Les Vieux Habits neufs de la République En défense d’émeutiers prétendument « insignifiants »

Les grands événements ne sont pas forcément beaux, ni joyeux. Ils vous prennent de surprise. Ils ne sont pas forcément fusionnels. Les raisons de leur déclenchement n’expliquent jamais le moment de leur explosion. Ils sont surdéterminés comme la goutte d’eau qui fait déborder le vase, après une longue accumulation qui fait qu’un jour on refuse d’obéir, ou que l’on casse tout.
Une émeute est rarement enthousiasmante. Ses acteurs sont généralement obscurs, confus, pas toujours des héros. Il règne une odeur de violence vague, sans but prédéterminé dans l’émeute. À l’inverse des guerres ou des révolutions, les morts dont elle est partie ou qu’elle laisse dans son sillage hébété ne seront jamais décorés. « Mélancolie »([[A. G. Slama, Le Figaro, 7 novembre.), désespoir, « nihilisme », « perte d’estime de soi », la droite la moins bête n’a pas tardé à dessiner des variations sur cette figure imposée de l’émeutier. Avec des pincettes, comme de juste. Mais la gêne de la gauche laisse, elle, pantois. Qu’elle se souvienne pourtant des Versaillais, de leur « ordre moral », et, plus près de nous, des lois d’urgence de la guerre d’Algérie, puisque ce gouvernement y est revenu, prouvant que l’amendement voté au parlement, défendant dans les manuels d’histoire les « aspects positifs » de la colonisation, n’était pas un accident de parcours.
Quelques voix, très isolées, commencent toutefois à s’élever contre ce matraquage obscène([[L’appel d’É. Balibar, B. Ogilvie, M. Chemillier-Gendreau et E. Terray du 10 novembre, la tribune d’Esther Benassa du 9 novembre dans Libération, celle de Pierre Marcelle, ibid. ). Elles sauvent l’honneur de ce qui reste des intellectuels français, après vingt ans de nauséeuse restauration. Je me souviens des hurlements contre les « enragés » de Nanterre, contre les « casseurs » de Saint-Lazare en 1979. Dans les deux cas, ces débordements ont été les signes avant-coureurs d’un énorme changement (Mai 1968, l’alternance). Alors, un peu de prudence, Messieurs les prudents ! Il se pourrait, comme le faisait remarquer Françoise Blum dans une courageuse tribune([[« Ils sont entrés en politique », Le Monde du 11 novembre 2005. ) du Monde, que ces jeunes « apolitiques » fassent davantage bouger les choses que trente ans d’effets de manche et d’annonce, et qu’ils aient commencé à nous débarrasser de l’encombrant et insupportable Sarkozy, ce que la gauche « politique et responsable », embourbée dans ses cuisines présidentielles, s’est révélée bien incapable de faire.

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Il faut défendre la société contre l’ordre. Il faut donc défendre les émeutiers contre la bêtise. Et la leur, dénoncée jusqu’à l’écœurement, n’est certainement pas la plus grande en l’affaire. Nos gouvernements, et quelques uns de nos candidats à gouverner, ont étalé, ces quatorze derniers jours, une dose d’arrogance, de cécité sociale, d’obstination butée, de persévérance dans l’erreur, de consensus absurde et vide particulièrement consternants quand on les voit, de loin, depuis l’Université de l’État de New York à Binghamton, dans le pays du monde qui, en matière d’émeutes urbaines, en connaît un très long bout, depuis Watts et Los Angeles.
Nous ne formons une société humaine, et non une termitière, que dans la mesure où nous (je dis bien nous) sommes capables de colère (qui est toujours une folie) et d’émeutes. Oui d’émeutes. Reportez vous à n’importe quel manuel d’histoire. Dans la mesure où nous sommes capables, d’abord, de les engendrer par un long et répété aveuglement, donc de reconnaître en elles nos propres enfants (et non ceux, expiatoires, des « exclus », des « autres » des « étrangers » que l’on renvoie ailleurs par avion). Capables, ensuite, de respecter la douleur de tout être qui partage le même petit bout de planète que nous, capables d’enrager contre la coupable absurdité des enchaînements qui fabriquent de la peine de mort à froid dans une Europe qui l’a bannie comme instrument d’Etat. Capables, aussi, de maîtriser une peur panique face à ce futur glacé qui est déjà notre présent et dont ces émeutiers nous tendent le miroir cruel. Capables, enfin, d’avoir des réactions intelligentes face à cet événement brutal, de prendre en compte ce qui s’y dit, s’y joue, et plus encore le gigantesque implicite qui est bien là, tel la lettre volée.
Le seuil de l’audible est devenu très élevé dans nos sociétés de l’information ! Le tri de la nouvelle pertinente vaut cher. Voyez ce que coûte la publicité aux puissants. Les humiliés, les offensés n’ont pas ces moyens. Pour que la société des médias modernes commence à entendre le message subliminal des émeutiers, il aura donc fallu quelques poubelles carbonisées, des bus, des tramways, incendiés, quelques milliers de voitures brûlées (plus, et surtout plus en même temps un peu partout dans l’hexagone, que de d’habitude), quelques écoles saccagées et un centre commercial pillé, mais aussi trois morts, ce qui est incommensurable, et, non moins catastrophique, des centaines de jeunes arrêtés, quelques dizaines expulsés (ils reviendront sans doute à Ceuta et Melilla tenter d’escalader les barbelés de la forteresse Europe pour rentrer chez eux, c’est-à-dire en France). Bref cette bagatelle juridique que constitue le recours, préoccupant comme précédent, à une loi proclamant l’état d’urgence et le couvre-feu datant de la guerre d’Algérie (1955). État d’urgence jamais proclamé pendant Mai 68 (9 millions de grévistes, des usines occupées, les étudiants sur des barricades).
Tout cela pour qu’un message soit entendu. J’ai bien dit bien message. Le refus de parler est un message à lui seul. N’importe quel éducateur sait cela. La parole que l’on vous adresse se mérite. Elle suppose la confiance, l’amour et le respect, et non des déclarations de guerre. Le langage guerrier du ministre de l’Intérieur, annoncé par un très sot ou fascistoïde « on va nettoyer les cités au Kärcher » a obtenu la réponse qu’il méritait. Le ministre délégué à l’intégration, Azouz Begag ne s’est pas privé de le dire à plusieurs reprises pendant la crise. Et encore, on aurait pu avoir pire. Compte tenu des bavures quotidiennes, du racisme, de l’état désastreux de la discrimination à l’emploi([[Voir les résultats de la comparaison menée par les sociologues Richard Alba ( SUNY à Albany) et Roxane Silberman (CNRS-Lasmas, Paris) entre les secondes générations de part et d’autre de l’Atlantique. La performance française est catastrophique. Avec des taux de chômage des jeunes les plus élevés d’Europe. ), au logement, sans compter les autres discriminations culturelles qui font au moins aussi mal, la France peut estimer s’en tirer à bon compte. Les émeutiers n’écoutaient-ils rien ? Leur mutisme était-il de l’imbécillité ? Cela paraît difficile à croire quand on voit que chaque provocation du gouvernement (Sarkozy le dimanche 30 parlant de racaille et de tolérance zéro, les mesures annoncées par Villepin le mardi 1er novembre), ont entraîné un élargissement du mouvement d’exaspération.
Il est vrai que le bruit du discours tautologique et vide de l’État sur l’ordre, l’autorité à restaurer, l’universalisme de la loi, visait à saturer les faibles capacités auditives et analytiques du quatrième pouvoir. Il y est parvenu en partie, mais les quelques reportages pris sur le vif étaient terriblement éloquents.

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Grâce à cette longue émeute, on ne peut plus se dissimuler que la France est aveugle à la dimension racialisée et sexualisée de la question sociale, si importante dans la mondialisation actuelle([[Cette évidence est fortement présente sur le Continent Nord et Sud américain, en Australie ; elle a touché l’Europe, France incluse, depuis très longtemps car elle est constitutive de l’ordre colonial. Mais elle est un trait général des systèmes de taille mondiale comme les travaux de I. Wallerstein, de Terry Hopkins, et plus généralement des chercheurs du Centre Fernand Braudel, le montrent depuis des années. ). Qu’elle est daltonienne (color blind disent cruellement les anglais) : les télévisions évoquent tous les jours les problèmes d’intégration dans les banlieues en montrant de jeunes noirs, souvent français ou originaires de nos anciennes colonies (par exemple la Côte d’Ivoire où nos troupes sont présentes !), mais les commentateurs (A. Adler par exemple dans Le Figaro du 10 novembre) continuent à parler des Maghrébins, de l’Islamisme, et l’État, imperturbablement, de la non existence dans l’espace publique français des communautés, l’opposant à la mauvaise conception anglo-saxonne (en fait protestante, mais il l’ignore) de reconnaissance de l’appartenance communautaire ethnique, qui est inéliminable si l’on veut repartir de ce qui existe vraiment et non du Peuple décrété par le gouvernement.
La République Française de la Grande Nation a réalisé, péniblement, la décolonisation externe (et encore) ; elle n’a pas beaucoup avancé dans la décolonisation interne de son universalisme. Un peu d’études post-coloniales enseignées à ses hauts fonctionnaires et dans les écoles publiques serait un premier pas vers le contrôle démocratique de sa police. Car ce qui est consternant, ce n’est pas le policier inexpérimenté et peureux – encore que les gamins dans les cités fassent parfaitement la différence entre les policiers corrects et les vrais « racistes » (Sartre aurait dit les « salauds ») -, mais les petites phrases des responsables au plus haut niveau qui fonctionnent comme des promesses d’impunité et qui engendrent mécaniquement une montée des bavures.
La République est nue, parce que, comme un petit nombre de chercheurs([[On lira par exemple l’excellente tribune sur les émeutes urbaines d’Esther Benbassa dans Libération du 10 novembre. Mais aussi toutes les analyses qui commencent à se faire sur la mécompréhension du fait communautaire dans l’idéologie française. Pour un bon exemple de cet aveuglement « républicain », pas seulement chez le chef de l’État, on lira l’affligeante tribune de Decoureux et Ramaux, tous deux membres du Conseil Scientifique d’Attac dans Libération ( 15 novembre 2005).
), dont je m’honore de faire partie, n’ont cessé de le dire, clamant le plus souvent dans le désert, l’idéologie républicaine française assimilationniste n’a pas compris grand chose à l’intégration transcommunautaire de la multitude à l’ère de la mondialisation. Elle en est toujours restée au « peuple » fabriqué au forceps « identitaire » et au garde-à-vous colonial. On pourra donc dépenser un peu plus (très insuffisamment au demeurant) dans le énième plan pour les banlieues, cela n’en modifiera pas d’un pouce cette moderne « cascade de mépris » à quoi Voltaire résumait cruellement la société française avant la Révolution française, et contre laquelle ont réagi précisément nos émeutiers.
Loïc Wacquant et une majorité de chercheurs en sciences sociales nous ont expliqué pendant les deux dernières décennies que les banlieues françaises n’étaient pas les banlieues américaines, que les ghettos n’en étaient pas, que la République nous préservait de la constitution de minorités comme Outre-atlantique. Dominique Schnapper, dans un livre sur la nation, nous avait expliqué que le modèle français universaliste s’opposait au modèle du Volk allemand qui s’appuie sur la communauté linguistique et sur le sang. En réalité, la véritable opposition se situe entre un modèle européen de migrations de travail, raciste en ce qu’il récuse le droit à l’installation de la population d’origine étrangère, et le modèle des pays d’immigration et de peuplement. Le système européen, beaucoup plus fermé, correspond à l’Europe forteresse des barbelés, Il est intrinsèquement mauvais parce qu’il a déjà fabriqué en cinquante ans de véritables minorités qui ressemblent non aux enfants d’immigrés au États-Unis, mais aux descendants des esclaves importés par la Traite. Les jeunes des banlieues d’Europe sont en train de devenir les Noirs des États-Unis. Watts, Los Angeles, sont devant nous. Et la République, qui était censée nous protéger de ce devenir nous y conduit plutôt plus vite que le modèle britannique. Car nous y voilà.

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Il faut défendre la société et l’ordre de la République ne nous y mène pas. Car c’est une question d’inachèvement de la démocratie, la même dans toutes les régions du monde. Il n’y a pas d’exception française.
Dans le conte célèbre d’Andersen, Les habits neufs de l’Empereur, au défilé où se pavane un monarque inquiet, entouré d’une cour obséquieuse, la voix claire d’un enfant suffit à rendre visible ce qui crève les yeux. Elle perce le désordre de l’ordre, le renvoie à son imposture : « mais il n’a pas d’habit du tout ! L’empereur frissonna, car il lui semblait bien que le peuple avait raison, mais il se dit: . Et le cortège poursuivit sa route et les chambellans continuèrent de porter la traîne, qui n’existait pas. »
Dans la France de 2005, le char de l’État, accompagné de sa flamboyante gargouille, de son monarque aux vérités premières et de son vizir de l’ombre pourtant très bavard sur les télévisions, traverse peu ces banlieues qu’il a lui-même forgées ; il préfère le clinquant des Champs Élysées ou l’efficacité mâtine des voyages électoraux organisés sur mesure dans une province bien rurale ou des centre ville rénovés, gentrifiés. Et, lorsqu’il se risque, dans tout l’appareil de caméras flatteuses, au chevet des banlieues, on a pris soin d’ôter préalablement la « racaille » qui fait tâche.
Cette fois-ci la « racaille » s’est invitée au défilé. Et personne, sauf l’État muré dans un aveuglement qui a toujours fait le lit des révolutions, ne peut dire qu’il n’a pas entendu sa voix. Certes, ce n’était pas celle de l’innocence, mais celle, moins apaisante, de la vérité sur notre société républicaine et nationale. Avec une inconscience totale, un mépris du danger qui n’est pas sans rappeler Gavroche, la « racaille » a crié rageusement, « la République est nue », « le racisme est quotidien. Pourquoi valons nous si peu que l’on nous traite d’électrocutés ? », selon les mots indignes du Ministre de l’Intérieur. Nous ne sommes pas chez Andersen, mais dans un pays, rarement réformiste, de temps en temps révolutionnaire et généralement très réactionnaire. La « racaille » va payer très cher son insolence. Plus d’un millier d’interpellations, 120 arrestations, des condamnations qui vont pleuvoir. De quoi exaspérer les magistrats chargés dorénavant de maintenir un ordre que la police, par sa pratique sur le terrain, a rendu ingérable, avec la bénédiction active d’un candidat à la Présidentielle qui pense l’emporter en 2007 en flattant le retraité apeuré, le Villiériste souverainiste, le Frontiste raciste et quelques chevènementistes et fabiusiens Étatolâtres. Une multitude insignifiante, insaisissable, à la fois muette et insupportable dans son message, va donc payer par des expulsions qui toucheront des immigrants ayant des cartes de séjour en règle, a annoncé, avec une désinvolture qui traduit bien son peu de culture et de respect pour le droit, ce même Ministre de l’Intérieur qui avait pourtant pris position contre la double peine. Et qui la rétablit dans l’état d’exception.
Si sous l’orléaniste Sarkozy perce une droite bonapartiste, avide de pouvoir, du côté néo-gaulliste, donc bonapartiste, on donne beaucoup dans le paternalisme patronal du… XIX° siècle. Après l’ordre, le travail (la famille viendra) et la patrie sera donnée de surcroît sans doute. Ainsi, le Premier ministre a-t-il lancé une arme suprême, contre les causes qui alimentent l’éclosion de la « racaille ». On va s’occuper de ces jeunes, leur trouver du travail comme apprentis dès 14 ans (ce qui marque une fantastique régression dans le projet éducatif et un lamentable retard sur le programme de Lisbonne), les recevoir tous à l’ANPE dans les six mois pour leur proposer, sans doute, ces brillants contrats pour quelques quart ou moitié de Smic (entre 300 et 500 euros). Le dernier mot restera à la loi, répètent, comme pour mieux se persuader d’une histoire à laquelle ils ne croient plus, les serviteurs d’une République dans les habits mirifiques de l’intégration « à la française » que nous vendent des tailleurs escrocs en tout genre. En criant rageusement que la République est nue, les émeutiers ont défendu la société. Et nous disons très tranquillement, et fermement nous aussi, afin qu’ils sachent qu’ils ne sont pas seuls : « Il faut défendre la société ».

Le 15 novembre 2005

Moulier Boutang Yann

Professeur de sciences économiques à l’Université technologique de Compiègne, il enseigne l’économie et la culture européenne à l’Université de Shanghaï. Il a publié, entre autres, Liberté, égalité, blabla (Autrement, 2012), L’abeille et l’économiste (Carnets Nord, 2011) et Le capitalisme cognitif (Éditions Amsterdam, 2007).