Les coordinations, des métiers au territoire de la ville

La ville, dans un contexte étatique fort, est un espace public essentiel à conquérir pour le contrôle de la mondialisation lorsque des coordinations de travailleurs permettent aux citoyens d’investir politiquement son développement économique. L’hétérogénéité des temporalités, si elle est constituante du concept d’intermittence, rend aussi problématiques dans la conflictualité actuelle les terrains sur lesquels peuvent se réaliser les coopérations des multitudes instituantes d’alternatives. L’enfermement des enseignants, gens du spectacle ou chercheurs, dans la logique d’un statut élitaire d’État surplombant une précarité massive les amène à s’interroger sur d’autres territoires productifs ainsi que d’autres puissances publiques susceptibles de permettre des alternatives. De ce point de vue, on verra ici que la ville s’affirme à la fois comme un cadre majeur de l’expression des coopérations/créations post industrielles et en tant que puissance publique parmi les plus capables de les faire valoir.
On rapporte pour cela deux expériences réelles de coordinations de travailleurs de villes portuaires. Chacun sait que l’une des conséquences politiques les plus marquées de la précarisation est d’avoir rendu obsolètes toutes les organisations de salariés structurées sur les lieux du travail de l’ère fordienne, sans qu’aucune alternative se dégage pour autant. D’autant que les tentatives de dépassement des diverses dichotomies entre production et reproduction, entre producteurs et citoyens, qui fondaient la doxa industrielle, sont particulièrement freinées dans les États encore centralisés qui marquent toujours profondément l’institué, tant syndical que politique, en France tout particulièrement.
Les coordinations présentent sur ce point une double caractéristique, transprofessionnelle et territoriale, dont il faut affirmer les liens. Elles mobilisent tout d’abord des travailleurs soumis à de multiples formes d’emploi. Non seulement des précaires, ou des travailleurs de l’immatériel, mais tous ceux qui coopèrent dans des procès de production dont la modernité est précisément de transversaliser les formes d’emploi salarié. Ceux relevant encore de forts statuts n’en sont donc nullement exclus, et peuvent même en prendre l’initiative, à la condition absolue qu’ils s’émancipent de leur gangue corporatiste. Ces coopérations entre formes d’activités diverses nées des nouvelles formes de production peuvent s’émanciper des anciennes structures professionnelles parce qu’elles trouvent dans la ville une motivation politique permettant aussi de les élargir. La reterritorialisation de l’intermittence dans la ville correspond au dépassement des catégories de l’espace régalien et du métier de l’ère industrielle.
Dès le début de l’éclatement des temps soumis au travail, dans l’entreprise fordienne d’abord, puis dans l’ensemble de la vie des salariés, nous avions étudié au cours des années 80 différentes tentatives de rétablissement de ce qui n’était alors le plus souvent conçu qu’en tant que simple solidarité spatiale nécessaire au « maintien du lien social », comme on commençait également à dire. La mise en avant d’une relation socioéconomique liée au partage d’un lieu de vie, et non plus de la seule production, fut d’abord initiée par des mouvements catholiques ([[Dans un lien non explicite, mais clair, avec les anciennes communautés de paroisse qui ont structuré l’Église.) qui organisèrent la majorité des premiers soutiens aux chômeurs et précaires de ces années. De leur côté, certains secteurs minoritaires de la CFDT s’inspirèrent des luttes italiennes d’alors pour esquisser une mobilisation urbaine des précaires dans des organes interprofessionnels, notamment autour de Caen et en Basse-Normandie.
Mais la structure professionnelle des confédérations a longtemps été capable de bloquer toutes ces tentatives, parce qu’elles étaient centrées autour de « bassins d’emplois » accusés de minorer la structure essentielle du mouvement ouvrier, le métier ([[T. Baudouin, M. Collin, J.N Chopart et L. Guilloteau, « Mouvements de chômeurs et de précaires en France, la revendication d’un revenu garanti » MIRE, Paris, 1989, et, encore plus avant, T. Baudouin et M. Collin, « Le contournement des forteresses ouvrières. Précarité et syndicalisme », Édition Méridiens Klincksieck, Paris 1983.). En France, la conjonction de l’arrivée de la mondialisation et de celle du socialisme au pouvoir a prolongé plus durablement qu’ailleurs cette conception des activités productives limitées au seul travail salarié fordien. Aujourd’hui encore, beaucoup de nouvelles organisations syndicales dites « non-représentatives » se contentent de « refuser la précarité ».
Ce n’est donc nullement un hasard si l’émancipation par rapport à cette conjugaison des hiérarchies nationale et d’entreprise propre à l’ère industrielle est l’œuvre de coordinations dans des villes directement confrontées à la globalisation du capital. La reterritorialisation des luttes dans les villes portuaires de Saint Nazaire et de Dunkerque s’affronte en effet aux multinationales qui négocient elles aussi directement, à présent, avec les villes. La revue Multitudes privilégie généralement des alternatives centrées sur d’autres mobilités, celles des migrants originaires des pays pauvres, des expatriés, ou encore de la circulation immatérielle sur le net. Ces reterritorialisations en font pleinement partie, les villes devant impérativement s’organiser pour contrôler les flux du capital qui capte, à travers elles, une part essentielle des valeurs ajoutées et, surtout, pour proposer d’autres usages de cette circulation ([[ Cf. sur cette question, la Mineure « Ville et mondialisation », de Multitudes n° 6, sept 2001.).

La ville productive

La dimension proprement économique des pratiques d’externalisation des entreprises, qui inscrivent dans l’ensemble de la ville des formes d’activités de toute nature, modifie l’urbanité même de la cité au plus profond de ses temporalités et de ses circulations. Dans les villes portuaires, la logistique globale des multinationales a fait ainsi littéralement exploser la traditionnelle activité de transport en bord de quai qui doit s’intégrer à des compétences beaucoup plus diverses, informatiques et commerciales, disséminées sur toute la place et au-delà([[Cf. dans ce même numéro , Arnaud Le Marchand, travail intermittent et production de la ville post-fordiste.
). Cette contextualisation locale impose à présent aux villes de négocier directement avec les multinationales, qui les mettent en concurrence pour évaluer les compétences de chacune afin de choisir les cités où elles désirent installer leurs capacités dans telle ou telle partie d’un continent. Bien au-delà des entreprises et des corporations, ce ne sont pas seulement les vies qui sont investies par la production, c’est aussi maintenant toute l’organisation sociale et démocratique de la cité insérée dans une dimension globale.
La double nécessité d’être conscientes collectivement des stratégies socio-économiques que leur permet la mondialisation, et d’être dotées d’une puissance publique capable de promouvoir leurs projets, donne d’entrée l’avantage aux villes disposant de modes de gouvernance démocratiques dans la compétition. Les cités dont les membres élus des communautés politiques, économiques et sociales sont capables d’obtenir pour les hommes et les entreprises de leur territoire des parts de plus-values auprès des firmes globales, s’imposent largement face aux collectivités locales aux structures hiérarchiques régaliennes, où des notables sans relations directes avec des délégués de diverses fonctions nationales sont démunis face aux nouveaux fonctionnements de la globalisation.
Tous les ports, qu’ils soient structures d’État ou villes portuaires, sont partie prenante d’un réseau économique qui a toujours agi un processus de circulation réversible de marchandises et de données dont les volumes et les rythmes ont toujours été variables. Ils ont tous dû, dès l’industrie de masse, garantir les revenus d’une main d’œuvre nécessairement mobile et contrôlant des marchandises de valeur. Salariés d’aucune entreprise, pour pouvoir tourner au gré des besoins journaliers de chaque firme, les dockers disposaient donc partout d’un statut fort. Ce dernier a pourtant disparu dans les ports d’État en même temps que le fordisme, ce qui donne l’occasion de voir que le revenu garanti doit, comme tout appareil économique, être relativisé en fonction du système productif qui l’agit. Dans ces ports autonomes de leur ville, ce revenu était en l’occurrence lié à un double monopole, corporatiste et étatique. L’activité d’une corporation, férocement monopolisée d’autre part par la CGT, était enclose au sein d’une « zone » entièrement régulée par l’État, alors maître des échanges extérieurs nationaux. Cette conjonction de monopoles produisait un espace fermé sur lui-même et non démocratique, qui permettait également des revenus très largement supérieurs à la moyenne pour l’ensemble des acteurs. Ces ports où travailleurs, mais aussi patrons et ingénieurs d’État ont pu conjuguer les droits acquis de leurs diverses corporations durant toutes les trente glorieuses étaient ainsi devenus deux à trois fois plus chers et moins productifs que leurs voisins européens.
C’est que, dans toutes les places portuaires du monde, en Europe du Nord notamment, c’est une puissance publique proche – ville, Lander, région – et non l’État qui gère une source essentielle de revenus et d’emplois. Dans cet autre espace public, autorités, entreprises et syndicats doivent nécessairement coopérer pour développer des stratégies de développement d’un territoire commun. L’expression conflictuelle des dissensus peut s’y exprimer complètement, et surtout doit même le faire, car la démocratie est productive : la place doit impérativement distinguer les variables déterminantes des choix économiques permettant le développement d’un territoire commun à tous et revendiqué par chacun comme tel.
On sait que la gouvernance propre aux territoires productifs s’émancipe de la structure hiérarchique et centralisée de l’ère industrielle, commune à l’entreprise et à l’État, mais il faut insister sur la motivation première de cette novation : permettre des formes de coopération débordant les anciens rapports antagonistes fossilisés. Cette émergence de territoires pluriels est tout particulièrement bloquée par la puissance jacobine qui tente de maintenir sa prépotence en incriminant notamment les villes de trafics, négoces et autres enrichissements. Il faut mettre ici en avant le rôle de certains travailleurs – portuaires et non plus, précisément, dockers – pour initier et pousser deux villes, Dunkerque et Saint Nazaire, à ces autres gouvernances territoriales.

Des coordinations territorialisées

La destruction du statut docker par le Parti Socialiste, en 1993, a entraîné la classique mise à l’écart de la moitié de la corporation, accompagnée de l’embauche individuelle de ceux qui restaient par les entreprises. La CGT avait fini par l’accepter, en contrepartie d’un maintien de la garantie des revenus des membres de toute la corporation, notamment par des préretraites et autres systèmes d’invalidité. Mais l’enfermement corporatiste subsistait et laissait particulièrement de côté la multiplication du travail précaire dans toute la ville logistique, bien au-delà du port.
Seules deux coordinations vont utiliser ce bouleversement pour instaurer un autre mode, plus autogestionnaire, de régulation de l’emploi – qui nie également le monopole de la CGT. Une société de main-d’œuvre contrôlée majoritairement par ses salariés, à laquelle participent aussi les entreprises utilisatrices, va débloquer la logique de non-relation antagonique qui caractérisait un système productif d’État exterritorialisé, jusque-là sans salariés ni capitaux d’entreprises. Un deal entrepreneurial porte alors sur une nouvelle flexibilité des activités contre le maintien du revenu, mais en impliquant fortement les salariés dans sa productivité, et quel que soit leurs statut de permanents ou de précaires. Sortant des tranchées corporatistes, les coordinations intègrent les précaires, même de sexe féminin, et créent pour la première fois en France une école de formation professionnelle afin de sortir du localisme quasi génétique d’un « métier d’homme » censé se transmettre exclusivement sur les quais de père en fils ([[Termes encore proposés récemment pour une convention du port à conteneur le plus moderne !). Doivent alors nécessairement s’enclencher des négociations permanentes entre la société de main d’œuvre de la coordination et les entreprises, telles qu’elles assurent depuis longtemps la productivité des places portuaires du Nord de l’Europe en recherchant le développement de l’activité de « la place », et non plus les seules rentes corporatistes. Attirant dans leurs villes des entreprises qui refusaient jusque-là majoritairement d’investir dans les anciennes zones portuaires bureaucratiques, cette logique des coordinations va faire croître considérablement activités et emplois.
Ce passage du syndicat dockers à une « Coordination des Travailleurs portuaires et Assimilés » va par ailleurs débloquer l’implication d’autres points de vue territorialisés dans cette zone jadis autonome. La violence des réactions des institutions jadis monopolistes, agressions physiques de la part de la CGT et refus par l’État de reconnaître la représentativité de coordinations – qui rassemblent la quasi-totalité des travailleurs portuaires de leur ville – suffit à montrer toute l’ampleur de la mutation. C’est que les interventions désormais publiques des coordinations interpellent non seulement des patrons, mais aussi les instances urbaines et consulaires sur les stratégies économiques à mener pour la ville. Les initiatives du travail accélèrent considérablement la transformation des notables en entrepreneurs de leur ville qui tentent désormais de mobiliser les forces locales dans des projets débordant la prépotence traditionnelle de l’État. Au point de voir Dunkerque se déclarer à présent « place flamande », c’est-à-dire plus proche d’Anvers que de Paris, pour s’insérer dans des flux européens ignorés de l’hexagone et captés beaucoup plus activement par le pôle rhénan. On touche ici aux relations des villes avec les multinationales. Dunkerque se trouve à présent entraîné dans des coopérations croissantes avec les entreprises belges qui investissent massivement sur ses quais, et prennent en main ses terminaux pour les brancher sur des trafics ne se limitant plus à la sidérurgie locale ou à l’espace hexagonal. Sont alors accueillies, et pour la première fois en France (!), des entreprises de distribution de produits américains ou asiatiques qui n’investissaient jusque là que dans de véritables places commerciales, ailleurs en Europe.
Car le territoire n’est précisément pas le terroir. Chacun des deux ports se dépouille tout au contraire du localisme hexagonal dans lequel le confinait l’État, à mesure qu’il s’intègre dans une place qui se construit en inscrivant son développement dans de multiples coopérations, au niveau tant européen que mondial. L’autisme spatial généré par les structures régaliennes requiert le même élargissement pour la ville que pour les coordinations de travailleurs, qui ont, elles aussi, besoin d’intégrer des organisations fédérales pour poursuivre leur émancipation. À l’initiative de ces dernières, des relations plus citoyennes, portant non plus sur le travail mais sur les productions dans la ville, s’instituent des territoires métropolitains multiples, et non pas seulement géographiques, en Europe au fur et à mesure que chaque ville crée diverses coopérations avec d’autres selon les productions matérielles et immatérielles envisagées. La cité permet à ses citoyens d’appartenir à des pôles non pas d’excellence, mais tout au contraire multiples.
L’analyse sociologique de ces coordinations laisse enfin apparaître également leurs limites, puisque ces processus de reterritorialisation sont encore essentiellement motivés par les travailleurs d’une activité économique dominante, bien loin d’exprimer toutes les potentialités de l’hétérogénéité constitutive de l’intermittence. Précisons même qu’universitaires et gens de la culture, majoritairement déconcentrés par l’État, sont parmi ceux qui marquent encore le plus fermement, dans ces villes, leur distance, en opposant la dimension universelle de leurs fonctions à ces mouvements « locaux ». Reste que c’est bien l’engagement de coordinations de travailleurs inscrits de plus en plus nettement comme citoyens de leur cité qui conduit un nombre toujours croissant d’habitants et d’élus à s’impliquer dans les conditions d’existence et de transformation de leur territoire commun. Et ce phénomène, dès lors, proprement politique s’élargit nécessairement dans la ville à d’autres activités créatrices, même si elles sont pour l’heure largement circonscrites, par la prégnance de l’institué étatique, à des domaines encore dits informels. Ce territoire commun qu’est la ville s’impose ainsi progressivement en tant qu’autre puissance publique, certes complémentaire des formes instituées – centralisées ou fédérales – mais essentielle aux multitudes pour faciliter leurs investissements des gros appareils ([[ On se souvient que le pluralisme des confédérations était jadis jugé faciliter grandement « l’usage ouvrier » des syndicats.). Cette vision utilitariste évite d’appréhender cette autre puissance publique instituante comme une alternative exclusive, puisque les institutions centralisées et surplombantes sont nécessaires, entre autres à la redistribution des richesses ([[ Cf. notamment le n° 8, sur le revenu garanti, de Multitudes, mars 2002.) Mais les villes portuaires nous montrent tout particulièrement que la cité est un territoire central de l’altermondialisation en tant que lieu de confrontation directe aux stratégies des firmes globales, qu’il s’avère indispensable d’investir pour ne pas, concrètement, abandonner la mondialisation au seul capital.

Baudouin Thierry

Sociologue, chercheur associé au laboratoire AUS - Architecture Urbanisme et Sociétés - de l’Université Paris 8. Il travaille sur les villes comme territoires productifs essentiels du procès de circulation mondialisé, aussi bien dans leurs nouvelles formes de conflictualités que de gouvernance. Il a notamment publié sur le sujet : Le travail et après, 1978, chez JP Delarge. La grève et la ville, 1979, chez Christian Bourgois. Le contournement des forteresses ouvrières, 1983, chez Méridiens Klinsieck. Urbanité des cités portuaires, 1997 et Ville productive et mobilisation des territoires, 2006, chez L’Harmattan. Le Havre, 1900-2000, ville portuaire, 2001, aux Editions des Falaises. Il a participé à Seine métropole, 2009, Antoine Grumbach & associés ed. Il est membre du collectif de rédaction de la revue Multitudes.