Makrolab

Deux courts articles racontent le concept et le programme du Makrolab. L’idée d’une scène mobile, qui puisse servir non pas pour des représentations mais pour un travail sur le réel, vient à l’esprit de l’artiste slovène Marko Peljhan pendant une journée ensoleillée de 1994 sur l’île de « Krk » , au large de la Croatie alors en guerre. Il s’agit de poursuivre un travail artistique en prise directe avec l’évolution de la technique, au-delà des cadres nationaux défaillants. « Théâtre-laboratoire dans le temps », le Makrolab est une architecture nomade, démontable et transportable, habitée par des équipes d’artistes et chercheurs qui explorent l’environnement naturel, les migrations des animaux et des êtres humains, et les événements du spectre électromagnétique, abordé comme la face invisible de l’espace politique mondial.

Krk
Marko Peljhan

C’était une journée ensoleillée de l’hiver 1994, sur l’île de Krk, dans la mer Adriatique au large de la Croatie. Un paysage lunaire (le Mjesec) au-dessus de Baska. Nous, les inventeurs et explorateurs des nouvelles sensibilités, les enfants du n° 317, nous marchons loin au-dessus de la mer, qui scintille au soleil d’un bleu plus profond que jamais, dans la baie loin au-dessous de nous. Au sud se trouve Goli Otok, île au profil dénudé dont l’histoire récente est faite des horreurs d’une prison de haute sécurité et d’un authentique goulag yougoslave des années 50-60. Ces horreurs figurent dans des récits lus maintes fois au cours des années 80, une décennie d’évolutions fulgurantes, celle qui nous a vu grandir. Nous déconstruisions des États ; nous projetions des visions. À l’est se trouvent les montagnes Velebit, spectaculaires. Monumentales, austères, froides et majestueuses dans leur silence. Derrière elles, Lika occupée, et plus à l’est, Udbina et Bihac. Moi, Ivana et Ivan. C’est une belle journée. Depuis une semaine nous découvrons les secrets des villes mortes, les parfums des herbes locales, le Caj za Mir (thé pour la paix), en discutant de ce qui adviendra si la guerre continue. Si nos amis meurent, disparaissent, et que des populations entières de villes se déplacent et cessent d’exister. Que se passera-t-il si ce lourd silence d’hiver double son poids durant l’été et fait tout couler ? Que restera-t-il pour nous, les créateurs des paysages de l’avenir ?
Nous avons discuté de la forme souhaitée du théâtre à venir. À quoi devra-t-il ressembler ? Comment commencer à vivre en dehors des trois axes d’Euclide et comprendre enfin comment vivre selon le quatrième, l’axe du temps, cher à Velimir Khlebnikov, le sorcier du langage, l’auteur de Ladomir, le découvreur des Lois du Temps, l’inventeur des Tables du Destin. Assistons-nous à une nouvelle bataille de Tsushima ou sommes-nous simplement ballottés par l’histoire construite, tout ceci n’étant qu’une situation d’apprentissage ? Pour l’avenir. Assis loin au-dessus de la mer, nous entendons un vacarme d’enfer de l’est, mais le ciel est bleu. Nous arrivons à entendre un rythme presque imperceptible. Les pouvoirs affolants s’affairent. Les tours de la guerre. Les batailles de nos vies. Un peu plus loin, la mort et la destruction. Loin au-dessus du combat solitaire, une patrouille aérienne, deux petits contrails. Plus bas, vers le nord, un des vols de ravitaillement Zagreb-Brindisi. Un turboprop, probablement espagnol. Peut-être. Si seulement j’avais mon émetteur-récepteur VHF avec moi. Que se passe-t-il ? Le visible et l’invisible fusionnent dans un paysage étendu, le passé et l’avenir convergent, les machines de construction et de destruction travaillant ensemble. Il n’y a pas de forêt, mais le destin est à jamais présent dans ces pierres. Nous nous mettons à parler de survie. La survie des forces constructives, inventives et exploratrices. La survie des systèmes performatifs durant la déconstruction de la société. Je vois des scènes se déplacer toutes seules, des plateaux de théâtre, blindés et autonomes. Ivana rit, comme toujours. Elle fabrique des secondes peaux, des « Litening »([[(Note de la rédaction) « Litening » est un système de guidage laser pour projectiles – utilisé ici en un sens métaphorique pour décrire l’effet visuel des créations d’Ivana.
). Volant la vue à de nombreux individus, avec la légèreté de mille vents. Mais d’abord, je parle du paysage de Ladomir. Ici même, sur la Lune-Terre de Krk. Des gens dorment, emmitouflés dans des cocons de survie. D’autres leur rendent visite. Ils se parlent en silence. Une scène apparaît à l’horizon et s’avance, lentement. Sur elle, les marins de Ladomir travaillent le spinnaker de la pensée. Elle se meut par des voiles immenses ; un mécanisme complexe permet à ses jambes de se soulever et de se plier. Il n’y a pas de sons métalliques. Les matériaux sont nouveaux et inconnus. Elle a bien des jambes, et ressemble à un insecte. Elle possède la fonctionnalité et l’équilibre énergétique d’une abeille, et la carapace d’un cafard de l’Armageddon. Je vais discuter de cela avec Jurij. Il faut que je lui parle, à la maison. Que feront les gens ?, sera sa première question, j’en suis sûr. Survivre et comprendre, sera ma première réponse. Par, pour et sur eux-mêmes. Travailler avec les machines et s’assurer que ce vagabond à jambes marche, fonctionne. Ils se relieront aux satellites, ils sillonneront le globe, et découvriront ses lois profondes. Des scientifiques et des artistes. Découvrant les lois du temps. De la communication, du flux électromagnétique. De la navigation des baleines, des oiseaux et des hommes. Ils mesureront et calculeront les dynamiques du tonnerre et des cellules. Ils réaliseront des équations, et comprendront. L’équation finale et la loi. Ils vogueront loin, à des vitesses incroyables. Et le monde deviendra leur scène. Ensuite il y a un petit silence. Ivana rit. Et nous entendons encore les explosions. Et le réel est plus réel que réel. Quand nous descendons, je commence à penser au projet parfait. La carte. Je décide que je vais écrire le premier texte pour ce projet de l’avenir. Le voici.

SCIENCE DE L’INDIVIDU – CARTOGRAPHIE DE LADOMIR

La redéfinition du social et de l’individuel, et la matérialisation conséquente de leur statut redéfini dans de nouvelles conditions évolutives, exige une préparation appropriée sur les plans physique, psychique et matériel. Le PROJEKT ATOL cherche à permettre que la communication créatrice de forces individuelles puisse converger en une entité scientifique/psychique qui, au final, mènerait à la création d’un environnement (un espace-temps) isolé et insulaire.
Isolement/Isolation doit s’entendre comme un moyen d’atteindre une indépendance et une réflexion vis-à-vis des conditions sociales entropiques actuelles. L’environnement servira de surface de développement pour la formation ultérieure de nouveaux rapports créatifs, sociaux, spirituels et économiques, fondés uniquement sur une individualité intégrale. LADOMIR est la première étape du projet, étape de formation qui indique le chemin vers l’accomplissement des buts ultimes du PROJEKT ATOL.
– La communication sera développée au moyen de systèmes technologiques, pédagogiques, représentationnels (conscience de la fiction et de la non-fiction).
– L’autonomie d’Isolement/Isolation (une nouvelle catégorie) sera atteinte par l’autonomie et l’indépendance de l’énergie/matériau et de l’espace/temps. La dématérialisation du logos sera remplacée par la logisation du matériel.
– Des méthodes permettant l’accroissement d’une conscience sensorielle maximale et des connexions sensorielles seront mises en œuvre durant tout le travail.

LADOMIR n’est pas seulement une œuvre d’art (avec les limites de cette expression), mais une activité progressive dans le temps, fondée sur la croyance que la ritualisation des conditions et des formes utopiques, ainsi que leur projection dans un espace/temps réel, permet une évolution sociale concrète dans l’environnement intermédiaire. Cela permet ensuite de surmonter la discontinuité toujours présente entre les catégories d’art et de nature, des sciences sociales et humaines, et de converger en une définition plus vaste, un paysage optimal de créativité libre et d’individualité intégrale.

Le travail se développe en trois étapes :
– La première étape consiste en un processus d’ingénierie et de projection technique (projet structurel, construction d’instruments et de rouages, plan du bâtiment, projet des matériaux artistiques, recherche historique, programmation) ;
– La seconde étape est la matérialisation particulière de ces processus employant différents médias (performances, conférences, exposés, médias informatiques, publications, vidéos, etc.) dans le but d’établir un dialogue avec un contexte plus vaste.
– La troisième étape est la matérialisation des constructions modulaires autonomes LADOMIR et de leurs environnements dans la nature, avec des lignes de communication ouvertes, et des modules de mémorisation et de réflexion. Avec elle, la cartographie de LADOMIR dans un espace/temps réel commencera, et par là, l’observation et l’évolution de la science de l’individu également.

(traduit de l’anglais par Charles T. Wolfe)

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Un théâtre-laboratoire dans le temps

Brian Holmes

Né de l’implosion de l’État yougoslave, le Makrolab est une expérience post-nationale, sans territoire propre. Posé hors-sol sur ses pattes d’insecte métallique, isolé du froid et du chaud, branché à une éolienne et à des panneaux solaires, et relié par les ondes aux réseaux satellitaires, c’est un micro-environnement à l’autonomie relative : une machine complexe pour explorer l’écologie instable du vingt-et-unième siècle.
Modulaire et entièrement démontable (transportable dans une camion ou un container), cette machine est conçue pour traverser l’espace géographique, tout en jouant sur la transversalité sociale. C’est une architecture du trajet. Son positionnement entre l’art et la science, entre la technique et la performance, relève d’une stratégie productive, développée à la fois pour concrétiser le projet (subventions, collaboration architecturale, partenariats institutionnels et technologiques) et pour dépasser les limites que tout projet concret suppose. Deux années de travail conceptuel séparent l’expérience visionnaire de Krk de la première réalisation, proposée par l’artiste d’origine slovène Marko Peljhan pour la Documenta X de Kassel en 1997. Ce prototype – le Makrolab « mark I » – a été installé sur la colline de Lutterberg, à dix kilomètres de l’exposition elle-même, pour une campagne de recherches sur le spectre électromagnétique des télécommunications, abordé comme la face invisible de l’espace politique mondial. L’an 2000 verra la première installation dans un environnement extrême : l’île de Rottnest en Australie, une réserve naturelle célèbre pour ses oiseaux, ses récifs de corail et ses baleines. En 2002, c’est sur les immenses terrains de chasse de Blair Atholl Estates, en Ecosse, que le projet atterrit([[Pour une documentation sur cette phase du projet, voir le livre Makrolab, North 056° 48′ 182″, West 003° 58′ 299″, Elevation 1276 ft, The Arts Catalyst/Zavod Projekt Atol, 2003 ; pour une documentation complète du projet voir http://makrolab.ljudmila.org ). À chaque fois des équipes se relaient, allant de quatre jusqu’à huit personnes, pour des séjours d’une ou deux semaines. Après le détour stratégique de la lagune de Venise en 2003 – sur l’île artificielle de Campalto, bâtie par les troupes napoléoniennes il y a deux siècles – c’est vers l’Afrique du Sud que l’on ajustera les boussoles, avec une installation sur le territoire international de l’Antarctique prévue pour la phase ultime du projet, à l’horizon de 2007.
À première vue, c’est l’aspect futuriste de l’objet qui s’impose, ainsi que son caractère nomade faisant penser à une « machine de guerre » des steppes, ou à une station spatiale échouée. En effet, la mobilité dramatique de cet habitacle constructiviste, bardé d’antennes, de capteurs et de relais, peut générer un imaginaire de science-fiction : une terre transformée en lune désertique, vidée de ses habitants et de leurs problèmes. Mais tout autre est le théâtre quotidien et intime auquel les groupes de participants s’exposent. Le Makrolab, avec son sol en bois comme les planches d’une scène, est une expérience autant sociale que technique. Il place ses hôtes dans un cadre prétendument apocalyptique, où tout est orienté vers des questions de survie : la purification et le recyclage de l’eau, la production de l’électricité, l’abri contre les intempéries, la maintenance constamment requise par la machine. Une ambiance quasi-militaire s’insuffle par moments à cette discipline des makronautes. Mais tout cela est vécu sur le mode d’un jeu collectif, soumis constamment à des interprétations artistiques. Les équipes invitées comptent bon nombre de hackers et de contestataires, qui travaillent à révéler les effets néfastes de la concentration du pouvoir technique et économique, et s’y opposent explicitement à travers des pratiques ouvertes, distribuées, en évolution libre. Ainsi se réalise, au niveau pragmatique mais également psychique, l’un des grands défis que Marko Peljhan s’est fixé : la conversion des technologies d’origine militaire – omniprésentes, comme le travail d’un Jordan Crandall le démontre – vers des usages civils. Seule une rupture des habitudes, voire de l’inconscient social, peut amorcer un tel processus. L’isolement relatif de la structure opère une dénormalisation de ses habitants, qui à son tour permet une exploration nouvelle du monde contemporain, soit via l’analyse des multiples transmissions captées sur les ondes électromagnétiques, soit par l’observation directe d’un environnement naturel qui est toujours-déjà transformé par l’homme. La distance du théâtre et l’expressivité de la performance se conjuguent alors avec une investigation rapprochée du réel et de ses données brutes.
On pourrait dénoncer une adéquation parfaite entre ce projet artistique et les conditions d’existence imposées par le néolibéralisme. Une société en miniature, hautement mobile, qui a abandonné son état d’origine, en s’équipant de la façon la plus opportuniste d’un ensemble de prothèses techniques qui lui permettent de survivre dans un environnement hostile : n’est-ce pas le trajet préférentiel de nos élites mondialisées ? Cependant, à formuler la question ainsi, on oublierait à quel point nous n’écrivons pas l’histoire de notre choix – à plus forte raison, quand on vient des Balkans. La déconstruction des États se fait pour de multiples raisons, se voit depuis de multiples perspectives. Penser le devenir des multitudes, c’est aussi se poser la question des passages de la souveraineté étatique, vers de nouvelles formes de socialité. Parmi les contemporains de Marko Peljhan, le groupe Neue Slowenische Kunst avait initié en 1992 la fiction constitutive d’un « État dans le temps » – avec des lois, des passeports, des ambassades et des procédures de naturalisation. Il s’agissait d’inventer un plan de consistance extraterritorial, adéquat aux conditions post-nationales, tout en exorcisant par un jeu théâtral ce qui restait de l’imaginaire étatique. « La question du collectivisme – lit-on dans le texte programmatique du projet – c’est-à-dire la question de comment on organise la communication et comment on facilite la coexistence de divers individus autonomes dans une communauté, peut être résolue de deux façons différentes. Les États modernes continuent d’être préoccupés de la manière de collectiviser et de socialiser l’individu, alors que les mouvements d’avant-garde ont cherché à savoir comment on individualise le collectif »[[ Pour cette citation et sur ce projet généralement, voir [www.ljudmila.org/embassy->www.ljudmila.org/embassy
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Le projet du Makrolab est évidemment plus pragmatique, moins avant gardiste : à l’exorcisme succède la notion matérialiste de conversion, alors que le temps évolutif est cerné, circonscrit par la forme matérielle de la capsule. Mais la référence à la fiction conceptuelle du groupe d’artistes slovènes est néanmoins éclairante, pour qui veut comprendre les raisons qui poussent des artistes d’aujourd’hui – à la suite du poète révolutionnaire Khlebnikov, mais sous de tout autres conditions – à investir avec leur intellect et leur sensibilité la dimension temporelle d’une géographie politique à la dérive, et dont l’avenir reste incertain.

Peljhan Marko

Artiste, Professeur-adjoint de médias interactifs à l'Université de Californie à Santa Barbara. A fondé Projekt Atol en 1992, afin de réaliser des ouvres d'art et des performances, puis des expériences technologiques. Cofondateur de Ljudmila (Ljubljana Digital Media Lab). A coordonné, avec le Centre Yuri Gagarin d' entraînement de cosmonautes à Star City (Russie), sept campagnes de vols paraboliques en microgravité pour différents projets artistiques. Créateur, avec Carsten Nicolai, de l'installation interactive Polar en 2000. A exposé aux Biennales de Venise, Gwangju et Johannesburg ; à la Documenta, Arts Electronica, ISEA et Manifesta ; au P.S. 1 et au New Museum de New York, entre autres. Travaille sur le projet Makrolab depuis 1994.