Le migrant nu « Le déporté sur des frontières »

Il s’agit ici de contribuer à la réception théorique et philosophique de l’œuvre d’Édouard Glissant, à travers la question de la «venue au monde», de l’accès à la Parole, d’un Nous et d’un écrivant, ainsi qu’à travers une pensée de la trace, résultante de la double expérience historique de la colonisation (de la Traite) et langagière de la créolisation. On cherche à montrer comment les notions inaugurales de la Relation, du chaos-monde, du Tout-Monde sont les matrices d’une anthropologie poétique et d’une poétique philosophique, ainsi que les voies d’accès à une pensée de la migration mondiale, et de la multitude.

This article is a contribution to the theoretical and philosophical reception of Édouard Glissant’s work. It focuses on the “coming to the world”, on the access to Speech of a “We” and of the writing subject, as well as on a reflection on the trace which results from the double experience of historical colonization (and slave-trade) and linguistic creolization. Fundamental notions of Relation, world-chaos and Whole-World appear as the matrix of a poetical anthropology and of a philosophical poetics, as they pave the way for a reflection on world migrations and the multitude.
Le scandale des enfants retenus aux frontières, auxquels les plus hautes autorités de l’Etat ne savent apparemment quel statut juridique accorder ni comment leur délivrer le droit d’entrée sur le territoire, afin de rejoindre des parents souvent eux-mêmes sans papiers, est l’irruption sur la scène publique, dans l’espace juridique, du problème fondamental de la post-modernité. Chacun s’émeut de la condition de ces enfants des frontières, comme souvent des luttes des sans papiers, mais quelque chose comme une banalisation idéologique entrave la prise de conscience de ce phénomène fondamental : «une demande radicale de citoyenneté pour ceux qui se déplacent, qui représente un élément subversif pour l’ordre national du droit»([[A. Negri, Exil, Mille et une nuits, 1998, p. 45.). «Cela équivaut », dit Negri, « vraiment à demander la loi, à réclamer un droit de citoyenneté parce qu’on travaille, parce qu’on s’est déplacé([[C’est nous qui soulignons.) à l’intérieur du marché mondial du travail désormais intégré. Il s’agit donc d’une rupture politique du nouvel ordre productif mondial et d’un processus de recomposition de mouvements qui en sortent»([[Ibid., p. 45.). S’attendre à ce que l’on s’interroge sur les conditions de communication de ces enfants, et sur ce qu’ils peuvent vivre dans cet état de dénuement profond aux frontières, n’est pas à l’ordre du jour. Et pourtant, au-delà de cette question d’adulte, de statuts, se pose, pour eux et pour les plus jeunes, dramatiquement la question de quelque chose que l’on pourrait nommer une seconde « venue au monde », une seconde naissance espérée. Qui demande à être comprise. Car de la première à la seconde n’ont-ils pas vécu une expérience chaotique du passage, qui ne correspond pas simplement au voyage réel, n’ont-ils pas connu l’«énigme de l’arrivée»([[V. S. Naipaul, L’énigme de l’arrivée, Christian Bourgois, 1991.), une expérience de rupture de sens?
La résistance des sans papiers, leur incomparable demande, la «venue au monde» de ces enfants a pourtant un ancêtre : le «migrant nu»([[E. Glissant, Introduction à une poétique du divers, Gallimard, 1996, p. 14.). Le migrant nu nomme l’être déporté de la traite négrière du XVIe au XIX e siècles, et l’irréductible expérience de sa «venue au monde», de l’énigme de «l’arrivée» sur les Plantations aux formes de l’avènement de sa propre question d’être. Ces formes furent en premier lieu celles d’un être des partages, être des douloureuses et dramatiques interfaces, d’ « interchange » interdit, être forjeté dans les choix impossibles, travaillé par la dépossession, fasciné par les mythes([[Mythe du retour, mythe de la citoyenneté française, mythe de la citoyenneté européenne.), guetté par la folie, et toujours, d’Aimé Césaire à Edouard Glissant et pour les écrivains des Amériques, l’être du hiatus, de la division infinie du monde à l’issue improbable.
Cette mobilité mondiale, ces déplacements incessants de migrants, contraignent à repenser le sens de la notion de « venue au monde » et, comme l’indique Sloterdijk, «seule une philosophie de la naissance peut s’intéresser à l’aspect abyssal de la venue au monde de l’homme au point que le concept de monde se soude en elle avec le drame de l’arrivée»([[P. Sloterdijk, La mobilisation infinie, Christian Bourgois, 2000, p. 161.). Par l’énigme de la «venue au monde », en écart au temps linéaire, nous rejoignons les espaces temporels de la colonisation de la traite, de la colonisation de peuplement, de la colonisation d’exploitation et singulièrement le nouvel ordre productif mondial. Cette situation est encore présente insistante, existentiellement béante dans nos êtres d’aujourd’hui décrivant ainsi par sa constante même une configuration anthropologique, une forme nouvelle de la finitude humaine, une expérience méta-historique irréductible. Apportant à la modernité une figure historique de l’obsolescence de l’être, non simplement morbidité ou malaise d’être, mais une modalité de la pluralisation ontologique dont nous trouvons l’expression dans la créolisation des mondes[[E. Glissant, Introduction à une poétique du divers, Gallimard, 1996, p. 125.. Avènement d’une forme inédite de la genèse de sens dans des communautés, de ce qui est en jeu dans la possibilité même du parler, dans cette double incertitude de la possibilité de l’échange avec les autres et avec les paysages de l’arrivée, dans la décentration du monde, de la finitude et de la solitude([[M. Heidegger, Les concepts fondamentaux de la métaphysique, Gallimard, 1992.). C’est reconnaître au principe de cette venue au monde une expérience langagière inouïe. « Venus de partout ils décentrent le connu, errants et offensés, ils enseignent. Quelles voix débattent là qui annoncent toutes les langues qu’il se pourra ? »([[E. Glissant, Pays rêvé pays réels, Poésie Gallimard, Présentation de Les grands chaos, p. 129.).

De l’écho à la Trace : le détournement
La radicalité d’une telle entreprise d’expression se mesure à la difficulté d’être à la fois «dans» et à l’extérieur d’un processus qui advient à l’individu et qu’il ne saurait maîtriser. Elle pourrait se formuler en empruntant à G. Frege la forme même de la question qu’il adresse à la définition du nombre : «comment les nombres nous sont-ils donnés ? », l’étendant à celle du monde : «comment le monde nous est-il donné ?». Si la réponse de Frege réside dans la double idée du concept et de la relation, en laquelle la relation de Glissant trouve un écho, ce dernier en revanche se réclame d’une pensée du concept ouvert qu’il identifie à la notion de trace. « Le concept se présente clos et ouvert, mystérieusement. Les pensées de système abolissent dans le concept ce qui est ouverture. La pensée de la trace confirme le concept comme élan, le relate : en fait le récitatif, le pose en relation, lui chante la relativité».([[E. Glissant Traité du Tout-Monde, Gallimard, 1997, p. 83.) Y trouver une solution au problème de la venue au monde serait plausible, à appliquer, pour continuer, la solution frégéenne : «donner un nombre c’est énoncer quelque chose d’un concept »([[G. Frege, Les fondements de l’arithmétique, Éditions du Seuil, 1969, p. 175.) qui deviendrait en l’occurrence « donner un monde c’est énoncer quelque chose de la trace ».
Aussi de la correspondance des questions de savoir « comment les noms nous furent donnés » (entendons non seulement les patronymes mais aussi les toponymes), et «comment le monde nous fut donné », nulle échappée possible, l’écriture et la lecture ne pouvant être elles-mêmes exemptes de cet entrelacs, de cette boucle, ou de ce jeu de miroir en abîme dont nous percevons quelquefois l’écho dans nos manières de dire. Car au commencement, à l’arrivée, il y a l’Abîme de l’informe et chaotique, et magmatique masse de temps sans principe d’ordonnance, ce qui pourrait définir le système esclavagiste aux regards de l’arrivant, défaisant, divisant incessamment l’être. Mais aussi et simultanément le chaos des possibilités de communication et d’expression. Double chaos des temps et des langues résultant de la structure même de la colonisation de la traite, l’habitation, la plantation, comme creuset de l’expérience langagière des contacts de langues. Ainsi la radicalité de la question de la « venue au monde » commande, impose celle de la possibilité de l’expression, celle de l’inévitable et invraisemblable tâche du retour sur soi, de la naissance au monde : « Cette question que mon existence me pose, autant dire, dans la mesure où j’y réponds déjà, qu’elle me pose comme être : ainsi suis-je l’ethnologue de moi-même. Question qui ne fut pas sans échos dramatiques, déchirements ou égarements, au long des âges : comment en effet, le travail de synthèse et la conquête de l’unité n’auraient-ils pas nécessité le labour (…) de ceux qui en étaient à la fois objet et sujet ? Naître au monde est d’une épuisante splendeur. Et pour qui veut garder témoignage de cette naissance, il est un temps d’ouverture chaotique, de pressentiment anarchique de l’histoire, de mâchage furieux des mots, de saisie vertigineuse de clartés qui, cependant qu’on naît à soi, vous balancent au bel avant du monde»([[E. Glissant, Soleil de la Conscience, Éditions du Seuil, 1957, p. 16.).

Le cri et l’inaudible écho
Mais comment «garder témoignage de cette naissance» ?La naissance étant toujours pour les autres, par les autres, elle est d’emblée de l’ordre de la relation. Elle relaie, elle est relatée, elle relativise. Le sujet, objet de la relation, n’est pas, comme on pourrait le penser, le Je, mais le Nous. « Ce Nous qui est le sujet du dire, le parlant fondamental, oblige à faire le tableau de ses rapports au Je : sur quel mode une communauté implique-t-elle les individus qui la composent. Ou inversement ?»([[E. Glissant, Le Discours Antillais, Gallimard, 1997, p. 265.). Mais de ce Nous lui-même, «accablé», «impossible», ne préexistant pas à la traite, et devant s’inventer à partir des débris, se conquérir sur les fragments des langues, des civilisations, il n’existe que de paradoxales traces prophétiques. Les traces sont, en première instance, les fragments résultant de ces fractures. Mais en dépit de sa pluralisation, la trace est d’abord la dimension cognitive d’un rapport au monde. Et son originalité profonde réside dans la modalité même de son fonctionnement. À la distinction du sens et de la dénotation d’un concept, Glissant substitue celle de la relation et de la trace, et si « les traces sont des porteuses de monde », elles ne sont pas l’équivalent du sens, mais plutôt nos seules références. C’est la relation qui fait sens, et à l’incomplétude, à l’ouverture de la trace, correspondent l’incomplétude et l’ouverture de toutes les formes d’expression qui y répondent. Naître au monde c’est nécessairement accompagner la naissance langagière d’un parler pertinent, la genèse d’une communauté singulière de locuteurs interprètes. Il faut y voir la conséquence majeure des contacts de langues dans l’organisation de l’unité productive du système esclavagiste, la Plantation : l’effondrement des parlers, l’impuissance des langues à signifier un monde. La fracture avec le monde d’ailleurs se vivant dans celle d’avec le monde de maintenant, celui de l’arrivée. Le cri ne pouvant être dans de telles conditions que le premier et paradoxalement, et singulièrement ultime acte de naissance.
« …pour la simple raison que leur parole était morte elle aussi dérobée. Oui. Parce que le monde dont ils étaient une écoute acharnée ou passive n’avait pas d’oreille pour leur absence de voix. Mathieu voulait crier, lever la voix, appeler du fond de la terre minuscule vers les pays interdits et les espaces lointains. Mais la voix elle-même était dénaturée. Mathieu le pressentait. Étrangement, lui, déporté sur des frontières ; partagé entre l’univers sans détour de la canne, de la glaise et de la paille (où la parole n’aidait pas à guetter, à fouiller) et l’autre secteur, celui des gens disants dont il sentait que le dire était néant, fumée déjà bleutée à l’abîme du grand ciel »([[E. Glissant, Le Quatrième Siècle, Éditions du Seuil, 1964, p. 265.). L’écho ressenti mais quasi inaudible parce que ne s’accompagnant d’aucune reconnaissance est comme le souvenir des formules cabalistiques de ces contes continuant d’émouvoir une assistance, mais dénués de sens. «En plus, dans les contes créoles que j’ai entendus dans mon enfance, il y avait les formules cabalistiques qui étaient héritées des langues africaines, dont personne ne connaissait le sens, et qui agissaient fortement sur l’auditoire sans qu’on sache pourquoi»([[ E. Glissant, Introduction à la poétique du divers, Gallimard, 1996, p. 115.). C’est en ce sens que le cri et l’inaudible écho traduisent une double situation de souffrance, celle de l’être en souffrance mais aussi celle des mots eux-mêmes. Possibilité tout entière vouée au destin de la parole, la finitude et le mal être étant mal à dire : «Cette souffrance cette incertitude des mots eux-mêmes, de leur signification, mais aussi de leur usage, qui poussent le langage jusqu’aux limites de la dérision mais par bonheur ou compensation lui donnent son sens particulier, inaperçu, incompréhensible pour tout autre que celui qui a tourné en boule dans ce creux de terre froissée de hauts du nord et de sels du sud»([[E. Glissant, Malemort, Éditions du Seuil, 1975, p. 93.). Cette souffrance elle-même étant dans l’histoire de nos parlers liée aux alternatives des usages des langues, le français et le créole, et au mode de présence de la première dans la seconde. Et particulièrement tragique dans l’illusoire posture de ceux qui ont tant appris et voulu bien parler cette langue française au détriment de leur propre rapport au monde et dont E. Glissant peut dire : « …quand ils arrêtent de meuler les formes surannées de ce langage qu’ils croient marquer de bon ton, nous entendons autour d’eux, et peut être continuons nous d’entendre en ces temps d’aujourd’hui d’où ils ont disparu, l’écho futur du parler qu’ils eussent tant voulu peut-être connaître et contre lequel ils se défendirent avec tant d’acharnement : notre parler impossible et quêté»([[Ibid., p. 151.).
Par opposition à la trace, l’écho, comme écho souvenir, mais surtout comme le répondant de nos propres voix, anime notre mémoire, par devers nous-mêmes, des « houles » de ces tentatives, de ces efforts, de ces violences, pour accéder au langage pertinent, et témoigne ce faisant de nos essais tragiques d’être, de naître au monde. Les vents, les voix, les signes font surgir la plénitude possible d’une entente mais comme l’avoue Glissant : « À la croisée des vents, le bruit des voix accompagne les signes écrits, disposés en procession pathétique sur la cosse ou le parchemin ; le dessin gagne encore. Mais ce qui parle c’est l’écho infinissable de ces voix »([[Ibid., p. 230.). Alors comment «quitter le cri, forger la parole ? »([[E. Glissant, Le Discours Antillais, Gallimard, 1997, p. 28.).

Au principe du dévalement dans la mémoire : la Trace
User de la trace, l’écho étant en dehors de nos prises, en paradigme, en telle sorte que progressivement des clartés acquises, des éclairements des temps, l’advenue se transforme en genèse, en venue au monde, par l’effacement progressif du personnage de « l’arrivée », c’est aussi nécessairement une descente dans la mémoire, un dévalement, afin de pouvoir en remontée, par une analytique imaginaire, donner voix à l’inaudible de l’écho, en forant les gisements relationnels au sein de la multiplicité de nos êtres, de dire la Relation. L’impossible naissance dans le monde en hiatus, l’interdite «venue au monde», se dénoue dans cette opération énigmatique du retournement de la trace où l’écrivain se transforme en cantonnier du temps, travaillant incessamment à défaire le temps linéaire, de l’Histoire et du Discours, à retrouver des transmissions contre la filiation légitimante, à s’ouvrir donc à la troublante découverte du sens de l’étendue. Le monde qui par les sortilèges de son écriture, s’impose n’est plus le Grand Monde comme dirait Sloterdijk([[P. Sloterdijk, Dans le même bateau, Éditions Rivages, 2003, p. 29.) mais le Tout-Monde. Comme une manœuvre d’ontologie négative, qui rappelle l’échelle de Wittgenstein qui s’efface dans l’accès au monde([[L. Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, Gallimard, 1993, § 6.54 : « celui qui me comprend (doit pour ainsi dire jeter l’échelle après y être monté.) Il lui faut dépasser ces propositions pour voir correctement le monde».), afin, en écart à l’historiographie, de retrouver «cette ligne de terre rouge et cet emmêlement d’un cri et d’une écriture…»([[E. Glissant, Mahagony, Éditions du Seuil, 1987, p. 29.).

Le Détour narratif
Le récit de cette « venue au monde », proto-genèse de soi et du monde, ne saurait se confondre avec l’historiographie des sociétés nées de la Plantation. Les débris, les fragments, les événements ne peuvent faire sens pour des méthodologies externes, elles-mêmes situées dans la dialectique de l’avènement de la Parole. Aussi l’écrivain est-il confronté à la question de la genèse de son propre sens, il affronte inévitablement le problème de la naissance, le problème de son enfance, de l’enfance de son écriture. Il est confronté au Temps, à l’informe du temps, il veut y répondre par le dévalement de la mémoire. Situation que l’on retrouve dans les naissances des œuvres des écrivains des Amériques. La question de l’origine, question de la fondation présentes chez Alejo Carpentier, Gabriel Garcia Marquez, Thoreau, Faulkner. L’entrelacs des temps, de la nature (forêt), des résistances humaines et de la parole est originaire, il ne saurait être parcouru que par «l’intention poétique» en puissance de conscience, sédimentation, mais aussi de réactivation comme par une «accumulation primitive de subjectivité». La pensée de la Trace est la condition du détour narratif, entendre contournement, retournement, trouvant son écho dans les stratégies sociales de résistances. La suivre chez Edouard Glissant, c’est pister et dévaler le retournement, c’est se laisser retourner soi-même par l’usage de la structure narrative, et accepter d’entendre « l’écho infinissable des voix » donner forme à « la distorsion originaire », à « l’irrégularité » aux fondements([[ M. Blanchot : « Le dialogue c’est la géométrie plane…Mais supposons que le champ des rapports dépende de quelque anomalie analogue à ce que les physiciens appelleraient courbure d’univers… Supposons que cette irrégularité fondamentale, il revienne à la parole … de lui donner forme. », L’Entretien Infini, Gallimard, 1969, p. 115) en une structure romanesque polyphonique, imprévisible.
Retournement de la trace en ce qu’elle devient, par son origine même et sa puissance d’être, la forme des comportements et des expressions à venir. Troublante émancipation de la trace, en instance de futur, parce qu’elle est elle-même une contexture de représentations d’actions et de souffrances, elle n’est pas seulement un signifiant, elle aussi de l’ordre du langage des affects et comporte en elle la structure qui lui a donné naissance, dans les temps et en un sens hors temps : «…que la trace court entre les bois de la mémoire et les boucans du pays nouveau…la musique est une trace qui se dépasse, le jazz, la biguine, le reggae, la salsa, que la langue créole est une trace qui a jazzé dans les mots français, mais il y a combien d’autres ramas de mots sur la Terre qui se débattent entre eux, la trace est fragile et combien plus féconde, oui que la trace vous libère quand on vous tient par force sur le grand chemin pavé goudronné»([[E. Glissant, Tout – Monde, Gallimard, p. 238.).
Le second retournement de la trace est d’équivaloir le tracé et le traçant par le retournement de l’imaginaire : « Ainsi personnage de livre, mais libéré de tout préalable d’écriture, commençais-je à rêver au récit que je pourrais un jour opposer à la masse de temps éperdu (ce maelström) où on m’avait inclus. Non pour en souligner le contredit mais pour en éclairer l’informe originel et ainsi m’y rendre caduc ou, pour ainsi dire non nécessaire. La lumière incise dans le temps et dans l’agonie du temps me devait libérer de mon personnage. Même dans cet abstrait, j’entendais ne plus être porteur»([[E. Glissant, Mahagony, Éditions du Seuil, 1987, p. 26.). Usage singulier de la structure narrative qui à la fois distingue bien l’écrivain, le narrateur et le sujet de fiction, mais qui à la fois l’insère dans la problématique du Temps, de l’informe temporel, du chaos-monde, à la pluralisation des paroles, lui donnant, à cette structure narrative, la forme lisible de la Trace. Monde donc langagier des traces, décrivant la genèse langagière d’un Nous. Comme si le présent de l’écrivant devait être celui des personnages, redonnant à ceux-ci le sens et la patience d’être dans, de surmonter l’informe du temps. L’acte d’écrire aujourd’hui dans l’éclat du présent : « Il s’agissait pour nous de retrouver toutes les informations déjà fournies, comme si l’écriture les avait abandonnées au bord d’une trace , de les reprendre mais comme une première fois de les entasser en vertige à manière d’une danse batoutoo. Concentrez l’écriture, ce qu’elle a retenu, ce qu’elle a écarté, ce qu’elle a sous-entendu, et jetez-la dans l’éclat des voix»([[E. Glissant, Sartorius, Gallimard, 1999, p. 273.).
La troisième dimension du retournement, du détour narratif : la structure polyphonique des traces, faisant du rapport de la communauté au temps le véritable sujet de l’œuvre. « Car c’était le danger : que par la porte entrouverte, cette houle dévale. Que les noms ainsi balancés au hasard de la parodie ou du ricanement, se couvrent de la poussière de terre, de la patine honorable du temps, jusqu’à déterminer les nommés à d’insoupçonnées prétentions. Celui qui porte un nom est comme celui qui apprend à lire : s’il n’oublie pas le nom l’histoire réelle du nom, s’il ne désapprend pas de lire, il se hausse. Il se met à connaître une mère, un père, des enfants : il apprend à vouloir les défendre. Il quitte le trou béant des jours et des nuits, il entre dans le temps qui lui réfléchit un passé, le force vers un futur. Il conjugue ses verbes, là où une seule indéterminée forme jusqu’alors recouvrait pour lui tous les modes possibles de l’action ou de l’inanité»([[E. Glissant, Le Quatrième Siècle, Éditions du Seuil, 1964, p. 180.).

Le Détour topique : le souffle des lieux
L’enjeu profond demeure le temps et l’histoire : sortir d’une conception universalisante de l’Histoire, sans pour autant céder aux charmes de l’historicisme, approfondir la condition de la Parole naissante, suppose le travail d’un relais, à partir duquel peut se construire la « venue au monde », dans ce que cela implique de court circuit du temps, de la mort du temps linéaire. Ce relais de la pensée, comme des plis de la mémoire, c’est le lieu, site et imaginaire, origine et provenance de la Parole. Se donnant dans l’expérience esclavagiste comme expérience du Chaos, béance de laquelle construire du sens. La pensée des lieux chez Glissant est équivalente à la pensée de la trace, mais elle permet de mieux comprendre l’émergence de l’idée de « tout-monde». Car comme dans tout instant tout le temps est présent, dans tout lieu tout l’espace est présent. Comme, l’oublie-t-on souvent, en chaque langue toutes les langues sont présentes. Faisant de l’énigme de cette présence paradoxale du tout dans la partie le fondement et l’origine de la Parole. Le détour topique est cette opération qui nous ramenant au chaos originaire du temps nous permet de naître à la parole, à la détermination de nous-mêmes. L’imaginaire traduisant ce mouvement même. « Rêver le tout-monde, dans ces successions de paysages qui par leur unité, contrastée ou harmonique, constituent un pays. Descendre le contraste, ou le remonter dans l’ordre des pierres, des arbres, des hommes qui participent, des routes qui s’efforcent. Trouver en soi, non pas prétentieux, le sens de cela qu’on fréquente, mais le lieu disponible où le toucher»([[E. Glissant, Mahagony, Éditions du Seuil, 1987, p. 218.). Les souffles ou la Parole des lieux sont simultanément lieux d’appels de la Parole de l’œuvre, dans l’œuvre. Mais ces lieux ne sont pas physiques ou accessibles à la description réaliste, ils sont, en le sujet, comme une forme de la trace, et des figures possibles du détournement. C’est pour cela que « la description de tels lieux, c’est-à-dire leur décalque réaliste, n’est jamais suffisante à elle-même, parce qu’ils disent plus que leur apparence ne signale».([[E. Glissant, Faulkner Mississipi, Stock, 1996, p. 215.). Et c’est pour cela que « l’histoire est un mode de l’appartenance au lieu »([[J. M. Ghitti, La Parole et le Lieu, Les Éditions de Minuit, 1998, p. 60.). Parce que le lieu offre un mode d’accès au sens, comme « sens sourd » dirait Roland Barthes, sens d’imprégnation, « topique de l’inspiration ». Qu’il soit ce qui s’impose au fond de la catastrophe chaotique, c’est ce que confirme « la cosmologie de Timée, comme la théogonie d’Hésiode », elles «met(tent) à l’origine des choses, une Ouverture : Béance ou Place. Le lieu apparaît comme la réalité première »([[Ibid., p. 81.). Nietzsche retrouve cette exigence dans Ainsi parlait Zarathoustra, et le mythe de l’éternel retour éclaire autrement la pensée de la Relation chez Glissant. La convergence profonde des penseurs et des écrivains des Amériques se lit dans la pensée du lieu : la dimension topique de leurs œuvres. Elle est la condition de la naissance du sens. Toute la puissance du dire et de la force poétique des œuvres de Glissant s’origine dans ce processus qui, comme l’indique Heidegger pour la sculpture, « serait alors une incorporation des lieux qui, ouvrant une contrée et la prenant en garde, tiennent rassemblé autour d’eux quelque chose de libre qui accorde à toutes choses séjour et aux hommes habitation au milieu des choses »([[M. Heidegger, L’art et l’espace, Erker – Verlag , St. Gallen, 1969). Parmi ces lieux, la Terre, la Forêt (Balata), la Lézarde (le cours d’eau), le portage des morts (Malemort), les ébéniers (l’arbre), Le Lamentin (la ville), les routes, mais aussi les enfances, et le conte. Les romans sont souvent des histoires de lieux et de temps. « Le rapprochement de l’arbre et des écorces d’identité, à cet endroit et en ce moment plus propre à inspirer la crainte que le plaisir esthétique, me précipita dans le sillage d’une autre rumeur, selon laquelle l’enfant dans sa dernière course avait reproduit sur la terre d’alentour la figure du monde, commentant en termes devins l’œuvre qu’il accomplissait en s’enfuyant à la ronde »([[E. Glissant, Mahagony, Éditions du Seuil, 1987, p. 77.). Clairement identifiés comme tels, le conte, l’arbre et les enfances seront aussi des lieux d’appels pour les écrivains de la créolité. « Un des lieux de la mémoire antillaise a bien été le cercle délimité autour du conteur par les ombres de la nuit. Aux frontières de cette ronde, les enfants éperdus, qui sont les relayeurs de la parole »([[E. Glissant, Poétique de la relation, Gallimard, 1990, p. 51.). Évoquant Saint John Perse, Glissant peut dire : « Le travail de Saint John Perse vise à pousser la mémoire (du lieu, des êtres, des spectacles de l’enfance) loin en avant. Cette oralité ne convoque pas les écoutants aux lisières de l’ombre, elle nous jette chacun dans la résolution d’un à – venir »([[Ibid., p. 52.).

Le Détour du Commun
Le dévalement de la mémoire de l’écrivant à l’invention du peuple des peuples (Batoutos), le peuple sujet invisible de la multitude, à travers l’intuition poético-conceptuelle de la dispersion de la mémoire et de l’éclatement des temps, est inversement ce qui permet de rêver du peuple martiniquais, mieux d’en prophétiser la présence langagière. Détour fictionnel d’une forme de l’abstrait. Quoi qu’il en soit du statut épistémologique de cette « fonction fabulatrice », elle répond bien à l’exigence du détour « La santé comme littérature », dit Deleuze, « comme écriture, consiste à inventer un peuple qui manque. On n’écrit pas avec ses souvenirs, à moins d’en faire l’origine ou la destination collectives d’un peuple à venir encore enfoui sous ses trahisons et reniements»([[G. Deleuze cité dans, Poétique de la relation, Gallimard, 1990).
Mais ce dévalement lui-même, comme tel, association, à travers les espaces-temps, sans principe de continuité mais obéissant à une obscure loi phonologique, des patronymes, des toponymes, trouve dans Mahagony sa traduction. Où les noms, comme répondant aux questions initiales et fondatrices se nouent, et tissent, énigmatiquement, une communauté : « Et j’en fus à me demander si dans ce maelström il n’existait pas quelque règle, une manière de loi qui eût imposé une ordonnance réglée ou tout au moins à découvrir, et si je ne devais pas indiquer que le marron Gani et le géreur Maho et le délinquant Mani, à des époques si éloignées, représentaient la même figure d’une même force dérivée de son allant normal »([[E. Glissant, Mahagony, Éditions du Seuil, 1987, p. 22.). L’énigme du chiasme individu-communauté, l’énigme du retournement, tiennent dans le mystère du temps primordial. C’est la ressourcée à l’obscur de l’advenue de l’arrivée et de cette énigmatique continuité de la palabre qui révèle les éclats de l’avenir. Alors de la trace, toujours trace de l’écrivain, du narrateur, et du sujet de fiction, au signe trace de la présence du sujet de la multitude : le kwamé, le jeu des lieux et du monde se poursuit. En telle sorte que l’on peut dire et même devrait-on dire qu’en toute parole, en tout discours désormais se retrouve le signe primordial, la trace – signe de l’avènement d’une nouvelle subjectivité et de mondes nouveaux. « Le signe qui composait ce kwamé ? Augurons qu’aujourd’hui dans la diversité de notre monde enfin monde, une fois réalisée la multiplicité de toutes choses connues dans leur état, qui est bien leur relation, ce même signe revient sous nos mains, primordial et naturel, aussi simplement fulgurant que trois éclairs qui épellent dans l’éphémère d’un ciel »([[E. Glissant, Sartorius, Gallimard, 1999, pp. 72-73.). Celui-ci (le kwamé) comme les pétroglyphes, ces roches gravées, retrouvées sur l’ensemble de la planète Terre, témoignant toujours des voyages incessants des argonautes des mondes, permet dans la multiplicité des lieux de sa présence d’imaginer ces peuples invisibles tissant, traçant inlassablement la proto-relation du Tout-Monde. Donnant alors à l’identité d’un peuple ou d’un traçant, ou d’un sculptant, la forme, dirait M. Blanchot, de l’identité de la parole plurielle.
La portée paradigmatique de la Trace conjoint une pensée de la mémoire, une fragmentation inévitable de la béance de la plantation et des mouvements de compositions et de recompositions imprévisibles des fragments, parce que nécessairement associatives et répétitives, dans le creuset d’une épreuve langagière : la créolisation. Ouvrant à l’inverse de l’écho une forme de disponibilité, des usages possibles dont celui du détournement réflexif, acte d’inauguration de la parole et de l’écriture. Mais aussi l’avènement de l’imprévisible, et celui d’une identité en perspective, d’une identité « vécue comme Relation ». C’est que la pensée de la trace est bien une pensée, laquelle repose sur une exploration de l’invisible par abstraction, et fiction, c’est-à-dire une poétique philosophique, ou encore une anthropologie poétique. Dans La Cohée du Lamentin, Glissant décrit cette puissance de la Trace : « Même déportés sans aucun recours, sans langages ni dieux ni outils, les Africains ont maintenu une présence de l’ancien pays, qui entrera en composition de valeurs imprévues. De tels procédés relèvent d’une pratique de la Trace qu’il faut retrouver en soi et accorder à de nouveaux usages. Le caractère tremblant, fragile et impérieux de la trace, explique comment l’inattendu survient dans nos sociétés. Il explique aussi pourquoi se développe là une autre conception de l’identité, vécue comme Relation et non comme principe unique ni comme souche excluante et intolérante. Cet impact sur les identités a été souvent invisible, mais profond et durable».([[E. Glissant, La Cohée du Lamentin, Gallimard, 2005, p. 84.)

La poétique de l’errance et de la relation
Comme l’opération de la trace répond à la genèse de l’œuvre et de l’être de l’écrivain, comme genèse de la Relation, et expression différée de celle-ci dont elle révèle en prescience la force infinie d’expression, la poétique, elle, assumant l’ouvert de l’entre-deux de la transparence et de l’opacité, la poétique, donc, s’apparaît comme méta-trace. Et à cet égard, prise elle aussi dans l’infinie maturation de la Relation.
En vertige les trois niveaux de la trace vécue, de la trace écrite et de la méta-trace pensée, peuvent se nouer dans certaines images qui apparaissent comme une géologie spirituelle du Tout-Monde. « Je ne pus établir si ce vieux houeur avait eu le goût naturel de confesser son sentiment dans la langue créole – auquel cas on devrait imputer à mes informateurs l’adaptation dont j’avais eu connaissance et dont, tel un ethnologue en terre d’étude, j’avais tâché de respecter la lettre, l’imaginant quelquefois – ou s’il avait eu cet autre génie, paraphrasant le langage de ceux qui se considéraient comme ses maîtres de le reformer à miracle et de l’incliner à la miséricordieuse relation des enfances de Gani. Dans l’une et l’autre perspective il avait usé ses yeux à une prophétique parabole de ce qui ne cesserait de grandir dans nos voix et dans nos esprits : la variation des langues dont nous usions, leur transmutation vertigineuse en un langage pertinent »([[E. Glissant, Mahagony, Éditions du Seuil, 1987, pp. 75-76.). Se trouve tracé là, en extrême densité, cette géologie transcendantale de la trace qui nous révèle son origine au fondement de la poétique. La langue créole ou l’espace modèle de la créolistique : espace de pouvoir où des locuteurs négocient, en résistance, en variation, en interprétation, leurs idiolectes. Où ils négocient leurs compréhensions respectives, comme dans une « arène interactionnelle », construisant se faisant en miracle une langue, des langages à l’origine desquels, les relayeurs privilégiés que furent les enfances. « Le développement des créoles attire donc notre attention sur des situations de contacts et de genèse qui nous amènent à repenser comment les normes linguistiques à la fois émergent dans des sous communautés et divergent entre elles »([[S. S. Mufwene, Créoles, Écologie sociale, Évolution linguistique, L’Harmattan 2005, p. 52.). C’est pour cela que le migrant nu « apprit et parla plusieurs langues dans cet endroit, sans que cela vienne à conséquence, et l’une d’entre elles se rapprochait vraiment de la langue des Batoutos, non point parce qu’elles provenaient toutes deux d’une même souche mais parce qu’elles tendaient l’une et l’autre au même délacement»([[ E. Glissant, Sartorius, Gallimard, 1999, p. 73. ). Le sens de cette vertigineuse transmutation, c’est l’affirmation de l’errance. Le conjectural, l’incertain de ces variations se donne en premier lieu dans les œuvres de ceux qui se sont ouverts à l’infini de l’accumulation subjective comme manière de dire dans le hiatus du monde. La poétique est donc, en un sens, la Langue des Batoutos, ce peuple invisible du détour fictionnel, par là même poétique de l’errance et de la relation conférant à la pensée de la trace ses dimensions analytique, topique et abstraite.

« Le Déporté sur des frontières »
À l’homme configurateur de monde s’offre dans les Principes de l’histoire de l’art de Wölfflin deux principes de configuration de la multiplicité : le baroque et le classique, la forme ouverte et la forme fermée, que Glissant dénomme la pensée de système. Pour la première le sens de l’œuvre est au-delà d’elle-même, et s’ordonne à l’appel visuel, comme pour les lieux, à ce qui n’est pas représenté et qui marque les frontières de la connaissance comme celle des conditions de la vision. Vision fragmentée et fragmentaire, qui tient la réalité enserrée dans un mouvement d’appel vers ce qui se situe en dehors du cadre et vit le mode de sa présence dans cette tension silencieuse à ce qui n’est pas là. La pensée de système cherche en revanche une cohérence et une complétude dans l’unité d’une expérience, ou d’un champ visuel. « Nous découvrons à la fin chez Deleuze et chez Guattari, que l’intuition de la multiplicité passe par des individus et des spécificités. Il n’y a pas contradiction, de la multiplicité à la singularité. Celle-ci couvre (résume révèle) des parcours, en faisceaux ou en spirale, elle n’est pas une réalité agrégée une fois pour toutes»([[E. Glissant, La Cohée du Lamentin, Gallimard, 2005, p. 140.).

Rhizomes
La Relation ne met pas en solidarité des éléments premiers([[Ibid., p. 174 : « À défaut de critères réducteurs, les réalités incernables des cultures humaines ont fait ici figure de constituants, d’ingrédients, sans qu’on puisse avancer qu’elles sont primordiales ».) mais des mondes, des réalités incernables, pensées à partir de la culture, des « formes de vie ». En ce sens une forme de vie ne se rapporte pas à une autre par ses contenus mais plutôt par l’expérience de ses limites, par ce qui fait différence et rend pensable chaque culture elle-même et sa réflexivité identitaire. À vrai dire il n’y a pas de limites à une culture, à un monde, parce que, comme la langue, ils n’ont pas d’extériorité, il n’y a effet de limite, sorte d’inférence de la présence de l’autre, et effet de partage extérieur/intérieur, pour une culture et pour soi, que dans la rencontre des autres cultures, car c’est la rencontre même qui rend pensable notre identité. La limite([[« La définition du rapport interne est infinie, c’est-à-dire à son tour non reconnaissable, car les constituantes d’une culture, alors mêmes qu’elles sont repérées, ne peuvent être ramenées à l’indivisibilité d’éléments premiers. Mais une telle définition est opératoire. Elle nous permet d’imaginer », Ibid., p. 183.) est la pluralité en nous, solidaire de notre effort de penser, d’imaginer. La limite est l’expérience de pensée elle-même. Rapport à soi et rapport aux autres sont également indéterminables dans leur séparation, et s’il y avait à déterminer le jeu de la Relation il serait nécessaire de comprendre l’assignation à soi comme pensée de la pluralité en nous, comme une forme de détermination holistique des limites : c’est-à-dire des rythmes des mondes, des « trames de la Relation ». Ces formes peuvent être pensées comme agents de relais ou agents d’éclats, mais à moins de retomber dans le positivisme impossible de l’anthropologie, il faut aussi comprendre ces agents d’échanges comme des formes du pensable. Cette situation est la pensée de l’identité rhizomique, que l’écrivant emprunte à Deleuze et Guattari (Mille Plateaux). Mais cette expérience des frontières est au fond pensée de la trace. « La pensée de la trace promet ainsi alliance, elle réfute possession, elle donne sur ces temps diffractés que les humanités d’aujourd’hui multiplient entre elles, par heurts et merveilles.
Telle est l’errance violente du poème»([[E. Glissant, Introduction à une poétique du divers, Gallimard, 1996, p 71.).

L’ « au monde » de Mathieu
Lorsque Mathieu vint au monde, il découvrit. Une pluralisation des temps, des espaces temporels aux ouvertures différentes qui empiètent les uns sur les autres, qui fracture la continuité de l’action, qui disperse les objets et les intrigues du récit et qui ne préserve au fond que l’indéfini « courant de conscience », le flux obstiné de la digenèse d’un Nous. Une polyphonie de voix en lui où travaille le labour de son propre peuple et où résonnent les échos-monde. Une imprévisibilité inévitable de l’à-venir dans le chaos-monde. Il ne peut découvrir que l’au monde de la Relation. Mais demeure cependant le ressort profond de la pensée de sa Naissance, la trace, qui se révèle maintenant comme analytique imaginaire, et par delà lui-même, Mathieu donc, pouvoir de l’imaginaire d’une communauté. Car, enfin, le détournement de la trace de la mémoire n’est possible que parce que la fiction de l’écrivant retrouve par le relais des lieux et surtout des enfances, la réactivant donc, en lui, par la découverte incomparable de sa propre voix, le sourd, le dense, l’irréductible travail de l’imaginaire du Nous. Aussi peut-il, se répondant à lui-même comme au tout début de l’ethnologie de lui-même, et se faisant répondant à Mathieu : « Les lieux fermés sont conduits par des routes. La trace mène au lieu de tous sans qu’on ait pourtant à offusquer le sien. Elle oriente la Frontière et elle dit les Lointains. C’est elle, par ses entrelacs et ses incertains qui fait du monde une constituante illuminée du lieu. Toutes les fois que je devine une pensée du monde, émise d’un autre lieu, d’un lieu autre, je touche au lieu de tous, au lieu du monde : qui n’est pas le graffiti de tous les lieux, ni leur émulsion fugitive, ni leur annulation réciproque, mais le réseau de leurs suppositions respectives»([[E. Glissant, Faulkner Mississipi, Stock, 1996, p. 344.). Confirmant ainsi la formule d’allure frégéenne : « Donner un monde c’est énoncer quelque chose de la trace ».

Alaric Alexandre

Ancien Directeur de l’Institut Régional d’Art Visuel de Martinique, enseigne actuellement la philosophie au Lycée de Bellevue de Fort-de-France.