Les Rendements croissants

L’existence de rendements croissants est un des termes de la rupture paradigmatique portée par les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC), participant de l’affirmation d’une « Nouvelle Economie ».

• Les Rendements Croissants d’Adoption : l’imitation-diffusion comme source de la valeur. Le concept de Rendements Croissants d’Adoption (RCA) a été forgé par Brian Arthur[[Arthur B. (1989) Competing technologies, increasing returns and lock-in by historical events, Economic Journal, vol. 99, n° 3, pp116-131 (1989) en support de sa thèse suivant laquelle une technologie n’est pas choisie parce qu’elle est la meilleure, mais elle devient la meilleure parce qu’elle est choisie. L’argumentation est la suivante : par l’effet conjugué des économies d’échelle (réduction du coût unitaire en fonction du volume de production), de l’apprentissage par la pratique (amélioration des performances par l’expérience) et des externalités de réseau (plus le nombre d’utilisateurs d’une NTIC est important, plus l’utilité de l’outil pour chacun d’entre eux est grande) on parvient au résultat selon lequel plus un nouveau produit technologique est « adopté » (plus il se diffuse) plus ses coûts de production baissent et son utilité augmente, et cela de façon plus que proportionnelle. Les rendements d’adoption sont alors dits « croissants ». Une conséquence économique majeure est que l’efficience économique à travers les mécanismes de marché n’est plus nécessairement assurée : une technologie « sous-optimale » peut s’imposer.
Cette argumentation constitue cependant une vision strictement technique et « économiciste » (focalisée sur les prix et les coûts) des ruptures et mutations qu’elle aborde. Les NTIC participent de changements bien plus profonds qui touchent à la socialisation du processus d’innovation, voire du processus de production en général, dans lesquels émerge notamment la figure de l’utilisateur comme innovateur.

• Critique et dépassement des RCA.
L’analyse d’Arthur, malgré les avancées dont elle est porteuse, ne peut aller bien plus loin car elle reste enfermée dans la dichotomie entre production et consommation, entre offre et demande, dans une vision toujours passive de l’acte de consommation comme acte de destruction. Cette limitation s’exprime puissamment dans l’approche appauvrissant qui y est faite tant du concept d’apprentissage que de celui d’externalités. Concernant le processus d’apprentissage, suivant la définition d’Arrow (1962), l’apprenant y est sinon passif, du moins quasiment « automate » : plus l’individu pratique l’acte productif particulier qui lui est confié, plus il améliore sa productivité.
On est bien proche des simples économies de répétitivité liés à la division du travail mises en exergue par Smith dans sa « fabrique d’épingle ». Concernant les externalités, Arthur n’en voit que la partie émergée : l’utilisateur n’y est qu’un acheteur de produit, un consommateur passif qui, lorsqu’il achète un outil donné de communication, s’avère automatiquement augmenter l’utilité de l’objet, inchangé, pour tous.
• L’utilisation est créative : les rendements croissant d’usages innovants. L’adoption n’est pas simple achat. L’adoption transforme tant l’adopteur que l’objet adopté. L’adoption est modificatrice car elle est production créative d’usages modificateurs. L’objet technique innovant, qu’il soit NTIC ou non, se transforme, et souvent de manière cruciale, à travers sa diffusion, ses adoptions, ses usages actifs. L’adoption, l’utilisation, n’est pas consommation, et destruction à travers cet acte même de consommation : elle est production, et notamment production d’usages innovants.
Ainsi, les rendements croissants liés à l’adoption sont beaucoup plus que la seule combinatoire explosive des connexions communicationnelles possibles au sein d’un réseau technique formel fait d’arcs et de points. Plagions Wired[[Wired (www. wired. com), mensuel créée par N. Negroponte, responsable du MediaLab au Massachusetts Institute of Technology (M.I.T.), est probablement la revue américaine de la rupture des NTIC, associant culture underground et intégration institutionnelle.pour rappeler que « le réseau, ce sont les gens qui y surfent », les individus et communautés qui le pratiquent, qui l’animent, qui le constituent, et non pas des tuyaux interconnectés, ni encore le contenu informationnel véhiculé. Le réseau est avant tout réseau humain, et il ne peut exister qu’à travers et par les limons de vie qui se cristallisent dans les artefacts techniques, à travers la pratique des multitudes d’utilisateurs, producteurs tant de sens, que de vie et des artefacts techniques eux-mêmes. Ainsi, un des temps cruciaux de ce processus « limonade » d’innovation par l’utilisation, c’est l’incorporation, dans l’objet technique en construction, d’usages innovants développés autour de celui-ci, par des utilisateurs actifs.
A la manière des communautés d’internautes-informaticiens coopérant dans la production de logiciels libres, chaque adhésion supplémentaire au réseau d’un « membre » utilisateur-coproducteur non seulement augmente l’utilité du logiciel utilisé pour tous les membres de la communauté selon le processus « classique » de RCA, mais surtout, à travers l’utilisation modificatrice, l’objet technique lui-même se trouve amélioré de manière incrémentale et cumulative, au bénéfice de tous. Les « externalités de réseau » sont donc ici d’une double nature : un effet induit « quantitatif », passif, à objet technique inchangé, et un effet induit « qualitatif », d’innovation liée à la socialisation.
L’utilisation n’étant pas consommation destructive mais production innovante, plus il y a d’individus s’engageant dans un processus d’adhésion-adoption, plus l’utilité du bien concerné croit, et ce de façon plus que proportionnelle. Les rendements d’usages innovants sont – radicalement – croissants. Les externalités de réseaux, loin d’être simple statistique combinatoire, sont expression des capacités d’innovation de travail coopératif volontaire, articulé au sein de réseaux d’utilisateur-producteur,
en forte interaction sociale. Ils sont expression de la créativité sociale dans le champ technologique.

– PASCAL JOLLIVET

Jollivet Pascal

Economiste, professeur associé à l'Université de Technologie de Compiègne, chercheur à Costech (UTC) et Matisse-Crifes (Paris 1), il travaille sur l'économie des NTIC. Il a récemment publié " Les NTIC et l'affirmation du travail coopératif réticulaire ", in Vers Un Capitalisme Cognitif, ouvrage collectif ( C. Azaïs et al. ed.) , L'Harmattan., 2001 Sa thèse a porté sur " La rupture paradigmatique des NTIC et l'émergence de la figure de l'utilisateur comme innovateur ", Université Paris 1 2001. Membre du comité de rédaction transnational de Multitudes.