Les trois plis du média-activisme

Nous avons appris[[Nous tenons à remercier Olivier Blondeau, qui est à l’origine de ce dossier, et notamment de sa référence au « post-média ». avec Michel Foucault à analyser les technologies comme processus de subjectivation, responsables de ce que Nietzsche appelait l’invention de nouvelles « possibilités de vie ». Les médias, grâce à leur diversification, sont un élément de plus en plus central dans cette dynamique. Il ne s’agit pas d’un processus linéaire, mais de moments successifs qui forment autant de plis de la subjectivité. La mise en place d’Internet et des technologies qui l’utilisent rend la prolifération médiatique quasiment illimitée. La subjectivité de chacun est invitée à creuser son trou dans ce magma ; nous nous voyons ordonner de nous plier à ses normes techniques, juridiques, commerciales, à nous laisser plus que jamais privatiser. Mais l’abandon de la subjectivité à la passivité qui triomphait avec la télévision est poussé à bifurquer vers de nouvelles modalités de composition subjective, est forcé à faire des choix, à créer son propre chemin dans la profusion. L’Internet, en activant l’utilisateur, ouvre en grand à l’activisme l’espace médiatique déjà exploré par la radio et les messageries.
Quels ont été jusqu’à présent les plis de subjectivation du média-activisme ? Nous avons pratiqué pour ce dossier trois coupes historiques dans l’usage alternatif et contestataire des nouveaux médias. Chaque moment correspond à un certain état de la technologie, et à des formes correspondantes d’expression collective et d’agrégation des subjectivités par les activistes.
Pour chaque plan de coupe, pour chaque pli, un texte balaie l’historique, fait des citations, met en place des références. La focale est mise sur la manière dont les acteurs comprenaient et exprimaient leur rapport à une technique qu’ils ont dû s’approprier, détourner de ses usages majeurs. Un ou plusieurs autres textes donnent dans chaque partie des exemples de pratiques particulières, en essayant d’en garder le style expressif.

1. Un début d’appropriation des médias fait désirer une « ère post-média »

Écrit en 1990 sous l’ombrelle télévisuelle de la Guerre du Golfe, le texte de Félix Guattari « Vers une ère post-média » (cf.www.revue-chimeres.globenet.org), bien que publié alors dans la revue Terminal, est resté peu connu en France jusqu’en 1996. Il a été publié la même année aux États-Unis par les éditions Autonomedia dans le recueil Softsubversions, et est devenu une référence.
En voici la thèse : « Le câblage et le satellite nous permettront de zapper entre cinquante chaînes, tandis que la télématique nous donnera accès à un nombre indéfini de banques d’images et de données cognitives. Le caractère de suggestion, voire d’hypnotisme, du rapport actuel à la télé ira en s’estompant. On peut espérer à partir de là que s’opérera un remaniement du pouvoir mass-médiatique qui écrase la subjectivité contemporaine et une entrée dans une ère post-media consistant en une réappropriation individuelle collective et un usage interactif des machines d’information, de communication, d’intelligence, d’art et de culture. »
Cette capacité prospective s’alimentait à quelques expériences : Radio Alice en Italie, en 1977, émettait une poésie militante peu au goût des carabiniers : « Conspirer, c’est respirer ensemble » disait Alice. Radio Tomate apparut au cours de la bataille pour les radios libres en 1980 et ne survécut pas à la régularisation commerciale. Le minitel Alter permit de se donner des rendez-vous jusqu’à la mise en place de l’Internet.

2. Le pli de la forme réseau

La forme réseau, qui triomphe avec l’Internet, est devenue de plus en plus rhizomatique, enchevêtrée, pour accueillir des données croissant à l’infini. La transmission se fait tout à la fois de proche en proche, horizontalement, et immédiatement très loin grâce à la vitesse électronique. Les procédures adéquates ont été mises au point peu à peu non seulement par la poursuite de la coopération entre militaires et universitaires, mais aussi par celle entre hackers, passionnés d’informatique, et entreprises à vocation multinationale. Des compétences dissidentes se sont construites ce faisant. Elles ont permis le décollage de réseaux militants qui utilisent la même technique pour un pullulement de nouvelles organisations. Le réseau Indymedia, fondé à Seattle lors des manifestations de 1999 contre l’OMC, en est l’exemple phare. C’est tout le système de représentation du monde par l’image, d’un monde formé de pyramides hiérarchiques et soumis à une surveillance panoptique, qui est remis en question. La « société du spectacle » fait place à la société de la fabrication, de la simulation, du trucage mais aussi du partage. La réalité se défait au profit de l’expérimentation.

3. Le pli de la mise en commun

Deux démarches forment le nouveau pli en train de se mettre en place sous nos yeux et sous nos doigts. Les grandes entreprises continuent de chercher à centraliser les réseaux pour tirer profit de l’appétence des multitudes pour l’information. Elles miniaturisent autant que possible les appareils pour individualiser la demande, pour privatiser l’activité. Les multitudes jouent le pli en mode mineur ; des passionnés détournent la tête des injonctions dominantes, et inventent de nouveaux usages sans intérêt pour les puissants : blogs perso, échanges P2P, syndication, construisent un autre monde, celui de la gratuité, celui du libre. Les activistes vont même jusqu’à garantir ce monde juridiquement, avec la licence Creative Commons, interdisant, au moins symboliquement, aux grandes firmes commerciales de continuer à les piller. Car sans leurs créations le World Wide Web ne pourrait pas fonctionner, il serait beaucoup trop lourd. Alors de grandes firmes, comme IBM, des grandes institutions, des pays entiers, notamment en Asie, sont en train de basculer vers le libre.
« Nous sommes tous impliqués dans une vaste construction physique faite de systèmes nerveux artificiellement connectés. Invisible, nous ne pouvons la toucher », disait encore William Gibson. Au début du siècle Gabriel Tarde disait déjà : nous sommes une immense coopération entre cerveaux ; une coopération immatérielle ajoutent Toni Negri et Maurizio Lazzarato. Le long de cette construction se mène la « révolution moléculaire » prophétisée par Guattari, dans son livre éponyme. Certes la répression pyramidale se précipite pour prendre les mêmes canaux, à l’envers, car ceux qui la mènent se croient victimes d’une stratégie d’opposition frontale. Mais cette construction immatérielle, l’inconscient, le désir, n’a ni envers, ni endroit. Elle est fragile, facilement capturable lorsqu’elle reste sidérée par les horreurs qui l’entourent. La « chaosmose » s’étend à l’infini. L’ère post-média est un choix, une décision.

Holmes Brian

Critique d'art, essayiste et traducteur, il vit à Paris et s'intéresse aux croisements entre art, économie politique et mouvements sociaux. Il a effectué un doctorat sur les langages et la littérature romantiques à l'Université de Berkeley ( Californie ) et a été l'éditeur en anglais du receuil {« Documenta X»}, Kassel, Germany, 1997. Membre du groupe d'art graphique {«Ne pas plier"} de 1999 à 2001, il travaille depuis peu avec le groupe d'art conceptuel parisien {« Bureau d'études »} avec lequel il a fondé la revue {«Autonomie artistique»}. Il contribue régulièrement à la liste de diffusion {« Nettime »} et collabore à diverses revues : {Springerin} (Vienne), {Parachute} (Montréal). Auteur d'un receuil de textes, {« Hieroglyphs of the Future : Art and Politics in a Networked Era »} ,Zagreb: Arkzin, 2003, il prépare un livre en français : {«La personnalité flexible : pour une nouvelle critique de la culture»}. Membre du comité de rédaction transnational de Multitudes. Il a dirigé son numéro spécial {«l'Art contemporain : la recherche du dehors»}, Janvier 2004, Exils.