La théorie de la régulation Origines , spécificités et perspectives

Avertissement

Le texte qu’on va lire prend fondamentalement appui sur celui d’une conférence prononcée à Nagoya en 1986, à l’invitation de chercheurs japonais qui avaient souhaité entendre une présentation de l’école française dite de la Théorie de la Régulation. C’est dire que la communication prononcée alors est fortement déterminée. D’abord parce que, à l’époque, l’ATR n’avait qu’une dizaine d’années d’existence, ce qui est bien peu pour un courant théorique d’analyse économique, et que je disposais, comme on peut le concevoir, d’un faible recul. Ensuite par ce que mes interlocuteurs japonais découvraient la théorie de la régulation. Aucun grand texte n’avait alors été traduit en japonais. Aussi m’en suis-je tenu à ce qui me paraissait vraiment essentiel et caractéristique de l’ATR.

Si pourtant j’ai largement puisé dans le texte initial, notamment dans sa première partie, où je n’ai apporté que des corrections ou des précisions mineures, c’est qu’à la réflexion, et à distance, il m’a semblé que cette présentation pouvait encore être utile, pour un lecteur français, et de 1992. Hormis en effet le livre de R. BOYER de 1986, très peu de textes des auteurs de l’ATR s’attachent à présenter la méthode de l’ATR d’un point de vue comparatif, assumant explicitement les différences avec les autres approches. De plus, le livre de R. BOYER est souvent très elliptique sur les aspects mêmes sur lesquels j’ai de mon côté porté l’accent, dans ma conférence de Nagoya, à savoir les conditions de formation de l’ATR.

Il reste que depuis 1986, l’ATR a beaucoup bougé. Et que la conférence de Nagoya, outre le toilettage auquel j’ai procédé, avait besoin d’être actualisée, au moins sur certains points. C’est ce que j’ai fait, en me centrant sur une question qui me paraît cruciale entre toutes : celle de la prise en compte des institutions, telle qu’elle s’est affirmée dans certains courants néo-classiques contemporains, ainsi que dans l’approche française des conventions. C’est la raison pour laquelle j’ai ajouté au texte de Nagoya une section entièrement nouvelle (la section III) consacrée à l’étude des développements intervenus récemment sur la question de la prise en compte des institutions dans l’analyse économique.

Introduction

Vous avez souhaité que cette conférence ait pour objet la présentation de l’école française dite de la Théorie de la Régulation et c’est avec plaisir que j’ai accepté cette proposition. J’annonce tout de suite que parler de la Théorie de la Régulation, en général, n’est pas très aisé et qu’en parler au Japon présente certainement quelques difficultés supplémentaires. Aussi. je vais essayer de rendre cette présentation la moins « exotique » possible, en montrant, comment, aujourd’hui, l’école française de la régulation se situe par rapport aux grands courants théoriques actuels.
Dans cette perspective. je voudrais faire trois remarques préliminaires.

1) Ce qu’on appelle en France la Théorie de la Régulation, ou mieux encore l’Approche par la Théorie de la Régulation (ATR). a maintenant une dizaine d’années[[Je rappelle que cette conférence a été initialement prononcée en novembre 1986 à Nagoya. Ce n’est certes pas une période très longue, mais cependant, c’est un temps déjà suffisant pour que cette approche ait une histoire propre. Aussi est-ce à une vue reconstruite de la Théorie de la Régulation que je vais procéder, insistant non tant sur les intentions de départ que sur ce qui a été effectivement fait, et sur le chemin effectivement parcouru.
Même si ce chemin a différé sur certains points par rapport à ce qu’étaient nos intentions de départ.

2) Il existe une variété de positions parmi les auteurs qui se réclament de ce courant qui, parti d’une matrice initiale qui se trouvait à la convergence de certaines intuitions communes à Marx et à Keynes, est aujourd’hui traversé par des influences bien diverses. Comme il n’est pas possible, et me semble-t-il peu utile, de parler de chacun en particulier, je vais insister sur ce qui me paraît avoir été les traits communs de l’approche dans la période d’établissement et de formulation de son programme de recherche. Autant le dire clairement, je n’entends pas ici faire oeuvre d’équilibriste entre les différentes sensibilités, partie prenante de la Théorie de la Régulation. J’exposerai ce qui me paraît être l’essentiel compte tenu de ma propre histoire et de ma propre insertion dans ce courant d’analyse.

3) Je vais tout spécialement insister sur la situation de la Théorie de la Régulation par rapport aux grands courants traditionnels d’analyse et de théorie économique. Car cette manière de faire me paraît constituer un moyen plus efficace pour vous de pénétrer au coeur de ce que peut être la spécificité de l’approche de la Théorie de la Régulation. Pour nous même, un tel exercice consistant à se situer par rapport aux grands courants d’analyse contemporains – et dont, comme il est logique en période d’établissement de notre propre programme de recherche. nous avons tout d’abord tenté de nous séparer – ne peut être, me semble-t-il – que bénéfique.

Ceci posé, le plan de mon exposé comprendra trois sections.

*La première traitera des origines et des conditions de formation de la Théorie de la Régulation. J’insisterai ici sur deux points : la conjoncture réelle et la conjoncture théorique qui ont présidé à la naissance de la Théorie de la Régulation dans les années 70.
*La deuxième section sera consacrée à la présentation du programme de recherche et des premiers résultats auxquels ce programme est parvenu.
*Enfin dans une troisième section, après avoir mis en évidence le changement de conjoncture générale, « réelle » et théorique qui caractérise la décennie 1980, je m’efforcerai d’indiquer désormais où passent les lignes de clivage entre l’ATR et certaines approches hétérodoxes qui ont en commun avec l’ATR d’accorder une place centrale aux institutions dans l’économie.

I. LES ORIGINES ET LES CONDITIONS DE FORMATION DE LA THEORIE DE LA REGULATION

Je commence par ce qui me paraît être les points clés. La Théorie de la Régulation est née dans la deuxième moitié des années 70. C’est-à-dire dans un moment très particulier qui, en Europe et aux États-Unis, est le moment du passage avéré de la croissance à la crise. Après 20 ou 30 années de croissance relativement rapide et relativement stable, qu’on a souvent appelées « les 25 ou 30 glorieuses », à partir du milieu des années 70, de manière indubitable, les économies occidentales entrent dans une des crises les plus sombres de l’histoire du XXe siècle.
C’est dans ce contexte très particulier que se forme la Théorie de la Régulation. Il faut donc et d’emblée avoir clairement cela en tête : l’ATR se constitue en affrontant un défi particulier : tenter d’expliquer le passage de la croissance à la crise, et surtout tenter de le faire sans recourir à des « deus ex machina » : à des chocs externes.
Expliquer ce passage de manière endogène, à partir des même catégories de base, en suivant le cours de leurs métamorphoses, tel est fondamentalement le territoire de naissance et d’affirmation de la Théorie de la Régulation
Évidemment dans une telle tentative – un tantinet prométhéenne – on ne partait de rien. Il y avait une série d’instruments et de traditions d’approche de la croissance et de la crise, instruments et traditions sur lesquels bien évidemment nous nous sommes appuyés. Afin que l’on puisse mesurer ce en quoi nous nous sommes distingués, je voudrais brièvement préciser quel était l’héritage théorique et analytique au moment où nous nous sommes essayés à notre propre élaboration. Pour ce faire je me propose de retracer les contours de ce qu’était la conjoncture réelle des années 1970, avant de dire quelques mots – on excusera je l’espère le caractère abrupt des propositions qui suivent sur ce qui me paraît être l’essentiel des messages délivrés par les différents courants théoriques qui s’étaient efforcés de rendre compte des déséquilibres du moment.

1. La conjoncture réelle de la décennie 1970

D’abord la conjoncture réelle. Pour nous ce point est important : la crise n’éclate pas en 1974/75, ni même en 1973. Pour nous, elle commence plus tôt, dès la fin des années 1960. Par exemple, dès 1967/68, aussi bien au États-Unis qu’en France – il s’agit des pays que l’ATR a étudiés quelque peu en détail -, on peut constater à la fois une tendance à la hausse continue du chômage, un retournement à la baisse du taux de profit et une instabilité de la croissance nettement plus marquée que pendant la période antérieure des années 1960. A partir de 1973, et surtout après la dépression de 1974/75, apparaît et s’installe une forme de crise nouvelle : la « stagflation » qui, comme on le sait, présente la particularité de combiner hauts taux d’inflation et hauts taux de chômage. L’épisode de 1974/76 est important, d’une part parce que c’est une forme originale de crise qui apparaît clairement et, d’autre part, parce que pour la première fois, de manière aussi nette, les instruments keynésiens de relance ou de réduction du chômage sont mis en échec, ne produisent pas les effet attendus, et ce, aussi bien aux Etats-Unis que dans la plupart des autres grands pays industrialisés.
Face à cette situation nouvelle, marquée par la coexistence de hauts taux d’inflation et de hauts taux de chômage, quelles étaient les principales explications et interprétations au sein des écoles dominantes : chez les néoclassiques d’un côté, chez les keynésiens de l’autre ? Ce point est important car nous avons besoin de disposer d’une vue claire sur le plan des références théoriques auxquelles, au départ, nous avons été confrontés. Je voudrais donc y consacrer quelques développements.

2. Aspects de la conjoncture théorique

a) Les approches néo-classiques
Ici, le paradigme de base est celui du marché autorégulateur et de l’équilibre. En référence à ce principe fondateur, dans une première ligne d’interprétation, la crise est expliquée suivant deux grandes causalités.

1. La crise naît d’un choc externe qui perturbe les mécanismes naturels de l’équilibre. Dans cette vision des choses on insiste alors soit sur la rupture monétaire de 1971 (le décrochement du dollar par rapport à l’or et la dissolution de fait du système de Bretton-Woods), soit sur le choc pétrolier et ses effets. La crise est alors dotée d’une origine monétaire ou d’une origine liée au renchérissement de l’un des prix relatifs de base de l’économie. Le plus souvent l’explication est recherchée en s’appuyant sur les deux séries de causes que nous venons d’indiquer. Dans tous les cas cependant, ce n’est pas l’économie marchande, l’économie capitaliste comme telle qui est mise en cause. Dans ces explications, la formation de la crise est à rapporter entièrement à des chocs externes qui viennent bouleverser les équilibres[[Pour des explications de la crise basées sur ce type d’inspiration dans la tradition française, voir, par exemple, Claassen et Salin [1978..
Cette interprétation nous paraissait faible et ne nous a pas beaucoup intéressés. Elle est malgré tout très importante parce qu’elle a souvent été avancée. Les autres interprétations néo-classiques, plus sérieuses et élaborées, ont davantage retenu notre attention.

2. Dans une deuxième ligne d’interprétation le paradigme, bien entendu, est toujours celui du marché autorégulateur et de l’équilibre, mais la crise n’est pas provoquée par des chocs externes. Elle a pour origine les rigidités institutionnelles construites dans le marché et qui empêchent les processus d’ajustement de se développer jusqu’à l’équilibre. Il y a plusieurs variantes de cette seconde ligne d’interprétation de la crise. Pendant la période qui couvre, en gros, les années 70, l’école néo-classique est en effet en plein renouvellement. Et, les propositions alors élaborées vont ensuite alimenter les courants politiques libéraux de la décennie 1980, jusqu’au sein des gouvernements et des administrations de nombreux pays de l’OCDE. C’est donc un moment très important pour les néoclassiques.

Si l’on veut aller plus avant dans cette interprétation, et en assumant le risque de simplifier beaucoup, on peut dire que trois séries de rigidités sont invoquées par les néo-classiques pour expliquer la crise actuelle. Dans tous les cas il s’agit, d’une manière ou d’une autre, de dispositions institutionnelles construites dans le marché et dont on soutient qu’elles vont empêcher les clôtures du marché en équilibre. J’insiste sur la prise en compte des institutions par les néo-classiques dans la mesure où pour eux, elles constituent un point clé dans l’explication de la crise qu’ils proposent, et dans la Théorie de la Régulation, nous prétendons avoir une interprétation alternative, propre et originale du rôle des institutions.

Les trois séries de rigidités convoquées pour expliquer la crise sont les suivantes:

– Tout d’abord est revitalisée la vieille histoire polémique Pigou/Keynes. C’est-à-dire un principe d’explication qui fait tenir aux salaires rigides à la baisse, à cause du rôle des syndicats, la cause de la non-clôture des marchés à l’équilibre. La nouvelle mouture de cette vieille thèse (Cf. Rueff [1931) soutient que le chômage est provoqué par le fait que le prix relatif du travail s’est élevé trop vite par rapport à sa productivité et que le travail est devenu un facteur relativement rare, ce qui explique qu’on l’emploie moins souvent.
Keynes avait battu Pigou pendant les années trente dans la polémique théorique et dans la polémique économique. Mais à l’occasion de la crise du keynésianisme le même argument revient sous une forme renouvelée[[Cf. notamment, pour le maximum de vigueur de cette thèse, Hayek [1980. Dans une série de petits articles destinés à un puhlic éclairé, HA YECK [1980. développe ce point de vue avec une extrême vigueur et clarté: la crise d’aujourd’hui a fondamentalement pour origine les rigidités introduites dans l’économie pendant la période keynésienne. tout particulièrement les rigidités introduites autour du salaire et du travail..
– La deuxième série de rigidités introduites au sein du marché renvoie à l’approche dite des micro-fondations de la macro-économie (Cf. tout particulièrement Phelps [1970). Selon cette approche les prix sont administrés au lieu d’être flexibles et, notamment, flexibles à la baisse, ce qui entraîne donc des déséquilibres provoquant le chômage et l’inflation.
Ici on n’insiste plus seulement nécessairement sur les rigidités relatives au marché du travail, ce sont les prix des marchandises ou les indexations « générales » autour des prix qui sont considérées comme des rigidités perturbant les mécanismes de l’équilibre.

– La troisième grande interprétation est celle proposée par Milton Friedman, qui dans deux textes de 1968 et 1976 (son allocution pour le prix Nobel), réinterprète la courbe de Philips (Philips [1958, Philips et Lipsey [1962) pour défendre l’idée que le chômage est provoqué par l’existence de contrats, d’informations imparfaites et, plus généralement, de rigidités diverses qui font apparaître un haut taux de chômage naturel incompressible. Sur ce point Milton Friedman rejoint certaines formulations de Phelps [1970.

Pour conclure, nous dirons qu’au total. on assiste au retour de la « vieille » interprétation néo-classique des crises, qui toutefois se présente sous des variantes nouvelles. L’une d’entre elles nous intéressait : celle qui fait tenir aux institutions un rôle économique actif dans les processus d’ajustement. Mais, notons-le d’emblée, dans les variantes néo-classiques, les institutions sont toujours un élément perturbateur. Elles empêchent le retour à l’équilibre, et par là sont l’une des origines de la crise actuelle. Evidemment, comme on le verra dans un instant, notre point de vue est très différent.

b) La position des keynésiens

Disons-le tout de suite, pour les keynésiens, la deuxième moitié des années 1970 correspond à des années difficiles.
Pourquoi ? Parce que si pour eux la croissance est fondamentalement instable, il est toujours possible de la stabiliser grâce à une régulation adéquate de la demande effective, en combinant politique budgétaire et politique monétaire. En particulier il y avait la fameuse courbe de Philips, qui pour les keynésiens était un instrument très précieux car elle prédisait que, moyennant un peu d’inflation, le chômage pouvait être réduit ou que, moyennant du chômage, l’inflation pouvait être abaissée. Grâce à cet outil se trouvait donc délimité, à grands traits, l’espace efficacité des instruments de la régulation macro-économique.
Malheureusement pour les keynésiens, toute la période de la deuxième moitié des années 70, est marquée par l’échec de leurs instruments de relance de la politique économique, et ce, comme je l’ai déjà indiqué, dans pratiquement tous les pays d’Europe et aux « États-Unis ».

Ainsi pendant la deuxième moitié des années 70, les keynésiens, pour l’essentiel, restent silencieux et fort embarrassés. II en résultera notamment que James TOBIN, l’un des maîtres à penser de l’école keynésienne, admettra finalement dans un article célèbre, que le « taux de chômage naturel » existe bel et bien, même s’il appelle ce taux de chômage d’un autre nom (le NAIRU: Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployment), et le définit de manière différente et plus restrictive que ne le faisaient Phelps et Friedman. Le point important ici est que Tobin admet qu’il existe bien un taux de chômage inaccessible à la politique économique, ce qui était peu compatible avec le message keynésien canonique.
Pour notre part et même si les contributions keynésiennes classiques nous étaient peu utiles[[Ce sont les contributions keynésiennes du courant dominant qui sont ici visées. Pour ne pas compliquer la discussion. je ne dis rien ici des contributions de l’école dite postkeynésienne, qui s’est construite en opposition au développement de l’école dite de la synthèse (entre keynésiens et néo-classiques).
, nous conservions une forte sympathie avec les messages keynésiens, et ce pour deux raisons. D’abord parce que nous étions en accord avec leur paradigme central, celui de l’instabilité essentielle du capitalisme et de sa croissance. Ensuite, et surtout, parce que dans leur théorie de la demande effective il y avait l’idée que le salaire, au moins sous certaines conditions, est un support de la croissance, et non un obstacle à la croissance comme c’est souvent le cas dans la théorie néo-classique[[Ainsi dans son important article de 1978, R. Boyer en proposant une interprétation nouvelle des mouvements de la courbe de Philips au cours de l’histoire, soutient-il la thèse que pendant la période de la régulation « monopoliste » l’institutionnalisation du salaire a bien joué en phase dépressive, un rôle contracyclique. permettant d’atténuer et de contenir les effets des crises sur l’emploi.. Et, au fond, par formation, nous avions l’intuition qu’il s’agissait là d’une thèse importante, qui ne pouvait être purement et simplement abandonnée.

c. La micro-conjoncture française d’inspiration marxiste

Ici, le changement de décor est très grand. En principe, une situation de crise, pour un marxiste, ne devrait pas présenter de difficultés d’interprétation majeure. N’est-ce pas, en effet, le coeur même de l’approche marxiste que d’analyser le développement des rapports marchands comme essentiellement contradictoires. Plus directement l’une des thèses centrales de l’approche marxiste est celle que la loi de la productivité sociale du capitalisme le conduit à la baisse tendancielle du taux de profit, baisse où s’expriment et s’affirment les crises essentielles à ce mode de production.

Pour nous, cependant, cette ligne générale d’interprétation était dans le cas qui nous occupait insuffisante pour rendre compte de la qualité (et de la complexité) des phénomènes dont il fallait rendre compte. Car il nous fallait expliquer bien des phénomènes à propos desquels la thèse de la baisse tendancielle du taux de profit ne pouvait guère nous rendre de grands services. Plus précisément, notre ambition de rendre compte de manière endogène du passage de la croissance à la crise, nous conduisait à poser (et à poser à la théorie marxiste du moment) plusieurs séries de questions conjointes.

Première question à laquelle il fallait répondre : pourquoi, pendant une période d’environ 25 ans, une croissance soutenue et une croissance relativement stable ont-elles été possibles ? Pourquoi et comment dans cette période, s’est développé un régime formidablement puissant – celui de la production de masse – basé sur une élévation considérable du pouvoir d’achat de la grande majorité des salariés ? Je rappelle qu’il ne nous suffisait pas d’expliquer la crise, il fallait aussi expliquer la croissance. Et, je le répète, nous voulions expliquer le passage de la croissance à la crise par les mêmes instruments et les mêmes catégories de base sans recours à un quelconque deus ex /machina (ou une quelconque cause externe de type choc pétrolier, crise monétaire …)

Deuxième question : certes, le fait de la tendance à la baisse du taux de profit pouvait être observé à partir de la fin des années 60, mais pourquoi la crise véritable explose-t-elle seulement en 1974/75, pourquoi pas auparavant ? pourquoi pas après ?..

Troisième question : pourquoi la crise actuelle a-t-elle revêtu la forme particulière de la stagflation, alors que la crise des années trente, pour prendre un précédent comparable, était une crise différente ? La crise des années trente, schématiquement, se développe comme une dépression cumulative qu’accompagne une chute vertigineuse des prix, la sortie de crise se faisant notamment par fermeture du marché mondial, réduction drastique des échanges internationaux et protectionnisme. Or, la crise des années 1970 n’est pas une dépression cumulative ; elle prend la forme de phases alternées de croissance lente, de reprise et de dépression plus ou moins fortes et amples. Ce n’est pas du tout le même profil général de déroulement de la crise : la période des années 70 n’est pas une déflation mais, au contraire, une montée aux extrêmes de l’inflation, les échanges mondiaux ne sont pas stoppés : ils continuent de progresser, enfin la forme particulière que prend la crise est celle de la coexistence de hauts taux de chômage et de hauts taux d’inflation, ce qui est une forme largement originale de crise[[Pour une comparaison de la crise des années 30 avec celle des années 70, cf. R. Bayer. Mistral [1978 et Mazier, Baslé. Vidal [1984.. Ainsi, pour répondre à ces trois questions – pourquoi et comment la croissance ?, quelle forme particulière de crise ? et pourquoi la croissance bascule-t-elle dans la crise à un moment précis ? -, les considérations sur la tendance à la baisse du taux de profit ne nous suffisaient pas. Se posait alors la question de disposer d’instruments plus élaborés ou plus appropriés, sur lesquels nous pouvions éventuellement nous appuyer dans la tradition marxiste française.

L’école marxiste conventionnelle

Si l’on se tourne tout d’abord vers l’école marxiste conventionnelle, celle liée au Parti Communiste Français, qu’apprend-on ?

La thèse principale du moment est celle formulée, notamment par Paul Boccara, et défendue dans un ouvrage de base pour les économistes du PCF : le Traité du Capitalisme Monopoliste d’État [1974. Sa vision générale consiste en une interprétation de la crise en termes de suraccumulation-dévalorisation. Ce noyau théorique d’interprétation est incontestablement présent chez Marx.
Mais, à mon sens, dans la formulation reprise par Boccara il ne permettait pas de répondre à nos questions. En effet, Boccara, partant d’une hypothèse marxienne des crises en général, met l’accent, de manière unilatérale, sur les formes de concurrence, sur la centralisation financière et, par-dessus tout, sur le rapport entre l’État, la concentration industrielle, les monopoles et la centralisation financière. Cette thèse, en aucune manière, ne pouvait nous satisfaire. Pour les raisons que j’ai dites, elle ne permet pas de fournir les explications spécifiques des crises que nous cherchions. Et surtout, quelque paradoxal que cela puisse paraître, la thèse disait très peu de chose sur les rapports de travail et d’exploitation, ceux-ci, exprimés dans les termes les plus classiques (ceux de la IVème section du Capital), sont raccordés au noyau dur de l’explication – État, monopole, concentration et centralisation financière – de manière presque extérieure. Les rapports de travail ne jouent pas de rôle central dans l’explication de la crise.

Les althussériens

Plusieurs d’entre nous, dans le cours des années 1960, ont été formés à l’école althussérienne. Mais sur le plan théorique, la plupart d’entre nous avaient rompu avec Althusser. Pourquoi ? Althusser nous avait appris bien des choses, à commencer par la spécificité radicale du mode de production capitaliste par rapport aux autres modes de production. Il nous avait appris l’importance des rapports de production et il avait relativisé le rôle des forces productives, ce qui était une chose importante, car, j’y reviendrai, la question des rapports de production est liée à celle du rôle des institutions dans la régulation macro-économique. Mais, la recherche althussérienne s’était, à notre avis, perdue dans ce que les althussériens (Balibar notamment…) appelaient eux-mêmes la recherche des invariants du mode de production capitaliste. Et, bien sûr, ce n’est pas avec les invariants qu’on peut expliquer le mouvement et le passage de la croissance à la crise, les différences et les formes spécifiques. La recherche des invariants était presque antinomique de la recherche des changements, et des différences de forme, ce qui constituait les questions mêmes à l’origine de l’approche de la théorie de la régulation.

Un mot encore, pour dire qu’une dernière école a eu de l’importance pour nous, celle de Charles BETIELHEIM. Car, si elle vient d’ALTHUSSER, elle a son originalité propre. Fut important notamment l’ouvrage intitulé : Calcul Économique et Formes de Propriété [1970. Il s’agit d’un ouvrage théorique sur la société socialiste, développant la thèse suivant laquelle dans la société socialiste les rapports marchands perdurent et continuent de jouer. C’est le côté des invariants, c’est le côté Althusser. Mais l’ouvrage insistait aussi sur le fait que les formes de propriété importent, que suivant les relations de possession ou d’appropriation réelles ou formelles qui dominent, la régulation de la société n’épouse pas les mêmes contours, les rapports d’échange ne se développent pas en générant les mêmes contradictions. Ici. il y avait un lieu marxiste d’analyse du rapport entre les « institutions » (au sens large) et les rapports marchands.

Brièvement rappelé, voilà d’où nous partions, aussi bien par rapport aux écoles dominantes que par rapport à la situation de la recherche française d’inspiration marxiste au milieu des années 70. Pour être complet, il faut ajouter l’effort remarquable d’un chercheur souvent solitaire – S, De Brunhoff – qui, dans ouvrages importants, (État et Capital [1976 et La Politique Monétaire [1973 notamment), avait ouvert une ligne d’analyse des crises en termes de mécanisme de pseudo-validation ou d’ante-validation des travaux privés par le marché, ligne d’analyse qui sera largement réutilisée dans certaines approches essentielles de l’analyse de l’inflation produites par des auteurs du courant de la Théorie de la Régulation (Cf. notamment A, Lipietz [1979 et [1983).

II. PROGRAMME DE RECHERCHE ET PREMIERS RÉSULTATS

Sur ce point, je me contenterai de quelques notations et rappels rapides, dans la mesure où je pense que le chapitre 2 de l’ouvrage de R. Boyer [1986, intitulé La régulation mode d’emploi constitue[[Et j’ajoute: continue de constituer aujourd’hui [1992 la meilleure des présentations possibles de l’ATR au stade de développement qui correspond à l’époque où le livre de Boyer a été publié. une excellente présentation de ce qui était la spécificité méthodologique de la théorie de la régulation au moment de sa fondation. Pour la cohérence du propos je me contenterai donc de quelques points essentiels.

1. L’hypothèse de la régulation en économie

a) Les origines et l’énoncé du programme

D’abord quelques éléments sur l’origine du mot régulation et de la notion de la Théorie de la Régulation.
Dans la tradition française, le mot à été introduit en économie par Gérard De Bernis dont les travaux sont proches du courant de la théorie du Capitalisme Monopolistique d’Etat. Chez De Bernis, le concept de régulation. tiré des sciences biologiques, est ensuite appliqué à l’économie[[L’intention de Gérard De Bernis était de reformuler la théorie marxiste conventionnelle à l’aide des termes importés de la notion de régulation et d’opposer cette représentation à la vision néo-classique de rééquilibre. L’idée introduite par De Bernis, sur la base de l’importation du concept biologique de régulation en économie, peut être grossièrement résumée comme suit : il y a régulation lorsque des forces d’une origine distincte subissent l’influence de certaines régularités qui les font converger, alors qu’en l’absence de ces régularités le mouvement naturel de ces forces les pousserait à diverger. En biologie, c’est un phénomène fréquent, les codes génétiques en particulier (mais pas exclusivement) informent des processus élémentaires, les orientent, leur assignent des fins..

Quelle était alors l’idée de De Bernis? En gros, celle-ci : dans la société capitaliste il y a à l’oeuvre des forces essentiellement divergentes, mais certaines normes sociales, certaines institutions. certaines régularités, font quelquefois converger ces forces par nature essentiellement divergentes.
L’idée de De Bernis est que, ce qui tient le rôle des codes génétiques et permet la convergence ce sont les institutions.
Ceci explique que, bien que le capitalisme soit constitué et structuré par des forces essentiellement antagonistes, pendant certaines périodes, des institutions adéquates si elles sont trouvées, sont en mesure de maintenir une certaine cohérence d’où peut naître la croissance. Parmi toutes les institutions, chez De Bernis, l’une est fondamentale: l’État. Dernière précision importante, pour De Bernis, les deux grandes lois qui animent le mouvement du capital sont la loi de baisse tendancielle du taux de profit et la loi de péréquation du taux de profit. A partir d’elles et de leur mouvement, il peut être rendu compte de l ‘histoire réelle du capitalisme dans une formation sociale donnée. En ce sens, me semble-t-il, quoiqu’en introduisant une innovation fondamentale dans la recherche marxiste, De Bernis reste solidaire de l’approche conventionnelle, et notamment sur deux points clés : il existe des lois immanentes au capitalisme, qui rendent lisible directement son mouvement réel, et ce n’est que par le contrôle de l’État qu’on peut réorienter l’économie, en y faisant pénétrer d’autres « codes ».

En ce qui concerne l’apport de De Bernis, d’un côté, nous étions intéressés par cette idée qu’il y a des normes sociales, des régularités et des institutions qui assurent une certaine, cohérence des rapports marchands, pour l’essentiel fondamentalement divergents, mais, de l’autre côté, il ne nous paraissait pas que suivre le mouvement des deux lois fondamentales du capitalisme posées par De Bernis, pouvait permettre de lire directement les métamorphoses du capital. II nous semblait que des catégories intermédiaires devaient être forgées pour atteindre au niveau de réalisme et de pertinence nécessaire pour comprendre et expliquer tant les formes prises par la croissance et la crise que le passage de l’une à l’autre. De plus il nous semblait aussi que le poids donné à l’État – tant dans la crise que dans sa sortie – était très largement survalorisé. Nous pensions qu’il fallait examiner de manière endogène aux rapports marchands, se forment et se constituent des « institutions » qui assurent ces régularités indispensables à la mise en cohérence du capitalisme dans son ensemble, avant que ces cohérences soient perdues, et que la nature instable et contradictoire du capitalisme resurgisse et se manifeste ouvertement. Dans tous les cas, c’est sur la base d’une telle exigence – rechercher les conditions dans lesquelles se forment certaines régularités qui assurent la régulation macro-économique d’ensemble de forces essentiellement divergentes – que s’est construite l’approche de la Théorie de la Régulation.

Le travail fondateur de notre propre approche sera notamment effectué par un autre chercheur français, M. AGLIETTA 1974 et 1976[[1974 est la date de soutenance de la thèse de M. Aglietta sur la regulation du capitalisme en longue période. 1976. celle de la publication du livre issu de la thèse., qui a jeté les bases sur lesquelles notre propre courant va se développer. M. AGLIETIA, dans son ouvrage de 1976, « Régulation et Crise du Capitalisme », introduit le concept de ce qu’il désigne comme les « formes structurelles » fondamentales du capitalisme, ces formes structurelles étant à la fois économiques et non économiques. Lorsque celles-ci parviennent à un certain niveau de cohérence entre elles, elles assurent ces fameuses régularités de l’économie d’ensemble permettant la convergence des forces et donc la possibilité d’une croissance continue pendant une période relativement longue.

Un exemple de forme structurelle à la fois économique et non directement économique qui joue un rôle fondamental dans la croissance de l’après-guerre mondiale peut être donné, à partir de ce que nous avons désigné comme les formes « fordiennes » d’accumulation du capital.
En effet, le fordisme, c’est d’un côté la ligne de montage, une machine formidable de dégagement de gains de productivité et d’extraction du surtravail, et qui correspond au versant économique. Mais d’un autre côté, le fordisme est aussi un principe de contractualisation entre syndicats et patrons permettant d’établir des règles de partage des gains de productivité, se traduisant notamment par des hausses systématiques et anticipées du pouvoir d’achat des salariés.
Plus généralement sont désignés aussi comme fordiens, tous les systèmes des conventions collectives dès lors qu’ils permettent, de manière négociée, d’obtenir un partage et une diffusion des gains de productivité entre partenaires sociaux et secteurs de l’économie sociale. Ainsi, grâce à des formes économiques et non économiques, les deux dimensions « Production » et « demande » peuvent être reliées dans une dynamique cohérente, pour constituer le coeur de ce que l’on a désigné comme les « cercles vertueux », si caractéristiques de la croissance fordienne. Si je me permets d’insister sur ce point, c’est qu’ayant eu l’occasion de travailler au Brésil j’ai pu y vérifier comment, lorsque l’un seulement des niveaux est établi, les conséquences sur la dynamique macro-économique sont tout à fait différentes de celles que l’on observe dans les régimes fordiens « complets » et stabilisés. Ainsi, au Brésil, il y a bien des lignes de montage ou encore des « normes de production » de type fordien. Celles-ci ont été installées, par exemple dans l’automobile, par les grandes multinationales américaines et européennes. Dans ces installations, il y a effectivement de très hauts niveaux de dégagement de gains de productivité. Mais les contrats salariaux ne permettent aucunement l’automaticité de la transmission d’une partie importante des gains de productivité aux salaires, qui caractérise les contrats fordiens classiques. Si bien que le régime d’accumulation à la brésilienne se caractérise par la coexistence de hauts gains de productivité et de bas salaires, Résultat, la croissance rapide du Brésil (dans la période dite du « miracle ») revêt des aspects très particuliers et se présente comme très instable. L’une des explications qui peut être donnée de cette très forte instabilité tient à l’absence de « torches de rappel » institutionnelles capables de garantir le marché intérieur et de prévenir les reculs les plus brutaux[[Depuis l’époque où ces lignes ont été écrites (en 1986), j’ai eu l’occasion de m’expliquer plus complètement sur ce point. dans un petit essai écrit conjointement avec un chercheur brésilien et consacré à une lecture de la croissance brésilienne en longue période à partir de la théorie de la régulation, cf. CORIA T. SABOIA [1987. Au passage signalons que pour les raisons mêmes que je viens d’indiquer nous nous refusons à qualifier le régime d’accumulation fordien de fordiste, fût-il périphérique, Nous défendons la thèse que s’il y eut bien certains linéaments de fordisation. celle-ci s’est trouvée contrariée par des éléments structuraux essentiels de l’économie brésilienne (forte économie informelle permanente et politique systématique de bas salaires notamment). provoqués par les cycles récessifs.

Cette réflexion comparative menée en référence aux cas américain et brésilien permettra, je l’espère, d’illustrer l’importance de la catégorie de forme structurelle, pour l’appréciation des modalités revêtues par la croissance macro-économique considérée dans son ensemble : la relative stabilité d’un côté (les États-Unis), la très forte instabilité de l’autre (le Brésil).

b) Les catégories intermédiaires fondatrices

Ainsi à partir des travaux fondateurs d’AGLIETTA, une ligne de recherche s’est donc développée, qui s’est efforcée de mettre à jour les formes structurelles clés permettant de rendre compte des modalités revêtues par la croissance, la crise, ainsi que dans le passage de l’une à l’autre. Progressivement ces formes structurelles ont acquis dans la Théorie de la Régulation le statut de véritables catégories intermédiaires, au sens où elles assurent entre théorie pure et invariants d’un côté, faits observés et stylisés de l’autre, ces outils indispensables à la recherche desquels nous étions, pour pouvoir penser, au delà des permanences, les changements et leurs spécificités. Sans doute, cette démarche : recherche de catégories intermédiaires, et énoncé de certaines d’entre elles qui sont désormais des points fixes de l’approche, constitue-t-elle finalement, sur le plan méthodologique, la caractéristique essentielle de la théorie de la régulation.
Disons quelques mots de ces catégories intermédiaires fondamentales[[Je m’en tiens ici au strict essentiel. Pour plus de développements on se référera au chapitre 2 du livre de Robert Boyer. qui a effectué sur les questions ici en discussion un remarquable travail d’éclaircissement et de présentation. dans la mesure où elles constituent, à ce jour, le fonds commun le plus visible de l’approche.
– La toute première des catégories intermédiaires est celle constituée autour de la notion de régime d’accumulation. Au cours du temps, plusieurs définitions ont été données, qui correspondent à des tentatives successives d’affinement de la notion. Aujourd’hui je serais tenté de définir la notion à partir de deux séries de déterminations complémentaires. La première, qui correspond aussi assez fidèlement aux hypothèses marxiennes fondamentales en matière de théorie de la reproduction, consiste à définir un régime d’accumulation à la manière dont la section I et la section II (au sens de Marx) sont reliées entre elles. II s’agit ainsi de ce qui peut être désigné comme une approche sectionnelle de l’accumulation[[Approche pour laquelle les travaux de Bertrand [1978 ont joué un rôle clé. L’approche sectionnelle a connu un développement important par la suite lorsqu’ont été construits des modèles à trois secteurs pour inclure l’international (activités d’import et d’export regroupées dans une section III), cf. Mazier, Bertrand, Vidal [1892.. La contribution sur ce point de l’approche de la Théorie de la Régulation consiste essentiellement en ceci. Contre les keynésiens et les néo-classiques qui travaillent sur un modèle de croissance abstrait et parfaitement atemporel, nous cherchons, quant à nous, à mettre en évidence une variété et une pluralité de régimes d’accumulation observables historiquement ou suivant les pays, caractérisables à partir des relations chaque fois différentes qui s’établissent entre la section I et la section II (rôle moteur de la section I ou de la section II, poids relatif dans la valeur ajoutée de l’un et de l’autre, sens de la diffusion des gains de productivité entre l’une et l’autre…). Cette approche vaut surtout en ce qu’elle met au centre de la dynamique les contradictions de la reproduction d’ensemble, envisagées du point de vue de la double nature de la marchandise, comme valeur d’usage et comme valeur d’échange. De manière complémentaire, car appuyée sur une autre des contradictions essentielles au centre de la dynamique capitaliste, un régime d’accumulation peut aussi être défini à partir des conditions dm/s lesquelles sont obtenus, partagés et diffusés les gains de productivité. Cette manière de définir un régime d’accumulation met ainsi au centre de la caractérisation la contradiction capital / travail et d’abord le conflit essentiel qui l’anime, entre salaire et profit.

Il va de soi que chacune de ces définitions (par l’approche sectionnelle ou par les modes d’obtention / partage des gains de productivité) requiert l’identification des formes structurelles essentielles et de la place qu’elles tiennent dans la dynamique d’ensemble. R. Boyer rapporte ces formes institutionnelles, définies comme des « codifications d’un ou plusieurs rapports sociaux fondamentaux » (p.49), à cinq grands domaines d’action et d’efficace: formes de la contrainte monétaire, configurations du rapport salarial, formes de la concurrence, modalité d’adhésion au régime international, formes de l’Etat (cf. R. Boyer [1986)[[Faute de place je n’entrerai pas ici dans la présentation détaillée des différentes formes institutionnelles. Disons seulement que sur ce point il sera souhaitable d’en proposer une présentation hiérarchisée, ce qui nécessairement conduirait à présenter l’ensemble de manière quelque peu différente. A ce stade cependant, et pour notre objet propre dans cet article, la présentation de R. Boyer est plus que suffisante. . Le point important évidemment, est que ces firmes institutionnelles entrent en résonance les unes avec les autres, l’arrangement chaque fois particulier qui en résulte permettant de typer un régime d’accumulation donné.

Ainsi, en liaison avec ces recherches pour identifier et définir différents types de régimes d’accumulation s’est progressivement forgée et imposée une périodisation nouvelle du capitalisme, la stabilité (relative) de chaque régime d’accumulation ne pouvant lui être conférée que par le jeu des formes institutionnelles repérées comme typiques du régime considéré.

C’est ainsi que s’est forgée une seconde grande catégorie intermédiaire : celle de mode de régulation. Un mode de régulation est alors défini comme un ensemble de codifications des rapports sociaux fondamentaux qui, relayant et redoublant les modalités réelles de dégagement, de partage et de diffusion des gains de productivité, assurent sur le long terme la reproduction de la société dans son ensemble.
Deux précisions sont ici nécessaires.
La première est pour dire qu’il ne faut lire ici nul « fonctionnalisme ». Un régime d’accumulation, et plus encore peut-être, un mode de régulation, sont des « trouvailles » historiques. Ces trouvailles qui sont autant de codifications et d’assemblages des formes institutionnelles fondamentales, résultent du jeu des acteurs, et d’abord du mouvement des classes et de leurs affrontements dans une société constituée sur un ensemble de contradictions essentielles. De là il résulte que la pérennité d’un régime d’accumulation ou d’un mode de régulation n’est jamais acquise. Quoique dans des conditions déterminées par les formes institutionnelles du moment, les acteurs, individuels ou collectifs, ne cessent, par le jeu même des initiatives développées pour défendre ou faire fructifier leurs intérêts, de faire évoluer les cadres dans lesquels ils opèrent. Si bien qu’au sein même d’un régime d’accumulation ou d’un mode de régulation donné, des ruptures sont possibles.

– Là précisément, dans l’analyse des ruptures, c’est-à-dire aussi des « crises », s’affirment deux originalités de la démarche régulationniste. S’agissant des crises, en effet, deux propositions permettent d’identifier nettement la spécificité de l’approche régulationniste. La première tient dans la distinction opérée entre « petites » et « grandes » crises. En relation avec l’importance des ruptures qui affectent les formes structurelles, sont en effet distinguées les « petites » crises qui apparaissent comme des crises dans la régulation et qui ne nécessitent que des ajustements réels ou institutionnels relativement marginaux, et les « grandes » crises qui sont analysées, pour leur part, comme des crises de la régulation.
Crises de la reproduction d’ensemble du système, les « grandes » crises requièrent des réaménagements réels et institutionnels fondamentaux. Selon cette acception, il va de soi que la crise que traverse actuellement l’économie mondiale est une grande crise. L’autre caractéristique de l’ATR concernant sa représentation des crises tient dans l’affirmation que les grandes crises, les crises « structurelles » sont par nature essentiellement distinctes les unes des autres et ne peuvent se présenter que sous des formes chaque fois largement inédites et originales. Dès lors, en effet, qu’il s’agit d’une crise de la régulation, on comprend que les formes réelles ou institutionnelles qui lui servent de support, par définition historiquement originales, ne peuvent se défaire que sous des formes chaque fois spécifiques. Ainsi la crise de la régulation concurrentielle ne saurait être assimilée à celle de la régulation monopoliste, et donc la crise des années 30 à celle des années 70.

2. Premiers résultats et spécificité de l’approche de la Théorie de la Régulation

En ce qui concerne les résultats, j’insisterai sur deux points qui sont les premières réponses apportées à nos deux défis fondateurs initiaux, et qui, je le rappelle, prenaient la forme de deux interrogations conjointes : comment expliquer le passage de la croissance à la crise, ou encore puisque cette question dérive en partie de la précédente : comment rendre compte des institutions et du rôle qu’elles tiennent dans la dynamique économique ?

a) Le passage de la croissance à la crise

Pour ce qui concerne le passage de la croissance à la crise, nous pensons avoir, pour l’essentiel, trouvé le principe de base des explications que nous cherchions. La croissance d’après-guerre s’explique à grands traits par la mise en place d’une séquence Taylor, Ford, Keynes[[C’est à illustrer cette thèse qu’est tout entier consacré mon ouvrage de 1979.. Le point de vue défendu est qu’une longue série de mutations conjointes dans l’appareil productif, dans les conventions collectives, dans la gestion étatique de la force de travail et de la monnaie (« à cours forcé ») vont permettre – dans un contexte d’ouverture internationale croissante mais qui ne compromet pas encore l’efficacité des politiques économiques nationales -, le dégagement de très puissants gains de productivité, le partage de ces gains entre profits et salaires et leur diffusion entre entreprises et secteurs de l’économie sociale suivant des règles compatibles avec le maintien de la croissance[[Dans Boyer-Coriat [1986 on trouvera une expression formalisée de ce type de croissance fordienne. à partir d’un jeu d’hypothèses croisées SUI’ les rendements d’échelle et la nature des règles de formation des salaires..

Pourquoi ce système est-il entré en crise ? Pour nous[[Dans ce cas précis, peut-être serait-il plus prudent de préciser que c’est le point de vue que personnellement j’ai sans cesse défendu… la crise naît fondamentalement de l’épuisement des gains de productivité et des supports de l’extraction du surtravail qui depuis Taylor et Ford avaient prévalu, épuisement déterminé par la limite historique qu’atteint le fordisme. Pour toute une série de raisons, le fordisme qui avait été historiquement efficace, dès les années 70, atteint ses limites à la fois, techniques. économiques et sociales (Cf. B. CORIA T [1979). (Au passage, permettez-moi de préciser que c’est l’une des raisons pour lesquelles je suis personnellement si intéressé par les techniques japonaises de gestion de production et du travail ; il me semble, en effet, qu’une partie de ces techniques n’est pas, et, peut-être même, n’a jamais été « fordienne » au sens précis que ce terme a pu revêtir en Occident[[Depuis, cette intuition a été développée sous la forme d’un essai consacré au ohnisme. Cf. mon ouvrage de 1991.). Dans tous les cas, sur la base des limites atteintes par le fordisme et du ralentissement des gains de productivité (les statistiques occidentales sont très claires sur ce point, pour ce qui est tant des États-Unis que de la plupart des pays d’Europe), se sont développés des mécanismes de tension pour le partage des gains de productivité, des écarts de productivité prononcés entre firmes, effets ou résultats de la « mauvaise » allocation intersectorielle et interentreprises de l’investissement, de là, l’entrée dans la période de croissance ralentie et d’instabilité que l’on connaît.
Deuxième question : pourquoi la crise ouverte à ce moment-là ? Parce que sur la base de formes structurelles épuisées, c’est le coeur même du système qui entre en dérèglement et est atteint à l’occasion des grandes grèves de la période 1968. Dès lors, la disciplinarisation fordienne a vécu comme support efficace de dégagement des gains de productivité[[Ayant longuement développé tous ces points dans mon ouvrage de 1979. je me permets d’y renvoyer le lecteur..
Dans une telle représentation de l’entrée en crise, sont comme on le voit largement privilégiées les causes internes : l’arrivée à leurs limites des formes structurelles qui autour du fordisme avaient d’abord assuré la vitalité et la stabilité du capitalisme. Les chocs externes (« monétaire » de 1971, et « pétroliers » de 1974 ou 1979) sont remis à leur place. Ils n’eurent les conséquences graves que l’on connaît que parce que les formes structurelles sur lesquelles ils ont agi avaient atteint leurs limites historiques d’efficacité. On notera donc que, conformément à notre ambition de départ, c’est bien à partir des mêmes catégories fondamentales, et en suivant le cours de leur développement et donc de leur métamorphose, que nous expliquons la croissance et la crise, le passage de la croissance à la crise.

b) Les institutions

Dans tous les développements auxquels nous avons procédé, les institutions tiennent évidemment un rôle crucial.
Notre hypothèse de base, qui mériterait d’être sans doute mieux argumentée et fondée, est qu’elles sont largement auto-générées par les conflits entre groupes et classes. Elles correspondent à des compromis qui se sont développés à partir de ces conflits. Ces compromis prennent la forme de contrats, de lois, ou de règlements et sont matérialisés dans des bureaucraties dotées de pouvoirs de surveillance et de contrôle, en général accompagnés de pouvoirs de sanction. S’ils sont établis directement entre les parties prenantes elles-mêmes, on dira qu’il s’agit de contrats. Dans d’autres cas, lorsque l’enjeu est trop important, les compromis établis par les parties le sont sous la médiation de puissances tierces, en général émanations de la puissance publique, lorsque celle-ci ne prend pas l’initiative de les imposer. Ces compromis fondamentaux sous-jacents à l’organisation sociale, sont désignés comme des « compromis institutionnalisés » (Cf. ANDRE, DELORME [1983) ; ils correspondent alors non à des contrats mais à des lois, des règlements, qui prennent leurs sources dans l’activité législative ou dans le pouvoir exécutif. Souvent ces compromis, qui sont des dispositifs complexes, se mettent en oeuvre à travers de lourdes procédures institutionnelles, comme c’est le cas, par exemple, pour les systèmes d’assurance maladie, ou de retraite.

On peut avancer davantage sur la question de savoir comment les institutions opèrent en prenant l’exemple des contrats productivité/salaire qui jouent dans la théorie du fordisme un rôle si important. De fait, beaucoup d’études ont été développées autour de ces types de contrats en France, aux Etats-Unis, au Brésil… Ces contrats productivité/salaire,
comme les autres institutions de la reproduction de la force de travail (assurance maladie. assurance chômage, assurance vieillesse), dépendent largement des rapports de force entre classes et groupes sociaux coalisés, et ce aussi bien pour ce qui concerne leurs formes stabilisées que les évolutions que connaissent ces formes au cours du temps. A l’inverse des néo-classiques qui considèrent toutes ces institutions comme des rigidités qui font obstacle à la croissance, nous les appréhendons comme ces régularités qui sont les conditions cachées, et souvent permissives de la croissance. En quelque sorte, ce sont elles qui constituent la véritable « main invisible » qui donne au marché une cohérence et des finalités. Au demeurant, comme cela a été noté, ces institutions sont en fait le résultat d’une véritable « poignée de main » visible entre partenaires sociaux dont les compromis garantissent la stabilité que le marché est incapable de générer.
Ainsi peut-on conclure de nos propositions, que s’il n’y avait eu ces régularités, il n’y aurait pas eu la croissance, en tout cas pas sous la forme continue et relativement stable des « trente glorieuses » que nous avons connue. Nous affirmons donc le rôle positif tenu par ces institutions au cours des trente dernières années. Nous aboutissons ainsi, à une interprétation largement contraire et, finalement l’alternative, du rôle des institutions par rapport à celles proposées par les néo-classiques.
Il en résulte, et c’est là une représentation qui s’oppose à celle de la plupart des néo-classiques du moment, que la crise est pour nous d’essence « réelle », ce n’est pas une crise provoquée par les institutions établies au sein du marché, ou un défaut de fonctionnement de ces institutions. La crise est d’abord celle des conditions de dégagement, de partage et de diffusion des gains de productivité, c’est-à-dire, une crise qui a son origine au coeur même du système productif lui-même.

C’est en ce sens qu’il s’agit d’une « grande » crise. Ce sont les formes structurelles dans leur double dimension « réelle » et institutionnelle qui sont en question. C’est aussi la raison pour laquelle, en même temps que nous nous efforçons d’identifier comment des supports réels de gains de productivité nouveaux se mettent en place (autour des innovations technologiques et organisationnelles notamment), nous sommes très attentifs à toutes les formes institutionnelles nouvelles en gestation: nouveaux type de contrats salariaux, plus généralement nouvelles dispositions qui se nouent autour du rapport salarial, ou de la gestion de la monnaie, qu’il s’agisse de dispositions qui se forment « spontanément », à partir du jeu des acteurs, ou sous l’égide de l’État. Mais, il résulte aussi clairement de nos propositions qu’on ne peut prétendre échapper à la crise actuelle sans une recomposition des formes productives « réelles » elles-mêmes.
Les arrangements institutionnels peuvent anticiper ou favoriser le redéploiement du système productif, et le retour à son efficacité éventuelle, mais en aucun cas, ces arrangements institutionnels ne peuvent s’y substituer, ou suffire à eux seuls. Pas plus que les dispositions institutionnelles ne sont à l’origine de la crise, elles ne peuvent à elles seules constituer une issue à la crise. Il y a un noyau « réel » – industriel et productif – incontournable et central dans la croissance passée, comme dans l’issue qui pourra être trouvée à la crise actuelle.

c) Une conclusion provisoire

Pour conclure cette présentation rétrospective des conditions de formation de l’ATR, le plus utile est peut-être de rappeler, à ce stade, la position de l’ATR par rapport aux différents courants théoriques qui se sont affrontés depuis le déclenchement manifeste de la crise, au milieu des années 1970. En assumant le risque d’une extrême simplification, j’avancerai les points suivants :
– Par rapport au néoclassiques. Sur le fond l’opposition est pratiquement totale. Nous pensons que le marché est instable, ils pensent que le marché est autorégulateur. Nous pensons que le marché a besoin d’institutions, ils pensent que les institutions sont génératrices de déséquilibres….

– Avec les keynésiens et les néo-keynésiens, il existe un point d’accord implicite et fondamental : le rôle central tenu par la régulation de la demande effective et du marché intérieur pour la stabilité d’un régime d’accumulation.
Mais la différence avec eux est que là où ils construisent un modèle général de croissance, nous construisons une variété de régimes d’accumulation socialement et historiquement déterminés, différents suivant les contextes nationaux, à partir notamment des rapports que nous repérons entre section I et section II, et dans la période récente, section III. Une précision est peut-être nécessaire par rapport aux keynésiens.

Notre explication de la crise d’efficacité des politiques keynésiennes tient en un mot : la théorie keynésienne n’a pu être efficace que lorsque, à sa manière, elle permettait d’agir sur les relations clefs du régime fordien d’accumulation.
La crise du fordisme est finalement ce qui amène la crise politique économique keynésienne. En ce sens, le keynésianisme a été l’instrument de pilotage d’un régime d’accumulation qui pour l’essentiel a cessé d’exister. Ainsi notre propre explication de la croissance passée n’est-elle pas fondée sur le rôle tenu par la politique économique keynésienne. Au contraire, nous procédons à une sorte d’inversion : c’est parce que le keynésianisme à sa manière a su saisir les relations dynamiques en gestation dans le modèle fordien que la politique économique qu’il préconisait a pu être efficace.
Aussi l’entrée en crise du régime fordien d’accumulation ne pouvait-elle que signifier l’entrée en crise corrélative de la politique économique keynésienne…

– Par rapport aux écoles marxistes qui aujourd’hui continuent d’exister, et en ce qui concerne notamment la théorie conventionnelle – suraccumulation / dévalorisation -, nous pensons, comme je l’ai déjà indiqué, que cette théorie a très largement survalorisé, c’est-à-dire qu’elle leur a donné beaucoup trop d’importance dans l’explication des mécanismes d’accumulation et des crises, les formes de concurrence et le rôle de l’État. Nous avons de notre côté travaillé à identifier les catégories intermédiaires correspondant aux formes productives « réelles » ou institutionnelles qui se sont développées depuis Marx pour générer des formes structurelles originales à partir de quoi notre propre périodisation est basée sur le système productif et les arrangements institutionnels autour du système productif : ce que l’on a appelé le rapport salarial[[Pour saisir la différence il suffit de se référer au traité « Le Capitalisme Monopoliste d’État », ouvrage principal (ainsi que je l’ai déjà indiqué) des économistes du PCF. Dans la section relative aux forces de production il n’est question que de manufacture, de grande industrie…, c’est-à-dire les vieilles catégories de Marx de 1867, sans que celles-ci soient reliées autrement que de manière extrêmement formelle, aux mécanismes de l’accumulation générale….

Enfin. un dernier point, et qui, pour moi, constitue sans doute la contribution la plus importante de la Théorie de la Régulation. Je dirai de ce point de vue que ce qui me paraît avoir constitué l’essentiel de notre approche, c’est d’avoir remis au centre de la dynamique capitaliste, comme chez Marx me semble-t-il, l’étude du rapport capital/travail, des conditions d’obtention et de partage des gains de productivité. Là finalement est le sens dernier de toutes les recherches menées autour des catégories de taylorisme et de fordisme et de leurs métamorphoses au cours du temps.
Vous me permettrez d’insister sur ce point parce que parmi les auteurs de l’approche de la Théorie de la Régulation, c’est sur ces questions que j’ai personnellement beaucoup insisté.
Je dis aussi ceci pour vous prévenir qu’un autre auteur du courant aurait probablement insisté sur d’autres points et construit un autre type de présentation que celle à laquelle je viens de procéder. La présentation que je viens de faire est évidement liée à mon histoire et à mes positions propres dans l’approche générale de la Théorie de la Régulation. J’espère néanmoins que cette présentation rétrospective et reconstruite de la démarche initiale de l’ATR, pourra être utile pour mieux localiser ce dont nous essayons de parler et la manière dont, jusqu’ici. nous l’avons fait.

III. LE DEBAT DES ANNEES 1980 ET LES PERSPECTIVES NOUVELLES QU’IL OUVRE POUR L’ATR

La situation que je viens de décrire est celle qui caractérise le débat, quand prenait forme notre propre programme de recherche, dans la deuxième moitié des années 1970 et au tout début des années 1980.

Depuis, bien de l’eau a coulé sous les ponts, et le fond de la discussion comme la nature des arguments échangés ont été profondément bouleversés[[De la fin des années 1970. au début des années 1980, certains développements qui sont aussi pour partie des inflexions dans la recherche engagée, sont déjà repérables. J’avais essayé de pointer certaines des nouveautés intervenues dans les travaux des régulationnistes du début des années 1980, dans l’article « Manière de voir ». Monde Diplomatique. n° 12, Mai 1991.
. Pour tenter de rendre compte de quelques-unes des modifications essentielles qui se sont affirmées au cours de la décennie 1980, et qui continuent de déterminer la recherche actuelle, on me permettra d’utiliser la même méthode que celle employée dans les sections précédentes.
Je commencerai donc par quelques indications sur ce qui me paraît être l’essentiel de la conjoncture réelle des années 1980. Ce sera l’occasion d’indiquer aussi la manière dont la prise en compte des phénomènes réels a provoqué du côté des approches néo-classiques un revirement de grande ampleur sur la question de la prise en compte des institutions. Une brève cartographie des directions de recherche nouvelles sur ce thème sera alors proposée.
Tout spécialement, il résultera de cette nouvelle disposition des recherches vis-à-vis des institutions, l’émergence et l’affirmation, en France, d’un courant d’analyse dynamique et fécond : courant connu sous le nom de « approche par les conventions ». Le second paragraphe sera consacré à la présentation de ses paradigmes essentiels.
Aussi, compte tenu de sa proximité avec certaines des intuitions centrales de l’ATR, cette section s’achèvera par une confrontation des deux approches.

1. La conjoncture réelle des années 1980 et le retournement néo-classique vis-à-vis des institutions

a) Le travail de la crise et l’affirmation difficile d’un nouveau modèle de croissance : à propos de quelques faits stylisés propres à la décennie

Pour caractériser la conjoncture des années 1980, je vais être tout aussi brutal que je l’ai été pour caractériser celle des années 1970. D’un mot je dirai alors qu’autant la décennie 1970 peut être caractérisée par l’installation massive et indubitable d’une grande crise (pour nous: celle du fordisme et du mode de régulation qui lui était associé), autant les années 1980 peuvent être caractérisées par la formation d’un ensemble de micro-régularités nouvelles (au demeurant inégalement stabilisées) qui peuvent être lues comme des signes plus ou moins probants de la recherche et de l’établissement des nouvelles macro-régularités porteuses d’un nouveau régime de croissance. En d’autres termes on dira que les années 1980 qui voient s’approfondir la remise en cause des régularités fordiennes sont aussi et surtout celles de la recherche encore balbutiante et chaotique du passage à des régimes de croissance postfordiens.
En pratique cependant, ce n’est pas cette vision globale et reconstruite qui a donné le débat théorique. Celui-ci s’est focalisé sur un ensemble d’enjeux locaux, qui portaient le débat macro-économique de manière implicite[[Ce n’est que plus tard. à la fin de la décennie 80, et au début de la décennie qui vient de s’ouvrir, que, autour du thème de la « croissance endogène », le plein bénéfice de ces avancées « locales » est directement recherché au niveau de la théorie macro-économique comme telle.. Si l’on s’attache à ces enjeux « locaux », trois séries de faits stylisés doivent, me semble-t-iI, être convoqués, en tant qu’ils ont largement déterminé le débat théorique de la décennie[[A tout le moins cette partie de la recherche théorique qui nous occupe ici, consiste à s’interroger comment en liaison avec la crise se fait la prise en compte des institutions dans l’analyse économique.. Ils renvoient à trois séries de phénomènes réels que l’on peut schématiquement présenter comme suit.

Le premier est constitué par l’hégémonie relative des visions monétaristes de l’inflation, et la mise en oeuvre dans la plupart des grands pays industrialisés des recommandations principales qui en sont issues, pour réduire et combattre les inflations à deux chiffres de la fin des années 1970. En pratique la mise en oeuvre de ces programmes s’est bien accompagnée d’une réduction significative de l’inflation, laquelle, à la fin de la décennie 80, paraît sinon maîtrisée du moins ramenée à des taux fortement abaissés. Le débat sur la stagflation, qui avait alimenté une part essentielle de la discussion de la décennie 70, s’estompe peu à peu, dans le temps même, où dans la plupart des pays industrialisés réapparaissent les familières « Courbes de Philips ».
Dans le même temps cependant, l’ajustement monétariste qui s’accompagne d’une montée du chômage – ou de son maintien à de hauts niveaux – ne se traduit aucunement par la décélération des salaires réels qui auraient dû logiquement accompagner la forte accélération des tensions sur le marché du travail. Dans la plupart des cas, tout au contraire, alors même que s’installe du chômage de masse et de longue durée, se poursuit la hausse des salaires réels. Notons-le d’emblée, ce paradoxe (au regard des prédictions des approches néo-classiques tout au moins) est celui qui donnera lieu aux élaborations les plus novatrices et les plus fécondes de la théorie néo-classique contemporaine, notamment sur la question qui nous importe par-dessus tout ici, celle de la prise en compte des institutions.

Troisième fait marquant, qui déterminera l’évolution ultérieure de la recherche théorique : s’affirme et s’impose dans le cours de la décennie 80, une nouvelle hiérarchie commerciale internationale, qui résulte notamment des modalités – très différentes suivant les pays – des ajustements et des adaptations aux chocs et ruptures multiples nés de plus d’une décennie de crise continue. Tout spécialement les performances du Japon – tant en matière de croissance interne, que de performances commerciales internationales – apparaissent de plus en plus, et notamment aux États-Unis, centre de formation et d’impulsion des directions de la recherche théorique – comme un obsédant mystère, dont la compréhension exige la remise à jour de bien des outils d’analyse des approches classiques.

Du côté des auteurs se réclamant de l’ATR, le programme de recherche va enregistrer ces changements et basculer dans des préoccupations de plus en plus ouvertement programmatiques, dont le coeur consiste à tenter de penser les formes d’ajustement et de re-codification des rapports sociaux fondamentaux permettant une sortie du fordisme par le « haut »[[Dès 1983, avec son essai « L’audace ou l’enlisement », Lipietz s’ancrait dans la conjoncture très particulière du moment (l’échec de la politique économique de l’union de la gauche) . En 1980, dans une vision plus analytique et à partir d’une approche comparative entre pays européens, c’est encore l’objet du livre de R. Boyer qui oppose flexibilité « défensive » et « offensive ». Enfin mon propre ouvrage de 1990 s’efforce à son tour de prendre la mesure des exigences de la nouvelle trajectoire technologique apportée par les mutations technologiques et organisationnelles auxquelles on a assisté, pour proposer une orientation de sortie par le haut centrée sur un scénario « coopératif et de démocratie salariale », traçant les contours de ce que j’ai appelé le modèle de la double qualité…
. Tout spécialement, alors que dans la décennie 70, les travaux de l’ATR sont de nature très largement macro-économique, dans la décennie 80 – sans que les préoccupations macro-économiques ne disparaissent – de nombreuses recherches de l’ATR se concentrent sur des aspects micro-économiques des changements en cours. La raison dernière de cette inflexion, vers le « micro » et le « local », est que, fidèle à sa méthode, l’ATR s’efforce de repérer à partir des comportements entre agents les codifications nouvelles qui sont en gestation. La préoccupation est ici de tenter de mettre au jour celles des « nouvelles micro-régularités » nées des rapports entre agents et qui, porteuses d’avenir, sont susceptibles de constituer des « formes élémentaires » des futures « formes structurelles » des régimes d’accumulation postfordiens en gestation.

C’est ainsi que, cependant que les approches individualistes néo-classiques hétérodoxes ou non s’ouvrent à l’analyse des institutions et des codifications des rapports entre agents, l’ATR de son côté dans sa recherche des nouvelles micro-régularités, accorde à la micro-économie une forte importance. De là un espace de préoccupations communes s’ouvre entre approches individualistes hétérodoxes et recherches de l’ATR sur les nouvelles micro-régularités.

A ce stade cependant, on me permettra de ne pas détailler les différentes directions de recherche parcourues par les auteurs de l’ATR, pour concentrer l’attention sur les inflexions que subissent dans la nouvelle conjoncture certains programmes de recherche des approches néoclassiques standard.

Si l’on raisonne en termes de faits stylisés, deux paradoxes ou défis sont retenus comme pertinents par les auteurs néo-classiques. Le premier est celui qui consiste à rendre compte de la progression des salaires réels en situation de chômage consolidé (voire même dans certains cas de chômage croissant). Le second défi est, dans le cadre général d’une réflexion sur le pourquoi de la nouvelle division internationale du travail, celui que constitue l’interprétation de l’irrésistible montée en puissance de l’économie japonaise. Notons qu’a priori rien ne permet de considérer que ces deux séries de phénomènes puissent être expliquées par des outils d’analyse de même nature. Nous verrons pourtant dans un instant, que certains parmi les plus subtils des théoriciens qui s’imposeront dans la décennie 1980, parviendront à la formulation de concepts suffisamment puissants et généraux pour que des principes communs d’analyse puissent être appliqués aux deux séries de phénomènes.

b) … Et leurs impacts sur la théorie

Si l’on va à l’essentiel, les deux défis que l’on vient d’énoncer, comme étant ceux qui ont tenu une place déterminante dans l’orientation de a recherche théorique, vont susciter la formation ou l’affirmation de deux grandes orientations de recherche nouvelles.

En liaison avec le paradoxe salaires réels/chômage de masse, se développe une ligne d’analyse qui, commencée avec la théorie des contrats implicites, va se développer et se ramifier dans différentes directions, pour aboutir finalement à une quasi totale inversion du paradigme néo-classique standard pour ce qui concerne sa théorie du marché du travail. L’ouvrage récent de SOLOW [1989, (dont le titre à lui seul : The Labor Market as a Social Institution résonne comme un manifeste d’hétérodoxie) constitue comme un point d’orgue et une sorte de reconnaissance académique irréversible de cette inversion au sein de l’establishment néoclassique international.

L’autre grande orientation de recherche qui va s’affirmer et considérablement se développer dans la décennie 80, est celle qui traite des entreprises économiques comme des organisations, celles-ci étant caractérisées par l’existence conjointe de marchés internes et de l’exercice d’une rationalité non plus substantive mais procédurale. Ici la révolution précoce effectuée par SIMON [1951 finit par opérer, bousculant les cadres traditionnels d’analyse de l’entreprise, modifiant drastiquement jusques et y compris sa définition même. Il n’est guère simple de comprendre pourquoi la ligne de recherche et d’analyse inaugurée par Simon, longtemps minoritaire – et presque marginale – s’est soudain trouvée placée au centre de contributions et préoccupations essentielles de bien des économistes néoclassiques. L’hypothèse que je soutiendrai pour ma part, est que dans l’ensemble des causes qui peuvent être invoquées, la confrontation des économistes orthodoxes américains avec ce qu’ils ont longtemps désigné comme l »‘anomalie japonaise »[[Précisons que dans bien des cas. notamment lorsqu’il s’agit d’économistes proches de l’administration américaine, on ne s’embarrasse guère de complications théoriques pour rendre compte de l' »anomalie japonaise » : tout est expliqué par le caractère « unfair » des pratiques commerciales japonaises, tant en matière de commerce international, qu’en matière de protection du marché intérieur. Sur ce thème, voir parmi d’autres contributions, mais spécialement représentatif de ce courant, l’ouvrage de E.J. LINCOLN l990, dont le titre « Japan Unequal Trade » dit assez de quel côté sont cherchées les explications… , tient une place essentielle[[Ajoutons que la formidable envolée du Japon sur le marché mondial va, conduire (de manière plus ou moins directe) à des remaniements théoriques de grande ampleur dans d’autres domaines encore que ceux concernés par la théorie des organisations. Faute de pouvoir ici s’étendre sur ce sujet, citons au moins deux autres grandes séries de domaines : dans l’économie internationale, la théorie de la politique industrielle stratégique (HELPMAN et KRUGMAN notamment), dans la théorie de la croissance. la montée des thèses sur la théorie de la croissance endogène…
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Il résulte dans tous les cas, que l’affirmation des deux courants d’analyse que l’on vient de citer, autour de la relation d’emploi comme relation contractuelle d’une part, de l’entreprise comme organisation d’autre part, et bientôt l’association de ces deux courants dans des recherches qu’on peut résumer en disant qu’elles forment une « approche contractuelle » de l’économie ont fini par modifier radicalement les lignes de partage entre l’approche régulationniste et les approches néo-classiques dominantes.
La raison en est que les plus novateurs et les plus féconds de ces courants d’analyse aboutissent tous – quoique d’une manière qui est loin d’être unifiée – à accorder aux institutions une place clé dans le déroulement des logiques économiques, en s’écartant de l’idée – fondatrice dans les approches néo-classiques antérieures – que les institutions doivent finalement être appréhendées comme des rigidités qui constituent autant d’obstacles à la clôture des marchés en équilibre.
Il résulte en tout cas d’une décennie de recherche intense et féconde que pour faire face à ce qui se présente pour elle comme des paradoxes et des défis à sa capacité de prédiction, la théorie néo-classique a fini par « découvrir » le rôle des institutions dans l’économie, et en liaison souvent étroite avec la montée des théories de l’organisation, une « orthodoxie » largement renouvelée naît de ces découvertes.
Nous nous proposons maintenant de rendre compte de ses contours essentiels, dans la mesure où ce qui était l’acquis essentiel de l’approche régulationniste, va s’en trouver largement percuté.

2. Les institutions dans la nouvelle orthodoxie une brève cartographie des recherches en cours

Pour gagner du temps, disons tout de suite et nettement que les formes de prise en compte des institutions – ou de l’entreprise comme organisation – qui n’aboutissent finalement qu’à refonder le paradigme néo-classique antérieur, ne présentent pour nous aucun intérêt, et ne seront donc pas ici examinées. Sont ici visées tout spécialement les versions de la « théorie des contrats implicites », de la « théorie des droits de propriété » ou de la » théorie de l’Agence », qui ne font le détour vers les « faits stylisés » et les « institutions » que pour mieux se clore sur l’éternité de la rationalité substantielle, et du principe de maximisation du profit, dans des univers dont l’incertitude n’est affirmée que pour établir qu’elle peut être réduite par le recours aux présupposés classiques de l’approche standard [[Quitte à ce que, comme le note excellemment Favereau. on imagine un supermarché des contrats où dans des procédures de tâtonnement quasi walrasien, les risques d’écart par rapport aux équilibres optimaux qui naissent des hypothèses d’imperfection d’information, sont réduits et annulés….

Ces développements étant écartés, que retenir des nouvelles approches non standard ?

a) Le marché du travail comme institution

La (re)découverte par d’importants secteurs de la recherche néo-classique que la relation d’emploi n’est pas une relation marchande simple d’échange d’équivalents (salaire contre productivité marginale) constitue sans doute l’innovation majeure de la recherche néo-classique contemporaine, et dont les conséquences sont de grande portée. Reprenant certaines intuitions de Leibenstein, les approches en termes de salaire d’efficience initiées par Akerloff redécouvrent des principes d’analyse que Marx avait introduits au centre même de son élaboration. A savoir que ce qui est acheté ne consiste pas en un travail quantifiable a priori, mais en une « puissance » de travail (des « unités de temps de travail » disent Leibenstein ou Akerloft) dont l’effectivité dépendra des méthodes incitatives mises en place dans la relation de travail. Tous les développements menés autour de la théorie du salaire d’efficience dans ses variantes multiples[[Pour une présentation soigneuse de tous ces courants d’analyse, et de leurs filiations profondes cf. notamment B. REYNAUD [1992, A. PERROT [1992 de son côté présente aussi ces différents courants d’analyse nouveaux, ne faisant remonter les filiations qu’aux institutionnalistes américains. aboutissent ainsi à accorder une place centrale dans l’analyse de l’efficacité des entreprises, aux règles (écrites ou non) d’usage du travail qui sont associées au contrat de travail. En d’autres termes, et pour la première fois, à ce niveau d’importance et de développement au sein des approches issues de l’orthodoxie néo-classique, est affirmé le rôle décisif pour garantir l’efficience économique, tenu par les institutions et les micro régulations dont l’entreprise est le siège. L’institution n’est plus nécessairement une rigidité qui empêche les bouclages à l’équilibre, tout au contraire, l’institution est requise pour garantir l ‘efficience[[Au vrai les choses sont moins simples et nettes qu’elles ne le sont supposées dans la proposition qu’on vient de lire. Il faut se souvenir en effet que dans ces approches la coexistence de la progression du salaire réel avec le chômage de masse est expliquée par le fait que le salaire étant maintenu au-dessus du salaire d’équilibre, cet écart entre le salaire d’efficience et le salaire d’équilibre est ce qui explique la persistance du chômage. La nouveauté cependant ne doit pas être sous-estimée, puisque la théorie revient à fonder la rationalité qu’il y a pour les entreprises à pratiquer un salaire au-dessus du salaire d’équilibre, et à entourer la relation de travail d’un ensemble de dispositions (règles, conventions, routines) visant à assurer la stabilité et l’efficacité de la relation.
On abordera ultérieurement (cf. infra) les conflits d’interprétation qui résultent du maintien d’une approche individualiste au sein des nouveaux institutionnalistes issus de la tradition néo-classique standard..

Mieux encore. à travers les notions de « hasard moral » et de « sélection adverse » c’est quelque chose comme le principe de l’antagonisme capital/travail qui est retrouvé. même si les problématiques menées en termes de « fairness », de « don et contre-don » ou de « trust » entendent établir. via la théorie des jeux, que les solutions coopératives sont les plus efficientes pour tous comme pour chacun des échangistes…

On comprend donc dans ces conditions qu’une ligne de division essentielle avec l’approche de la théorie de la Régulation se déplace[[C’est bien une ligne de division qui se déplace, et non l’entièreté du champ. Cf. sur ce point la note précédente, ainsi que les développements de la dernière partie de ce petit essai..

b) Organisation, règles et routines

En liaison avec ces ouvertures conceptuelles (qui se traduisent aussi par certaines inversions du paradigme standard)[[Ainsi dans les approches en terme de salaire d’efficience aboutit-on finalement à soutenir que c’est le salaire qui détermine la productivité – et non l’inverse, comme le posent les approches de l’équilibre… d’autres avancées sont effectuées au sein ou à partir de l’approche micro-économique traditionnelle. Citons au moins deux d’entre elles.
La première série d’avancées est celle qui. s’inscrivant dans la filiation de Simon[l951, s’attache à penser l’entreprise non comme un individu (fût-il « gros »)[[Pour reprendre ici une excellente formule avancée par Favereau [1989. mais comme une organisation. C’est-à-dire un ensemble hiérarchisé de relations et dont la structure est formée de marchés internes. Dans un tel univers, la seule rationalité qui peut être retenue est alors identifiée comme procédurale.
Ainsi. à l’extrême limite, nous y reviendrons dans un instant, la firme est définie comme « un dispositif cognitif collectif » Favereau [1989), manière d’indiquer que ce qui prévaut dans ses caractéristiques tient aux processus d’apprentissage dont elle est le lieu, processus qui doivent eux-mêmes être assis sur – et garantis par – un ensemble de règles et de conventions seules à même d’en fonder l’efficience. Il résulte de ces développements, que dans le programme de recherche des approches qui les dictent, une attention toute particulière est apportée à l’étude des règles, conventions ou institutions…. capables de garantir la plus grande efficience dans les mécanismes de division du travail et de coordination des tâches – tant en « internes » que dans les rapports entre entreprises. Il va de soi qu’un tel programme de recherche comporte une large plage de préoccupations communes avec le programme de l’ATR tel qu’il se formait dès la fondation de notre courant.

La deuxième série d’avancées peut être rapportée aux contributions de l’école évolutionniste. Le propre de cette ligne de recherche est de combiner une approche résolument micro-économique et individualiste[[Avec peut-être une exception pour G. Dosi, dont de nombreux travaux ne sont aucunement prisonniers du paradigme individualiste et de ses exigences. avec une vision du marché comme non autorégulateur. Ici seule la capacité des entreprises à former et sélectionner les bonnes « routines » peut leur permettre de faire face à l’incertitude essentielle de l’environnement. Surtout lorsque l’environnement des firmes est lui-même déterminé par une innovation rapide et multiforme, ce qui est l’hypothèse des évolutionnistes qui, comme on sait, revendiquent hautement la paternité de Schumpeter.

c) Le cas AOKI

Dans la configuration que l’on vient de décrire. Aoki occupe une position tout à fait particulière et à bien des égards remarquable. Pour le dire en un mot. le tour de force d’Aoki est d’avoir tout à la fois fortement renouvelé les outils et les représentations de la firme et sur cette base d’avoir proposé des arguments puissants et convaincants pour rendre compte des performances macro-économiques exceptionnelles du Japon. Par là même il entre en grand dans le débat sur les fondements contemporains de la compétitivité économique – question au centre de la réflexion sur l’après-fordisme.
A sa manière donc, Aoki répond à partir d’une même série d’outils à plusieurs des défis et paradoxes qui se sont affirmés au cours de la décennie 1980. Aussi ses travaux [1984, [1986, [1988 notamment, tout en jouant un rôle essentiel dans le renouvellement des approches et des outils micro-économiques, tiennent-ils une place particulière dans l’analyse générale des changements en cours[[Dans mon ouvrage de 1991, j’ai proposé une première évaluation de ce qui me paraissait constituer les points forts, mais aussi les limites des contributions de AOKI, en centrant la réflexion sur ce qui est sans doute au coeur de sa représentation: sa théorie de la firme J.
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Au total, suivant des modalités qui leur sont propres, différentes approches néo-classiques trouvent ou retrouvent ce qui était un point fondateur de la formation du programme de l’ATR: examiner sous quelles conditions « institutionnelles » un marché posé par essence comme non autorégulateur peut se voir doté de stabilité et d’efficience…
Quelque rapide et sommaire qu’il soit, le rappel auquel nous venons de procéder. présente au moins l’intérêt d’établir comment. sur cette question centrale de la prise en compte des institutions que nous avons choisie pour fil rouge dans ce petit essai, les termes du débat entre l’ATR et les autres courants néo-classiques se sont largement déplacés.
Est-il possible, sur ce point, de dresser un panorama du nouveau paysage qui résulte des modifications intervenues, de mesurer les points d’accord comme les distances ou les oppositions qui perdurent ou qui se sont constituées ? Faute de pouvoir procéder à une évaluation exhaustive, nous avons choisi de confronter les approches de l’ATR à celles qui apparemment lui sont les plus proches : celles de l’école française dite l’école des conventions. De plus, comme cette école a su incorporer les contributions les plus novatrices des approches néo-classiques hétérodoxes, la revue critique de ses contributions à partir du point de vue de l’ATR, permettra de se confronter aux questions essentielles posées par les développements récents de l’hétérodoxie.

3. Conventions et Régulation

S’agissant de l’école française dite des « conventions », une première difficulté naît de ce que l’approche, jeune encore, n’est pas pleinement établie et ne présente pas de base unique et nettement affirmée. Une sorte de « manifeste » méthodologique ayant cependant été signé par les principaux auteurs du courant dans un numéro spécial de la Revue Économique (vol. 40, numéro 2, mars 1989), c’est à lui que nous nous référerons pour l’essentiel, tout en étendant notre investigation à certains autres textes des auteurs conventionnalistes, pertinents pour notre objet.

a) L’approche française des Conventions, points communs et différences avec l’ATR

L’intérêt du Manifeste cité est qu’il concentre en très peu de phrases, à la fois les filiations revendiquées par rapport aux traditions néo-classiques hétérodoxes contemporaines. et les voies par lesquelles les conventionnalistes prétendent dépasser les limites des approches hétérodoxes. pour donner à l’ensemble en gestation la cohérence qui – suivant nos auteurs – leur manque encore.

Ainsi tout est ramené aux deux propositions essentielles suivantes.
1. Contrairement à ce qui est postulé dans les approches néo-classiques, – y compris chez la plupart des hétérodoxes eux-mêmes – les conventionnalistes soutiennent que » les relations marchandes et les contrats d’échange entre personnes »… ne peuvent être rendus intelligibles et interprétés « …sans un cadre commun, sans une convention constitutive » (p.142). La convention constitutive est entendue au sens fort, au sens de Durkheim qui postule une « norme fondamentale » ayant elle-même « une origine sociale « . Ainsi, selon les conventionnalistes les échangistes ne peuvent se considérer comme affranchis de toute référence extérieure dépassant la rencontre de leurs volontés pures. comme c’est le cas dans la théorie néo-classique du contrat. Ce présupposé conduira les conventionnalistes à s’engager sur les terres difficiles de l’exploration du « common knoweldge » qui préside aux échanges[[Cf. tout spécialement DUPUY [1989. qui ne manque de soulever quelques difficiles problèmes non ou très imparfaitement résolus par le recours à la notion de common knowledge., Non sans de grandes difficultés puisqu’aussi bien « le cadre constitutif » des échanges est apprécié dans des termes aussi divers que « ,..un paradigme (Orléan), un sens commun (Dupuy), un modèle cognitif (Favereau), un système de connaissance (Salais), des représentations, une structure d’information etc., qui construisent les informations jugées pertinentes et utiles pour l’action et déterminent la nature des objets qui peuvent servir de ressource (Eymard-Duvernay, Thévenot) » (p. 142).
Ces difficultés, et pourquoi ne pas le dire, ce grand flou dans ce qui est pourtant au centre de la construction, puisqu’il ne s’agit de rien moins que du paradigme « constitutif » de l’approche. nous paraissent liés au fait que quoique se référant à une « norme fondamentale » ayant elle-même « une origine sociale » nos auteurs aft1rment nettement qu’ils « …s’accordent sur le fait que la place admise à une convention commune ne doit pas conduire à renoncer aux préceptes de l’individualisme méthodologique… » (p.143).
Ainsi se profile un programme de recherche, dont le trait central est qu’il entend déduire du comportement des microagents une « norme » qui pourtant leur préexiste… Il en résulte que, rôle structurant des conventions d’un côté, et individualisme méthodologique de l’autre, sont dressés comme pierres fondatrices de l’édifice conventionnaliste, dans un équilibre dont on apercevra qu’il est construit sur une fragilité essentielle dans la mesure où nos auteurs se sont exposés – et de manière délibérée – à de redoutables problèmes de circularité des raisonnements.

2. La deuxième rupture effectuée par les conventionnalistes, est présentée par eux-mêmes, comme consistant dans le fait que l’extension nécessaire de l’analyse à des relations non strictement marchandes, afin d’examiner la très grande variété des modes de coordination non marchands qui s’affirment entre les agents … exige d’abandonner les hypothèses de comportements optimisateurs liés à l’existence d’une rationalité substantive.
Abandons auxquels ne se résolvent pas la plupart des approches néo-classiques, ce qui les prive des bénéfices véritables des approches non économiques des phénomènes économiques, auxquelles ils ont dû pourtant procéder.
Il résulte finalement de la double série de rupture assumée par nos auteurs « .. . l’introduction de notions qui ne sont pas cohérentes avec un cadre d’équilibre marchand atemporel : irréversibilité, long terme, apprentissage, rationalité procédurale… » (p.143).
Appliquées aux questions qui sont les nôtres dans ce petit essai, ces propositions situent nettement la position des conventionnalistes, pour ce qui est à la fois de leur proximité et de leur distance par rapport aux régulationnistes. De ce point de vue on peut présenter les choses comme suit.

Point commun aux deux approches le marché n’est pas autorégulateur[[Ainsi les auteurs du Manifeste écrivent-ils qu’à l’opposé de la mécanique walrasienne qui avait pris soin d’écarter de l’échange tout comportement de méfiance ou de soupçon. l’introduction de « … l’incertitude sur la qualité de la marchandise (Akerlof) dénature profondément le cadre de l’échange au point de bloquer tout équilibre » (p.143). : il en résulte que la présence de modes de coordination non marchands est, en univers incertains, seule à même d’apporter un peu de régularité et de stabilité dans le déroulement des échanges. Ainsi des conventions structurent les comportements, en même temps que du fait de leur confrontation, elles s’affirment ou se déforment. A ce premier niveau d’appréhension, tout se passe donc, comme s’ il y avait identité d’objet et de préoccupation entre conventionnalistes et régulationnistes : la prise en compte des institutions est le passage obligé qui permet de comprendre pourquoi un marché fondamentalement non autorégulateur et aveugle peut pourtant conduire à des périodes plus ou moins prolongées de croissance stable. Là s’arrêtent pourtant les similitudes. Car si le programme de recherche est sur ce point très proche de celui des régulationnistes, la manière dont il est conduit met en oeuvre des outils et des méthodes d’investigation nettement distinctes, qui, disons-le d’emblée, sont autant d’indices d’une vision différente de la genèse des institutions, et pour partie de leur modus operandi.
Il résulte en effet des travaux effectués ou en cours, qu’une forte particularité de l’approche conventionnaliste consiste dans le fait que, compte tenu des choix méthodologiques initiaux, la tentative effectuée pour endogénéiser la formation des institutions et la place qu’elles tiennent aboutit finalement à les faire littéralement « disparaître », en les réduisant au statut de « conventions », elles-mêmes entièrement exprimées dans les comportements des micro-agents. Au demeurant, dans leur manifeste les auteurs sont explicites sur ce point quand ils écrivent : « …plutôt que d’aller chercher dans les institutions sociales non marchandes le soutien de relations marchandes qui y seraient immergées, faut-il s’attacher à élucider le présupposé commun propre à l’échange marchand, et montrer qu’il constitue une forme de collectif » (p. 143).
Nous touchons ici au coeur du paradoxe et de la position spécifique des conventionnalistes par rapport aux institutions : celles-ci sont une norme sociale, mais ne préexistent pas, elles résultent du comportement des microagents mais leur essence relève du col1ectif…

b) Paradigmes rivaux ou complémentaires ?

On comprend qu’un tel programme, dont l’ambition est rien moins que l’endogénéisation de la formation et du rôle des institutions soit tentant pour les régulationnistes. Au demeurant les complémentarités potentiel1es ont tôt été perçues tant par les conventionnalistes que par les régulationnistes. Ainsi R. BOYER écrivait-il dès 1986 : « …on pourrait imaginer un cadre holistique définissant les règles du jeu les plus essentielles, puis une approche de type individualiste explicitant la façon dont se répartissent les divers individus au sein des rapports de production existants. Parallèlement rien n’interdirait de bâtir des fondements macro-économiques et institutionnels à une théorie microéconomique » (p.98). Programme auquel, de son côté, fait écho Favereau, en conclusion de son important article de 1989 lorsqu’il écrit : « …Ie problème ne consiste pas dans la pénurie de travaux micro-économiques (Simon, auteurs institutionnalistes…), ni dans la pauvreté des travaux macroéconomiques (Keynes, auteurs régulationnistes…). Le problème essentiel est ailleurs : les uns n’ont pas la macroéconomie de leur micro-économie, les autres n’ont pas la micro-économie de leur macro-économie » (p.324). On ne saurait être plus clair sur la manière dont les deux auteurs localisent les « bases objectives » du renforcement réciproque des deux programmes. Sur le chemin de la complémentarité et de la synthèse pourtant, comme nous nous proposons de le montrer, de graves difficultés apparaissent.
BOYER, ORLEAN [1990 : la tentative avortée d’établissement des complémentarités entre conventionnalistes et régulationnistes…
Dans le but explicite d’explorer les complémentarités possibles entre les deux approches, R. BaYER et A. ORLEAN [1991 se sont attachés à l’étude de la formation des conventions « fordiste » et « toyotienne ». Au delà du domaine d’application choisi, il s’agit bien d’une démarche à visée méthodologique générale. Comme le précisent les auteurs : cependant que « …la théorie de la régulation illustre assez bien le type d’approche (…) qui met en avant le rôle des structures institutionnelles dans la détermination des performances économiques « , (…) « une des caractéristiques du projet poursuivi par l' »économie des conventions » est l’accent mis sur l’analyse des fondements micro-économiques permettant de rendre compte du rôle et de l’évolution des institutions… » En clair le projet est : l’économie des conventions peut-elle constituer le fondement micro qui manque à la théorie de la régulation [[Ou, à l’inverse. la théorie de la régulation peut-elle fournir le cadre macro et holiste qui manque à la théorie des conventions? Si dans le corps du texte nous avons privilégié la première dimension du programme. c’est que l’article examiné de Boyer-Orlean s’attache à partir des micro-agents à tenter de retrouver les « conventions » correspondant au rapport salarial fordien., en lui fournissant les outils permettant de mettre au jour la formation de ces (micro )régularités que la théorie de la régulation postule toutes les fois qu’el1e invoque le rôle tenu par les institutions dans le déroulement de l’accumulation du capital ? Projet riche et prometteur s’il en est.
Malheureusement les résultats de l’exercice sont pour l’heure peu engageants. Car sans revenir en détail sur le cheminement de cet article, il faut brièvement rappeler en quoi et pourquoi il s’est traduit, pour l’heure, par un double échec.
Le premier échec dont témoigne cet article, est affirmé et pleinement assumé par les auteurs eux-mêmes. Les outils (individualistes) de la théorie des conventions appliqués dans un modèle simple de théorie des jeux se traduisent par le constat que la formation de la norme salariale fordienne ne peut par ce moyen être déduite du comportement des microagents : la convention fordienne[[Rappelons sur ce point que par convention « fordiste » les auteurs entendent celle concoctée par H. FORD au début du lancement de ses fabrications sur la base de la ligne de montage : la convention « fordienne » quant à elle est celle qui résulte des accords UAW-GM de 1948 et de ses prolongements au cours des trente glorieuses. pleinement constituée ne se laisse pas déduire de la convention « fordiste » initiale telle qu’envisagée par H. Ford. En d’autres termes la genèse et la formation de la forme structurelle « rapport salarial fordien » n’ont pu, au moyen des outils de la théorie des conventions, être endogénéisées[[Selon les auteurs eux-mêmes..

Cet échec étant admis, la contribution s’engage alors dans une nouvelle direction : pour aboutir à la thèse que ce qui n’a pu être expliqué aux États-Unis, l’est dans le cas du Japon. La thèse – posée comme « paradoxale » par les auteurs – est en effet que la convention fordiste qui n’a pu s’appliquer dans le Nord-Est américain l’a été, « telle qu’en elle-même »…, dans le Kansas – quelque soixante ans plus tard… Ce qui importe est qu’une telle affirmation n’a été rendue possible qu’au moyen d’un tour de passe-passe méthodologique. Pour déclarer identiques conventions « fordiste » et « toyotienne[[Rappelons que conventions fordienne et toyotienne sont ici définies à partir de certaines caractéristiques de la « convention d’emploi » : salaire individualisé, paternalisme autoritaire, absence de syndicats… » il a fallu faire abstraction dans les deux cas de tout ce qui touche aux « conventions de productivité » pour se rattacher aux seules conventions d’emploi, et encore celles-ci sont-elles définies à partir de leurs caractéristiques les plus extérieures[[Je me suis plus longuement expliqué sur tous ces points dans mon petit essai de 1991 sur la théorie de l’entreprise. J’y renvoie donc le lecteur. . Si les « conventions de productivité » avaient été prises en compte, alors il aurait été évident que fordisme et toyotisme ont entre eux autant de ressemblance que le soleil et la lune[[L’une est basée sur la ligne de montage, l’autre sur son évitement systématique (techniques spécifiquement ohniennes dites de « Iinéarisation » des fabrications), l’une est basée sur le travail répétitif et parcellisé, l’autre sur la réagrégation des tâches, l’une sur les économies d’échelle, l’autre pour faire une large place aux économies de variété, l’une sur le stock systématique, l’autre sur la recherche acharnée de sa suppression. On pourrait à l’infini multiplier les points d’opposition, tant Ils sont nombreux et systématiques.. En d’autres termes l’exercice révèle que faute d’une approche historique et holiste (les conditions respectives de formation des classes ouvrières, d’affrontement capital-travail / travail sur des marchés du travail et des biens dont, les caractéristiques sont presque opposées au Japon et aux Etats-Unis), l’approche par les conventions soit échoue purement et simplement : la convention fordiste ne peut accoucher du rapport salarial fordien, soit déclare identique des conventions (fordiste et toyotienne) qui analysées avec les outils de la théorie de la régulation aboutissent à mettre en évidence deux types de formes structurelles fortement dissemblables[[. Notons d’ailleurs sur ce point que R. Boyer dans ses contributions les plus récentes sur le .lapon parvient à la caractérisation que le rapport salarial japonais est bien « non fordien ». Cf R. Boyer [1991. : le rapport salarial fordien et toyotien s’opposant tant sur les conditions de dégagement des gains de productivité (ligne de montage contre « juste à temps » et « autonomation ») que sur les modes de leur partage (salaire au temps et Five dollars day dans un cas, salaire à l’ancienneté plus bonus dans l’autre)[[On me permettra sur ce point de renvoyer à mon ouvrage « Penser à 1 envers » [1991 ainsi qu’à la postface qui l’accompagne rédigée spécialement pour l’édition japonaise [1992..
Faut-il conclure de tout ceci que les deux programmes ne peuvent être rapprochés et qu’ils sont destinés à n’exister qu’en rivalité ? Nous ne le pensons pas. Mais pour parvenir à la complémentarité recherchée quelques solides préalables doivent être éclaircis.

… Et ses causes : sur quelques limites de l’approche conventionnaliste

Abordons directement ce qui nous paraît être le coeur des difficultés. Elles tournent bien évidemment autour du choix résolument individualiste de l’approche par les conventions. Mais plutôt que de l’affirmer de manière principielle, ce qui ne ferait guère avancer une discussion potentiellement fructueuse, il nous paraît plus utile et plus constructif de décliner les formes que prend cette difficulté à des niveaux plus fins de l’analyse économique, notamment pour ce qui concerne la définition et les modalités de prise en compte des institutions.
De ce point de vue, au coeur du débat entre conventionnalistes et régulationnistes, trois questions nous paraissent essentielles.

1. Genèse des institutions, place et rôle de l’histoire, des classes et leurs antagonismes

Dans l’approche de l’ATR, on l’a dit, la question de l’antagonisme capital-travail envisagé de manière holiste, et des contradictions qui en résultent est au centre de la problématique. Le principe même de la nécessité d’une régulation et donc d’un rôle « régulateur » tenu par les institutions provient d’un jeu de contradictions essentielles posées comme constitutives du procès d’accumulation du capital. La plus élémentaire est alors celle qui surgit entre le caractère privé et décentralisé des décisions prises par les agents dans une économie d’échanges généralisés, et le fait que ces décisions privées et décentralisées ne peuvent trouver de validation que sociales. Cette contradiction privé/social au fondement de toute économie d’échanges généralisés, s’affirme elle-même dans le cas du capitalisme sous la modalité d’une autre contradiction centrale et constitutive de ce mode de production: celle qui oppose capitalistes et salariés tant à l’occasion de la formation du produit (social) qu’à l’occasion de son partage. Dans l’ATR – tout au moins dans la représentation que j’en ai – cet ensemble de contradictions constitue le principe dynamique de l’accumulation. C’est lui qui est à l’origine de la formation et de la déformation des « formes structurelles » caractéristiques qui permettent de « typer » un régime d’accumulation donné. Il en résulte que le recours à la démarche historique est constitutif et consubstantiel de l’approche de l’ATR.
Il est remarquable de constater que sur tous ces points, la théorie des conventions est d’une discrétion extrême. Si la sociologie est fortement revendiquée, l’histoire ne possède qu ‘un statut très affaibli. Dans la théorie des conventions, sur tous les aspects conceptuels centraux – à commencer par la définition et le statut des conventions elles-mêmes[[Cf. infra., l’histoire est bien plus présupposée, présumée qu’explicitement convoquée et mobilisée. Ainsi, nous semble-t-il, s’explique l’ambiguïté fondamentale autour de la notion d’un « common knowledge » toujours déjà posé mais sur l’origine et le contenu duquel on ne sait rien. La difficulté tenant ici à ce que, tout en posant et présupposant l’existence d’un common knowledge, sans quoi aucune convention ne peut venir à l’existence, l’ambition avouée ou non des conventionnalistes est de le « déduire » du comportement des micro-agents, de l’en inférer.
Au total et c’est là le premier grand point sensible, ce « refus » des conventionnalistes de l’histoire et des antagonismes qui l’animent, les met en grande difficulté avec la question de la genèse des institutions: toujours déjà présupposée, on entend pourtant aussi les « déduire » du comportement des micro-agents.

2. Hiérarchie des institutions ou ensemble indémêlable de règles

Il en résulte une seconde série de problèmes difficiles qui ont trait à la hiérarchie des institutions et à leur modus operandi. Notons sur ce point que la notion même de hiérarchie des institutions, par constitution étrangère à la pensée conventionnaliste est au contraire au centre des constructions régulationnistes. Dans l’ATR en effet, en régime stabilisé, les contrats passés par les agents (explicites ou implicites) se font sous la contrainte de régularités fortes, imposées, et qui correspondent aux grands compromis institutionnalisés. Ce sont même ces institutions clés, qui permettent aux agents la projection de leurs subjectivités, et de leurs intérêts, suivant des modalités qui restent compatibles avec une relative stabilité et puissance des processus d’accumulation du capital. Qu’il s’agisse des dispositions relatives à la gestion de la monnaie, ou à la reproduction de la force de travail, pour ne retenir ici que les deux séries de constructions institutionnelles les plus essentielles, aucun contrat entre micro-agents ne peut être interprété sans la référence à la dominance de ces macroinstitutions. C’est ainsi la fonction même de la notion de compromis institutionnalisé que d’indiquer qu’il y a bien, dans l’ATR, hiérarchie des institutions. Indiquant aussi que celles d’entre les institutions qui exercent le rôle dominant sur le comportement des micro-agents, ne peuvent être appréhendées sans le recours à la contradiction et à l’histoire.

Rien de tel, nous semble-t-il, ne peut être identifié dans l’approche des conventions, où s’il est affirmé que certaines conventions sont fondatrices, leur contenu est présenté comme constitué d’un ensemble non démêlable de règles, de contrats, d’attentes réciproques et d’accords divers. Tout se passe en effet comme si l’on assistait à un « aplatissement » général des codes qui président aux échanges, dans une interdépendance qui efface et gomme les hiérarchies entre institutions.

3. Conventions et formes structurelles

De là la série des ambiguïtés essentielles autour de la notion pourtant cruciale car posée comme fondatrice de « convention ». Définie ici solennellement comme une « norme constitutive », ayant une « origine sociale » (cf. la référence à DURKHEIM, dans le Manifeste), la convention est aussi caractérisée[[Par l’un des signataires du Manifeste, et dans le même numéro de la Revue Economique. mais quelques pages plus loin. comme un vulgaire contrat implicite. Ainsi R. Salais [1989 écrit: « …une convention c’est un ensemble d’éléments qui à tout instant pour les participants de la convention vont ensemble, et sur lesquels par conséquent ils partagent un accord. Mais ce commun accord ne procède pas d’une écriture préalable où chaque détail serait explicité et qui refléterait de part et d’autre une rationalité et une intentionnalité identique et consciente d’elle-même. Une convention est un système d’attentes réciproques sur les compétences et les comportements, conçu comme allant de soi et pour aller de soi. C’est par là même qu’elle est efficace… Là gît la différence de la convention par rapport au contrat, ainsi que sa plus grande généralité… » Salais [1989 (p 213).
On l’aura noté, une convention « ne procède pas d’une écriture préalable… », elle est »… système d’attentes réciproques… » Une telle définition, on l’admettra, outre qu’elle se situe aux antipodes de la vision régulationniste des compromis institutionnalisés, est par des aspects cruciaux très proche de la définition du contrat implicite. Comme le contrat implicite la convention présente l’avantage de ne pas explicitement parler, et de ne pas reposer sur des constructions institutionnelles précises et identifiables, qui permettraient d’en rendre compte. Ainsi le même « aplatissement » déjà repéré à propos de la hiérarchie des institutions est ici lisible en toutes lettres et à l’oeuvre pour dissiper l’existence des institutions « fondatrices » elles-mêmes en tant que constructions et systèmes de règles identifiables. L’endogénéisation aboutit à sa limite : la dissipation.
Ainsi finalement parvient-on, dans la représentation de l’école des conventions, à ce tableau d’une société hautement paradoxale dans laquelle sont présentes et actives des institutions et des « conventions » mais dans un monde privé de l’histoire qui est à l’origine de leur genèse et de leur formation. De même, le monde des conventionnalistes est-il posé comme essentiellement incertain, mais dans un concept d’incertitude lui-même aplati à un univers d’où a été gommé tout principe de hiérarchie des contradictions.
Sur ces questions, délicates entre toutes, l’ATR n’est certes pas exempte de difficultés. Et les réponses apportées sont souvent moins assurées qu’il serait légitime de l’attendre.
Dans le principe tout au moins les choses sont claires. Pour le dire en un mot le rôle « fondateur » et « structurant » attribué aux conventions mais avec les contradictions que l’on vient de pointer est dans l’ATR tenu par la catégorie de « forme structurelle ». Ce sont en effet les formes « structurelles » qui assurent l’existence des grandes régularités macroéconomiques à partir desquelles les agents individuels passent leurs contrats. L’opposition avec les conventionnalistes est donc sur ce point encore nette.
Deux mots pour conclure.
Le premier est pour éviter une méprise. Ces propositions n’ont pas pour objet, en indiquant certaines contradictions de la démarche conventionnaliste, de laisser supposer, qu’a contrario la théorie de la régulation serait exempte de difficultés. L’objet est tout autre. Il est de pointer des convergences remarquables, et d’expliquer leurs origines. Mais aussi d’indiquer que ces convergences de préoccupations et de domaines d’étude (analyse de la formation des micro-régularités, identification des codifications en cours dans le comportement des agents…) n’impliquent nullement la même vision et représentation des principes dynamiques du capitalisme et des conditions de formation d’une accumulation forte et stable. Le second est pour dire qu’en écrivant ce texte, j’entendais par-dessus tout, en retraçant cette longue histoire de la démarche régulationniste, contribuer à mieux faire comprendre pourquoi le passage par la micro-économie et la confrontation avec certaines approches hétérodoxes – y compris individualistes – est un passage nécessaire et un passage fructueux pour l’ATR. au point actuel de son développement.

Coriat Benjamin

Economiste . Auteur entre autre de l"Atelier et le chronométre et de "Penser à l'envers "