Logiciel libre et éthique du développement de soi

Entretien avec Joanne Richardson Promoteur de la liste de discussion Oekonux, Stefen Merten, nous entretient des potentialités transformatrices du logiciel libre. Outre les spécificités de la marchandise informationnelle, indéfiniment reproductible, il voit l’originalité du logiciel libre dans un proccessus de production échappant aux contraintes de l’échange et de la rentabilisation et permettant par là aux concepteurs-hackers ce qu’il désigne sous le terme d' »auto-déploiement » de soi. Cette position de pur désir lui paraît contenir les germes d’un auto-dépassement du capitalisme sur la base de ses propres élaborations techniques et sociales, en abolissant la production pour le profit qui en est la base. Toute la question résidant dans la possibilité d’étendre les pratiques du logiciel libre à d’autres secteurs d’activité.Joanne Richardson : Oekonux est la contraction d’OEKOnomie et de liNUX, c’est une mailing-list qui discute des potentialités révolutionnaires du logiciel libre. Beaucoup de personnes utilisent de manière interchangeable le terme de « logiciel libre » et celui d' »open source ». Y a t il selon vous une différence entre ces deux termes ?

Stefan Merten : Le terme de logiciel libre est plus ancien que celui d’open source, il a été utilisé par la Free Software Foundation fondée par Richard Stallman en 1985. Le terme d’open source à été développé par Eric S. Raymond et d’autres, qui ont fondé en 1998 « the Open Source Initiative ». Ce n’est pas tant une question de définition que de philosophie sous-jacente aux deux parties de ce mouvement. Tandis que le logiciel libre souligne la liberté que le logiciel donne aux utilisateurs, l’open source ne se soucie pas de liberté. L’Initiative Open Source (OSI) a été conçue exactement pour rendre le logiciel libre compatible avec la pensée des hommes d’entreprise et le mot « liberté » a été considéré comme nuisible à l’atteinte de ce but.

Joanne Richardson : Le logiciel libre signifie la liberté d’utiliser, de copier, de distribuer, d’étudier, de modifier et d’améliorer le logiciel et ces libertés sont protégées par la « GNU – General Public License ». La définition présuppose des sources ouvertes comme condition nécessaire pour pouvoir étudier comment le logiciel fonctionne et pour l’implémentation de modifications, mais implique-il davantage ?

Stefan Merten : La définition d’open source est tout à fait précise : cela signifie la capacité de lire, de redistribuer et de modifier le code source, parce que c’est une façon meilleure et plus rapide d’améliorer le logiciel : Openess = vitesse = plus de bénéfices. L’Initiative Open Source proclame fièrement son existence pour persuader le « monde commercial » de la supériorité des sources ouvertes. Mais récemment, le terme « open source » a gagné en popularité, sous l’emprise d’une analogie : tout serait devenu « ouvert » – société ouverte, monnaie ouverte, écoles en source ouverte, pour reprendre certains des titres des panneaux exposés par les magiciens de la conférence qui s’est tenue récemment sur les OS à Berlin. L’Initiative Open Source a été totalement couronnée de succès dans sa volonté de retirer de la tête des gens le terme de liberté. Aujourd’hui ceux de la fondation du logiciel libre ressentent toujours le besoin de souligner que c’est la liberté qui est importante, plus importante que l’efficacité productive, qui est un but primaire. Les sources ouvertes sont une condition préalable pour cette liberté, mais les sources ouvertes ne sont pas l’idée fondamentale du logiciel libre et donc open source est au minimum une dénomination mal appropriée.

Joanne Richardson : Comment pouvez-vous dire qu’il s’agit d’une dénomination mal appropriée ? Les deux mouvements existent et ces dénominations correspondent aux différentes idées qu’il y a derrière.

Stefan Merten : Le logiciel libre et le logiciel open source ne sont pas deux mouvements, mais un seul avec deux tendances et autant que je puisse le voir, la distinction joue un rôle majeur surtout dans les discussions idéologiques entre les membres des deux factions. Ils collaborent sur des projets et s’unissent parfois, par exemple quand il s’agit de se défendre contre les attaques de Microsoft. Open source n’est pas une caractérisation précise de cette fraction, puisque qu’ils se sont focalisés sur le fait de rendre le logiciel libre compatible avec une idée populaire du business. Un nom plus correct aurait été « logiciel libre pour le business » .

Joanne Richardson : L’idée qu’il y a derrière Oekonux a commencé à prendre forme lors de la première « Wizards of OS », conférence des magiciens d’OS à Berlin en 1999. Comment la motivation pour commencer Oekonux s’est elle développée ?

Stefan Merten : J’avais l’idée que le Logiciel Libre est chose très spéciale et pouvait receler de réelles potentialités pour une société différente, au-delà du travail, de l’argent, de l’échange – dans le court capitalisme (short capitalism) – en 1998. En septembre 1998, j’ai essayé d’en faire un sujet de discussion pour la mailing-list Krisis. Mais personne n’a été intéressé. En juillet 1999, j’ai suivi la première conférence « Wizards of OS », organisée par Mikro à Berlin et j’ai été particulièrement intéressé par un sujet portant sur la nouvelle économie. Cependant, dans le contexte de l’idée susmentionnée – le potentiel pour transformer la société – j’ai trouvé les idées présentées là pas très intéressantes. Après les exposés, j’ai saisi l’opportunité d’organiser une session BOF spontanée (Birds Of a Feather) et cela a très bien marché. Nous étions assis là avec 20 personnes environ et nous avons discuté les idées présentées aux entretiens. À la fin, j’ai demandé à tous les gens de me donner leur adresse électronique.

Après la conférence, Mikro a créé une liste pour nous et ce fut la naissance de la liste Oekonux qui est le cœur du projet. En décembre 1999 j’ai créé le site Web [www.oekonux.de->http://www.oekonux.de. Son but principal est d’archiver les mails de la liste. Des textes et d’autres matériaux sont présentés aussi bien que des liens avec des sites qui ont des pages appropriées à notre discussion. Jusqu’à qu’aujourd’hui tout le matériel est en allemand avec quelques traductions.

Joanne Richardson : Quelle est l’activité et la taille de la liste ?

Stefan Merten : Au début nous avons eu des discussions intéressantes avec quelques périodes silencieuses, mais d’habitude une moyenne de 6-8 courriers par jour. L’atmosphère sur la liste est très plaisante et les engueulades sont presque inconnues. Les discussions sont très satisfaisantes. Elles couvrent un grand nombre de sujets, mais restent presque toujours dans l’objet central de la liste : les impacts possibles du logiciel libre sur la société. À l’heure actuelle, nous avons environ 200 abonnés qui représentent une grande variété de traditions intellectuelles et de secteurs d’activité. Mais, bien sûr, ils partagent tous un intérêt commun pour la pensée politique, il y a les gens du logiciel libre et du matériel aussi bien que des ingénieurs de différentes sociétés, des gens fondamentalement politiques aussi bien que les gens dirigeant leur intérêt principal vers la culture. Le trafic est assez élevé et nous n’avons presque aucun désabonnement. Je pense que c’est une preuve de la qualité de la liste.

Joanne Richardson : Dans un entretien avec Geert Lovink, vous avez mentionné que le rapport entre le logiciel libre et le marxisme est l’un des sujets centraux débattus sur la liste… Pensez-vous que Marx soit toujours utile pour une analyse de la société ?

Stefan Merten : Bien que différentes sortes de marxisme aient déformé la pensée de Marx au point de la rendre méconnaissable, j’ai tendance à penser que seule l’analyse de Marx nous donne une chance de comprendre ce qui se passe aujourd’hui. Le déclin de la société du travail dont nous tous sommes témoins de diverses façons ne peut pas être compris sans cette analyse. Le groupe Krisis a offert une lecture contemporaine de Marx, dans laquelle il développe l’idée que le capitalisme serait entré en décrépitude parce que le mouvement de base qui consiste à faire de l’argent avec du travail fonctionne de moins et moins. Cela ne signifie pas que le capitalisme doive finir bientôt, mais il ne sera plus jamais capable de tenir ses vieilles promesses de richesse pour tous. Quelques personnes de la liste Oekonux ont élaboré sur les théories de Krisis et les ont appliquées à la nouvelle situation. Sur la liste, parmi d’autres choses, nous essayons d’interpréter Marx dans le contexte du logiciel libre. C’est très intéressant, si beaucoup de ce que Marx a dit du développement final du capitalisme peut se voir dans le logiciel libre. Dans un sens, nous essayons de repenser Marx dans une perspective contemporaine et d’interpréter le capitalisme actuel comme contenant des germes d’une nouvelle société.

Joanne Richardson : Dans de nombreux secteurs, on pense que Marx est désuet – il était déjà désuet dans années soixante, quand des bouleversements sociaux massifs et ce qu’on appelait les nouveaux mouvements sociaux ont montré que ce n’étaient pas les classes sociales mais d’autres formes oppressives de pouvoir qui étaient devenues les instances déterminantes, et que la base économique n’était pas le moteur qui déplace les contradictions.

Stefan Merten : Je pense qu’à cette époque-là, la base économique n’était pas aussi mûre qu’elle l’est devenue aujourd’hui. Dans les dix à vingt dernières années les sociétés occidentales ont commencé à fonder de manière croissante leur production matérielle et toute la société sur des marchandises informationnelles. Le développement des ordinateurs comme processeurs d’information universels, avec une puissance de traitement toujours en augmentation, change substantiellement le point de focalisation de la production matérielle vers la production immatérielle. Je pense qu’aujourd’hui le développement des moyens de production dans le capitalisme est entré dans une nouvelle phase historique.
La chose la plus importante dans ce changement des moyens de production est que cette information a des caractéristiques très différentes. L’information peut être copiée sans perte – au moins pour l’information digitale. La seconde caractéristique est que la façon la plus efficace de produire de l’information intéressante est de favoriser la créativité. Le logiciel libre combine ces deux aspects, aboutissant à une nouvelle forme de production. Évidemment le logiciel libre utilise la copie digitale comme technique de base. Le logiciel libre, comme n’importe quelle autre information digitale, n’est pas un bien rare. Contrairement aux droits de propriété intellectuelle, les gens du mouvement du logiciel libre empêchent explicitement la fabrication de logiciel rare. Ainsi, la pénurie, qui a toujours été une base fondamentale pour le capitalisme, n’est plus présente dans le logiciel libre : le logiciel libre existant est disponible pour n’importe qui, à un prix tendant vers le zéro. Un autre facteur important est que l’organisation de la production du logiciel libre diffère fortement de la manière dont sont produits des biens pour la maximisation du profit. Pour beaucoup des producteurs de logiciel libre, il n’y a pas d’autre raison de développer du logiciel que leur propre désir. Ainsi le développement du logiciel libre est fondé sur un auto-déploiement[[J’ai préféré traduire l’expression allemande « Selbstentfaltung » par auto-déploiement de soi plutôt qu’auto-dépliement de soi. Cette traduction qui marque mieux la dimension constituante de l’expression est à rapprocher du « Souci de Soi » de Michel Foucault. de soi, sur l’auto-actualisation de l’individu singulier. Cette forme de production non aliénée aboutit à un logiciel de meilleure qualité parce que l’utilisation du produit est le premier but, et le plus important, du développeur – c’est ainsi que les aspects non marchands peuvent être maximisés. L’auto-déploiement de soi est présent tout au long du processus de production et cet auto-déploiement de nombreuses personnes est renforcé par la possibilité de faire du logiciel libre de haute qualité.
Un autre facteur important est que le capitalisme est entré dans une crise profonde. Pendant les années 70, le capitalisme promettait un monde meilleur aux peuples des pays Occidentaux, à ceux de l’ancien bloc soviétique et au Tiers-Monde. Il a commencé à arrêter de le faire dans les années 80 et a écarté complètement cette perspective dans les années 90. Aujourd’hui les chefs capitalistes sont heureux s’ils sont capables de réparer les fuites les plus importantes dans un bateau qui coule. Les ressources employées pour ces réparations augmentent de manière permanente : cela peut être des opérations financières pour protéger les États du Tiers-Monde de l’incapacité de payer leur dette, ou le type d’opérations militaires que nous voyons aujourd’hui en Afghanistan. Ces processus qui n’étaient pas mûrs dans les années 1960 le sont aujourd’hui. Pour la première fois dans l’histoire nous sommes capables de surmonter le capitalisme sur les bases qu’il a lui-même fournies, en le dépassant dans une nouvelle société qui sera moins nuisible que la nôtre.

Joanne Richardson : Comment le logiciel libre peut-il « surmonter le capitalisme » sur des bases qu’il a lui-même fournies ?

Stefan Merten : Le logiciel libre est à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du capitalisme. D’une part, la base sociale pour le logiciel libre n’existerait pas sans un capitalisme florissant. Seul un capitalisme florissant peut fournir l’occasion de développer quelque chose qui n’est pas destiné à l’échange ; d’un autre coté, le logiciel libre est à l’extérieur de capitalisme pour les raisons que j’ai mentionnées ci-dessus : absence de pénurie et déploiement de soi au lieu de l’aliénation au travail dans une économie dirigée. Cette sorte de rapport entre le vieux et le nouveau système est typique pour des formes de germination – par exemple c’est ce qu’on peut voir dans la première étape du développement capitaliste, quand le féodalisme était encore fort.

Joanne Richardson : Dans quelle mesure la production de logiciel libre n’est-elle pas aliénée ? Une des raisons de l’aliénation du travail vient de ce que ce que les travailleurs vendent une réalité vivante, des formes qualitativement différentes d’activité productive qui dans le principe ne peuvent pas être mesurées, en échange d’un équivalent général : l’argent.

Stefan Merten : Il semble que vous parlez de la différence entre valeur d’usage et valeur d’échange reflétée dans le prix des utilités dans lesquelles les marchandises ou le travail sont transformés pour être vendues sur un marché. Il est vrai que la valeur d’usage des marchandises aussi bien que du travail est qualitativement différente. Il est également vrai que la valeur d’échange des utilités, qu’il s’agisse d’un bien ou du salaire du travail, est une mesure commune, une abstraction par rapport aux particularités qualitatives du produit. Mais après tout vous avez besoin d’une mesure commune pour fonder l’échange. Un des problèmes du capitalisme est que cette abstraction est le moteur central de la société. L’utilisation de quelque chose – qui serait une chose importante dans une société se centrant sur le bien être – est liée de façon lâche à cette abstraction. C’est la base de l’aliénation du travail exécuté pour un salaire. Dans le logiciel libre parce que le produit peut être obtenu pour son coût marginal et, plus important, parce qu’il n’est pas créé pour l’échange, la valeur d’échange du produit est proche de zéro. Le logiciel libre est sans valeur dans le sens dominant d’échange.

Le logiciel libre peut être produit pour de nombreuses raisons – mais pas pour l’échange. S’il n’y a aucune motivation externe – comme celle de faire de l’argent – il doit y avoir des motivations internes pour les développeurs. Ces motivations internes sont individuellement très différentes, c’est ce que nous appelons le déploiement de soi, du terme allemand Selbstentfaltung, semblable, mais pas complètement identique à « auto-développement ». Sans les motivations externes, il n’y a pas beaucoup de place pour l’aliénation.
Bien sûr le déploiement de soi est un phénomène commun à d’autres secteurs, comme l’art ou les hobbys. Cependant, le logiciel libre surpasse les formes plus anciennes du déploiement de soi de plusieurs façons et c’est ce qui le rend intéressant au niveau du changement social :
– La plupart des produits du déploiement de soi peuvent êtres utiles pour quelques personnes, mais cette utilisation est relativement limitée. Le logiciel libre, par contre, mets à disposition des biens utiles pour le grand nombre – pratiquement toute personne équipée d’un ordinateur.
– La plupart des produits du déploiement de soi sont le résultat de formes démodées de production, comme l’artisanat. Le logiciel libre est produit en employant les moyens de production les plus avancés que l’humanité a de disponibles.
– La plupart des produits du déploiement de soi sont le fruit du travail d’un individu. Le logiciel libre dépend du travail fait en coopération – il est d’habitude développé par des équipes internationales avec l’aide des utilisateurs du produit.
– Tous les produits de déploiement de soi auxquels je peux penser ont été rejetés une fois que le même produit devenait disponible sur le marché. Au contraire, le logiciel libre a déjà commencé dans quelques secteurs à repousser le logiciel développé pour maximiser le profit, et actuellement il ne semble n’y avoir aucune limite à ce processus.

Ainsi contrairement aux formes vieillies du déploiement de soi, le logiciel libre fournit un modèle dans lequel le déploiement de soi devient pertinent à un niveau social. Les produits issus de ce type d’auto-déploiement peuvent même être intéressants pour un usage commercial.

Joanne Richardson : Quelques théoriciens ont analysé Internet comme une forme d’économie « du don ». Il ne serait pas l’objet d’une mesure et d’un échange. À la différence de l’échange, qui a un caractère définitif (je paye un dollar, j’achète une bouteille de Coca cola et c’est fini), le don, puisqu’il ne peut pas être mesuré, ouvre une réciprocité infinie. Le don ne repose pas sur le calcul de la valeur, mais sur la construction de rapports sociaux. Envisagez-vous le logiciel libre comme une économie du don ?

Stefan Merten : Je n’aime pas parler du don pour le logiciel libre ou relativement à Internet en général. Il n’y a aucune réciprocité dans le logiciel libre, comme, il n’y a aucune réciprocité sur Internet. J’ai employé des milliers de pages Web et des millions des lignes de code contenu dans le logiciel libre sans donner quelque chose en retour. Il n’y a simplement aucune réciprocité et même mieux : il n’y a aucun besoin de réciprocité. Vous prenez simplement ce dont vous avez besoin et vous fournissez ce que vous aimez. Ce n’est pas un hasard si tout cela reflète la vieille revendication « à chacun selon ses besoins ».

En effet il y a plusieurs tentatives, qui sont, au mieux, des tentatives pour nous induire en erreur, pour comprendre Internet et ou le logiciel libre dans les termes des dogmes capitalistes. Les propos sur l’économie du don sont l’une d’entre elles, parce qu’ils se concentrent sur le don comme forme non-capitaliste, mais néanmoins comme échange. Pire encore sont les propos sur « l’économie de l’attention » qui définissent l’attention comme une sorte de monnaie. L’Internet et le logiciel libre sont des phénomènes nouveaux qui ne peuvent pas être compris de façon adéquate en employant les modèles de pensée familiers du capitalisme.

Joanne Richardson : Dans ce sens la « Société GPL » est-elle au-delà des modèles de pensée du capitalisme ?

Stefan Merten : Avec le terme de « société GPL » nous avons nommé une société fondée sur les principes de production du logiciel libre. Ces principes sont :

– Déploiement de soi comme motivation principale de la production
Non-pertinence de la valeur d’échange, la focalisation est sur la valeur d’usage libre coopération libre entre les gens.
– Des équipes internationales. Quoique le terme ait été l’objet de controverses pendant quelque temps, aujourd’hui il est largement accepté dans Oekonux. La Société GPL décrit quelque chose de nouveau, que nous essayons de découvrir, d’explorer et de comprendre.
Comme j’ai essayé de l’expliquer le logiciel libre n’est pas fondé sur l’échange, donc aucun ne relève de la Société GPL. Ce à quoi une Société GPL ressemblerait concrètement ne peut pas être déterminé entièrement aujourd’hui. Cependant, à présent il y a beaucoup d’événements qui indiquent déjà cette direction.
– Le développement est fondé sur l’obsolescence croissante du travail humain. Plus de production est réalisée par des machines, de moins en moins de travail humain est nécessaire dans le processus de production. Si libéré des chaînes du capitalisme, ce développement signifie la nécessité de plus de liberté, faisant de plus en plus place aux processus de déploiement de soi. Ainsi contrairement au capitalisme, dans lequel l’automation croissante détruit toujours plus les postes de travail des gens et ainsi leurs moyens d’existence, dans l’automation maximale de la société GPL l’automation deviendrait un but important pour la société tout entière.
– Dans chaque société basée sur l’échange – qui inclut l’ancien bloc Soviétique – la fabrication de l’argent est le but dominant. Parce qu’une société GPL ne serait pas fondée sur l’échange, il n’y aurait désormais plus aucun besoin d’argent. Au lieu du but abstrait de la maximisation du profit, le but humain de la satisfaction des besoins des individus aussi bien que de l’humanité entière prise comme totalité, seraient au centre de toutes les activités.
– Les possibilités de communication accrues apportées par Internet deviendront plus importantes qu’aujourd’hui. Une partie toujours croissante de la production et du développement aura lieu sur, ou sera basée sur Internet. Le concept de « business to business (B2B) », qui repose sur l’amélioration du flux d’information entre les entreprises produisant des utilités, nous montre que l’intégration de la production dans l’information vient de commencer. D’un autre coté, le phénomène déjà visible des gens mobilisés par un centre d’intérêt particulier et se trouvant sur Internet deviendra central pour le développement de groupes fondés sur le déploiement de soi.
– La différence entre les consommateurs et les producteurs disparaîtra de plus en plus. Déjà aujourd’hui l’utilisateur peut jusqu’à un certain degré, configurer des utilités complexes comme des voitures ou des meubles qui en font pratiquement des produits individualisés, entièrement personnalisés en fonction des besoins du consommateur. Cette augmentation de la configurabilité des produits est le résultat de la flexibilité croissante des machines Combiné avec un bon logiciel, cela permet d’amorcer une production de marchandises matérielles fortement personnalisées permettant un maximum de déploiement de soi.
– Les machines deviendront plus flexibles. Les nouveaux types de machines disponibles depuis quelques années sont déjà, dans quelques secteurs, plus universels que des robots industriels modernes. La flexibilité des machines est le résultat du fait que la production matérielle est de plus en plus fondée sur l’information. En même temps la flexibilité croissante des machines donne aux utilisateurs plus d’espace pour la créativité et ainsi pour le déploiement de soi.
– Dans une société GPL il n’y a plus de raison pour une compétition allant au-delà du type de compétition que nous voyons lors de réunions sportives. Au lieu de cela, diverses formes de coopération fructueuse auront lieu. Vous pouvez le voir aujourd’hui, non seulement dans le logiciel libre, mais aussi, pour partie, dans la science et par exemple dans l’élaboration des recettes de cuisine : imaginez votre repas quotidien en faisant cuire des recettes qui seraient de marque déposée et disponibles seulement après paiement du montant de la licence, au lieu d’être le résultat de la coopération mondiale des cuisiniers.

Joanne Richardson : Tout ceci semble très utopique : le logiciel libre comme signe de la fin de capitalisme et de la transformation de la nouvelle société ? Comment prévoyez-vous que cette transformation se produise ?

Stefan Merten : J’espère des pensées plus ou moins utopiques qu’elles donnent une idée de la notion d’une société GPL comme elle est actuellement discutée sur Oekonux. Ce n’est pas le logiciel libre en soi qui peut transformer le capitalisme. Mais les principes de la production du logiciel libre, qui s’est développée dans le capitalisme !, fournissent d’un coté une voie de production plus efficace et d’un autre, plus de liberté. La question principale est de savoir comment il sera possible d’étendre ces principes à d’autres secteurs d’activité.

J’ai essayé d’expliquer comment le logiciel libre, comme forme germinative de la société GPL, est à l’intérieur aussi bien qu’à l’extérieur du capitalisme. Je pense que le logiciel libre est l’aspect le plus visible des nouvelles formes qui auront la potentialité de nous mener à une société différente. Le capitalisme a développé les moyens de production à un niveau tel que les gens peuvent les employer pour quelque chose nouveau. Le cours de cette transformation exige aussi un processus politique, et bien qu’historiquement les conditions préalables soient maintenant bien meilleures qu’elles ne l’ont jamais été, il n’y a aucun chemin automatique pour nous mener à la société GPL. Les gens doivent vouloir ce processus. Cependant, je suis tout à fait optimiste sur le pronostic qu’ils le feront, parce que le logiciel libre nous montre comment une vie meilleure peut être envisagée ; Oekonux est là pour comprendre ce processus de changement, et jusqu’ à quel point nos pensées peuvent aider à pousser ce mécanisme en avant.

Traduit de l’anglais par Emmanuel Videcoq.

Merten Stefan

Informaticien vit à Kaiserlautern en RFA,. Tôt impliqué dans des activités politiques et proche de la revue Krisis , il est l'initiateur et le modérateur de la liste Oekonux en Allemagne. Il est également co-organisateur de la conférence de Dortmund sur le logiciel libre .