personnes, pour
plusieurs générations, est effectivement une folie. Même si Taylor ne pouvait prévoir
les abus qui se sont manifestés dans la mise en ouvre de son système, il savait
parfaitement dans quelles contraintes il enfermait les ouvriers, et d’abord ce
supplice : que les mouvements du corps et leur vitesse cessent d’appartenir à ceux
qui les réalisent, et que leur soit enlevé tout droit à la parole et à
l’appropriation de la pensée de ces gestes, bien que les ouvriers parviennent
nécessairement à reprendre pour partie possession d’eux-mêmes.
Combien de malades et de morts ont résulté de l’imposition de la folie taylorienne?
Combien d’usures prématurées du corps et combien de dépressions ? Quel niveau de
consommation d’alcool ou de drogues ou des calmants dans les usines (ou, maintenant,
dans les centres d’appel téléphonique )? Avec néanmoins, et c’est la logique qui a
fait  » tenir  » le taylorisme dans une certaine durée, associés à beaucoup de
concessions, pour ne pas dire de réelles compromissions de la part des organisations
syndicales, des progrès incontestables dans la productivité-débit du travail et dans
le niveau de vie des populations.
La réforme des retraites, proposée par François Fillon, au nom du gouvernement
Raffarin, et avec l’appui de l’Elysée, s’apparente pleinement à cette folie
rationnelle. Le raisonnement argumenté touche désormais aux aspects financiers :
sauver le système de retraite par répartition. Objectif beaucoup moins noble et
audacieux que celui de Taylor : non pas innover, provoquer une mutation profonde dans
les ressorts de la productivité du travail et les progrès du niveau de vie des
populations, mais simplement sauvegarder, dans une sorte d’assez lamentable
« sauve-qui-peut « . On ne réforme rien. On ne réforme, ni le mode de financement, ni
la conception et l’organisation sociale des activités utiles que de vrais retraités
pourraient développer. On s’avère incapable de repenser la notion même d’activité et
considérer le formidable potentiel créatif (potentiel qui peut révolutionner les
conditions de financement : il suffit que les institutions qui bénéficient de ce
bénévolat versent une cotisation retraite pour que cela change radicalement l’
équation financière du problème) qui réside dans le bénévolat des vrais retraités,
touchant une pension complète. On conserve en dégradant.
Mais folie. Folie qui va toucher un nombre indéfini de générations.
Cette réforme est techniquement complexe : il suffit de lire l’avant-projet de loi
pour s’en convaincre. Mais elle est très simple dans son principe : augmenter le
nombre d’années de cotisation, en fixant l’objectif, dans un premier temps à 41
annuités, dans un second temps à 42 annuités, du moins dans une première période,
révisable par la suite (laissant ouverte la porte d’une sorte de dérive perpétuelle,
si notre durée physique de vie s’allonge encore). Peu importe, à vrai dire, qu’il
s’agisse de salariés du privé ou des fonctionnaires. C’est la philosophie et la
mécanique d’ensemble de cette réforme qu’il faut apprécier. Il est clairement
affirmé, dans l’exposé des motifs, que l’objectif est, pour rééquilibrer les comptes,
d’augmenter la durée de vie au travail (salarié) et les années de cotisations.
Folie complète, délire : on veut imposer à des millions de personnes, d’un futur très
proche et de demain, un recul de leur espérance de vivre. Et donc une souffrance,
dont on s’apercevra, dans la durée, qu’elle équivaut bien, psychiquement,
subjectivement, à celle que le taylorisme a imposé, et qui provoquera, là encore, un
nombre incalculable de morts prématurées et de maladies, de consommation de drogues
(à commencer par les médicaments) qui permettent de « tenir ».
Recul imposé, contraint par la loi et la réglementation, de leur espérance de vivre.
Constat clair, net, peu contestable :
– pour des jeunes qui entrent de plus en plus tardivement sur le marché du travail,
il faudra travailler, non pas moins, mais plus que leurs parents. Pour obtenir une
retraite décente (dont le montant réel baisse progressivement depuis 1993, car
désormais non indexé sur les salaires, et qui a été mangé, dans la dernière période,
par des cotisations nouvelles), il leur faudra travailler longtemps, contre leur gré,
contre leurs désirs et espérances. Plus les études auront été longues (laissons de
côté les dispositions mesquines pour les classes préparatoires), plus ce sera long
aussi. Usure morale, psychique, subjective : peu importe la dénomination. Usure tout
aussi certaine et forte que celle du corps ouvrier usé par des décennies de
contrainte taylorienne. Il serait logique de penser, au vu de l’évolution de l’âge
moyen d’entrée dans la vie active pour un jeune, que c’est bel et bien 65 ans qui
deviendra la norme réelle dans la pratique, avec des variations individuelles qui
discriminent par l’argent (en particulier pour ceux qui auront les ressources
suffisantes pour racheter des trimestres).
– au moment où les progrès de la médecine et de l’hygiène de vie permettent,
effectivement, de vivre plus longtemps, on en prend argument pour allonger la période
de l’enfermement dans la condition salariale, condition certes plus élevée en contenu
de compétences et de responsabilité, mais beaucoup plus usante, stressante,
culpabilisante que par le passé. Voici le nouvel idéal : prendre sa retraite
tardivement, être dans l’incapacité de bénéficier des possibilités offertes d’une
période de la vie dans laquelle le corps et la pensée sont encore en état d’éveil, et
qui pourrait bénéficier de l’énorme respiration d’une activité non contrainte par
l’oppression capitaliste, par la condition salariale. Aller totalement à l’opposé
d’une aspiration attestée par toutes les enquêtes sociologiques sérieuses :
l’aspiration à prendre sa retraite, le bonheur que cela procure, figurent aux
premiers rangs des évolutions subjectives les plus affirmées. Quelle énorme
déception, quelle tristesse de voir son corps et ses capacités psychiques, pour ne
pas dire : sa résistance, s’user au travail, alors qu’il pourrait radicalement en
être autrement ? Et comment ne pas imaginer les maladies précoces, les dépressions,
les dégradations psychiques que cette immense déception liée au prolongement forcé de
la vie  » au travail  » va provoquer ? Si, certes, actuellement, nous vivions « heureux
 » au travail salarié, la question n’aurait pas ce degré d’intensité et de gravité,
tout en se posant néanmoins. Mais, pour une large majorité de la population salariée,
tel n’est pas le cas. Un récent livre animé par Baudelot et Gollac – Travailler pour
être heureux? éditions Fayard – en atteste avec force. Par ailleurs, lorsque les
individus s’investissent subjectivement de manière forte dans leur travail (salarié),
et avec une certaine satisfaction, c’est d’une manière qui est sous-tendue par la
perspective de bénéficier de la montée du temps disponible. En témoigne l’attrait
réel représenté par les formules d’aménagement du temps de travail – quand elles sont
négociées avec les personnes concernées -, et surtout l’espérance forte de pouvoir
partir normalement tôt à la retraite et d’y réinvestir autrement sa puissance
d’action et de pensée. C’est une composante subjective majeure de l’univers
d’aujourd’hui.
– Au moment où tout le monde sait que l’on peut produire plus, avec une main d’ouvre
de moins en moins nombreuse, selon le pluri-séculaire et jamais démenti mouvement de
substitution des systèmes machiniques au travail humain, de production de  » temps
disponible « , selon l’expression lumineuse de Marx, on cloue, en situation de devoir
travailler pour vivre décemment, un nombre, non pas diminuant, mais croissant de
« travailleurs », d’heures travaillées par individu. Le résultat structurel est certain
: on accentuera les causes du chômage, dégradant, par la même occasion, toutes les
entrées d’argent associées aux systèmes de cotisation. Voici bien : obligé de
travailler nettement plus longtemps (n’oublions qu’il y a peu, c’est-à-dire avant
1993, notre durée de cotisation, pour le régime général, était, pour presque tous, de
150 trimestres, soit de 37,5 ans de cotisations – et non pas de 40 ans comme on veut
nous le faire croire, au bénéfice d’une curieuse amnésie, qui nous fait oublier la
réforme de 1993 -, avec un bon espoir pour tous, sinon pour les générations les plus
récentes, de partir effectivement aux environs de 60 ans), nous devrons en même temps
regarder la montée du chômage. Plus de chômeurs, non pas probablement, mais
certainement, mathématiquement, structurellement. C’est de la folie complète ! Vie de
travail prolongée, chômage augmenté : pas d’équation plus simple, plus élémentaire,
comme si nous devions tous régresser au point même où ne serions plus capable de la
comprendre !
Il sera certes légalement possible de prendre sa retraite à 60 ans : ce principe
reste maintenu. Mais combien de personnes, au vu du montant du revenu qu’elles
toucheront alors, une fois la réforme appliquée, le feront ? C’est dans les très
prochaines années qu’on va pleinement sentir le poids et les effets de la réforme
Fillon (si elle est votée) : les pratiques de départ en retraite anticipée devront
largement disparaître dans les entreprises où des accords ont été négociés dans ce
sens, ceci est clairement indiqué dans le projet de loi – sauf à entretenir une
injustice flagrante et un coût pour la collectivité incompatible avec le nouveau
contexte légal – et on assistera donc à un déplacement assez massif de salariés vers
une situation de travail prolongée, vers, comme on dit, un « maintien prolongé dans la
vie active ». Outre la jeunesse, qui sera la plus touchée – mais il lui faudra
quelques temps pour le toucher du doigt, pour l’expérimenter,- toutes les générations
vont être affectées par ce déplacement, à commencer par la génération d’après-guerre,
celle du baby boom, – la génération née entre 1945 et 1955 – qui prolongera son rôle
de « bouchon » à l’égard de l’embauche des jeunes.
Folie, délire. Folie rationnelle de gouvernants, dont personne ne peut soupçonner
qu’ils sont bêtes ou mal informés. Folie des responsables syndicaux qui les
cautionnent. Folie de modes de cotisations imperturbablement calés sur la
rémunération salariale, comme si nous vivions encore avec des systèmes de production
de biens et services de la fin du 19ème siècle.
Il faut placer, pour pleinement la mesurer, cette folie à l’échelle de l’évolution de
notre civilisation, ici en occident. Deux mouvements de transformation
civilisationnelle sont certains : il faut de moins en moins d’heures travaillées pour
assurer, aussi bien dans les services que dans l’industrie, la production des
richesses que nous consommons, et il existe donc un mouvement objectif, lourd, fort,
permanent, d’engendrement de « temps disponible ».Il est de bonne santé mentale que de
réduire régulièrement le nombre d’heures travaillées par individu : ce n’est que
l’expression nécessaire de ce mouvement. Par ailleurs, l’aspiration au « temps libre »,
en entendant ici simplement le temps non occupé par un travail salarié, – sans
discuter des contraintes spécifiques qui peuvent peser sur lui – est aussi un fait
civilisationnel incontestable, qui ne cesse de s’affirmer depuis les années 70 et qui
interpénètre le travail lui-même. J’ai eu l’occasion de qualifier ce phénomène
d’émergence d’une société de modulation (voir Philippe Zarifian, A quoi sert le
travail ? éditions La Dispute).
La réforme présentée prétend donc s’opposer à cette double transformation
civilisationnelle. Elle peut le faire, légalement, juridiquement, avec tous les
moyens dont dispose un Etat, quitte à voir quelles modulations seront trouver dans
certaines grandes entreprises (avec le paradoxe d’accords d’entreprise qui
deviendront des havres d’avancée civilisationnelle, se plaçant à l’écart de
l’application de la réforme, pour les quelques entreprises du moins qui en auront les
moyens…). Et autant le dire : lorsqu’un gouvernement et les partenaires sociaux
s’enfoncent dans l’application de mesures qui s’opposent à des transformations
potentiellement positives, profondes, d’une civilisation, la seule chose qu’ils
manifestent, c’est leur incapacité à gouverner, à être à la hauteur des enjeux.
C’est sur ce fond réel que les raisonnements rationnels qui sont avancés ne sont, en
réalité, que le développement d’un vaste délire, que l’on tente déjà, par les moyens
de communication et d’influence dont un gouvernement peut disposer, de transposer au
sein même de l’opinion publique (mais une opinion publique qui, pour l’instant,
refuse d’endosser ce délire).
Il y a, comme çà, des moments où le devenir risque de basculer pour une durée
indéfinie, sur plusieurs générations.

Paris le 17 mai 2003

Zarifian Philippe

Professeur de sociologie à l'Université de Marne-la-Vallée et chercheur à l'Ecole Nationale des Ponts et Chaussées. Il a publié plusieurs ouvrages, dont : {L'émergence d'un Peuple Monde}, éditions PUF, 1999 ; {Temps, modernité} éditions L'Harmattan, 2001 et {A quoi sert le travail}. La Dispute, 2003.