Le revenu garanti ou salariat affaibli, condition structurelle d’un régime vivable de capitalisme cognitif

Les transformations simultanées dans la nature du travail, la substance et la forme de la valeur aboutissent à une instabilité fondamentale qui fait revenir le capitalisme dans son ensemble à une situation pré-keynésienne. Il y a du travail partout dans la société de la connaissance, mais de moins en moins d’emplois, si nous entendons par « emploi » la convention complexe qui détermine le temps de travail et protège le salarié. L’émergence d’un régime (c’est-à-dire de formes stables avec compromis sociaux et politiques) de capitalisme cognitif se heurte donc à une contradiction. La forme emploi indispensable à stabiliser la nouvelle relation d’échange argent/activité (et pas simplement « travail » parce que le travail extorqué comme celui du temps du capitalisme industriel n’est qu’une petit partie de l’activité sucée par le vampirisme du capital) est le revenu garanti. Mais cet espace de liberté ainsi concédée détruit la forme de commandement capitaliste sur le travail vivant, ou biopolitique, celle du modèle du travail dépendant, sous le commandement d’autrui, ou hétéronome. En fait, il y a oscillation permanente du capitalisme cognitif entre l’ouverture aux aspects libérateurs de la garantie de revenu comme condition formelle de la captation des externalités positives (qui est la substance de la valeur aujourd’hui) et la répression par re-codification du temps de travail, des savoirs implicites.
Le courant de pensée qui défend le principe théorique et politique du revenu garanti comme l’épine dorsale d’une restructuration du Welfare State, se trouve d’accord pour rejeter ses versions libérales ou charitables et pour repousser les critiques virulentes qu’un tel objectif suscite parmi la gauche réformiste ou révolutionnaire. Le revenu garanti, ou revenu de citoyenneté, ou salaire social, doit être individuel, inconditionnel, cumulable, d’un niveau suffisamment élevé pour permettre de vivre (donc très proche de l’actuel Smic)([[Voir notre contribution dans le numéro in Multitudes, n°8. http://multitudes.samizdat.net/L-autre-globalisation-le-revenu-d.html). Bien loin d’établir un niveau intermédiaire entre le seuil de pauvreté, le RMI et le Smic, il doit bousculer cette stratification. Dans sa justification et dans les techniques de sa mise en œuvre pratique, il ne doit pas correspondre à une redistribution de salaire indirect (selon la théorie classique du « salaire social »)([[Voir les contributions de Carlo Vercellone & Jean-Marie Monnier, ainsi que celle d’Andrea Fumagalli et Stefano Lucarelli dans ce numéro. ). Sa base de financement ne saurait être la cotisation sociale chère à Bernard Friot, cette dernière étant même incapable de faire face à l’actuel financement de la protection sociale sans l’aide des deux contributions sociales généralisées.
L’accord sur ces points est suffisamment discriminant pour orienter des propositions concrètes de faisabilité et combattre les opposants nombreux à la mise en œuvre de ces principes. Le cheminement dans les esprits de la nécessité de garantir un revenu décent pour tous, chômeurs ou pas, employés ou pas, est l’une des rares avancées sociales actuelles. On peut dire que tout se passe comme si « une force qui va » s’exerçait partout sur les politiques sociales pour s’en approcher (à distinguer soigneusement des compromis et des consensus dégagés). La question suscite d’étrange consensus parmi les économistes, comme parmi les partis politiques pas vraiment de la même école. En fait, si l’on applique les critères expliqués plus haut, la confusion avec les propositions d’impôt négatif ou la proposition de Yoland Bresson, de 300 euros par personne, se dissipe assez vite.

Trois différends
Toutefois, de sérieuses nuances sont apparues depuis la rencontre de Cambridge (King’s College) d’avril 2006([[Seminaire Class Composition in Cognitive Capitalism, organise par Ed Emery, Free University (Cambridge, 28-30 avril 2006, King’s College) ; Yann Moulier Boutang « Resistible New Deal en Europe. Sur la crise du CPE en France ».
) et le séminaire de la revue Multitudes à Paris, le 12 avril 2006, à laquelle assistait notamment Yves Cochet, qui voulait faire de cette revendication l’un des piliers de sa candidature à la présidentielle([[Yves Cochet a perdu de peu l’investiture du parti des Verts. Dominique Voynet demeure très circonspecte sur l’argument. ). Qui dit nuance dit interprétation différente et conclusions divergentes dans un éventuel programme politique. Trois questions ont surgi au premier plan : (1) Comment doit s’entendre l’inconditionnalité ? (2) Quelle est la nature de la rétribution à obtenir ? (3) Enfin, quel lien établir entre l’avènement d’une telle transformation sociale avec le capitalisme cognitif et la possibilité du système d’absorber cette énorme mutation ?
L’inconditionnalité ne consiste pas simplement à détacher l’accès à une telle garantie de revenu de tout emploi (autrement dit le workfare, ou devoir « d’insertion » sur le marché du travail), ce sur quoi, et ce n’est pas une paille, nous nous trouvons d’accord. Elle concerne aussi la conditionnalité, ou non, vis-à-vis du revenu patrimonial de départ (question écartée à mon sens avec raison par Van Parijs, pourvu qu’on considère le revenu global des personnes comme imposable). Mais elle concerne surtout toute forme de conditionnalité sociale qui va de la formation exigée à l’activité sociale d’utilité collective. Faut-il ne rien attendre ou demander « en retour » ? Qui serait habilité à demander une « contrepartie » ? Ma réponse va nettement contre toute forme de conditionnalité sociale. Qui en aurait la légitimité ? L’histoire nous apprend que la chose vécue comme la plus humiliante par les « pauvres »est le contrôle social exercé sur eux, le contrôle local étant particulièrement insupportable. Ainsi, le contrôle par le travail ou par une véritable mise en scène (très à la mode Outre Manche)([[Voir pour une recension impressionnante de la politique d’activation « théatrale »des chômeurs, Angela McRobbie, « Formulating a Concept for Culture Industry Getting to Grips with a Roller Coaster », symposium Creating Effects, über Ideologie und Effictivtät von Kreativität und ihren Institutionen, 10-11 novembre 2006, Kunstraum, université de Lüneburg. ) de la volonté de s’en sortir (chez les Anglais), de « s’insérer » (en France), ne saurait être remplacé par une « autre mise en scène » de « l’utilité publique ». À moins d’achever de discréditer un peu plus la notion même de public, qui a plus à voir avec le partage commun résultant de la coopération qu’avec une norme contraignante de plus de la puissance publique.
La deuxième nuance porte sur la signification économique de la rétribution. Elle est davantage une question d’accent qu’une véritable opposition, ou, si l’on veut, l’histoire du verre à moitié vide ou à moitié plein. Réclamer un revenu garanti comme le paiement d’une activité effectué pour le compte d’autrui (un autrui qui serait cette fois-ci la société dans son ensemble) oublierait qu’il s’agit d’une société capitaliste, et que le temps et l’espace qu’il s’agit de préserver sont avant tout un temps personnel, non capitaliste, l’espace indispensable pour pouvoir résister dans la société de contrôle. La question, à mon sens, paraît pouvoir être retournée. Ce qu’opère l’attribution d’un revenu garanti, sur le modèle du « droit à la vie » (nom que les couches populaires donnèrent très vite à la législation de Speenhamland), c’est un affaiblissement de la contrainte brute du salariat, exactement comme le firent la liberté de la personne humaine (interdiction de l’esclavage), le socialisme réel (éducation, médecine gratuite), l’emploi à vie (au Japon), le statut des fonctionnaires (en France et ailleurs). Chaque fois, ces nouvelles conditions mirent en difficulté un certain capitalisme et sélectionnèrent (de façon darwinienne) l’espèce de capitalisme capable de survivre dans ce nouvel environnement. Si l’on adopte le raisonnement proposé, nul doute qu’il eût fallu faire la fine bouche face à l’abolition institutionnelle de l’esclavage par la puissance de loin la plus capitaliste du monde, le Royaume-Uni. Le choix se situe aujourd’hui entre deux affaiblissements possibles du salariat : ou la résistance sur la ligne Maginot de la défense des précédents affaiblissements du salariat ; ou surprendre le vieux capitalisme qui ne vaut guère mieux que celui de plantation au XVIIIe siècle et imposer pour prix au nouveau capitalisme un compromis qui est infiniment plus juste et qui est la seule voie d’en finir avec la pauvreté, d’une part, et avec une contrainte barbare à du travail inutile. Mais alors, entend-on, n’est-il pas dangereux de prôner la perspective d’un New Deal et d’une stabilisation capitaliste. N’est-ce pas là la quintessence du réformisme. On ne répondra à cela que deux choses : (1) il ne s’agit pas de choisir, cela se passe déjà comme cela si nous regardons les transformations au sein du salariat, notamment chez les travailleurs indépendants de la seconde génération (thème déjà évoqué ici) ; (2) la stratégie de déstabilisation révolutionnaire ou de résistance sans indication stratégique a été la seule suivie jusqu’à présent par un milieu ouvrier assommé et une contestation magnifique mais souvent enfermée dans une théorie encore plus déphasée. Le résultat actuel n’est pas brillant. Mais tout cela est trop connu pour qu’il vaille la peine de s’y attarder longtemps.
Le troisième différend (immédiatement lié au précédent) concerne l’évaluation des possibilités de réalisation du scénario de sortie par le haut. Andrea Fumagalli et Carlo Vercellone, dans des registres différents, voient une contradiction insurmontable entre le revenu garanti et la possibilité de stabiliser l’accumulation dans le capitalisme cognitif pour le premier, entre la société de connaissance et la prédation exercée par l’exigence de valorisation capitaliste pour le second. À l’inverse, je soutiens que cette transformation profonde du salariat, son affaiblissement décisif, est une condition à la stabilisation institutionnelle d’un régime d’accumulation cognitive, exactement comme il fallu l’abolition juridique de l’esclavage comme condition d’expansion complète du capitalisme industriel et la salarisation planétaire qui est en train de s’achever sous nos yeux. Ceci implique que, précisément, le capitalisme cognitif a besoin de façon vitale, non seulement de la coopération de la force invention du « cognitariat » ou du « netariat », mais aussi de formes institutionnelles qui le consolident et le protègent de son instabilité intrinsèque. Cette instabilité tient justement à la difficulté de transformer en biens marchands les connaissances codifiées qui penchent désormais vers le statut de biens publics et qui sont difficilement protégeables par des droits de la propriété intellectuelle. Lorsque les modèles économiques de la production numérique glissent du brevet et du droit d’auteur vers la marque ou le service, cela n’est pas possible sans une stabilisation de la relation avec le travail vivant comme travail inventif. Ce n’est plus le citoyen consommateur qui doit être reconnu comme composante structurelle et inéliminable du capitalisme cognitif, c’est la production du vivant (du sujet biopolitique), où invention et formation de soi et mobilité entre le temps personnel et le temps collectif s’avèrent les conditions de la coopération et de la production de la connaissance nouvelle tout court. La garantie du revenu est la nouvelle rigidité du salaire à la baisse keynésienne ; la pierre angulaire de la reconstruction du welfare, face à la nouvelle espèce de warfare qui a succédé à l’affrontement bipolaire. Nous ne sommes plus en train de parler du désir de libération qui n’a pas disparu, mais de la constitution matérielle du capitalisme cognitif. Ce qui implique évidemment le pari de la viabilité sur longue période d’un nouveau type de capitalisme historique. On objectera à cette reprise d’un véritable réformisme révolutionnaire (au lieu d’avoir ce révolutionarisme qui finit dans les réformettes) qu’elle paraît flirter dangereusement avec la pointe avancée du capitalisme, péché mignon théorique de l’opéraïsme. Mais la situation n’est plus celle d’une modernisation du capitalisme, ni d’une reprise du capitalisme industriel (tayloriste et fordiste) dans un cadre macroéconomique (Keynes et Beveridge). La situation à laquelle nous faisons face depuis trente ans est celle d’un changement de capitalisme (substance et forme de la valeur) et pas seulement de la forme du salaire. Si nous ajoutons les défis écologiques qui envahissent progressivement l’espace programmatique, il devient clair que la fracture au sein du capitalisme est plus intéressante, et ouvre plus d’espace politique, que la fracture qui s’appuie encore sur les résidus de souveraineté nationale, plus intéressante aussi que des déclarations de volonté de rupture avec le capitalisme. Alors que, précisément, la possibilité de rupture se trouve sur le point fort du capitalisme cognitif. Sur le maillon fort par conséquent.
Mais alors ? Il n’est que d’attendre que tout cela tombe comme un fruit mûr ? Non, car ce qui reste en jeu et enjeu de la politique, ce sont deux choses : (a) la vitesse avec laquelle le vieux capitalisme industriel sera battu. Dans la bataille sur des normes mondiales (conditions de travail, niveau des salaires et niveau de protection sociale), la garantie de revenu est bien plus efficace car elle neutralise les effets de division et évite au tiers-monde de jouer encore le poumon artificiel du capitalisme manchestérien ; (b) les espaces de liberté qui limitent la prédation écologique et biopolitique. Ainsi, la bataille contre les nouvelles clôtures de la propriété intellectuelle recrée un espace commun non étatique. Mais cette dernière dépend fortement de l’appui qu’elle trouve dans le socle d’un revenu garanti commun.
On se propose maintenant de montrer en quoi le revenu garanti, comme affaiblissement de la contrainte salariale (pas sa disparition, mais son affaiblissement) devient la forme nécessaire du régime de capitalisme cognitif.

Une déduction de la mutation du salariat dans le capitalisme cognitif
On peut énoncer aujourd’hui, si l’on soutient que nous avons changé de capitalisme (de régime d’accumulation capitaliste mais aussi de plus en plus de structure des droits de propriété et de nature des forces productives), qu’un rapport institutionnel n’est stabilisable, du point de vue capitaliste, qu’à partir d’une réinvention totale du code du travail dépendant (c’est-à-dire du travail pour le compte d’autrui). En quel sens doit-on entendre le terme de stabilisation ? Tout simplement, parce que ce que l’on nomme la mondialisation, qui traduit cette nouvelle « grande transformation » capitaliste, est aussi ravageuse que la mécanisation le fut pour les travailleurs dépendants tisserands entre 1780 et 1832. Elle redessine les rapports de force. Il faut éviter, sur la question du capitalisme cognitif, les vulgarisations sur l’économie reposant sur la connaissance. Le nouveau système qui se met en place n’est pas une extension du capitalisme industriel à la connaissance, comme l’industrialisation du tertiaire, tout le reste demeurant inchangé (ceteris paribus sic stantibus). C’est la substance de la valeur, c’est sa forme. L’économie ne repose pas sur la connaissance (la société, elle, oui), mais sur l’exploitation de la connaissance. Avec la révolution numérique (en attendant celles, vertigineuses, des nanotechnologies et de la maîtrise du vivant au moyen du vivant), les connaissances codifiées (bases de données, logiciels) deviennent des biens informations ou des connaissances publiques. Les modèles économiques qui se fondaient, depuis le capitalisme industriel, sur leur vente, sont sérieusement en crise : le numérique a déclassé radicalement la vieille exécution des droits de la propriété intellectuelle (ce que j’appelle la bataille des nouvelles clôtures) tandis que les avantages acquis dans le domaine de la connaissance codifiée durent de moins en moins longtemps. Il ne s’agit donc plus pour le capitaliste de vendre des connaissances comme un sac de bonnes pommes de terre (par exemple génétiquement modifiées !), mais de tenter de mesurer et de vendre la partie implicite, contextuelle des connaissances, parce que celle-ci ne se délocalise pas facilement, parce qu’elle est une accumulation singulière de l’expérience, ou parce qu’elle capture des externalités positives territorialisées. Cette accumulation s’appelle le « capital intellectuel ». Là est le gisement de valeur durable. Ce qui caractérise donc le capitalisme cognitif, ce n’est pas qu’il repose sur les connaissances, et encore moins sur le secteur limité qui produit des connaissances (les départements R&D des grandes entreprises ou les investissements en machines employées dans ce secteur), mais qu’il conquiert ses titres de noblesse et son rang dans la prospection, la valorisation et l’exploitation des éléments des connaissances qui résistent à la codification numérique et qui incorporent le maximum d’externalités positives. J’ai caractérisé cela comme l’exploitation de la force inventive du travail vivant ou l’exploitation de degré 2([[Marx in Kalifornien: Der dritte Kapitalismus und die alte politische Ökonomie, en ligne : http://www.bpb.de/publikationen/98BOPR,0,0,Marx_in_Kalifornien:_Der_dritte_Kapitalismus_und_die_alte_politische_%D6konomie.html). Ce capitalisme, à l’âge du general intellect (à l’âge où le développement de la science devient la force productive par excellence) ne peut plus se contenter (comme c’était le cas dans l’exploitation classique analysée par Marx), de consommer intégralement l’énergie mentale et physique du travailleur et de laisser son activité vivante s’éteindre dans le cycle productif (quitte à ce qu’il soit reconstitué dans la sphère de la reproduction pour un nouveau cycle). Il doit maintenir le travail vivant comme vivant tout au long du cycle s’il veut capturer (détourner à son profit) la force invention (Maurizio Lazzarato).

Le travail productif du cœur de la valeur aujourd’hui peut être caractérisé comme l’activité inventive des cerveaux outillés d’ordinateurs qui se mettent en réseau de façon active (= relation symétrique et pas celle d’un terminal avec émetteur/récepteur passif). L’organisation qui permet l’innovation est la coopération horizontale outillée par le numérique et l’Internet. Sans coopération horizontale, pas d’innovation, ou beaucoup moins d’innovation. Sans réseau, le coût d’organisation de la coopération horizontale et décentralisée devient astronomique et rapsodique. Sans ordinateur et sans numérisation, les capacités de mémoire, de calcul, sont faibles et entravées, compte tenu des capacités médiocres de computation du cerveau humain (la rationalité limitée d’Herbert Simon). Sans capacité de recueillir l’activité cérébrale qui ne s’arrête jamais, mais qui a des phases créatives imprédictibles et inassignables en particulier à un horaire ou à un lieu (le bureau), les externalités positives ne peuvent jamais être incorporées dans le serviciel marchandisable. Elles sont en revanche mieux incorporées dans des processus que dans des produits et des procédés banalisés par la codification numérique. Sans puissance du vivant (activité humaine), radicalement distincte de la machine et du travail mort coagulé, rien ne peut s’opérer.

Le cerveau individuel est déjà un des systèmes les plus complexes. La coopération des cerveaux, donc la puissance inventive collective des cerveaux, est encore plus complexe. La reproduction de la force inventive, si nous voulons rester dans le vocabulaire de Marx, est donc quelque peu bouleversée par rapport au schéma classique de la reproduction de la force de travail.

À quoi s’intéresse aujourd’hui le capitalisme cognitif ?
Le capitalisme a cessé de parler uniquement en termes de produits et procédés matériels pour s’intéresser de plus en plus aux procès : l’exploitation est devenue essentiellement l’exploitation non de la consommation de la force de travail, mais de sa disponibilité, de son attention et de son aptitude à former de nouveaux réseaux et à coopérer avec l’aide des ordinateurs reliés entre eux. Non celle de la faculté du travail vivant à se transformer en travail mort, en produit, mais de fournir des réponses à des questions non programmées et dont la réponse est donnée tautologiquement dans la question. Il s’agit donc de l’innovation ou du gain net. La mobilité, la réactivité, le changement continuel sont devenus des valeurs incorporées à la qualification, qui décline au profit d’un concept en apparence plus vague, celui de compétence, mais qui saisit en réalité les vecteurs, les réserves de force au lieu des points des emplois fixes. Ce qui sert de repère au taux d’exploitation réelle, ce n’est plus l’emploi et la durée de travail dans les limites précises de l’emploi, c’est le travailleur lui-même dans sa durée de vie, dans ses parcours dans le tissu social et productif.
La captation de valeur est ainsi conduite à se concentrer particulièrement sur la production et la gestion des publics et le contrôle des mécanismes de formation de l’opinion publique. La révolution numérique et sa large diffusion et appropriation permettent désormais de capitaliser, grâce à la traçabilité en temps réel de l’information, les réseaux en train de se former, leur pouvoir multiplicateur et auto-organisateur. La chaîne productive de la valeur s’est pulvérisée. Ce que vaut une entreprise se détermine hors de ses murs : son potentiel innovant, son organisation, son capital intellectuel, sa ressource humaine débordent et fuient de toutes parts. Le travail vivant, au lieu d’être simplement la source de la valeur qui se comptabilisait en travail vivant consommé et consumé dans sa transformation en travail mort, incorporé au machinisme dans le cycle productif suivant, est devenu la mesure directe de la valeur.
La transformation du rôle de la finance ne se comprend que dans ce cadre. Elle est devenue le centre nerveux de la production parce que le centre de gravité de la valeur s’est déplacé vers les externalités positives que produisent les territoires productifs, c’est-à-dire la coopération sociale des vivants. La finance classique, comme la pastorale chrétienne l’était pour la gouvernementalité, est devenue la gouvernance de l’économie fractalisée par les externalités. Dans une société de l’information ou une économie reposant sur le savoir, le potentiel de valeur économique que recèle l’activité est une affaire d’attention, d’intensité, de création, d’innovation. Or ces éléments se produisent largement en dehors du cadre de l’horaire de travail classique mesuré par le CDI. On revient à l’évaluation à la tâche, au projet. Car les projets, tout en étant rémunérés au produit (et non au temps), incorporent un temps gratuit considérable.

La rétribution de l’activité humaine dans la société pollen
Mais il y a plus. En réalité, l’activité humaine qui se trouve ainsi captée n’est pas le miel produit par les abeilles productives humaines, mais leur activité infiniment plus productive de pollinisation des relations sociales, qui conditionne le degré d’innovation, d’adaptation, de réajustement.
Dans une société où la production s’opère avec du vivant et pour faire du vivant (bioproduction et biopolitique) et des connaissances vivantes, au moyen d’une activité de connaissance vivante, la mesure du temps de travail est en crise. Doublement en crise. D’un côté, le temps de travail classique étant devenu largement poreux, le code du travail est à la fois ressenti par les employeurs (et parfois même par les salariés) comme à la fois trop contraignant et trop laxiste. Que veulent dire 35 heures de travail mental par semaine ? Que veut dire un système de mesure de l’activité aux seuls produits de cette activité qui requiert continûment de la préparation, de la mise à jour, de la formation permanente, une mise en commun ?
Si nous voulons remonter d’un cran encore dans l’analyse, nous pouvons avancer que nous assistons pour de bon à une crise de codification du rapport salarial, bref à une crise constitutionnelle du travail. Cette crise est structurelle : elle touche désormais la forme de dépendance du travail salarié, le type de séparation corps / force de travail, le rapport de l’actif avec ses outils de travail, avec le produit de son activité, avec sa propre vie, avec le lieu de travail, la forme de l’activité sous la forme de l’emploi beveridgien.
Pour conclure, dans le capitalisme cognitif, il y a beaucoup de travail (classique) et d’activité informelle non reconnus, non mis en forme comme un travail dépendant prescrit. Il y a du travail et de l’activité partout, en particulier parce que l’activité du chômeur qui a une vie riche et pollinisante, ce qui n’est pas automatiquement le cas, produit autre chose que le vieux signal keynésien de sous-utilisation des capacités de l’appareil productif ; il produit directement de la richesse. Les marxistes de la répétition (bègues ou bougons selon les cas) nous expliquent doctement que richesse et valeur ne sont pas la même chose. Mais ils en sont restés au capitalisme antédiluvien qui ne cherchait à capter que la valeur économique marchande et se ne se préoccupait absolument pas de la richesse. Ils ne peuvent pas voir le problème que pose et se pose capitalisme cognitif : celui précisément de se placer systématiquement en position d’incorporer la richesse en valeur économique de marché. C’est bien le cas de la fair value de la bourse face à la valeur comptable de l’entreprise. Au fond, ils s’obstinent à penser que le capitalisme émergent ne s’intéresse qu’au miel des abeilles et pas à la pollinisation, ce qui a l’ère des biotechnologies et de l’écologie démontre un retard préoccupant.
Le problème macroéconomique (keynésien dans son esprit et pas dans sa lettre), c’est que l’activité ne se transforme pas en emploi. Pourquoi ? Parce que le code de l’emploi créé lentement, et au prix de grandes batailles, sous le capitalisme industriel, n’ouvre plus la porte d’une nouvelle norme ou convention d’emploi. La seule façon de transformer l’activité dans une société pollen, ce n’est pas de l’habiller dans les vieux habits du CDI (qui est déjà la carotte après une dizaine ou une vingtaine d’années de CDD), c’est d’introduire la contrainte macro-institutionnelle du revenu garanti, l’équivalent du prix de la ruche et de l’entretien de la population d’abeilles. Sinon, les représentations théoriques et les programmes politiques continueront à prendre et faire prendre les vessies des pots de miel pour les lanternes de la pollinisation.

Moulier Boutang Yann

Professeur de sciences économiques à l’Université technologique de Compiègne, il enseigne l’économie et la culture européenne à l’Université de Shanghaï. Il a publié, entre autres, Liberté, égalité, blabla (Autrement, 2012), L’abeille et l’économiste (Carnets Nord, 2011) et Le capitalisme cognitif (Éditions Amsterdam, 2007).