Lettre à Michael Hardt à propos de sa contribution à la mineure du n°

J’ai lu avec un grand intérêt ta contribution à cette mineure sur Pasolini

Je voudrais non pas ouvrir un débat ( cela n’a guère de sens en la matière)
mais juxtaposer quelques réflexions visant à expliquer mieux l’impression
très mêlée qu’a produit sur moi cette méditation.

Sans le vouloir ( ou peut-être en le sachant) tu reviens à un genre célèbre
entre tous qui est celui de la méditation (oraison ) devant la croix.
La croix n’étant pas la croix de bois ou d’enfer, mais le corps qui le
suspend, le porte, l’emporte.
Une petite suggestion tout d’abord:
Je crois que les termes d' »exposition » ou de « don » ne correspondent pas au
titre de ton texte.
Il existe dans le très riche vocabulaire religieux un terme
canonique qui me paraît exprimer cette présentation-exposition-don , cela
s’appelle l’offertoire ou l’on présente dans la messe l’ostensoir qui
contient justement le corps du crucifié, l’hostie, sauf que le corps est
remplacé par l’hostie donc heureusement vidé de toute chair, sang, eau,
graisse, ferment (prenez et mangez ceci est mon corps etc..) donc pain
azime sans levain de la Pâques qui célèbre toujours la sortie d’Egypte.

La dimension sacrée de la présentation du corps du Christ est attestée par
le fait qu’avec l’offertoire commence la partie centrale et sacrificielle du
rite ( si je me souviens bien, le tabernacle est ouvert et l’on ne doit pas
s’asseoir ; on reste debout ou à genoux, tant qu’il n’est pas refermé,
c’est-à-dire après l’agnus dei, la communion du prêtre et celle des
fidèles). I:l n’est jamais présenté sous les espèces de la chair , mais d’un
signe ou symbole partiel (le seul symbole de la foi étant la récitation du
credo).

Le terme d’exposition ne me paraît pas bon parce qu’il suggère (exposition,
distance, spectacle etc..)
le terme de « don » non plus; qu’irait-t-on faire d’un « don » pareil, qui n’est
ni corps charnel, mais cadavre, encore moins « chair » » ( personne n’a mangé
le Christ en croix dans la dogme, mais seulement l’ostie ( ostia) comme
symbole de la victime, l’offrande, comme souvenir de l’offrande riche d’une
double substitution celle d’Isaac par un agneau et à son tour par l’offrande
par dieu de l’agneau de dieu ) .

Le terme d’offertoire, d’ostensoir ( pour le corps voir Baudelaire et son
vocabulaire sciemment emprunté au religieux ) est trop spécialisé désormais
pour l’effet que tu veux obtenir ( en te plaçant de ton point de vue, dont
je vais sortir rapidement).

En revanche « l’offre » et ou « l’offrande » de la chair me paraît récupérer
toutes les nuances y compris ( et c’est évidement cardinal ici) l’ambiguïté
érotique.
Le terme d’offrande est trop usé par le vocabulaire chrétien, rtop
spécifiquement religieux. L’offre de la chair dans sa nudité et
brutalité me paraît plus fort.

Ceci est simplement une suggestion de traduction

J’en viens maintenant au texte proprement dit.
Son style est d’oraison, une sorte de prière , de ferveur analogue à celle
de Gide dans les Nourritures Terrestres.
Lyrique, mais en même temps édificateur (visant à éduquer).

Une prière ne se critique pas, ne se discute pas, elle s’écoute et capte ou
non notre attention et nous fait oublier les ressorts dialogiques ; elle
nous entraîne dans l’enthousiasme où le soi, le je, la raison s’oublient
dans une ivresse .
Le paradoxe sur lequel travaille ton oraison est que cette prière ,
(analogue au célèbre mot de Maître Eckart, je prie Dieu qu’il me laisse
quitte de Dieu ) lit l’invitation de la croix dans le sens inverse de la
lecture de Nietzsche du « crucifié » .
Ton Christ est dionysiaque et pas du tout apollinien; il ne dévalorise pas
le monde ici bas pour un arrière monde platonicien ( de l’esprit, de la
transcendance).
Tu veux réaliser la prière de l’homme devenu dieu, une sorte d’équivalent de
la prière de l’Acropole de Renan, un oraison sur la puissance de la matière
et du corps.

A certain moments du texte, celui où le texte se fait poème, cite,
enserre,cisèle le poème de Pasolini il se produit quelque chose en effet
de cet ordre.
Mais peut-être faudrait-il qu’à cet argument corresponde de façon encore
plus serrée ( sans échappatoire pour l’auditeur-lecteur, j’entends) un
abandon de l’écriture au poème, une incarnation dans les mots encore plus
simple; plus dépouillée pour atteindre le propos visé : instiller le trouble
dionysiaque et l’hymne au corps plus puissant que la mort et dans le texte
que la sécheresse discursive .

Il est probable d’ailleurs que le Christ a fonctionné ( contrairement à ce
que pense Nietzsche ) de façon plus grecque et iranienne ( Mithra) dans la
résurrection de la chair que judaïque.

Revenons à ta méditation sur Pasolini/ le Christ crucifié. Ta prosopopée où
tu décrit Pasolini décrivant le Christ dans les tortures de la crucifixion (
ou plutôt le résultat de cette boucherie barbare accomplie par Rome à
l’égard des esclaves en révolte et des non citoyens romains
il me semble que cette oraison, extase qui se suffit à elle-même est
traversée, clouée par un propos plus édificateur, plus démonstratif qui peut
paraître nuire à ton propos ou alors susciter quelque perplexité
. Là nous quittons le domaine du scandalizein, du mystère pour celui du
simple paradoxe.
Et là où est le paradoxe et non le mystère de la foi, surgit la philosophie,
mais avant elle la théologie.

Sur l’incarnation par exemple ( je bornerai mon commentaire à cette seule
première partie de ton texte):
Tu reprends à la suite de Paul la double tradition : philosophique
aristotélicienne de l’hylémorphisme ( l’âme ou le divin comme forme, la
chair, le corps, l’humain comme matière , hulè) et d’autre part la
tradition mystique de l’incarnation comme anéantissement de la forme, du
souffle, comme kénose, c’est-à-dire vidage-vidange de la forme, du soi,
comme expiration du souffle jusqu’à l’évanouissement ( la transe ou la
catalepsie ) donc essentiellement une véritable époché ( suspension) de la
conscience.

Tu lis dans l’offrande du corps sacrifié le refus de la rédemption où la
majesté du divin reprendrait le dessus comme dans le Messie de Haendel the
trumpet will come and the death shall be raised, sur l’abandon entier à
l’humanité.

Tu écris hardiment :
Il n’a certainement pas abandonné la divinité en
tant que telle ; il s’est plutôt dépouillé de sa forme transcendantale et a
fait entrer la divinité dans la matière. D’un côté cet être abandonné peut
sembler précaire, sans fondation, lancé sur l’abîme, mais en réalité cet
abandon témoigne au contraire de l’ampleur des surfaces de l’être. Le
dépouillement ou la passion du Christ, l’évacuation du transcendantal, est l
‘affirmation de la plénitude de la matière, de l’ampleur de la chair.

La première phrase est un compendium de toutes les grandes batailles
théologiques , à tel point que l’énoncé peut en paraître naïf, car tu écris
« Il n’a pas abandonné la divinité en tant que telle » ( donc sa nature) (
mais la question débattue est la double nature c’est cela l’incarnation
homme ET Dieu) mais en même temps tu reviens dans la phrase suivante censée
l’expliquer, à l’hylémorphisme quasiment plotinien (le divin ou le Dieu
informe la matière, il lui donne corps; alors la nature divine est redevenue
la simple forme ( variante le souffle) de la chair

En fait si l’on veut revenir sur les termes conceptuels et faire de la
théologie ( la philosophie ayant le même objet que celle-ci et je me
souviens que cet admirable et excellent Louis Salin Mollins, grand
pourfendeur des Lumières et spécialistes de l’Inquisition et éditeur ( au
sens anglais) du Code Noir disait toujours qu’il y a deux disciplines à
pratiquer philosophiquement car elles habituent à sortir du paradigme de la
logique du tiers exclu aristotélicien, à savoir la théologie et patristique
et la psychanalyse ) ; il y a quatre termes autour desquels vient s’agencer
la crucifiction devenu le symbole par excellence du Christianisme quand le
poisson ( Ichthus) acronyme du contenu particulier de la foi chrétienne,
J(esus) C(hrist) TH(eou = du Dieu) Uos(Le fils), fut rabattu sur le symbole
du sacrifice, l’offrande du corps du fils.

Mais il est difficile voire impossible à mon sens de penser le symbole (
donc les deux morceaux de la monnaie qui s’emboîtent en signe de
reconnaissance) sans les autres termes voisins et qui forment système :
le messie, la rédemption,
l’incarnation, la résurrection des corps ou dogme du corps glorieux ( du
Christ et des morts; un seul dogme dans le symbole de Nicée, le credo).
Si l’on regarde les Evangiles et les fêtes fondamentales ou les temps forts
du culte chrétien , on peut distinguer : l’annonciation , la nativité,
l’épiphanie, la présentation au temple ( baptème juif du christ) le carême,
la Paques qui comprend l’entrée triomphale à Jérusalem, la Cène, la Passion,
la rédemption, et puis la Pentecôte et enfin l’Ascension. Chacune de ces
fêtes insiste sur un aspect de la doctrine ou du mythe

Le messie ( le roi, le sauveur) est un terme de l’immanence et en même temps
de l’eschatologie juive ( la fin des temps). L’annonciation, la nativité,
l’épiphanie, l’entrée dans Jérusalem ( les Rameaux) entrent dans dans cette
optique du destin du Roi longtemps pris pour un prophète comme Jean-Baptiste
puis pour le roi des juifs. Et le message du Christ est d’une très savante
ambiguïté : il reprend tous les termes du pouvoir temporel , il crée un pont
l’impensable entre les zélotes ( qui commencent vers 150 avant lui)et les
Esséniens anachorètes au monde.
La retraite dans le désert et le rejet de la tentation, on voir très bien
que la tentation du diable c’est de faire répéter au fils exactement le
Père, d’en faire un autre Adonai, dieu du pouvoir et de l’intervention dans
l’histoire. S tu es vraiment le Fils de l’Homme ( = le fils de Dieu
puisqu’on ne prononce pas le nom de Yawhé) ordonne à tes chérubins de te
transporter. Dans la Cène et le jardin des Oliviers même tentation , la
seule, utiliser la science de Dieu pour prévenir l’événement, pour passer
par dessus lui.
Avec la Passion, la lecture messianique du Christ meurt ; le pouvoir de
l’Empire romain ( que Simone Weil n’hésitait pas à comparer au III° Reich et
il est vrai que la destruction du temple reconstruit après le retour de
captivité de Babylone fut effectivement un anéantissement du peuple juif
comme peuple doté d’un territoire, d’un Etat, d’un temple et en fait le
premier peuple dépeuplé, la première tribu déterritorialisée dont le seul
lien sera) a vaincu un danger plus fort que celui des zélotes.
Quant à la Résurrection et la Pentecôte , ces deux fêtes rompent avec le
devenir homme ou le devenir roi pour le devenir dieu des hommes dans
l’esprit et dans la communion des langues.
Messianiqme, rédemptionnisme, incarnationisme et assomptionnisme se suivent
mais ne se resemblent pas.
La rédemption , le rachat visent à résoudre le déséquilibre infini de
l’échange symbolique entre le divin qui est tout et la créature qui n’est
rien.
Comment le lien (la religion) entre les deux peut-il se maintenir s’il est
à ce point déséquilibré. Le Judaïsme répond par le « presque « sacrifice
d’Isaac par son père, le risque étant de se retrouver sans descendant, sans
lignée, de ne pas être père, le risque de la mort presque jusqu’au bout ,
puisque le rien qu’est la créature en acceptant d’immoler ce tout pour
elle, a hissé son rien à quelque chose de commensurable à
l’incommensurabilité du Dieu. Et cela suffit à Dieu dans l’intention ; le
rite du sacrifice est déréalisé dans le symbolique.
Mais puisque cette fondation de lignée est traversée par une constante
infidélité à Yawhé, la conquête du royaume est toujours longue , différée et
jamais assurée.
On peut déduire deux choses de la conception de la rédemption : la
sautériologie (le sauveur racheteur) et la dévalorisation du monde par le
péché que ce soit une théorie subjective du péché ( je ne parle pas du péché
originel une toute autre histoire très augustinienne et assez hérétique pour
ce qui allaient devenir l’Eglise Orthodoxe) ou une théorie des
enchaînements et des illusions (du Bouddhisme aux Cathares)

Le Messie signifie quelque chose de plus dans l’échange Dieu/homme ; il doit
signifier le rachat définitif., le rachat es aiei pour toujours.
Plus la pensée juive est transcendante et accentue la région de dissemblance
infinie entre la créature et le créateur, plus elle place cette rédemption
hors du temps dans la fin du temps ( qui peut devenir un aion ( un éternel
hors du temps, du chronos). La prétention du Christ à être le messie est
bien un blasphème contre la transcendance. Doublement: évidemment par le
fait que Dieu ne se mélange jamais à la créature; un homme dieu est donc une
absurdité; mais aussi parce que la prétention d’une fin de l’histoire, d’un
royaume de ce monde est jugée plus orgueilleuse que la tour de Babel.

Mais en revanche plus la pensée juive est séduite par la libération ici et
maintenant dans l’histoire, plus elle va vers les messianismes qui
pullulent 150 ans avant et 50 ans après la naissance du Christ. les Zélotes
par exemple

Dans le Christ historique, juif, il y a beaucoup des Esséniens qui
dévalorisent le monde ( mouvement de retrait), la richesse, le pouvoir.
Peu en revanche des zélotes sauf le titre et la descendance invoquée du roi
David. .

L’incarnation comme insertion dans l’histoire du Messie ( ce à quoi prétend
le Christianisme) introduit autre chose de profondément étranger au
transcendantalisme juif l’homme-Dieu. Mixte comme le demi-dieu grec, le
pont sur l’abîme, un pont corporel, engendré ( non pas créé) par des corps,
vivant, mourrant et renaissant, quelque chose d’Oriental ( Iran, Asie
Mineure). La tentative de définir cet hybride ( le judaïsme n’aime pas le
mélange) fera couler beaucoup d’encre théologique.
Dieu déguisé en Homme ( Monophycisme , Nestorianisme)
Homme hissé à la divinité (Arianisme)
simple principe du bien versus le principe du mal (etc.)

En revanche le Christianisme ne parvient à se tirer du problème logique de
l’échange et du rachat entre des entités de « dissemblance infinie » (Dieu et
les créatures) qu’à nouveau par un quasi .
Si Dieu se fait homme réellement et se faire homme signifie mourir vraiment
comme tout homme; s’il devient lui-même engendré ( non pas créé), il prête à
l’humanité, à l’homme de quoi se racheter infiniment et définitivement.
Pour cela il faut que le dieu fait homme meurre vraiment ( crucifixion)
mais il quasi meurt seulement au sens où il ressuscite après d’entre les
morts. Il enfreint comme Orphée le limites invrangibles de la vie pour les
humains.

Le comme si ( quasi ) qui est l’activité du langage , du symbole permet de
sortir du cercle de l’échange et de l’aporie du lien fidèle , éternel entre
des créatures de dissemblances infinies ( le dieu/le mortel, le vivant/les
morts).
Le quasi est évidemment du pain béni pour la parole ( voir le sermon
d’Eckhart Quasi stella matutina) , mais aussi pour les cinq sens.
Et le corps au sens où il n’est ni la « chair » de concupiscence d’Augustin,
(terrible manichéiste et inventeur du dogme du péché originel, qui est un
non sens logique, non reconnu chez les Orthodoxes et qui ne se trouve à
aucun moment nommé dans le symbole de la foi chrétienne ( le credo ou
symbole de Nicée), ni de la viande, ni une combinaison d’atomes destinée à
retourné à la cendre, est un quasi de part en part.

Nous ne sommes des petits oiseaux et (nos corps heureusement non n’en sont
pas resté à ces suites des charmants ptérodactyles) comme le dit une
mauvaise tradition franciscaine, un franciscanisme vulgaire qui ferait dire
à François d’Assise  » soyez des oiseaux. La prédiction du fameux sermon du
Christ « voyez les lys et les oiseaux des champs » parle de devenir oiseau de
l’homme et non de l’être oiseaux sous l’espèce de l’accumulation , de la
prévision, du travail , de l’épargne) mais comme des oiseaux.
Devenez des divins, des quasi mots, le terme de parlêtre me va. car au
commencement était le verbe….
le corps comme individuation tient par les mots. Le corps adverbe. La chair
est un effet de langage.

Les multithèses énoncées ici me laissent un peu perplexe :
L’incarnation est avant tout une thèse métaphysique selon laquelle l’essence
et l’existence de l’être sont une seule et même chose.

Personne sauf Sartre n’a jamais pensé séparer existence et essence sous
l’ordre de l’antécédence logique ou chronologique … dans le dieu fait
homme. le problème est que nous avons deux traditions de la divinité : soit
le « je je suis celui qui suis » du Buisson ardent ( que Saint-Thomas, le
docteur évangélique, va qualifier d’actio essendi, de plénitude de l’être)
mais qui ne se voit pas, qui ne se prononce pas, ne se représente pas, ne
s’invoque presque pas sauf sous le registre de la prière ( sinon c’est
blasphème), bref l’inverse du corps même si le corps se consumme de passion
comme le feu, et la tradition de la visibilité du divin, sa répresentation
possible dans le Fils, dans le corps.

Il n’y a pas d’
essence ontologique qui réside derrière le monde. Aucun être, ni Dieu, ni la
nature ne reste en dehors de l’existence, au contraire chacun est
complètement réalisé, complètement exprimé, sans résidu, dans la chair. L’
incarnation signifie que la singularité absolue de tous les êtres, infinis
et éternels, coïncide complètement avec le constant devenir-différent des
modalités de l’existence. La figure du Christ a souvent été comprise comme
une médiation dans la relation externe entre l’essence divine et l’existence
dans le monde.

Exercice périlleux cher Michael car le « mon Royaume n’est pas de ce monde »
même si tu glose en disant qu’être en ce monde n’est pas être de ce monde,
va te poser alors des problèmes. Comme tout l’essénianisme des premiers
Chrétiens

Mais l’incarnation, le dépouillement du Christ, dénie toute
possibilité d’extériorité et donc tout besoin de médiation.

Sauf que le médiateur ( Prométhée/Héraklès/Dionysos voir Holderlin) ou le
jeune Hegel, l’Esprit du Christianisme et son destin ( même époque, le
Séminaire de Tubinguen) c’est lui. Je suis la voie,n la vérité, la vie
etc…

Toute substance
transcendante imaginable, séparée du monde, est simplement une coquille
vide, une forme dépouillée de tout être. Mieux, le transcendant est compris
de manière plus appropriée comme résident à l’intérieur de la matière,
immanente, qui devient son lieu d’habitat potentiel. La transcendance, la
condition de possibilité de l’être, ne devrait pas être imaginée comme au
dessus ou en dessous de la matière – elle habite, plutôt, précisément à sa
surface même. L’incarnation est l’affirmation qu’il n’y a ni opposition ni
médiation nécessaire entre le transcendant et l’immanent, mais une
complémentarité intime. Cette transcendance immanente est l’extériorité la
plus proche de l’être, la potentialité de la chair.

L’incarnation est aussi une proposition théologique : la plénitude de la
matière, l’ampleur de l’existence est divine.

le judaïsme souscrira comme tout créationnisme sans peine à la proposition
que tout ce qui est créé est plénitude, toutes les formes de vie.
Mais il n’appellera jamais cela l’incarnation. Il dira tout simplement la
création.

D’autre part, on peut être largement d’accord pour rejeter une vision
idéaliste dans cet hymne à la vie, à la réalité de facture judéo chrétienne
qui récuse par exemple le droit au suicide (une métaphyoique tout à fait
différente du bouddhisme par
exemple) et soutenir facilement que le plus souvent ,du point de vue du
dogme, l’Eglise catholique est très matérialiste ( à la différence du
protestantisme) qui est matérialiste mais d’une autre façon.

Mais il me semble que la question n’est pas là quand il s’agit de la
crucifixion, moment d’éloignement maximum entre les Rameaux , la Cène et la
Pâques, de tout cela.

Tu aurais pris la résurrection mes morts collectives, le culte des saints (
dont Comte pas si stupide avait remarqué qu’il contient une grande partie de
la politique chrétienne ( catholique et orthodoxe) puisqu’il avait fondé
son propre catéchisme et ses saints du calendrier dans le religion de
l’humanité ( ce que le socialisme réel n’a pas réussi à faire), je dirais
cela est conforme à ta lecture du champ théologique.
Le problème est que tu veux tirer cette philosophie et métaphysico-politique
de la seule représentation où elle vacille durement.
La nativité pour l’incarnation radicale, ce serait parfait ( les Ariens) ,
la résurrection , elle, serait parfaite (pour les Nestoriens)
Mais la crucifixion est le moment où la divinité meurt , ou elle se vide
toute entière , elle expire ( le cerveau se change en eau en bouillie en six
minutes et demie) et n’est pas réanimable contrairement à cette pompe
ridicule de simplicité qu’est le coeur.
Et le problème est que se vidant dans l’humanité, elle se vide dans un corps
mort. Un corps mort n’est plus un corps, ni une chair. Mais un cadavre.
Pourquoi même parlerions-nous
de divinité ici, alors que la forme de Dieu a été complètement dépouillée,
abandonnée ? Parce que la divinité exprime la vitalité essentielle de l’
existence.
Cet énoncé est conforme à l’actio esendi de Thomas d’Aquin , l’imprimatur
pourrait t’être accordé à condition que tu renonces à tes histoires
sartrienne d’existence qui
précède l’essence; car l’actio essendi, le buisson ardent, le je suis celui
qui suis est le nom donné dans l’histoire occidentale de la théologie puis
de la philosophie précisément à la « transcendance » ( dans ce qu’elle ne se
confond pas avec le platonisme, le plotinisme et l’arrière monde ou autre
monde de la caverne ou de la sphère très éthérée). Autrement dit la théorie
théologique de la transcendance ne se superpose pas totalement ( et ce
petit dépassement est toute la question) avec la transcendance entendue
comme dévalorisation radicale du plan d’immanence
Les surfaces du monde sont chargées d’une intensité puissante. La
divinité réside précisément sur les frontières ou les seuils entre les
choses, à leurs limites, passionnées et exposées, comme si elles étaient
entourées par un halo. L’incarnation abandonne toute idée d’un Dieu caché,
toute notion transcendantale d’une divinité qui reste « pure » en dehors de
l’exposition de la matière. Ceci est la bonne nouvelle qui nous est murmurée
par l’ « ange impur » qu’aime Pasolini. Dans l’incarnation le divin se fait
chair avec une vitalité électrique ; et en retour nos membres innocents
deviennent divins, « con le carni brucianti/ di splendidi sorrisi » (avec la
chair brûlante de splendides sourires) (Pasolini, « Carne e cielo » 341).

Finalement, l’incarnation est une injonction éthique : dépouille-toi,
deviens chair !
La leçon du christianisme est plutôt :
deviens homme/Dieu que tu es appelé de droit à advenir , comme le Christ est
corporéité ( et pas région de transcendance infinie, impalpable)
le verbe s’est fait chair, deviens adverbe car chair tu n’as pas besoin de
le devenir en tant que non divin, que mortel

C’est la leçon que le pauvre Christ cloué nous apprend. (A
quel point nous avons peu réalisé que nous étions chair ! Nous ne savons
même pas de quoi la chair est capable !) ; L’incarnation est un choix de
joie et d’amour. Et la forme ultime de l’amour est précisément la croyance
dans ce monde, tel qu’il est. Ainsi soit-il. (Que pouvait vouloir dire d’
autre Spinoza par amour de Dieu ?) Notre croyance ne peut finalement avoir d
‘autre objet que le chair. Devenir chair sera notre joie.

Non je crois que le message évangélique ( extrêmement proche en cela du
bouddhisme ) est le suivant pour le rendre en style direct du sermon
: nous n’avons pas à devenir chair , mais corps du Christ dans l’Eglise ,
l’épouse, chair nous le sommes nativement, devenir dieu, christ sera notre
joie.
Tu inverses les rôles : tu prêches le Christ ou apostrophes le Dieu de la
bible.
Le divin lui a dû devenir chair, se faire chair, mortalité, atomes, mais du
coup il a arraché le corps des hommes à la mortalité; le corps s’est trouvé
divinisé, glorifié.

La vie du Christ dans la chair joue ce drame jusqu’au bout. Le dépouillement
métaphysique qui s’accomplit dans l’incarnation au début de la vie du Christ
est parfaitement balancé par la reconnaissance à la fin de sa vie de son
abandon sur la croix. Ou plutôt, la naissance du Christ est seulement une
incarnation formelle, un abandon nominal à ce monde.

Thèses classiques et hérésies parfaitement identifiées :
a) monophysismee ( V° siècle) Dieu et le
Christ n’ont qu’une seule nature ou substance, la divine. Le Christ ne fait
qu’emprunter l’apparence, la forme humaine.)
ou variante opposée
b) Nestorianisme ( V° siècle) : dualité de personnes dans le verbe incarné,
deux natures et deux personnes.
Je me fiche bien sûr ici de l’hérésie, plus Levi-Straussiennement j’essaye
de repérer les possibilités logiques , les cases d’où ton discours prend sa
cohérence.
L’ennui est que pour les matérialistes je ne suis pas sûr que l’arianisme ne
soit pas préférable tactiquement à la doctrine d’une incarnation feinte, car
elle mène tout droit au manichéisme, au catharisme et à la séparation des
mondes ici bas en deux principes sauf que tu inverses le signe.
Et la chose se complique quand on sait que les Cathares , les justes ,
avaient socialement raison contre cet affreux Dominique patron de la Sainte
Inquisition. Mais leur philosophie religieuse, leur représentation du monde
conduisent par exemple à l’Amour courtois et à un des systèmes de répression
de la sexualité le plus élaboré et le plus pervers que l’humanité ait jamais
inventé ( et auquel l’Eglise a beaucoup emprunté finalement , à croire que
sa hargne à l’égard des Cathares n’était pas seulement sur leur danger
politique).

L’incarnation réelle s’
accomplit sur le Calvaire. Ce n’est qu’ appendu à la croix que le Christ se
fait chair.

Heureusement que l’incarnation ne se limite pas à ce repoussoir de la
crucifixion aléatoire ( si Barabbas avait été livré) , mais a la joie de la
naissance, de l’union charnelle, de la jouissance d’être enfant, à l’amour
sans mort et pas à tout cette construction érotico-religieuse de la
délectable souffrance des Avila et con-soeurs , une mystique de très
mauvaise qualité à côté de la mystique rhénane.
Parce qu’au corps innocent, sans péché originel ou circonstanciel.
au corps glorieux , on en arrive maintenant à la chair ( cette construction
paulinienne et des manuels de confession).
Le corps existe, la chaire est une déduction de la haine du corps ou un
résultat de sa persécution et de sa corruption. cexu qui invoque la chair
sont les pire pires persécuteurs du corps.

Mais tu as raison sur un point : pour le Christ parce qu’il est un divin,
l’incarnation n’est complète au sens d’accomplie (et pas feinte ) que
lorsqu’ elle s’achève en mort.
Mais cela ne vaut surtout pas pour nous contrairement à une certaine
fascination pasolinienne, si je comprends ce que tu dis, fascination que tu
as l’air de partager.
En tant que divin, la seule preuve que le Christ puisse donner de son
humanité c’est sa mort , la seule preuve qu’il puisse donner de sa divinité
c’est sa résurrection.
Nous ( si nous sommes chrétiens ou humains, mortels) nous n’avons rien à
prouver de semblable, ce n’est pas notre culture, mais notre natif. La
seule preuve que nous puissions donner de notre divinité c’est de participer
à la nature héroïque (hybride, demi-dieu dans la mythologie grecque) du
Christ.
Cette corporéité spirituelle du Christ, son antécédence sur tout le reste
est exprimée dans la fameuse phrase de Dostoievski : si je devais choisir
entre le Christ et la vérité je choisirai le Christ ( écho réactivé d’un
tout autre lieu dans la phrase de Camus, si je devais choisir entre la
vérité et ma mère, je choisirai ma mère)

Quant à la chair elle n’est qu’un objet partiel du corps, une
représentation de l’esprit et l’esprit est faible comme on dit.
Je dirais que nous savons parfaitement de quoi est capable la « chair », parce
qu’elle est toute entière contenue dans la pauvreté des fantasmes des
Inquisiteurs, relayée par les littérateurs. Et la torture détruit le corps
pour faire parler la chair, mais la chair ne dit jamais rien, ne veut jamais
rien ; elle est pur corrélat. D’autre part , comme atomes et combinaisons
(encore que celles du cerveau ne sont pas ce qu’il y a de moins beau dans
l’univers, si le beau est le complexe) , nous savons aussi ce que peut un
cadavre, pas grand chose.

En revanche nous ne savons pas que soi est capable un corps vivant.
Les corps existent et certes sont capables de tout, même de devenir « la
chair » dans le langage obsessionnel de Paul , d’Augustin , des Cathares.
Mais cette chair là est la représentation culpabilisante du plaisir, du
désir et le simple renversement opéré par les érotiques achèvent à leur
corps défendant, le travail détestable de mutilation des corps que la
Renaissance avait refusée représentant un Christ triomphant , comme dans les
tympans médiévaux et pas souffrant, de fais-je dire souffreteux .
Mais le corps déborde la chair heureusement pour nous sinon nous serions
coincés entre une lamentable morale et la psychose des morceaux de chair.

Quand le corps nu exposé sur la croix crie dans un dernier
soupir, « Pourquoi m’as-tu abandonné ? », la question ne peut être que
rhétorique. L’abandon a pris place longtemps avant ; l’incarnation à la
naissance était le symbole de ce dépouillement complet de tout recours
possible.
Tu files un paradoxe un peu commode et pour le coup rhétorique. Une question
rhétorique, c’est une question dont on a d’avance la réponse. Mais tel n’est
pas le cas.
Je ne veux pas faire un sermon à la « maître Eckhart » sur le « Eli, Eli lama
sabactani  » mais je crois que ce point au contraire est un renversement non
dans l’ordre de l’incarnation ( déjà toute entière dans le mystère de
l’incarnation célébré dans la nativité , comme engendrement et pas simple
création, donc la paternité biologique et sanguine n’est pas la question,
mais l’engendrement en esprit ; mais au passage cela contredit ta phrase
cinq lignes plus haut que l’incarnation n’est réelle qu’à la crucifixion)
mais dans l’ordre des préséances au sein des trois personnes de la Trinité.
C’est bien une affaire au sein du divin qui se joue dans cette faiblesse
toute humaine.
Si comme dans l’Ancien testament , Yawhé était intervenu (comme pour Moïse,
pour Josué, pour Elie, pour Daniel, mais aussi et surtout pour substituer à
Isaac un mouton, ou Iphigénie, c’est le même mythe ) de façon miraculeuse,
le père serait resté la figure dominante et an face de lui il n’y aurait que
les hommes. Pas de fils, des descendants comme les lignées animales.
Mais le ciel reste vide ( voire le seul bon poème d’Alfred de Vigny) ; il
n’y a de signes ( le voile du temple déchiré) qu’après la consommation
totale, c’est-à-dire la mort avérée, clinique du Fils de l’Homme.
Le message envoyé est alors qu’en ayant accompli la volonté du Père, le
Fils, en ayant accompli du côté des divins , la loi de rédemption celle du
sacrifice il n’y a pas eu de miracle ; le Christ n’est alors pas le seul à
s’impliquer dans la mortalité; il entraîne le père qui est devenu incapable
de le sauver en majesté en le soustrayant dans les nuées, comme l’Assomption
d’Elie ou de la Vierge. Dieu est devenu mortel , sa mort est représentée
tous les jours chaque fois qu’est brandi le crucifié.
Si Dieu aime sa créature ( l’homme), il en devient dépendant. Il a besoin de
l’homme pour être. Et il a besoin du Fils pour être, pour découvrir une
faiblesse ( ou la résistance au diable qui lui souffle de procéder au happy
end car cela a été trop loin).

Conclusion :le Fils en mourant vraiment en homme est devenu non seulement
homme, mais homme dieu; il est devenu plus haut, le plus haut . Les
orthodoxes vont aller plus loin encore dans la divinisation en faisant de la
Pentecôte c’est à dire l’engendrement dans la parole la vraie résurrection.
Si dans le Judaisme le Père est moins présent et sa faiblesse ( dieu sait
s’il en est plaint colérique, vengeur, calculateur) doit être couverte d’un
voile comme la nudité de Noé, il est seul.
C’est le verbe incarné et non plus le souffle, le feu, le commandement des
tables de la loi qui sont le plus haut.
Dans le christianisme catholique et orthodoxe le Christ devient le centre au
jugement dernier ( le seul représentable) voir les grands portiques des
cathédrales , le père n’est pas représenté ; il n’est pas représentable et
n’est , n’existe que par le Fils et le verbe incarné s ; il est supposé mais
plus au premier rang.
Chez les Orthodoxes c’est le Saint-Esprit médiation de la médiation entre
le Père et le Fils et entre le Christ et les disciples et les disciples et
les hommes qui est au centre.

Avec « le Père pourquoi m’as tu abandonné » surgit un retournement, une
inversion radicale de l’ordre naturel : la parole du Fils engendre le père.
Dans les mythèmes chrétiens cette petite phrase aurait été mise en musique
par la façon dont Zeus rompe son père Chronos en lui donnant une pierre à
manger.
Avec le protestantisme et l’Islam on a un retour au Dieu père, à
l’abstraction, çà l’injonction de la non représentation ou visibilité, au
retour à la transcendance de la voix.

Ce qui est arrivé sur la croix c’est que le Christ a accompli
complètement cet abandon à la chair. Le Christ a été abandonné à la divinité
de la chair, dans l’amour et la joie.

Il n’y a pas une once d’amour ni de joie dans la passion, mais la tristesse.
Je crois que là tu forces vraiment .
Je ne lisais vraiment pas cela dans le si beau, si terrible et si dépouillé
Evangile selon saint Mathieu de Pasolini. justement.

2. L’exposition

Prends moi maintenant !
Je pencherai plutôt pour l’idée que Pasolini est plutôt fasciné par la
révolte et le défi final du Christ au Dieu d’Abraham.
Dieu a abandonné la facilité la tentation du miracle et le Père tout
puissant a montré sa faiblesse, sa dépendance des hommes, et de plus il
voulait un offrande. il l’a mais contrairement au mouton qu’il avait
substituer à l’unique descendant du très vieil Abraham, il ne peut rien en
faire , car c’est un cadavre d’homme, donc rien qu’il a entre ses mains le
vendredi saint vers 15 h. 30.
D’ailleurs la perte, la souffrance du corps est toujours représentée par la
pietà et la descente de la croix, jamais par la crucifixion.

Pasolini est fasciné par l’offre sans pudeur du
corps du Christ sur la croix. Ses blessures sont ouvertes. Tout son corps –
poitrine, ventre, sexe et genoux – est brûlant sous les yeux de la foule et
l’attaque des éléments. Au moment de la mort, le Christ est entièrement
corps, une pièce de chair ouverte, abandonnée, donnée. Voici que dans sa
divinité dépouillée, ses surfaces rayonnantes brillent avec plus encore d’
intensité.

L’exposition de la chair est érotique. La charge divine qui court sur les
surfaces de l’être crée cette intensité, cette excitation. L’érotisme, comme
le dit Georges Bataille, est assentiment croissant à la vie au point de la
mort. L’incarnation du Christ est cette pure affirmation de la vie, y
compris au point de la mort sur la croix. La mort fonctionne ici cependant
non comme point de fascination ni comme instinct ou conduite de vie, mais
plutôt comme une limite négative qui illumine par contraste l’affirmation de
vie. Elle brise ou dissout la séparation, l’égoïsme, la discontinuité qui
existe parmi les entités et les choses individuels. Elle les dénude, les
dépouille et les met en commun. L’érotisme est donc un état de communication
qui témoigne de notre tension vers une possible continuité de l’être, par
delà la prison du moi. . Les limites ou les frontières des entités
individuelles deviennent des seuils de sensation des plaisirs – la montée et
le retrait – des flux et des intensités.

L’exposition érotique, paradoxalement, n’implique pas vraiment de voir et d’
être vu. En fait, l’exposition subvertit un certain régime de vision. La
chair exposée ne révèle pas un moi secret qui aurait été caché, mais dissout
plutôt tout moi assignable. Nous n’avons non seulement rien qui reste à
cacher, mais nous ne présentons plus aucune chose séparée que les yeux
pourraient attraper. Nous devenons imperceptibles. Dans l’érotisation nous
nous perdons nous-mêmes, ou plutôt nous abandonnons notre discontinuité dans
une divine et nue communion.

Le corps crucifié du Christ est exemplaire de cet érotisme. Pour Pasolini,
cependant, en opposition à Bataille, l’érotisme n’est chargé d’aucune sorte
de transgression. La transgression fonctionne toujours en relation (ou en
complicité) avec une norme ou un tabou, nie les dictats de la norme et par
là paradoxalement renforce les effets de la norme. L’acte transgressif ne
refuse pas simplement la norme, mais plutôt la nie, la transcende et la
complète. Il excède une limite, mais dans cet excès accrédite la limite
elle-même. La transgression opère toujours à travers une dialectique
négative. Si la norme était détruite, la transgression elle-même perdrait
toute valeur. L’érotisme de Pasolini dépend non de la transgression mais du
don. Aucune norme ou tabou ne forme une fondation négative et aucune
synthèse ne transcende l’opposition. L’exposition opère plutôt par une
logique d’émanation purement positive. Elle implique de se débarrasser, ou
vraiment, de se dépouiller complètement de tout ce qui est externe à l’
existence matérielle, et ensuite d’intensifier cette matérialité. Ce qui est
exposé est la chair nue, l’immanence absolue, une pure affirmation.

La chair exposée n’est pas transgression mais scandale. En d’autres mots, l’
exposition s’oppose franchement aux normes de propriété et les nie, mais son
effet ne dépend pas de cette opposition, n’est pas étayée par elle. La
violation de la norme n’est pas première par rapport à l’exposition ; la
négation est secondaire, un constat, un accident. Elle retourne l’
exposition à la norme – c’est cela sa grande offense. L’exposition opère
dans l’ignorance de la norme, et mène donc, de la seule manière possible, à
sa totale destruction. Le corps du Christ atteste le scandale, le scandale
de la croix.

3. La crucifixion

Dans l’acte d’incarnation le Christ prend la forme d’un esclave et renonce à
toute séparation divine non dans une démonstration de refus ascétique mais
plutôt dans une recherche de continuité avec la vie et la communauté. Cet
être en commun est une échappée de la prison. Sacrifier un objet donné est
une option de joie. L’exposition par la prise de la forme d’un esclave,
forme que nous partageons tous, charrie cependant avec elle toujours et
nécessairement la possibilité des plus horribles tourments, jusqu’au point
de la torture sur la croix.

L’effet de la torture est toujours la séparation et la discontinuité même
dans les situations d’extrême proximité et intimité. Souvent nous ne pouvons
même pas reconnaître nos tortionnaires comme humains ; ils sont
irrémédiablement autres pour nous ( Nous avons tendance à les penser comme
des chiens ou des bêtes, alors qu’en réalité ces animaux ne se séparent
jamais eux-mêmes de la sorte). Et en même temps la torture rend impossible
de reconnaître la continuité de nos propres vies. Ce n’est pas moi qu’il
encule, ce n’est pas moi qu’ils brûlent au fer rouge – ils peuvent seulement
toucher mon corps. La torture nous force hors de la chair, elle nous force à
nous séparer de nos corps, à nous faire nous-mêmes autres. L’expérience de
la torture est une forme d’exil, aux niveaux les plus intimes de l’être – un
exil hors du vivant. La torture rend impossible l’exposition de la chair,
même quand paradoxalement nos tortionnaires essaient de nous mettre à nu.

Le miracle du Christ est de reprendre la chair aux soldats de l’empire qui l
‘ont cloué sur la croix. Même dans son tourment le Christ vit la chair dans
toute son intensité. La critique de la torture ne devrait pas demander que
nous vivions à l’abri de toute violence et de toute souffrance – ce serait
une vie sans intensité, toujours séparée d’avance de la violence de l’
expérience. Nous devrions plutôt refuser la séparation de la chair que la
torture entraîne : vivre la violence de l’expérience dans la chair, faire de
notre souffrance un mode d’intensité et de joie. C’est le miracle que
Pasolini voit dans la crucifixion. La souffrance de la crucifixion ne
retombe pas dans le langage privé d’une individualité isolée, mais ouvre
plutôt à un langage commun. C’est dans la mesure où la souffrance et la
violence créent ce langage commun et cette expérience partagée de la chair
qu’elles peuvent précisément être érotiques, car l’érotisation n’est rien d’
autre qu’une expérience partagée intensément, cette charge électrique
commune courant à travers notre chair.

Considérez par exemple comment des auteurs tels que le Marquis de Sade et
Leopold von Sacher-Masoch construisent une sorte de violence rituelle à
travers diverses institutions et contrats et s’efforcent d’inventer des
langages communs de la chair. Leurs mises en scènes rituelles et
imaginaires d’un bourreau et d’une victime cherchent à dépasser ou à
vaincre la séparation qui caractérise notre torture quotidienne. Cette
violence pointe donc en direction d’une continuité érotique, d’une
affirmation de la vie. La notion d’exposition chez Pasolini partage ce
projet de découvrir un antidote à la torture et la séparation, mais elle ne
crée pas un plan imaginaire ou un théâtre de la représentation. La
représentation implique encore trop de séparation. L’exposition, alors, ne
recrée pas la scène de torture mais cherche plutôt à dissoudre ses
frontières et ses effets de discontinuité. La violence de la chair exposée
ne se sépare pas en rôles actifs et passifs, mais tend à l’unité en une
affirmation érotique. A travers l’exposition la violence redevient notre
comme langage commun, un pouvoir vital de création, une force de vie.

4. La chair

L’abandon à la chair est une forme de liberté. Exposées les passions de la
chair sont délivrées de toutes les structures normatives ou les fonctions
organiques. C’est l’appel continuel de Pasolini en faveur de l’utopie de la
jeunesse : « Allora la carne era senza freni » ( Alors la chair est sans
frein) ( « La religione del mio tempo »492). Devenir chair est une forme d’
oubli – l’oubli du moi, de la propriété, de la discontinuité. L’impure
sensualité, ou plutôt l’exposition divine de la chair met en ouvre sa propre
logique de passions. Cet abandon est la joie que Pasolini voit dans l’
exemple du Christ.

In un debole lezzo di macello
vedo l’immagine del mio corpo :
seminudo, ignorato, quasi morto.
E’cosi che mi volevo crocifisso,
Con una vampa di tenero orrore,
da bambino, gia automa
del moi amore.

Dans l’odeur fade de l’abattoir
Je vois l’image de mon corps :
Demi-nu, ignoré, presque mort.
C’est pourquoi je veux être crucifié,
Avec un éclair d’horreur tendre
d’enfance, déjà automate
de mon amour.
(« L’ex vita » 400)

Le corps abandonné est rendu libre – libéré des prisons de la séparation,
immergé dans l’impureté de ce monde, ou plutôt dans l’amour maniaque de ce
monde, dans la forme d’un esclave, d’un automate amoureux.

Même le terme « corps » semble souvent insuffisant à Pasolini. Il est trop
pris déjà dans la discontinuité et la hiérarchie des fonctions des divers
organes, trop détaché des autres corps et choses, trop impliqué dans la
dialectique de l’accouplement avec la conscience. Tous les résidus du
dualisme esprit/corps sont complètement déplacés ici. Se référer à nous
mêmes comme incorporés semble même trop lié à ces paradigmes, comme si nous
pouvions imaginer quelque esprit ou âme potentiellement séparé de la
corporéité, ce qui nous ferait insister sur son unité avec la matière.

Pasolini préfère parler de membres ou simplement de chair. La chair est la
matérialité vitale de l’existence. La chair renvoie évidemment à la matière,
à une matière passionnément chargée, intense, mais toujours également
intellectuelle. Elle ne s’oppose pas à la pensée et à la conscience et n’en
est pas exclue. Au contraire, les chemins de la pensée et de l’existence
sont tous tracés sur la chair. La chair sous-tend l’existence ; c’est son
vrai potentiel.

La chair est la condition de possibilité des qualités du monde, mais elle n’
est jamais contenue dans ou définie par ces qualités. En ce sens elle est à
la fois une fondation superficielle et une transcendance immanente –
étrangère à toute dialectique entre réalité et apparence, profondeur et
surface. Elle confond toutes ces antinomies. La chair est la profondeur
superficielle, l’apparence réelle de l’existence. Ce qu’est le monde,
comment il est, comme il est précisément, est exposé parfaitement et
définitivement dans la chair. (Est-ce cela que voulait dire Spinoza quand il
disait que la réalité et la perfection était la même chose ?). L’exposition
de la chair est de fait le mystère de la vie, ou plutôt le miracle du
monde.

Comment nous aimons-nous dans la chair ? Qu’est-ce que le désir de la chair
? Dans l’exposition érotique les frontières et les discontinuités entre l’un
et l’autre sont abattues et dissoutes pour ouvrir une sorte de communication
ou communion. Cet amour ne peut pas être vraiment conçu comme une rencontre
avec l’autre car le moi a déjà été complètement dépouillé, abandonné. De
même, le désir ne peut pas être réellement conçu comme un devenir-autre du
moi, car cela aussi dépend trop de discontinuités fondamentalement stables,
et implique à la fin un retour au moi. Nous sommes capables d’aimer
seulement dans un abandon de nous-mêmes à la chair. Dans la chair j’
abandonne le sens de ce qui est ton bras et mon bras, ta jambe et la mienne,
un mélange de membres et de corps. Prends moi ! L’exposition est anonyme.
Elle apporte à la fois une intensification de l’expérience et une
indifférenciation de la matière. Elle met en branle une prolifération
sauvage de zones érogènes et de modes d’intensité à travers les surfaces de
la chair (la chaleur de tes lèvres, la subtile vibration de ma langue), et
en même temps pousse à l’union ou à la communion. Vient l’extase de l’
exposition.

Je ne commenterai pas tes trois développements parce que j’ai déjà été amené
à les évoquer plus haut (notamment sur l’équivalence constante que tu traces
entre corps et chair qui me heurte.
Autant j’aime les corps autant j’ai toujours considéré les variations sur la
 » chair » que j’ai entendu comme enfant élevé dans le catholicisme comme un
truc pour vieux cochon , trouble curé pédophile, vieil académicien, homme
de lettres etc… Cette littérature sur la tentation vieux truc pour passer
les barrières du sur moi.
Dieu que la chair est triste en effet .
Et si la crucifixion est l’offre de la chair alors j’aime mieux la blague
juive :  » je voudrais acheter cette croix , oui celle avec l’acrobate qui
est dessus »
Je dois être encore un peu trop jeune pas assez impotent-impuissant, faible,
malade.

Je ferai un détour pour essayer d’expliquer pourquoi je me sens
physiquement, physiologiquement, et mentalement dans un monde totalement
étranger à cet univers qu tu essayes de rendre avec une grande chaleur,
générosité et franchise.

Ce n’est pas pour « opposer » cette fois-ci des objections mais un sensible à
un autre sensible . Donc plutôt une couleur à une autre.

Multiples ont été les déclinaisons , (qui livrent une histoire de la
représentation) du Christ dans l’art religieux puis dans ses avatars
sécularisés dont celui de Bacon est un aboutissement ; une sorte de sonate
Hammer klavier, au sens où Bacon a eu la peau des deux grandes tendances
dominantes depuis les XVIII- XIX° siècles : la présentation réaliste du
« corps », et son pendant saint sulpicien idéaliste déjà présent dans
Raphaël, du Christ jouissant de son supplice dans une extase de plus ou
moins bon goût, (en général de mauvais goût). Bacon en transformant la corps
de l’homme , le fils de l’homme, en quartier de viande animal met en pièce
cette illusion du « sujet » organisant « sa mort » (ce qui n’est qu’un langage
érotique de la petite mort, mais certainement pas celui de la grande et sale
mort). Paradoxalement il retrouve la puissance violente de l’arrachement de
la croix, arrachement par déboîtement, par le symbole qui coupe en deux le
signifiant pour dire un signifié : un ne poeut se dire qu’en deux, qu’en
morceaux. Dans sa cruxifixion sans Christ et avec viande il y a bien plus de
« spiritualité » parce qu’il réussit à rendre les deux choses qui
traditionnellement sont liées à la Crucifixion: la douleur en nous ( pas la
douleur de la chair , car un corps mort est de la viande animale) et
l’absence, le vide entre le jeudi saint et le dimanche de Pâques. Le
vendredi après-midi trou ou vide, dans lequel le dieu-homme se résume ào
l’être mort.
La douleur représentée de la façon la plus extérieure, la plus matérialiste
(au sens de l’agencement d’un corps de vivant devenu mort, est
essentiellement psychique, cérébrale, elle se débarrasse , se purifie au
sens simplement de se laver du petit jeu qui guette toujours la
représentation iconologique d’une tricherie ou le mort est un faux mort, un
vivant qui fait semblant ou est semblant mort. Ce fut, c’est de la boucherie
dit Bacon, ne racontez pas d’histoire.
Exactement le contraire de ce film épuisé de Gibson dont on a à tort
récemment fait tout un plat, alors qu’il s’agit simplement d’un exercice de
musculation pour Silvester Stallone du genre : il peut le faire mesdames et
messieurs, il va le faire, va-t-il résister ou pas , avec le petit diable
qui guette la défaillance physique du corps bien vivant ( comme dans la
tentation de la chair). Bref le corps qui est capable de résister à la
douleur physique; tout se résume à un matche de boxe, ou de redevient une
gigantomachie de music-hall. Toute la clé de ce film torchon à hémoglobine
au sens propre( qui se veut lui aussi une méditation sur la passion , dont
la crucifixion est la scène finale) est dans la scène de la flagellation où
le groupe de femme éponge, comme avec une serpillière, en l’occurrence le
linge offert par la femme de Pilate, le sang par terre et s’en lave le
visage.
Si nous revenons à la déclinaison de l’homme en croix qui est tardive ( V°
siècle, Grégoire de Tour la jugeait scandaleuse parce qu’infamante) il y a
les Christ romans qui restent au départ très symboliques ( le Christ est
les yeux ouverts, le corps est posé sur la croix qui n’est pas l’instrument
de torture qu’elle était puisque les gens y agonisaient très longtemps).
La progression du réalisme gothique restitue de plus en plus une vérité
clinique ( la pesanteur, les yeux fermés, de l’agonie à la mort clinique (le
test de la lance) )
On observe le même mouvement à la Renaissance ( qui sauf dans les pays su
nord ne goûte pas vraiment la crucifixion; elle pratique plutôt les
dépositions où le corps est sorti de la tripulation ( torture étirement
torsion ) où il est au repos ; on se souvient du Christ de Mantegna vu par
les pieds , gris, cadavérique qui fit scandale; mais la Renaissance ( dans
son versant non sombre) entre la réforme iconoclaste et l’insistance sur le
dogme de la résurrection des morts et de la chair dont le chef d’oeuvre est
la Sixtine n’aime pas du tout la crucifixion.

C’est la Contre-Réforme largement inspirée par le contact avec les Aztèques
au Mexique, qui va réinjecter ( ou tenter inutilement à mon avis) de la vie
dans la croix . il est que pour les Aztèques, Toltèques, le sacrifice humain
comme symbole de vie, de retour du soleil ( et pas simplement de la
fertilité) et que les représentations dites primitives du symbole chrétien
guerrier par excellence, la croix nue , se réapproprient ; le Christ
redevient vivant sur la croix, il oppose sa tranquille assurance à la croix;
(j’ai gardé un Christ naïf ou paysan que nous avons rapporté du Brésil il y
a trente ans qui est d’après la souffrance) , une vraie aufhebung)
Seulement voilà, si les esclavagisés et dominés du Nouveau Monde par les
souverains catholiques et les ordres religieux ( les Franciscains se sont
particulièrement distingués à la différence des Dominicains, seuls les
Jésuites ont été acceptables) se sont réappropriés le dieu qui leur était
imposé, et en mettant un homme sur la croix, souvent aux traits du proche,
du pauvre, en Occident il n’y eut qu’un ressort pour bander l’arc moribond
de la spiritualité du corps, l’érotisation paradoxale du corps christique,
sa sexualisation au sens de la sublimation freudienne. C’est l’hystérisation
du corps.

Le corps en croix ne souffre plus ou plutôt sa souffrance est une jouissance
de la consommation à petit feu du corps. En dehors de quelques Christ égarés
de la Renaissance ou des Flamands, la corporification du corps du crucifié
symbole se met à dire autre chose : la difficulté de jouir sans souffrir
ou faire souffrir ou de l’extase ambiguë au sens ou la forme est le contenu
classique(canonique) de la passion, mais le fond est pour aller vite de
l’eros et thanatos, du double pulsionnel.
Le grand passeur de ce franchissement c’est El Greco ( raison pour lequel
tout en admirant techniquement les transformations qu’il inaugure dans la
représentation, je ne sens rien ni ne partage rien de son sensible, je ne
vois pas comme çà ; c’est probablement mon infirmité, ma grossièreté
paysanne, mon caractère peut-être nativement grec paiën, rimbaldien,
angélique ; le péché, la dépression, la souffrance, le rétrécissement ne
l’intéressent pas). J’aime le Christ jaune de Gauguin , la sortie du sermon
et pas tout ces attirails de carnaval pour archevèques sortis de Sade.

Le Christ se muscle, devient un objet de désir diffus, tandis que son visage
(au détriment de tout réalisme précédemment affiché) réussit l’exploit de se
renverser en arrière comme au comble de la jouissance. Il lui faudrait comme
pour la baigneuse de Ingres une ou deux vertèbres de plus.
Bref des crucifixions pour Thérèse d’Avila, pour Fénelon. Une oraison qui
canalise ce qui est devenu
l’énergie indifférenciée des pulsions érotiques dont la Contre-Réforme va
accepter l’expression à condition de la contrôler
Ajouterais-je que ce jeu subtil où le contenu du dogme devient une pure
forme, enveloppe, une petite lingerie d’autant plus affriolante, n’exprime
plus le Christos anesti ( il est vivant) des Orthodoxes le dimanche de
Pâques, donc un vide total du moindre divin, ce qui n’est pas gênant en
soi, mais surtout l’absence ou l’incapacité de symboliser, de symbolein en
revanche sous sa forme d’injonction muséales, d’acculturation ultime du
dogme chrétien cette transformation de la représentation de la crucifixion
enjoint trois message , performe :
a) nous communions socialement dans le fait que le corps social bande encore
et toujours même quand il fait semblant d’être mort ; La croix avec un corps
moignon dessus va servir d’erstatz priapique avec la différence que les
Grecs se foutent éperdument du péché.

b) la jouissance est possible mais attention elle est tellement emmêlée à
la pulsion de destruction, de torture qu’il faut du rite pour l’apprivoiser
( dans la sphère privée) et dans la sphère publique de l’ordre encore de
l’ordre, religieux , pas religieux, païen pourvu que soit préservée la Loi
La bonne leçon de la crucifixion c’est son aspect moral, comme disait
Napoléon de Dieu, si elle n’existait pas il aurait fallu l’inventer

c) de toute façon être heureux par, dans le corps, dans un corps, dans des
corps est un oxymore, une impossibilité in se .

Quand la croix avec le crucifié s’est réduit à cette leçon de morale,
Nieztsche pourtant si proche du crucifié, la prend en grippe absolue.
Prenons la leçon sur le corps exposé, mué en chair qui serait racheté de
son diabolique désir de jouissance dans la douleur.
Le corps doit être travaillé par le sport, souffrir, s’épanouir dans
l’effort public et dans la jouissance fantasmatique sans entrave pourvu
qu’elle reste privée . Il doit être une chair dressée ( érection castiguée,
châtiée), de la chair , de la jouissance partielle..
Mieux encore le corps pour être corps , match, concurrence doit souffrir de
différents instruments de performance qui sont autant de torture : par
exemple divers excitants, anabolisants, epo, etc..
Les nouveaux prêtres de la religions du corps sont les clubs de foot, et le
corps des sportifs est dépecé , consommé de façon directe pour le public et
différé pour eux qui sont estropié, torturé à l’insu de leur plein grè pour
reprendre une formule célèbre.
(Il m’arrive de peindre et j’ai fait un Christ jaune en footballeur dont
la croix a disparu et est devenu le but qu’il garde )

Pour ce qui est du corps de gloire, du Christ rédempteur , de la puissance
du pauvre sur la mort , de la résurrection des corps, allez vous faire
foutre, il y a des maisons pour cela…

Donc pour me résumer (pour traduire la perplexité ou me plonge un certain
usage que tu fais du Christ et de la crucifixion via Pasolini )
1) d’accord pour souligner qu’on peut tirer d’une certaine lecture ou
re-visitation méditation du christianisme un matérialisme comme politique
2) Mais loger dans la crucifixion la côté intéressant de l’incarnation me
paraît une erreur ; l’eschatologie matérialiste de la libération de
l’humanité passe facilement par la résurrection des corps, la communion des
saints (et pas simplement par la résurrection du Christ trouvaille
classique des cultes de renaissance orientaux )

3) La crucifixion comme disant jusqu’où peut aller un corps me paraît une
impasse une combinaison étrange de franciscanisme et d’érotisme de la
Contre-réforme qui a perdu tout le ressort de la transformation chrétienne (
une des vraies utilités de François d’Assise, pour sa contribution au dogme
je m’abstiendrais ici d’entrer dans l’argumentation disons que sa théorie de
la propriété et de la pauvreté a été désastreuse pour les Amérindiens et les
Noirs, mille fois plus que les doctrines des Dominicains et celles de
Jésuites).

4) Ce que j’aime dans les films de Pasolini ( je ne connais que de façon
superficielle ses écrits et ses poèmes) est une sorte de paganisme fort peu
baroque, une entrée y compris dans sa vision de l’Evangile de Saint
Matthieu d’un Christ humain , mais aussi peu érotique que possible.

Pasolini comprend les hommes/dieu , la brutalité , la cruauté et la
souffrance de Médée, l’alacrité du plaisir, l’exaltation du corps qui ne se
trouve jamais dans la douleur. La douleur ne rachète rien.

L’érotisme qui commence en Occident au XVII° siècle comme avatar de la
conscience de soi occidentale, de ce souci de soi, de cette religion
prolongée sous d’autre moyens me paraît étranger totalement à Nieztsche, aux
Grecs. Je ne dis rien évidemment du Judaïsme.

5) La figure du Christ peut être approchée par l’entrée messianique, par
l’entrée rédemptionniste, par l’optique incarnationniste et enfin
assomptionniste.

Dans la première nous sommes dans la fin des temps et de l’histoire.
Dans la seconde le rachat de l’humanité et de la création et l’accumulation
du salut
Dans la troisième dans une descente divine sur la terre. Dieu est venu sur
la terre.
Dans la troisième l’humain est exhaussé vers la condition divine ; il
devient dieu.

j’avais utilisé l’excellent livre du père dominicain
B. Besret Incarnation ou eschatologie Contribution à l’histoire du
vocabulaire religieux contemporain, Le Cerf 1964,pp. 55 et suivantes
pour essayer de caractériser la position du catholique Althusser au moment
de son ralliement au Communisme et l’épisode de Jeunesse de l’Eglise

il est clair que le message évangélique jour sur les quatre registres. dans
les différentes lectures, l’une des tendances a le dessus sur les trois
autres.

Ta scansion du moment de la crucifixion, de la rédemption de la chair par
offrande jusqu’au bout, jusqu’à l’extrême, que tu sembles trouver dans
Pasolini combiné à un certain messianisme dont les Franciscains furent les
porteurs ( bien que l’armature théologique se retrouve davantage dans
Joachim de Fiore comme règne de l’Esprit) peut provoquer à mon sens
quelques effets quant à la politique. C’est bien ainsi que quelques passages
pauliniens et franciscains de l’attente du salut au sein de l’Empire Romain
par les premiers Chrétiens ont été (mé ?) compris.

Une scansion instant sur l’assomptionnisme et sur la résurrection des corps
et la communion des saints paraît peut-être ouvrir d’autres portes quant
à la politique.

A chacun ses intercesseurs comme disait Baudelaire.